Extrait

Un mariage américain
de Tayari JONES

Le 30/08/2019 à 11:43

Auteur : Tayari JONES
Editeur : Plon
Genre : Littérature anglo-saxonne
Date de parution : 29/08/2019
ISBN : 9782259278942
Total pages : 432
Prix : 21.00 €
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Résumé du livre
" Bouleversant " Barack Obama Women's Prize for Fiction 2019
Celestial et Roy viennent de se marier. Elle est à l'aube d'une carrière artistique prometteuse, il s'apprête à lancer son business. Ils sont jeunes, beaux et incarnent le rêve américain... à ceci près qu'ils sont noirs, dans un État sudiste qui fait peu de cadeaux aux gens comme eux. Un matin, Roy est accusé de viol. Celestial sait qu'il est innocent, mais la justice s'empresse de le condamner. Les années passent, et la jeune femme tient son rôle d'épouse modèle jusqu'au jour où cet habit devient trop lourd à porter. Elle trouve alors du réconfort auprès d'Andre, son ami d'enfance. À sa sortie de prison, Roy retourne à Atlanta, décidé à reprendre le fil de la vie qu'on lui a dérobée...
Avec ce portrait de la classe moyenne noire du sud des États-Unis, Tayari Jones radiographie le couple et signe une histoire d'amour tragique et contemporaine qui explore les thèmes de la famille, de la loyauté, du racisme. Caustique et rigoureuse observatrice de son temps, cette auteure reconnue outre-Atlantique s'attaque en femme de lettres aux maux qui rongent la société américaine, et parvient à donner à ce texte fulgurant et âpre tous les atours d'un grand roman.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Karine Lalechère

 

Premier chapitre

À Alma Faye, la sœur de ma mère, 
et à Maxine et Marcia, mes propres sœurs
 
 
« Ce qui vous arrive ne vous appartient pas, ne vous concerne qu’à moitié. Ce n’est pas à vous. Pas uniquement à vous. »
Claudine RANKINE
 
