Extrait

Vicious
de V.E. Schwab

Le 01/03/2019 à 09:29

Auteur : V.E. Schwab
Editeur : Lumen
Genre :
Date de parution : 07/02/2019
ISBN : 9782371022034
Total pages : 532
Prix : 16 €
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ISBN : 9782371022041

Editeur : AC média

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Résumé du livre
Le combat du mal contre le mal absolu.

Autrefois, Eli et Victor étaient les meilleurs amis du monde. Mais cette époque est bien finie. Elle est même... morte et enterrée.



À la fac, Eli le brun et Victor le blond partagent la même chambre. Ils sont inséparables et pourtant absolument aux antipodes l'un de l'autre. Victor, c'est l'ombre : complexe et torturé, il passe ses journées à noircir les ouvrages de développement personnel de ses parents pour laisser apparaître des slogans d'un pessimisme saisissant. Eli, c'est la lumière – un garçon fascinant, doté de toutes les qualités, charismatique et solaire. Pourtant, sous la surface lisse du visage parfait de son ami, Victor entrevoit des démons inavouables. Et il n'est pas au bout de ses surprises...



Car un jour, Eli fait la découverte du siècle : des pouvoirs surhumains semblent se manifester chez ceux qui ont subi une expérience de mort imminente. On les appelle des EO – pour " ExtraOrdinaires ". Aveuglés par l'ambition et la curiosité, les deux amis se lancent un défi insensé : celui de frôler la mort pour percer ce mystère. Malheureusement, leur tentative tourne au désastre. Dix ans plus tard, Victor croupit en prison, tandis qu'Eli est acclamé en héros. Mais ce que le monde entier ignore, c'est que le véritable monstre rôde dehors, en toute liberté...

traduction Sarah Dali

 

Premier chapitre

À Miriam et Holly,

pour avoir prouvé à maintes reprises qu’elles étaient ExtraOrdinaires

 

 

La vie, la vraie, n’est pas un combat entre le bien et le mal, mais entre le mal et pire encore.

Joseph Brodsky

 

 

Victor rajusta les pelles sur son épaule avant d’enjamber avec précaution une tombe ancienne, à moitié recouverte de terre. Il entreprit de traverser le cimetière de Merit en fredonnant à mi-voix un petit air que le vent emportait dans la nuit. Dans son dos, son pardessus gonflé par la brise effleurait le sommet des pierres tombales. La mélodie étouffée faisait frissonner Sydney, qui le suivait à grand-peine, emmitouflée dans son manteau rouge trop grand, ses leggings bleu vif et ses bottes fourrées. Ils se faufilaient dans le cimetière comme deux fantômes, assez blonds et pâles pour passer pour frère et sœur, ou peut-être même père et fille. Il n’en était rien, mais leur ressemblance arrangeait bien Victor, qui se voyait mal expliquer qu’il avait recueilli la jeune fille sur le bord d’une route détrempée par la pluie, quelques jours plus tôt à peine.

Lui venait de s’évader de prison. Elle venait de se prendre une balle dans le bras… À croire que le destin les avait réunis. D’ailleurs si, pour la première fois de sa vie, Victor commençait justement à croire au destin, c’était en grande partie grâce à Sydney…

Il se tut soudain et, le pied posé sur une stèle, se mit à scruter l’obscurité. Il se servait, pour sonder les ténèbres, moins de ses yeux que de sa chair – ou plus exactement de cette chose étrange qui rampait sous sa peau et palpitait dans ses veines. Victor avait peut-être cessé de fredonner à mi-voix mais, telle une psalmodie lancinante, cette sensation, elle, ne le quittait jamais. Lui seul pouvait ressentir et décoder cette vibration, semblable au bourdonnement ténu d’un courant électrique, qui l’alertait sitôt qu’un de ses semblables approchait.

Sydney le vit légèrement froncer les sourcils.

— Quoi… On a de la visite ? lui demanda-t-elle.

L’inquiétude qui se lisait sur les traits de Victor s’envola aussitôt, remplacée par son calme habituel. Il reposa le pied à terre.

— Non, personne. Rien que les morts, et nous.

Ils reprirent leur progression vers le centre du cimetière, accompagnés par le doux cliquetis des pelles calées sur l’épaule du jeune homme. Sydney était pensive. En passant, elle donna un petit coup de pied dans un gros caillou tombé de l’une des tombes les plus anciennes. Sur le côté du bloc de pierre étaient gravées des lettres, des bribes de mots à demi effacés. La jeune fille se serait bien arrêtée pour tenter de les déchiffrer, mais le rocher avait déjà roulé dans les herbes hautes et Victor s’avançait d’un pas vif entre les caveaux. Elle dut courir pour le rattraper, manquant plusieurs fois de trébucher sur le sol gelé. Elle trouva son étrange compagnon planté devant une sépulture encore récente. En attendant la pose d’une stèle, un repère provisoire avait été fiché dans la terre fraîchement retournée. Ils étaient visiblement parvenus à destination.

Sydney poussa un petit gémissement qui trahissait son malaise – un inconfort sans rapport avec le froid mordant. Victor, lui, se contenta d’esquisser un petit sourire.

— Allez, courage, Syd ! lui dit-il, nonchalant. Ça va être une vraie partie de plaisir, tu verras…

Pour tout dire, lui-même n’appréciait que modérément les cimetières. Et encore moins les morts, sur qui il n’avait aucune emprise. L’ironie de la situation avait de quoi le faire sourire… Si Sydney, elle, les détestait, c’était pour la raison inverse : parce que son pouvoir sur eux était immense, au contraire. Les bras serrés sur la poitrine, elle frottait inconsciemment de son pouce ganté l’endroit où, quelques jours plus tôt, la balle avait pénétré dans sa chair – chez elle, ce réflexe était d’ailleurs en passe de devenir un véritable tic.

D’un geste décidé, Victor planta l’une des pelles dans la terre avant de lancer l’autre à sa camarade, qui décroisa les bras juste à temps pour l’attraper. La bêche était presque aussi grande qu’elle. À quelques jours de son treizième anniversaire – au douzième mois de sa douzième année –, le moins qu’on puisse dire, c’est que Sydney Clarke était loin d’avoir une stature imposante. Il en avait toujours été ainsi, mais avoir à peine pris plus d’un centimètre depuis le jour de sa mort n’avait sans doute rien arrangé. L’adolescente souleva la pelle, dont le poids lui arracha une grimace.

— C’est une blague, j’espère ?

