Extrait

Une jeunesse
de Patrick Modiano

Le 10/10/2014 à 08:33

Auteur : Patrick Modiano
Editeur : Klett Ernst /Schulbuch
Genre : hc/lektüren, interpretationen
Date de parution :
ISBN : 9783125972407
Total pages :
Prix : 5.99 €
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Editeur : Editions Gallimard

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Résumé du livre
Dans un Paris où ils sont livrés à eux-mêmes, deux très jeunes gens, Odile et Louis, font l''apprentissage de la ville' et d'une vie de hasards, d'expédients et d'aventures. Ils ont pour eux leur innocence et croisent sur leur route des individus singuliers, émouvants mais quelquefois peu recommandables qui les entraînent dans des chemins de traverse. Mais, en définitive, aussi trouble et aussi chaotique que soit un début dans la vie, il se métamorphose, avec le temps, en un beau souvenir de jeunesse, que les deux héros de ce livre sont désormais seuls à partager.

 

Premier chapitre

POUR RUDY
POUR ZINA
POUR MARIE



Les enfants jouent dans le jardin et ce sera bientôt l'heure de la partie d'échecs quotidienne.
– On lui retire son plâtre demain matin, dit Odile.
Elle et Louis sont assis sur la terrasse du chalet et observent de loin leur fille et leur fils qui courent à travers la pelouse avec les trois enfants de Viterdo. Leur fils, âgé de cinq ans, porte un plâtre au bras gauche, mais cela ne semble pas le gêner.
– Depuis combien de temps porte-t-il ce plâtre ? demande Louis.
– Presque un mois.
Il avait glissé d'une balançoire et l'on s'était aperçu au bout d'une semaine qu'il souffrait d'une fracture.
– Je vais prendre un bain, dit Odile.
Elle monte au premier étage. A son retour, ils commenceront la partie d'échecs. Il entend couler l'eau du bain.
De l'autre côté de la route, derrière la rangée de sapins, le bâtiment du téléphérique ressemble à la petite gare d'une station thermale. L'un des premiers téléphériques que l'on ait construits en France, paraît-il. Louis le suit des yeux, qui gravit lentement la pente du Foraz et le rouge vif de sa cabine tranche sur le vert de la montagne en été. Les enfants se sont faufilés entre les sapins et vont à bicyclette sur le rond-point ombragé, près du bâtiment du téléphérique.
Hier, Louis a décloué de la façade du chalet la plaque de bois où il était écrit en caractères blancs : SUNNY HOME. Elle traîne par terre, devant la porte-fenêtre. Il y a douze ans, quand ils achetèrent le chalet et le transformèrent en home d'enfants, ils ne savaient pas très bien comment l'appeler. Odile préférait un nom français : Les Lutins ou Les Diablerets, mais Louis pensait qu'un nom anglais était plus élégant et attirerait la clientèle. Ils avaient fini par choisir Sunny Home.
Il ramasse la plaque de bois. Sunny Home. Il la rangera dans un tiroir, tout à l'heure. Il se sent soulagé. Le home d'enfants, c'est fini. A partir d'aujourd'hui, ils auront le chalet pour eux tout seuls. Il transformera la baraque au fond du jardin en restaurant-salon de thé et les gens y viendront, l'hiver, avant de prendre le téléphérique.
La nuit monte peu à peu du fond de la vallée et du jardin, avec les cris et les rires des enfants qui jouent maintenant à cache-cache. Demain, 23 juin, c'est le trente-cinquième anniversaire d'Odile. Et le mois prochain, lui aussi, à son tour, aura trente-cinq ans. Pour l'anniversaire d'Odile, il a invité les Viterdo et leurs enfants, et Allard, l'ancien skieur qui dirige un petit magasin de sports.
Le téléphérique rouge a commencé de descendre et se perd sous une masse de sapins, puis réapparaît et poursuit son chemin, à la même allure tranquille. On le verra remonter et redescendre jusqu'à neuf heures du soir et la dernière fois il ne sera plus qu'une grosse luciole glissant sur la pente du Foraz.

 

*

 

– Courageux, ce petit...