 
Roy
Il y a deux sortes de gens : ceux qui partent et ceux qui restent. Je suis un fier représentant de la première catégorie. Ma femme Celestial prétendait que, dans le fond, j’étais un gars de la campagne, mais je ne suis pas de cet avis. D’abord, je ne suis pas à proprement parler de la campagne. Eloe, en Louisiane, est une petite ville. Quand on entend campagne, on pense travail de la terre, balles de foin, traite des vaches. Je n’ai jamais ramassé de coton de ma vie, même si mon père ne pourrait pas en dire autant. Je ne me suis jamais approché d’un cheval, d’une chèvre ou d’un cochon, et ça ne me tente pas, merci. Ça faisait rire Celestial, qui précisait qu’elle n’insinuait pas que j’étais un paysan, simplement que j’avais grandi dans une région rurale. Si on suivait son raisonnement, on aurait pu dire qu’elle était elle aussi une fille de la campagne, vu qu’elle était née à Atlanta. Mais à l’écouter, elle était une « femme du Sud », à ne pas confondre avec une « belle du Sud ». Curieusement, « pêche de Géorgie1 » lui convenait, et ça me convenait aussi, donc tout le monde était content.
Celestial se voit comme une personne cosmopolite et elle n’a pas tort. Pourtant, elle s’endort tous les soirs dans la maison où elle a grandi. Alors que moi, j’ai mis les voiles dès que j’ai pu, exactement soixante-douze heures après la cérémonie de remise des diplômes du lycée. Je serais parti avant, mais l’autocar ne s’arrêtait pas tous les jours à Eloe. Le temps que le facteur livre à ma mère le tube de carton contenant mon diplôme, j’étais déjà installé dans ma chambre universitaire à Atlanta. Je participais à un stage de prérentrée destiné aux boursiers qui étaient les premiers de leur famille à intégrer Morehouse College. Morehouse est une institution : l’une des plus anciennes facs afro-américaines du pays, exclusivement masculine. Nous étions invités à nous présenter deux mois et demi avant les étudiants parrainés par leur père ou leur grand-père, histoire de nous familiariser avec les lieux et de nous inculquer quelques principes de base. Imaginez vingt-trois jeunes Blacks qui regardent en boucle School Daze de Spike Lee et Les Anges aux poings serrés avec Sidney Poitier, ça vous donnera une idée du tableau. Ou ça ne vous dira rien. En tout cas, l’endoctrinement n’est pas toujours une mauvaise chose.
À chaque étape de ma scolarité, j’ai bénéficié des dispositifs d’aide aux enfants issus de milieux défavorisés : Head Start à cinq ans, puis Upward Bound au lycée. Si un jour j’ai des gosses, ils pourront pédaler joyeusement à travers la vie sans roues stabilisatrices, en attendant, rendons à César ce qui est à César.
C’est à Atlanta que j’ai appris les règles, et je les ai apprises vite. Personne n’a jamais eu l’occasion de me traiter de plouc. Malgré tout, quand on parle de chez soi, on ne pense pas à l’endroit où on a atterri. On pense à l’endroit d’où on a décollé. On ne choisit pas plus d’où on vient qu’on ne choisit sa famille. Au poker, on reçoit cinq cartes. Il y en a trois qu’on peut échanger et deux dont on ne peut pas se défaire : sa famille et sa terre natale.
Je ne suis pas en train de débiner Eloe. Il suffit de prendre un peu de recul pour constater que ça pourrait être pire. D’accord, c’est en Louisiane, pas vraiment une terre d’opportunités, mais c’est aussi aux États-Unis et, quitte à être noir et à galérer, autant que ce soit en Amérique. Sans compter que nous n’étions pas pauvres. Que ce soit bien clair. Mes parents travaillaient trop dur pour ça : mon père à Buck’s Sporting Goods, un grand magasin de sport – plus des petits travaux de bricolage le soir –, et ma mère dans une de ces cantines typiques du Sud qui servent une viande et trois accompagnements différents. Prétendre que nous étions des va-nu-pieds ou des crève-la-faim serait leur faire injure. Nous étions correctement chaussés et nourris, merci d’en prendre bonne note.
Olive, Big Roy et moi habitions une solide maison de brique dans un quartier tranquille. J’avais ma chambre et même une salle de bains personnelle après que mon père eut construit l’extension. Quand mes souliers commençaient à me serrer, je n’avais pas à attendre pour qu’on m’en achète des neufs. Et, bien que j’aie bénéficié de bourses, mes parents ont payé leur part pour m’envoyer à la fac.
Malgré tout, il faut dire ce qui est. Si mon enfance était un sandwich, il n’y aurait pas de jambon qui dépasserait. Nous avions le nécessaire et rien de plus. « Ni rien de moins », aurait précisé ma mère, avant de me faire un de ses câlins à la pastille au citron.
À mon arrivée à Atlanta, j’avais toute ma vie devant moi : des rames et des rames de papier blanc. Ce n’est pas pour rien qu’on dit qu’un étudiant de Morehouse a toujours un stylo sur lui. Dix ans plus tard, tout semblait me sourire. Lorsqu’on me demandait d’où j’étais, je répondais : « A ! », si intime avec la ville que je l’appelais par son petit nom. Quand on m’interrogeait au sujet de ma famille, je parlais de Celestial.