— Même pas. Allez ! Plus vite on creuse, plus vite on rentre au bercail…

Le « bercail » se résumait en fait à une simple suite d’hôtel où les attendaient les habits volés de Sydney, le chocolat au lait de Mitch et les sacro-saints dossiers de Victor – mais là n’était pas la question. Aux yeux de la jeune fille, en cet instant précis, n’importe quel endroit au monde eût été préférable à ce satané cimetière. Les doigts cramponnés au manche de l’outil, l’adolescente observait la sépulture. Son compagnon, lui, avait déjà commencé à creuser.

— Et si… hésita-t-elle, la gorge serrée. Et si, sans le vouloir, je réveillais aussi les autres ?

— Aucune chance… Tu n’as qu’à te concentrer uniquement sur cette tombe-là, la rassura Victor d’une voix douce avant de poser sur elle un regard pensif. Mais… depuis quand as-tu peur des cadavres, toi ?

— Arrête de raconter n’importe quoi ! rétorqua-t-elle aussitôt.

Elle avait répliqué vertement, en bonne cadette qui veut à tout prix s’imposer… Les habitudes ont la vie dure. Mais si Sydney était bien la petite sœur de quelqu’un, elle n’était pas celle de Victor.

— Il faut voir le bon côté des choses, la taquina-t-il en jetant une première pelletée de terre sur le gazon taillé ras. Même si tu les réveillais, ce n’est pas comme s’ils pouvaient se faire la malle, non ? Allez… Maintenant, au travail !

Les courtes mèches blondes de Sydney lui balayèrent le front quand elle se pencha en avant pour commencer à creuser. Tous deux s’attelèrent à leur tâche dans l’obscurité sans mot dire – et seuls le fredonnement de Victor et le bruit sourd des pelles vinrent ensuite briser le silence.

Boum… Boum… Boum.

 

 

Avec un soin méticuleux, Victor traça une épaisse ligne noire sur le mot « merveille ». L’ouvrage posé sur ses genoux avait été imprimé sur un papier assez fort pour empêcher l’encre de baver – mais à condition, bien sûr, de ne pas trop appuyer sur le marqueur. Le jeune homme tenta de s’adosser à la grille en fer forgé placée derrière lui pour relire tranquillement ce qui restait du texte presque totalement obscurci. Aussitôt, il fit la grimace : l’un des pics métalliques de la magnifique clôture lui était rentré dans le dos. L’université de Lockland s’enorgueillissait d’une atmosphère à mi-chemin entre country club et manoir gothique, mais cette grille, censée incarner un élitisme à l’esthétique baroque, renvoyait plutôt une image prétentieuse, voire étouffante. Elle faisait à Victor l’effet d’une cage dorée.

Tout en faisant tourner le marqueur entre ses doigts, il changea de position pour mieux caler sur son genou le précieux volume, dont l’épaisseur ne cessait de le fasciner. C’était le tout dernier ouvrage de développement personnel publié par deux universitaires mondialement renommés, les Vale. Le couple d’écrivains était d’ailleurs en pleine tournée internationale afin d’assurer la promotion du cinquième tome de leur série à succès. Avant de devenir des auteurs de premier plan, ces nouveaux « gourous de l’émancipation » avaient réussi à trouver dans leur programme, déjà chargé à l’époque, quelques précieuses minutes pour concevoir Victor… Un vrai miracle, il fallait bien le dire !

Le jeune homme tourna les pages de l’épais traité afin de remonter tout au début de sa dernière entreprise de dévastation, dont il entreprit, avec délectation, de parcourir le résultat. Pour la première fois, le plaisir n’était pas sa seule motivation pour raturer le contenu d’un des livres de ses parents. Non, son œuvre destructrice pouvait désormais compter dans son cursus universitaire. Victor ne put retenir un sourire mauvais. Dégraisser méticuleusement les écrits de ses géniteurs l’emplissait d’une immense fierté. Sous sa plume, ces interminables chapitres sur l’indispensable prise en main de son destin par tout un chacun se réduisaient à des messages simplissimes et d’une déconcertante efficacité. Et s’il noircissait l’œuvre familiale depuis l’âge de dix ans, soit plus d’une décennie, jamais encore il n’avait pu faire valoir dans son parcours scolaire cette pratique besogneuse – quoique profondément satisfaisante.

Mais l’université imposait à tous ses élèves, même futurs médecins ou scientifiques en herbe, au moins un cours à vocation artistique dans leur cursus. Et, la semaine précédente, Victor avait oublié par mégarde son dernier projet dans l’une des salles du département des beaux-arts de Lockland. En revenant récupérer l’ouvrage après sa pause-déjeuner, il avait découvert son professeur d’art absorbé dans la contemplation du livre défiguré. Victor s’attendait à de sévères réprimandes – au minimum, à une tirade enflammée sur le prix culturel du vandalisme, voire, de manière plus prosaïque, à un sermon bien senti sur le coût du papier. Au contraire, l’enseignant avait encensé son entreprise de destruction littéraire, aussitôt comparée à une œuvre d’art, avant de lui fournir tout un arsenal théorique pour la justifier : « expression de soi », « identité », « objet trouvé », « réinterprétation »… L’étudiant s’était contenté d’acquiescer sagement avant de suggérer le terme idéal pour clore la liste : « réécriture ». Son projet de licence était tout trouvé.

Il s’échinait à barrer plusieurs phrases au milieu d’une page, son travail uniquement ponctué par le murmure du marqueur sur le papier, quand il remarqua que son genou s’engourdissait sous le poids de l’ouvrage. Si Victor lui-même avait eu besoin d’un livre sur le développement personnel, il en aurait cherché un moins épais, plus facile d’accès – plus conforme à sa promesse en somme. Mais sans doute en fallait-il davantage à certains lecteurs… Peut-être scrutaient-ils les rayons à la recherche du tome le plus volumineux du lot, dans l’espoir qu’un grand nombre de pages implique un soutien psychologique plus substantiel. Les yeux de Victor sautaient d’un paragraphe à l’autre : il sourit en découvrant un nouveau passage susceptible de lui fournir matière à dégradation.

Lorsque retentit la première sonnerie, qui marquait la fin de son petit atelier personnel de création, voici ce que Victor avait fait des conseils de ses parents sur la meilleure façon de débuter une journée :

Perdez-vous. Renoncez. rendez Les armes. en fin de compte mieux vaut capituler avant d’avoir commencé. perdez-vous. Perdez-vous Et alors, peu importera qu’on ne vous retrouve jamais.

 

Après avoir malencontreusement effacé un premier « jamais », il avait dû rayer des portions entières de l’ouvrage afin de pouvoir compléter sa phrase, contraint de chercher de longues minutes une nouvelle occurrence du terme. Mais le jeu en valait la chandelle. Les pages intégralement noircies qui s’étendaient, toujours plus nombreuses, entre « qu’on ne vous », « retrouve » et « jamais », conféraient à ces mots la bonne charge émotionnelle, la mesure adéquate de renoncement.