Le docteur tapota la joue de l'enfant. C'était Odile la plus émue. Le docteur, à l'aide d'un appareil dont la rapidité évoquait celle d'une scie électrique qui découpe des rondins, venait de fendre le plâtre où Odile avait dessiné des fleurs. Et le bras avait jailli, intact. La peau n'était pas desséchée, ni blafarde comme le craignait Odile. L'enfant bougeait son bras, le pliait lentement, sans trop y croire, un sourire attentif aux lèvres.
– Maintenant, tu peux le recasser, avait dit le docteur.
Elle lui avait promis d'aller manger une glace avant de remonter au chalet et ils étaient assis l'un en face de l'autre à la terrasse d'un café, près du lac. L'enfant avait choisi une glace pistache-fraise.
– Tu es content de ne plus avoir ton plâtre ?
Il ne lui répondait pas. Il mangeait sa glace, le visage grave et appliqué.
Elle le regarde et se demande si plus tard il se souviendra de ce plâtre constellé de fleurs. Son premier souvenir d'enfance ? Il plisse les yeux, à cause du soleil. La brume se dissipe sur le lac et c'est son trente-cinquième anniversaire à elle. Et bientôt Louis aussi aura trente-cinq ans. Est-ce qu'il peut vous arriver quelque chose de neuf à trente-cinq ans ? Elle se le demande en pensant à la peau intacte, au bras qui jaillissait tout à l'heure du plâtre, et on aurait dit que c'était lui qui brisait cette gangue où on l'avait enfermé. Est-ce que parfois la vie recommence à zéro à trente-cinq ans ? Grave question qui la fait sourire. Il faudra la poser à Louis. Elle a l'impression que non. On arrive dans une zone étale et le pédalo glisse tout seul sur un lac semblable à celui qui s'étend devant elle. Et les enfants grandissent. Ils vous quitteront.
Un cil la gêne au coin de la paupière et elle sort de son sac un poudrier vide dont elle se sert uniquement à cause du petit miroir circulaire. Elle ne parvient pas à ôter le cil et scrute son visage. Il n'a pas changé. Elle avait le même visage à vingt ans. Les minuscules rides à la commissure des lèvres n'existaient pas, mais le reste n'a pas changé, non... Et Louis non plus n'a pas changé. Il était un peu plus maigre, voilà tout...
– Bon anniversaire, maman.
Il l'a dit en trébuchant sur les mots, et avec une certaine fierté. Elle l'embrasse. Comme ce serait étrange si les enfants connaissaient leurs parents tels qu'ils étaient avant leur naissance, quand ils n'étaient pas encore des parents mais tout simplement eux-mêmes... Son enfance à elle, chez sa grand-mère à Paris, rue Charles-Cros, là d'où partent les lignes d'autobus... Un peu plus loin, le bâtiment gris de la piscine des Tourelles, le cinéma et la pente du boulevard Sérurier. Si l'on avait un peu d'imagination, les matins de brume et de soleil, cette pente était une route en corniche qui descendait vers la mer.
– Il faut rentrer, maintenant...
En conduisant la voiture sur la route qui monte au chalet, son fils assis à côté d'elle, Odile chantonnait quelque chose, sans y réfléchir. Elle s'aperçut bientôt que c'étaient les premières mesures d'une opérette dont elle avait, à sa grande surprise, trouvé le disque à Genève chez un antiquaire, une opérette qui s'appelait Roses d'Hawaii...
*
Ils sont assis sur le banc vert, devant le bâtiment du téléphérique, et leur fils roule à bicyclette à travers le rond-point. Une bicyclette avec stabilisateur. Odile s'est allongée et, la tête contre le genou de Louis, elle lit une revue de cinéma.
L'enfant traverse les taches de soleil une par une, puis il commence ce qu'il appelle le « grand tour ». Il s'arrête de temps en temps et ramasse une pomme de pin. L'employé du téléphérique fume une cigarette sur le seuil du bâtiment, l'air d'un chef de gare avec sa casquette et sa veste bleues.
– Alors, ça marche ? demande Louis.
– Non. Pas beaucoup de clients, aujourd'hui...
Peu importe. Même vide, le téléphérique rouge partira à l'heure prévue. C'est le règlement.
– Pourtant il y a du soleil, dit l'employé.
– Ce n'est pas encore tout à fait les vacances, dit Louis. Vous verrez, dans quinze jours...
L'enfant tourne autour du rond-point et pédale de plus en plus fort. Odile a mis ses lunettes de soleil et feuillette le magazine, en serrant les pages, à cause du vent.

 

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