Nous étions officiellement mariés depuis un an et demi, et nous étions heureux. En tout cas, je l’étais. Ce n’est peut-être pas la définition du bonheur pour tout le monde, mais nous étions un couple typique de la bourgeoisie noire d’Atlanta : le mari qui va se coucher avec son ordinateur portable, et l’épouse qui rêve de bijoux dans un coffret Tiffany. J’étais jeune, ambitieux et bien parti pour réussir. Celestial était une artiste, intense et ravissante. On ressemblait à Darius et Nina, les amoureux de Love Jones, en plus adultes. Que voulez-vous que je vous dise ? J’ai un faible pour les femmes incandescentes. Quand on est avec elles, on sait que c’est du sérieux, pas le style bonjour-bonsoir. Avant Celestial, je sortais avec une autre fille, un pur produit d’Atlanta, elle aussi. Une demoiselle parfaitement bien élevée qui avait fini par me menacer avec une arme à feu à un gala de bienfaisance d’une organisation afro-américaine. Je ne suis pas près de l’oublier. Un .22 argenté avec une crosse en nacre rose. Elle l’avait sorti de son sac sous la table, alors que nous attaquions nos steaks et notre gratin de pommes de terre. Soi-disant que je la trompais avec une femme de l’association des avocats. Comment expliquer ça ? J’avais peur et en même temps je n’avais pas peur. Il n’y a qu’une fille d’Atlanta pour faire un truc de racaille avec une telle classe. C’est la logique de l’amour, d’accord, mais j’hésitais entre la demander en mariage et appeler la police. Le lendemain matin, c’était fini entre nous, et laissez-moi vous dire que ce n’était pas de mon fait.
Après la fille au flingue, j’avais connu un passage à vide. À en croire les journaux il y avait pénurie d’hommes noirs, malheureusement les femmes de mon entourage n’avaient pas l’air au courant. Chaque fois qu’une personne du beau sexe me tapait dans l’œil, il y avait déjà quelqu’un sur le coup.
Je ne suis pas contre la compétition, c’est plutôt sain, mais j’avais encore la fille au flingue dans la peau. Je m’étais résolu à passer quelques jours à Eloe pour prendre du recul et parler avec Big Roy. Mon père avait un côté vieux sage, le genre de type qui était là avant vous et qui serait toujours dans son fauteuil relax bien après votre départ.
« Qu’est-ce que tu veux faire d’une femme qui t’a collé un pétard sous le nez, mon garçon ? »
J’essayai de lui expliquer que, ce qui était remarquable, c’était le contraste entre l’aspect trash du pistolet et l’ambiance paillettes de la soirée. En plus :
« C’était pour rire, papa. »
Big Roy hocha la tête et aspira la mousse de sa bière.
« Si c’est comme ça qu’elle s’amuse, je ne tiens pas à savoir ce qu’elle fait quand elle est en colère. »
La voix d’Olive retentit dans la cuisine, s’adressant à mon père.
« Demande-lui avec qui elle est, maintenant. Parce qu’elle est avec quelqu’un. Elle est peut-être folle, mais elle n’est pas idiote. Aucune fille sensée ne laisserait tomber Little Roy sans avoir un autre gars sous le coude.
— Ta mère veut savoir avec qui elle est maintenant, répéta Big Roy, estimant manifestement que j’avais besoin d’un interprète.
— Un avocat. Pas un type à la Perry Mason. Le genre qui rédige des contrats. Un gratte-papier.
— Parce que toi, tu ne grattes pas de papier ?
— Aucun rapport. Je suis commercial et en plus c’est provisoire. La paperasse, ce n’est pas mon truc. C’est juste ce que je fais en ce moment.
— Je vois. »
S’adressant toujours à mon père, Olive intervint :
« Dis-lui qu’il se fait avoir par ces pimbêches à la peau claire. Dis-lui qu’il ne devrait pas oublier que nous avons des jeunes femmes très bien ici, à Allen Parish. Dis-lui de s’élever dans la société avec une de ses sœurs noires.
— Ta mère… »
Je coupai Big Roy.
« Je l’ai entendue et, jusqu’à nouvel ordre, personne n’a dit que cette fille avait la peau claire. »
Sauf qu’en l’occurrence c’était vrai. Olive avait du nez pour ces choses-là.
Elle sortit de la cuisine, s’essuyant les mains à un torchon rayé.
« Ne te fâche pas. Je n’essaie pas de me mêler de tes affaires. »
Quand il s’agit de se trouver une femme, aucun homme ne peut totalement satisfaire sa mère. Mes amis me racontaient qu’ils recevaient des mises en garde : « Si elle a les cheveux lisses, ne l’amène pas à la maison. » Ebony, Jet et les autres magazines afro-américains répétaient à l’envi que les Noirs optaient pour le brassage conjugal dès qu’ils gagnaient trois sous. Pour ma part, je m’en étais toujours tenu à mes sœurs de couleur ; Olive était donc gonflée de chipoter sur la nuance du brun de sa peau.