Victor entendit quelqu’un approcher, mais ne leva pas les yeux. Il tourna les pages du livre jusqu’à une autre section, vers la fin, où il avait entamé un exercice différent. Son marqueur alla noircir un nouveau paragraphe, ligne après ligne, le crissement de la pointe sur le papier aussi lent et régulier que le souffle de sa respiration. Contre toute attente, les élucubrations de ses parents s’étaient effectivement avérées utiles à son développement personnel, même si l’usage qu’il en faisait n’avait rien à voir avec leur vocation originelle. Leur destruction lui procurait un apaisement inouï – elle était, à ses yeux, proche d’une forme de méditation.

— Alors, encore occupé à dégrader le matériel scolaire ? s’exclama soudain une voix grave.

En levant les yeux, Victor découvrit Eli penché sur lui. Froissant sous ses doigts le couvre-livre transparent de l’ouvrage, il montra à son ami le nom « VALE » étalé au dos du volume en lettres capitales. Pourquoi sacrifier 25,99 dollars quand la bibliothèque de Lockland possédait une aussi vaste collection de la doctrine familiale ? (L’intérêt évident de l’établissement pour le couple d’auteurs semblait d’ailleurs plus que suspect à Victor, soit dit en passant…) Eli s’empara du tome pour en parcourir la dernière section, complètement raturée.

— Mieux vaut… arrêter… de se… raconter des… des histoires… Perdu… pour perdu… autant… jeter l’éponge… tout de suite.

Victor haussa les épaules, prosaïque. Il était loin d’avoir mis un point final à sa nouvelle création.

— Il reste un « des » en trop, devant « histoires », lui fit remarquer Eli en lui rendant le livre.

Les sourcils froncés, Victor suivit du doigt sa phrase bricolée de toutes pièces jusqu’à retrouver l’erreur, qu’il effaça aussitôt d’un geste irrévocable.

— Tu as trop de temps libre sur les bras, Vic.

— « Assurez-vous de ménager du temps pour ce qui compte à vos yeux, ce qui vous définit, récita-t-il. Votre passion, votre construction personnelle, votre plume. Emparez-vous-en afin d’écrire votre propre histoire. »

Eli le dévisagea un long moment, perplexe.

— C’est affreusement mal écrit.

— C’est un extrait de l’introduction, lui expliqua Victor. Ne t’inquiète pas, je l’ai complètement rayé de la surface du globe.

Il fit défiler jusqu’au début de l’ouvrage des dizaines de pages réduites à une simple trame d’épais traits noirs entrecoupés, çà et là, de rares séries de lettres, avant d’ajouter :

— Ils ont complètement massacré Emerson et ses maximes.

Eli balaya ces considérations du revers de la main.

— En tout cas, ce livre ferait le bonheur d’un sniffeur de colle.

Il n’avait pas tort : les quatre marqueurs sacrifiés à la cause avaient imprégné le volume d’une odeur pour le moins entêtante. Si l’exercice de destruction procurait déjà à Victor une certaine euphorie, ce parfum à la fois enivrant et écœurant conférait un attrait supplémentaire inattendu à un projet déjà éminemment complexe… Un nouveau sourire s’étira sur le visage du jeune homme : voilà exactement le genre de formule qu’aurait inspiré sa dernière création à son professeur d’art !

Eli s’adossa à son tour à la grille. Un soleil aveuglant allumait des reflets roux, voire dorés, dans ses cheveux d’un brun profond. Quand les mêmes rais de lumière venaient illuminer les mèches blond clair de Victor, ils n’y faisaient ressortir aucune nuance de couleur : ils en accentuaient au contraire l’absence totale de pigmentation, le faisant davantage ressembler à une vieille photo délavée qu’à un étudiant de chair et de sang.

Eli n’avait pas quitté des yeux le livre qui reposait toujours entre les mains de son ami.

— Le marqueur ne se voit pas au dos des pages ?

— Contrairement à toute attente : non. Ils ont choisi un papier ultra épais. Comme s’il fallait au moins ça pour absorber la densité de leur verbiage…

Le rire d’Eli fut couvert par la deuxième sonnerie, qui résonna dans une cour quasiment déserte désormais. Même s’il s’agissait de carillons et non de sirènes – l’université de Lockland était bien trop sophistiquée pour ça –, le tintement grave et sonore de la cloche de la faculté de théologie, installée au beau milieu du campus, produisait sur la population étudiante un effet de menace presque palpable. Eli poussa un juron à mi-voix et tendit la main à son camarade pour l’aider à se relever. Il se dirigea ensuite au pas de charge vers le groupe de bâtiments qui abritait le département des sciences, dont les façades avaient été rehaussées de brique rouge pour leur conférer un aspect moins austère. S’il ne leur restait qu’une minute avant la dernière sonnerie, Victor, en revanche, prit tout son temps. Même si, par malheur, ils arrivaient en retard, le jeune homme savait que leurs professeurs ne comptabilisaient jamais leurs manquements. À chacun sa méthode : il suffisait au brun de sourire, et au blond de mentir. Au grand étonnement de Victor, l’une comme l’autre se révélaient toujours effroyablement efficaces.

 

Assis tout au fond de la salle, Victor écoutait – ou plutôt tentait d’écouter – un séminaire d’introduction aux méthodes de recherche scientifique, destiné aux étudiants qui préparaient un mémoire, quelle que soit la discipline concernée. Comme rayer des mots sur écran était loin de lui procurer la même satisfaction que sur papier, et que le cours imposait l’usage d’ordinateurs, le jeune homme s’était résigné à regarder les autres élèves dormir, gribouiller, stresser sans raison, écouter religieusement la leçon du jour ou échanger leurs notes. Mais ses congénères ne retenaient jamais très longtemps son attention. Comme souvent, son regard s’égara donc bientôt sur les pelouses de l’université, visibles par les fenêtres de la salle par-dessus les rangées de têtes, pour finir par se perdre dans le vague.

Il fallut l’intervention de son colocataire, dont il remarqua soudain la main levée bien haut, pour ramener sur le séminaire son attention défaillante. La question formulée juste avant par leur professeur avait échappé à Victor… Difficile, en revanche, de passer à côté du sourire immaculé d’homme politique chevronné qui s’étalait sur le visage d’Eli lorsqu’il prit la parole.

La relation de Victor Vale avec Eliot Cardale – Eli pour les intimes – avait pourtant débuté sous de bien mauvais auspices. On ne peut pas dire que Victor avait été ravi en découvrant la mince silhouette de ce grand garçon brun à la porte de sa résidence étudiante, un mois après le début de sa deuxième année. Son premier camarade de chambrée avait renoncé à poursuivre des études supérieures dès la toute première semaine (sans que Victor y soit, bien sûr, pour rien) et promptement plié bagages sans être pour autant remplacé. Une pénurie de candidats sans doute – à moins que la forte attirance d’un des condisciples de Victor, un certain Max Hall, pour tout piratage de données liées à l’université de Lockland n’ait provoqué une bête erreur de dossier. Quoi qu’il en soit, le minuscule appartement s’avéra bien plus agréable à habiter seul qu’à deux. Jusqu’au début du mois d’octobre, quand Eliot Cardale – qui, de l’avis de Victor, avait le sourire un peu trop facile pour être honnête – se matérialisa à l’entrée du bâtiment, sa valise à la main.

Au début, le misanthrope s’était demandé comment faire pour se débarrasser de son deuxième colocataire en moins de six mois, mais avant qu’il ne puisse mettre un quelconque plan à exécution, un fait étrange s’était produit. Victor s’était mis à… apprécier le nouvel arrivant. Précoce, doté d’un charme irrésistible, Eli parvenait à se sortir sans effort de n’importe quelle situation difficile grâce à un physique avantageux et à un esprit vif comme l’éclair. Il avait le profil parfait pour devenir un sportif adulé et intégrer une fraternité, mais dérouta tout le monde – à commencer par Victor – en ne manifestant pas la plus petite once d’intérêt pour l’une ou l’autre de ces activités. Ce refus, à sa modeste mesure, de rentrer dans le moule lui avait valu de grimper fortement dans l’estime de son camarade. Du jour au lendemain, Eli lui avait semblé infiniment plus digne d’attention.

Mais cet intérêt soudain reposait d’abord et avant tout sur une intuition… Car Victor le sentait confusément : quelque chose ne tournait pas rond chez son nouveau colocataire. Le jeune homme ressemblait à l’une de ces images pleines de minuscules erreurs repérables uniquement à force de patience, à condition de les observer longuement sous tous les angles… Et même alors, certains de ces infimes défauts parvenaient encore à échapper à l’œil du spectateur. Chez Eli, tout semblait en apparence normal. Cependant, de temps à autre, Victor décelait une fêlure dans sa contenance par ailleurs impeccable : un regard coulé de côté, un instant fugace où son visage et ses paroles ne s’accordaient pas, où son expression et son discours juraient l’une avec l’autre. Ces anomalies, furtives et éphémères, exerçaient sur lui une extraordinaire fascination. C’était comme d’observer deux êtres qui occupaient le même espace, l’un dissimulé sous la peau de l’autre. Une peau trop sèche, qui semblait en permanence sur le point de craquer pour révéler la véritable toison de l’étrange créature cachée dessous.

La voix de leur professeur, M. Lyne, vint interrompre le cours de ses pensées :

— Bravo, Eli, bien vu !

Victor qui n’avait, au final, saisi ni la question ni la réponse, ne redescendit sur terre que juste à temps pour voir l’enseignant se tourner vers la classe entière cette fois et taper dans ses mains, l’air soudain grave.

— Bon, il est temps pour vous à présent de m’annoncer le sujet de votre mémoire.

La classe était composée en majorité de futurs étudiants en médecine, de quelques physiciens en herbe et même d’un ingénieur (pas Angie toutefois – elle avait été placée dans un autre groupe). Avec un bel ensemble, tous les élèves poussèrent par pur principe un grognement écœuré. Le professeur fit aussitôt taire les protestations.

— Allons, allons ! Vous saviez à quoi vous attendre en choisissant ce séminaire.

— On n’a rien choisi du tout : c’est un cours obligatoire, déclara Max à la cantonade.

Un brouhaha d’encouragements fit écho à sa remarque.

— Dans ce cas, mes plus sincères excuses. Mais maintenant que vous êtes là et comme rien ne vaut le moment présent…

— La semaine prochaine nous arrangerait mieux ! lança Toby Powell, un surfeur aux larges épaules, futur médecin et fils de gouverneur.

Si Max n’avait récolté qu’un vague murmure de soutien, s’ensuivit cette fois un éclat de rire général à la hauteur de la vaste popularité de Toby.

— Ça suffit ! décréta le professeur Lyne pour imposer le silence. Votre mémoire, donc. À l’université de Lockland, le zèle est apprécié et encouragé. Par ricochet, un certain degré de liberté vous est octroyé. Mais, pour ma part, je tiens à vous mettre en garde. Je dirige ce séminaire depuis sept ans. N’espérez bien sûr aucune indulgence si vous choisissez la facilité d’un sujet convenu. Cela dit, un sujet ambitieux mais mal traité ne vous rapportera pas plus de points. Non, votre note dépendra essentiellement de la qualité de l’exécution de votre travail. Trouvez un sujet assez proche de vos centres d’intérêt pour faire sens et vous motiver dans vos recherches, mais évitez ce que vous connaissez déjà par cœur. Voilà, c’est dit ! Toby, à vous l’honneur…

Et l’enseignant de braquer un sourire condescendant sur l’intéressé pour conclure sa tirade. L’étudiant se passa la main dans les cheveux histoire de gagner du temps. Ce petit discours avait de toute évidence fini d’ébranler ses certitudes déjà vacillantes quant au sujet qu’il s’apprêtait à proposer. Il marmonna quelques syllabes décousues en parcourant ses notes.

— Euh… le… le rôle immunologique des lymphocytes Th17.

L’étudiant prit soin de ne pas laisser sa voix monter dans les aigus sur la fin de la phrase, pour ne pas faire de sa déclaration une question. Lyne le laissa délibérément mijoter un court instant. La salle entière retint son souffle… L’enseignant allait-il jeter à Toby un de ses célèbres coups d’œil méprisants, menton levé et tête inclinée sur le côté, en mode : « Vraiment, jeune homme, c’est votre dernier mot… » ? À la surprise générale, leur professeur finit par concéder le point d’un petit hochement de tête avant de se tourner vers un autre étudiant.

— Et vous, Max ?

L’élève interrogé avait à peine entrouvert les lèvres pour répondre que Lyne le mettait déjà en garde :

— Attention, les sujets en lien avec la technologie au sens large sont exclus. La science oui, la technologie non. Réfléchissez bien avant de parler.

L’étudiant referma brusquement la bouche pour s’accorder un instant supplémentaire de réflexion.

— L’efficacité de l’électricité en tant qu’énergie durable, déclara-t-il enfin.

— Le matériel l’emporte sur le logiciel. Bravo, un choix admirable, Max.

L’enseignant poursuivit son tour de salle. Schémas de transmission génétique, équilibres chimiques et autres rayonnements particulaires se virent approuvés par Lyne. Les effets de l’alcool, de la cigarette ou des substances illicites, les propriétés chimiques des méthamphétamines et les réactions du corps pendant un rapport sexuel furent tous accueillis par le coup d’œil hautain qui était sa marque de fabrique. Un à un, les sujets furent soupesés de près avant de se voir acceptés ou modifiés.

— Au suivant ! lança le professeur, dont la patience et le sens de l’humour allaient décroissant à mesure que le temps passait.

— Les procédés chimiques en pyrotechnie.

S’ensuivit un long silence. La proposition émanait de Janine Ellis, dont les sourcils n’avaient pas encore totalement repoussé depuis sa dernière petite expérimentation. Lyne poussa un soupir assorti de son désormais célèbre regard entendu, mais le sourire de la jeune fille ne varia pas d’un pouce. Difficile pour l’enseignant d’insister : c’était l’une des plus jeunes étudiantes du séminaire. En première année, elle avait découvert une nouvelle teinte de bleu, étonnamment vive – et désormais utilisée par les fabricants de feux d’artifice du monde entier. Si elle était prête à compromettre de nouveau sa pilosité faciale, c’était son problème.

— Bon, mettons… Et vous, Victor ?

L’interpellé se tourna vers son professeur en réfléchissant à toute vitesse. La physique n’avait jamais été son point fort et la chimie avait beau l’amuser, sa véritable passion restait la biologie – en particulier l’anatomie et les neurosciences. Il aurait aimé un sujet qui lui permette de se livrer à quelques expériences pratiques, mais n’avait pas très envie d’y laisser ses sourcils. Et puis, même s’il tenait à conserver sa bonne réputation et à tenir son rang au sein du département, lui comme Eli recevaient déjà pléthore d’offres : écoles de médecine, programmes de master et laboratoires de recherche les abreuvaient depuis des semaines de courriers (et, depuis des mois, d’approches plus informelles). Les colocataires en avaient même décoré toute leur entrée, épinglant non les offres elles-mêmes, mais leurs courriers introductifs, tout en œillades appuyées, en louanges improbables et en post-scriptum manuscrits débordants de chaleur. Nul besoin pour les deux étudiants de déplacer des montagnes avec leur mémoire. Victor coula un regard furtif vers Eli : quel serait le choix du jeune prodige ?

L’enseignant se mit à toussoter. Il s’impatientait.

— Les inducteurs surrénaux, déclara alors le jeune homme sur un coup de tête.

— Victor… J’ai déjà refusé une proposition portant sur les rapports sex…

— Non, le coupa l’intéressé. L’adrénaline, ses inducteurs et ses conséquences, sur les plans physiques et émotionnels. Les seuils biochimiques, les réponses combat-fuite, etc.

Espérant un signe d’approbation, il épia le visage de son professeur, qui finit par hocher la tête.

— Ne me le faites pas regretter, prévint-il avant de se tourner vers le dernier candidat. Eli ?

Le jeune homme sourit, serein, avant de déclarer très distinctement :

— Les EO.

Alors que les conversations étouffées s’étaient multipliées à mesure que les élèves, toujours plus nombreux, annonçaient leur sujet, la classe entière se tut soudain. Bavardages de fond, cliquetis de claviers et bruits de chaise moururent sans crier gare. Lyne considéra Eli avec un mélange de surprise et d’incompréhension absolues – uniquement tempérées par la conscience aiguë qu’il avait des résultats éblouissants d’Eliot Cardale, toujours premier de la classe et même du département de sciences physiques tout entier (enfin, quand Victor ne lui soufflait pas la première place une fois sur deux).

Quinze paires d’yeux allaient et venaient entre l’élève et le professeur. Le silence s’étira, interminable, si long qu’il en devint gênant. Eli n’était pas le genre d’étudiant à formuler pareille proposition pour plaisanter ou tester l’autorité d’un enseignant. Mais… impossible, il semblait tout simplement impossible que leur camarade ait parlé sérieusement !

— Vous allez devoir développer, j’en ai bien peur, déclara Lyne en détachant lui aussi chaque syllabe.

Le sourire d’Eli ne varia pas d’un iota.

— Un examen raisonné de la possibilité théorique qu’il existe des êtres ExtraOrdinaires, passée au crible des lois de la biologie, de la chimie et de la psychologie.

Le professeur leva le menton et inclina la tête sur le côté, mais quand il ouvrit la bouche, ce fut pour se contenter de déclarer :

— Soyez prudent, Eli. Comme je l’ai expliqué, l’ambition d’un sujet, à elle seule, ne vous rapportera pas de points. Je compte sur vous pour ne pas faire de mon cours un motif de moqueries sur le campus.

— Alors… c’est oui ? rétorqua le jeune homme.

La première sonnerie retentit. Une seule et unique chaise racla le sol, mais personne ne se leva.

— Très bien, répondit Lyne.

Le sourire d’Eli s’élargit encore.

« Très bien ? » s’étonna Victor. Il n’en revenait pas. Les expressions affichées sur le visage des autres étudiants couvraient toutes les nuances du spectre des émotions, de la curiosité à la jalousie en passant par la surprise. C’était forcément une plaisanterie ! Mais l’enseignant avait recouvré son flegme habituel et semblait prêt à passer à autre chose.

— À vous de jouer, jeunes gens… C’est par vous que le changement arrivera !

À ces mots, la classe sembla entrer en éruption. Chaises crissant sur le sol, tables repoussées de quelques centimètres et sacs hissés à la hâte sur l’épaule : une véritable vague de corps déferla dans le couloir… entraînant dans son sillage Victor qui chercha en vain son colocataire du regard pour finir par l’apercevoir, planté devant le bureau de leur professeur. Resté en arrière, le jeune homme paraissait plongé dans une grande discussion avec l’enseignant, même s’il prenait bien soin de parler à voix basse. Son flegme habituel semblait l’avoir quitté. Dans ses yeux brillait un mélange de voracité et de détermination – mais lorsqu’il finit par rejoindre son ami dans le couloir, cette lueur étrange avait disparu, masquée derrière un sourire désinvolte.

— Quelle mouche t’a piqué ? s’étonna l’étudiant aux cheveux blond glacé. Je sais qu’à ce stade, notre sujet de mémoire n’a plus vraiment d’importance, mais quand même… C’est un poisson d’avril ?

Son camarade prit un air évasif. Avant que Victor ne puisse insister, une musique dansante retentit soudain. Il s’adossa au mur pour dévisager Eli, qui tira son téléphone de sa poche.

— Salut, Angie ! D’accord, on arrive.

Et le jeune homme de raccrocher sans même attendre la réponse.

— Le devoir nous appelle… lança-t-il en passant un bras autour des épaules de Victor. Ma dulcinée a faim et je n’oserais la faire attendre !

 

 

Les bras de Sydney commençaient à lui cuire à force de soulever pelletée après pelletée mais, pour la première fois en un an, l’adolescente n’avait pas froid. En sueur sous son manteau, les joues en feu, elle se sentait vivante.

Ce qui était un bon point, certes – mais à peu près le seul. Sorti de là, une exhumation, c’était loin d’être terriblement festif, il fallait bien le reconnaître.

— Il doit bien y avoir une autre solution… dit-elle, en s’appuyant sur sa pelle.

Sydney connaissait déjà la réponse de Victor, dont elle sentait la patience s’amenuiser, mais elle se devait de poser la question – ne serait-ce que pour se changer les idées. Parler lui permettait d’oublier non seulement qu’un cadavre gisait sous ses pieds, mais aussi qu’en creusant elle s’en rapprochait au lieu de s’en éloigner.

— On a un message à faire passer, Syd… rétorqua Victor sans cesser de pelleter.

— Et on ne pourrait pas… en faire passer un autre ? marmonna-t-elle.

— On n’a pas le choix, insista-t-il en levant enfin les yeux. Essaie de penser à autre chose et remets-toi au travail.

La jeune fille se remit à creuser en soupirant, avant de s’interrompre au bout de quelques coups de pelle. Une question lui brûlait la langue, mais elle avait presque peur de la poser.

— Et toi, Victor, tu penses à quoi ?

Un sourire inquiétant s’étira sur les lèvres de son compagnon.

— Je pense que la lune est magnifique, ce soir, répondit-il.

Un mensonge – tous deux le savaient. Mais, quitte à choisir, Sydney préférait encore rester dans l’ignorance.

 

Non, Victor ne pensait pas à la beauté du paysage. Trop occupé à tenter d’imaginer la tête que ferait Eli en comprenant la teneur de leur message, il sentait à peine le froid à travers son manteau. Stupeur et colère se succéderaient sur le visage de son ennemi, mêlées de crainte à chaque fois. Pourquoi de crainte ? Parce qu’il n’y aurait qu’une seule explication possible à cette petite charade…

Victor était dehors, libre comme l’air. Victor était en chemin, Victor venait l’affronter – comme il le lui avait promis, tant d’années plus tôt.

Le bruit sourd de la pelle qui s’enfonçait dans la terre froide arracha au jeune homme un frisson de plaisir.

 

 

– Sérieusement, Eli, qu’est-ce qui t’a pris ?

Victor franchit sur les talons de son ami l’immense porte à double battant de la cafétéria de Lockland – plus connue sous le nom de TMS ou « Tour du monde des saveurs ».

Occupé à scruter le réfectoire à la recherche d’Angie, Eli ne répondit rien. L’endroit ressemblait un peu trop à un parc d’attractions au goût de Victor, avec ses arrière-cuisines tout ce qu’il y avait de plus ordinaire dissimulées derrière d’énormes façades de plastique et de plâtre qui juraient entre elles. Des rangées de tables s’étiraient à perte de vue dans un espace aussi grand qu’une cour d’école, cerné par onze restaurants distincts à la décoration idoine, chacun doté de son propre menu rédigé dans une police différente. Près de la double porte, une première file d’attente s’étirait devant le portillon en fer forgé placé à l’entrée d’un petit bistrot. Juste à côté, les trilles mélodieux d’une ritournelle italienne enveloppaient les gueules béantes de plusieurs fours à pizza alignés derrière un bar rustique. En face, au fronton des traiteurs thaïlandais, chinois et japonais pendaient des lampions de papier aux couleurs primaires, vives et attrayantes. La cafétéria abritait aussi un restaurant de burgers, un buffet de viandes, un comptoir gourmand, un bar à salades, un autre à smoothies et, pour finir, un café tout ce qu’il y avait de plus banal.

Assise devant la trattoria, Angie Knight enroulait des rubans de spaghettis autour de sa fourchette, penchée sur un livre coincé sous son plateau. Ses boucles cuivrées lui tombaient dans les yeux. À ce spectacle, Victor ressentit un plaisir pernicieux – le petit frisson qu’on éprouve en observant quelqu’un à sa guise avant d’être vu à son tour. Mais la sensation ne dura pas : Eli, lui aussi, avait aperçu la jeune fille, dont il capta le regard sans le moindre effort, sans avoir besoin de prononcer un seul mot.

On dirait deux aimants doués l’un comme l’autre d’une attraction irrésistible, pensa leur ami. Ils en faisaient la démonstration chaque jour en classe, comme aux quatre coins du campus : les autres étudiants gravitaient autour d’eux, fascinés, comme aimantés. Victor lui-même n’échappait pas au phénomène. Et quand les deux tourtereaux s’approchaient l’un de l’autre… aïe aïe aïe, il fallait voir ça… D’ailleurs, Angie passait déjà ses bras à la peau d’albâtre autour du cou d’Eli pour l’attirer à elle et coller ses lèvres parfaites sur les siennes.

Victor baissa le regard pour leur accorder un peu d’intimité – réflexe bien inutile tant ils se souciaient peu ou prou de leur public. À quelques tables de là, une enseignante leva les yeux de son journal et haussa un sourcil réprobateur avant de tourner sa page d’un coup sec. Enfin, les amoureux parvinrent à se décoller l’un de l’autre. Angie déposa sur la joue de Victor un baiser affectueux, simple et direct – un geste empreint de chaleur, mais dénué de passion.

Ce qui convenait très bien au jeune homme : il n’était pas amoureux d’Angie. Elle n’avait rien à faire avec lui, même s’il l’avait rencontrée avant Eli, même si le premier aimant qui l’avait attirée à lui au départ, c’était lui – Victor. Quelques jours à peine après la rentrée, quatre ans plus tôt, c’est vers lui qu’elle s’était dirigée à la cafétéria. Ils avaient dégusté un smoothie ensemble car, même en septembre, la chaleur restait encore infernale. Angie sortait d’un entraînement d’athlétisme. Son visage était rougi par l’effort, celui de Victor par l’émotion. Le comble, c’est qu’elle n’avait rencontré Eli que l’année suivante – le soir fatidique où Victor avait emmené son nouveau colocataire dîner au réfectoire. Sur le moment, l’idée lui avait paru bonne, comme si les planètes s’étaient alignées…

Il regarda Angie retourner s’asseoir à sa place, aussi gracieuse que si elle marchait sur un nuage, et pensa : Tu parles, saloperie de karma…

Eli prit une soupe, Victor préféra manger chinois, et tous trois partagèrent un repas paisible dans le brouhaha croissant de la cafétéria en discutant de tout et de rien. Victor mourait bien sûr d’envie de savoir pourquoi Eli avait choisi les EO comme sujet de mémoire – incompréhensible ! –, mais mieux valait éviter de l’interroger en présence d’Angie. (Qui, de toute façon, l’apprendrait bien assez tôt : à en juger par les regards stupéfaits des autres étudiants à l’annonce du choix d’Eli, la nouvelle allait sans doute se répandre comme une traînée de poudre.)

C’est que la jeune fille était un véritable prodige – une force avec laquelle il fallait compter, dotée d’une interminable paire de jambes et de la curiosité la plus insatiable que Victor ait vue de sa vie. À vingt ans à peine, elle était convoitée par les meilleures universités du pays. Et le phénomène n’était pas nouveau : elle venait à peine de passer le permis quand l’offensive de charme avait commencé. Abreuvée d’une multitude de cartes de visite et d’un déluge de courriers de sollicitation parfois assortis de propositions de pots-de-vin plus ou moins subtiles, elle avait fini par atterrir à Lockland. Elle venait d’ailleurs d’accepter un poste au sein d’une éminente firme d’ingénierie dont elle deviendrait, après l’obtention de son diplôme, l’employée la plus jeune – et à coup sûr la plus brillante. Tout ceci avant même d’être en âge de boire de l’alcool.

Après un déjeuner ponctué, chez Eli, d’une série de petits silences et de regards menaçants, la sonnerie finit par retentir. Angie enchaînait sur une nouvelle heure de cours (elle aurait dû être en pause, mais s’était imposé une énième option). Les deux garçons la regardèrent s’éloigner dans un tourbillon de boucles rousses avec un entrain suspect – à croire qu’elle se rendait à une dégustation de pâtisseries fines plutôt qu’à un séminaire sur la chimie médico-légale, l’efficacité mécanique ou on ne savait trop quoi d’autre (bref, sur sa marotte du moment).

En réalité, celui qui la regardait s’éloigner était plutôt Eli. Victor, lui, fixait son ami, l’estomac noué par le ressentiment. En réalité, non seulement Eli lui avait volé Angie – et c’était déjà bien assez grave – mais, d’une certaine façon, Angie lui avait aussi volé Eli. En tout cas, la facette la plus fascinante du jeune homme… Pas le gendre idéal à la dentition impeccable et au rire chaleureux, non : l’être qui se dissimulait sous ces apparences parfaites – brillant, à l’esprit aussi acéré que le verre brisé. C’est dans ces éclats tranchants et irréguliers, à l’avidité menaçante, que Victor se reconnaissait. Mais dès qu’Angie apparaissait, cet aspect d’Eli passait aussitôt à la trappe. Il redevenait un petit ami exemplaire, affectueux, attentif – et, pour tout dire, assez ennuyeux. Sitôt qu’Angie eut quitté le réfectoire, Victor se mit donc à scruter chez son ami le plus petit frémissement, le moindre signe de vie.

Plusieurs minutes s’écoulèrent en silence, tandis que le réfectoire se vidait peu à peu. À bout de patience, l’étudiant finit par donner, sous la table en bois, un coup de pied bien senti à Eli, qui leva les yeux de sa soupe avec sa nonchalance habituelle.

— Hmm ?

— Ton sujet ! Pourquoi les EO ?

Le visage du jeune chercheur commença doucement, lentement à s’ouvrir. Soulagé, Victor respira aussitôt un peu mieux : la face sombre de son ami refaisait enfin surface.

— Tu y crois, toi ? lui demanda Eli, qui dessinait pensivement des séries d’arabesques dans les restes de sa soupe.

Perplexe, l’intéressé mâcha longuement un morceau de poulet au citron sans répondre. EO comme ExtraOrdinaires. Il en avait entendu parler, comme beaucoup d’autres légendes urbaines, sur des sites conspirationnistes et dans des émissions télévisées diffusées en troisième partie de soirée, où de prétendus experts analysaient les images au grain épais de mauvaises vidéos : un homme en train de soulever une voiture à mains nues, une femme sortie indemne d’un terrible incendie. La rumeur enflait depuis des années à présent, toujours plus insistante. Mais aucune preuve étayée du phénomène n’avait été présentée au monde scientifique, aucune étude probante publiée et, entre entendre parler des EO et ajouter foi au phénomène, il y avait un monde. Le ton de son camarade n’indiquait ni de quel côté de la barrière il se plaçait, ni pour quel camp il aurait voulu que son ami prenne parti. Autant d’incertitudes qui compliquaient infiniment la réponse de Victor.

— Oui ou non ? insista Eli.

— Je ne sais pas si c’est vraiment une question de croyance… répliqua franchement son ami.

La réponse ne se fit pas attendre :

— C’est pourtant par là que tout commence. C’est la foi qui est à l’origine de tout.

Victor, qui n’avait jamais compris la fascination de son colocataire pour la religion, fit la grimace. À ses yeux, c’était un défaut inexplicable chez Eli, un angle mort, une anomalie. Il faisait de son mieux pour ne pas y prêter attention, mais c’était un point d’achoppement régulier dans leurs discussions. Son camarade, sentant peut-être qu’il l’avait perdu, corrigea aussitôt le tir :

— Enfin… l’émerveillement, si tu préfères. Tu ne te poses jamais de questions ?

Des questions, Victor s’en posait à longueur de journée. D’abord sur lui-même : était-il bon pour la casse ou, au contraire, unique en son genre – le meilleur, ou le pire ? Ensuite, sur les autres : étaient-ils vraiment tous aussi bêtes qu’ils en avaient l’air ? Sur Angie aussi, bien sûr : que se passerait-il s’il lui avouait ses sentiments ? Qu’éprouverait-il si, par miracle, elle le choisissait, lui, plutôt qu’Eli ? Il se posait, enfin, une myriade de questions sur la vie, les hommes, la science, la magie, Dieu… à commencer par la première de toutes : croyait-il vraiment en l’un ou l’autre d’entre eux ?

— Si, répondit-il au bout d’un long moment.

— Eh bien, quand tu t’interroges sur un sujet, c’est qu’une partie de toi a envie d’y croire, non ? Je pense que, dans la vie, on préfère toujours prouver la véracité d’une théorie que la réfuter. Le besoin d’y croire l’emporte sur tout le reste.

— Et toi, tu veux croire aux super-héros.

Victor, qui avait pourtant pris bien soin d’adopter un ton dénué de condescendance, ne parvint pas à réprimer le sourire qui se dessinait sur ses lèvres. Il espérait qu’Eli ne se vexerait pas et y verrait un signe d’humour – un clin d’œil plein de bonne humeur plutôt qu’une flèche teintée de moquerie –, mais le visage de son interlocuteur se rembrunit aussitôt.

— Ouais, c’est bête, hein ? Tu m’as grillé ! lança l’étudiant modèle avec un sourire factice. Je me fous complètement de ce mémoire… Je voulais juste voir jusqu’où Lyne me laisserait aller, rien de plus.

Il se leva de table.

— Eli, attends ! Il y a autre chose, pas vrai ?

— Non.

Le jeune homme lui tourna le dos, déposa son plateau sur une desserte et sortit sans laisser le temps à Victor d’ajouter un mot.

 

Victor conservait toujours un marqueur dans la poche arrière de son pantalon. Il arpentait les rayons de la bibliothèque, bien décidé à dénicher la sélection d’ouvrages qui lui permettraient d’entamer son mémoire, mais taraudé par l’envie de tirer le feutre de sa cachette. C’est que la conversation avortée avec Eli l’avait rendu nerveux. Effacer lentement et délibérément les mots de quelqu’un d’autre lui permettait en général de recouvrer son calme – lui apportait un sentiment de paix, de sérénité. Il mourait d’envie de céder à la tentation, mais parvint malgré tout sans encombre à la section réservée aux ouvrages de médecine, où il ajouta une étude du système nerveux au traité de psychologie déjà glissé sous son bras. Il opta ensuite pour quelques tomes moins épais sur les glandes surrénales et les réflexes humains, puis se rendit au bureau de prêt où il prit soin de dissimuler dans ses poches ou sous le rebord du comptoir le bout de ses doigts, irrémédiablement noircis par ses projets artistiques, pendant que le bibliothécaire inspectait les volumes. Depuis son arrivée à Lockland, plusieurs plaintes avaient évoqué des livres « vandalisés », voire « complètement détruits ». L’employé le dévisagea longuement par-dessus la pile de livres, comme si ses crimes étaient inscrits sur son front plutôt que ses mains, avant de finir par passer les ouvrages au scanner.

De retour au logement universitaire qu’il partageait avec Eli, Victor s’agenouilla dans sa chambre pour vider son sac à dos. Il glissa tout en bas de sa bibliothèque son œuvre du moment, déjà partiellement revue et corrigée par ses soins, à côté de deux autres emprunts déjà complètement retouchés. Il était secrètement soulagé que la bibliothèque ne les lui ait pas encore réclamés. Il déposa ensuite sur son bureau le livre sur l’adrénaline. Il entendit alors la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Lorsque, quelques minutes plus tard, il s’aventura dans le salon, il trouva Eli affalé sur le canapé. Son ami avait posé une pile de livres et de documents imprimés sur la table basse en bois réglementaire dont tous les logements universitaires étaient équipés. Mais, à l’arrivée de Victor, il préféra attraper un magazine qu’il entreprit de feuilleter d’un air dégagé. Les ouvrages disposés devant lui portaient sur divers sujets, depuis le fonctionnement du cerveau dans des conditions extrêmes jusqu’aux mécanismes de prise de décision, en passant par l’anatomie de l’homme et ses réactions psychosomatiques… Les pages imprimées, en revanche, sortaient de l’ordinaire. Victor en saisit une et se laissa tomber sur l’une des chaises pour la parcourir. Son camarade fronça légèrement les sourcils, mais ne lui fit aucune remarque. Les documents en question – des captures d’écran de sites Internet, de forums et de groupes de discussion – ne seraient jamais considérés comme des sources recevables pour la rédaction de son mémoire.

— Dis-moi la vérité, lança l’un en jetant la liasse de feuilles sur la table qui les séparait.

— À quel sujet ? rétorqua l’autre d’un air absent.

Victor dévisagea Eli de ses yeux bleus, sans ciller, jusqu’à ce que son ami repose le magazine, se redresse, pivote pour poser les pieds au sol et finisse par adopter exactement la même position que lui.

— Parce que je crois qu’ils existent peut-être… Et je dis bien peut-être. En tout cas, je suis prêt à envisager sérieusement cette possibilité.

La franchise de son colocataire prit Victor par surprise.

— Continue, l’encouragea-t-il, l’air conciliant, prêt à tout pour susciter chez lui la confiance.

Eli effleura du bout des doigts la pile de livres dressée devant lui.

— Essaie de considérer le problème sous cet angle : dans les comics, il y a deux façons de devenir un super-héros. L’inné et l’acquis. D’un côté, Superman, qui est né avec ses pouvoirs, de l’autre, Spider-Man, qui les acquiert par accident. Tu me suis ?

— Oui.

— En faisant une recherche Internet même superficielle sur les EO, poursuivit-il en désignant les copies imprimées éparpillées sur la table, on remarque la même distinction. Certains affirment qu’on naît EO, d’autres proposent au contraire toutes sortes de théories : contact avec une matière radioactive, avec des insectes venimeux, voire pur hasard. Admettons que tu réussisses à trouver un EO. Tu auras la preuve de leur existence, et la question devient alors : comment ont-ils acquis leur pouvoir ? Naît-on EO, ou le devient-on ?

Quand il évoquait le sujet, les yeux d’Eli se mettaient à briller, son ton se faisait plus grave et plus pressant. Frémissant, les muscles du visage parcourus de contractions nerveuses, il peinait à dissimuler son enthousiasme. L’exaltation lui crispait le coin des lèvres, la fascination lui plissait les yeux, la détermination transparaissait dans sa mâchoire serrée… Victor scrutait les traits de son ami, hypnotisé par cette métamorphose. Lui-même savait contrefaire la plupart des émotions et les faire passer pour siennes, mais la simple imitation avait ses limites. Jamais il ne saurait feindre un tel degré de… ferveur. Il ne s’y risqua même pas. Il se contenta de rester calme, à l’écoute, de poser sur Eli un regard attentif et respectueux afin de ne pas le décourager ou le braquer.

Car ce que Victor redoutait par-dessus tout, c’était que son camarade se braque. Il avait fallu au premier près de deux ans d’amitié pour percer la carapace de charme du second, pour découvrir ce qui se tapissait en lui. Or, ce soir-là, affalé devant une table basse parsemée de captures d’écran basse résolution de sites Internet montés dans le sous-sol de leurs parents par des adultes majeurs et vaccinés, Eliot Cardale semblait avoir trouvé la foi. Pire, on aurait dit qu’il avait eu cette révélation cruciale sans parvenir, malgré tous ses efforts, à la garder pour lui. Cette découverte le faisait littéralement rayonner, comme si une lumière divine illuminait sa peau de l’intérieur.

— Bon, les EO existent, admettons, finit par déclarer Victor. Et toi, tu voudrais découvrir comment on en devient un…

Un gourou de secte aurait sans doute donné cher pour disposer, dans son arsenal, du sourire conquérant que lui jeta alors Eli.

— C’est ça l’idée.

 

 

 

 

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