Je pensais que Celestial trouverait grâce à ses yeux. Elles se ressemblaient tellement qu’elles auraient pu passer pour mère et fille. Elles avaient toutes les deux la fraîcheur de Thelma Evans du feuilleton Good Times, ma première idylle télévisée. Mais ça aurait été trop facile. Si Celestial avait le physique requis, elle n’était pas du même monde : une bourgeoise qui s’encanaillait. Big Roy, en revanche, était sous le charme : il l’aurait sans doute épousée si je ne l’avais pas fait. Ce qui ne risquait pas de la faire remonter dans l’estime d’Olive.
« Il n’y aurait qu’une chose pour que ta mère m’accepte, soupirait Celestial.
— Quoi ?
— Un bébé. Chaque fois que je la vois, elle m’inspecte de la tête aux pieds comme si je retenais ses petits-enfants en otage dans mon ventre.
— Tu exagères. »
En réalité, je connaissais ma mère et je savais que ma femme avait raison. Personnellement, au bout d’un an de mariage, j’étais prêt à perpétuer le nom familial, à créer une nouvelle génération, avec mise à jour du logiciel d’éducation.
Attention, je n’ai rien contre la manière dont nous avons été élevés, Celestial et moi, mais le monde change et il faut s’adapter. Notamment, il n’était pas question que je mentionne le coton. Mes parents parlaient toujours du coton, littéralement ou métaphoriquement. Les Blancs disent : « Si tu continues, tu finiras à l’usine », les Noirs, c’est : « Si tu continues, tu finiras dans un champ de coton. » Je n’allais pas rappeler à mes enfants que des gens étaient morts pour que je puisse vivre comme tout un chacun. Je ne voulais pas que Roy III se retrouve au cinéma devant La Guerre des étoiles, en train de penser que quelqu’un avait donné sa vie pour qu’il ait le droit d’être assis dans cette salle à bâfrer du pop-corn. Pas question. Ou alors pas souvent. Il faudrait trouver un juste milieu. De son côté, Celestial jurait qu’elle ne lui dirait jamais qu’il devait faire deux fois mieux que les Blancs pour obtenir deux fois moins. « Même si c’est vrai, pourquoi mettre des trucs pareils dans la tête d’un gamin de cinq ans ? »
À mes yeux, elle offrait l’équilibre parfait au féminin : du chic, mais pas le genre femme d’affaires guindée. Elle portait son pedigree comme le brillant d’une chaussure vernie. En plus, elle avait tout d’une artiste, la folie en moins. En d’autres termes, même s’il n’y avait pas de pistolet rose dans son sac à main, question intensité elle n’avait rien à envier à personne. Celestial ne se laissait pas dicter sa conduite et ça se voyait. Elle était grande, un mètre quatre-vingts sans talons, plus grande que son propre père. Je sais que la taille, c’est la loterie, pourtant, elle donnait l’impression d’avoir choisi cette altitude. Avec son épaisse chevelure indisciplinée, elle était un peu plus grande que moi. Avant même de découvrir qu’elle faisait des miracles avec du fil et une aiguille, on voyait bien qu’on avait affaire à un être hors du commun. Et en dépit de l’aveuglement de certains – par « certains », j’entends principalement Olive –, qui se refusaient à l’évidence, je ne doutais pas que toutes ces qualités feraient d’elle un jour une excellente mère.
J’avais presque envie de lui proposer d’appeler notre enfant – fille ou garçon – Avenir.
Si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait mis le bébé en route dès notre lune de miel. Imaginez un bungalow à fond de verre sur l’océan. Je ne savais même pas qu’un truc pareil existait, mais j’avais joué le type blasé quand elle m’avait montré la brochure, genre bien entendu, c’est sur la liste des choses que je veux faire au moins une fois avant de mourir. On était donc là, à se délasser et à s’ébattre au-dessus de l’eau. Bali étant à vingt-trois heures de vol en première classe, notre mariage avait déjà plus de un jour. Je revoyais Celestial avançant d’un pas aérien vers l’autel, tellement apprêtée qu’on aurait dit une poupée à son image, ses cheveux rebelles rassemblés en un chignon de danseuse, le blush lui donnant des airs de jeune fille rougissante. Son père et elle gloussaient comme si c’était une simple répétition, et moi je me tenais là, sérieux comme un pape et trois cardinaux. Puis elle m’avait regardé et ses lèvres peintes en rose m’avaient envoyé un petit baiser. C’est à ce moment que j’avais percuté. Elle me signifiait que tout ça – les fillettes qui soulevaient sa traîne, ma jaquette, et même l’alliance dans ma poche –, c’était juste pour la galerie. Ce qui était réel, c’était la lumière qui dansait dans ses yeux et la pulsation de notre sang. Alors, j’avais souri moi aussi.
À Bali, il ne restait rien du chignon de ballerine ; vêtue seulement de paillettes pour le corps, elle exhibait une afro qui semblait sortie d’un numéro de Jet des années 1970.
« Faisons un bébé. »
Elle avait ri.
« C’est comme ça que tu veux me le demander ?
— Je suis sérieux.
— Pas encore, papa. Bientôt, promis. »
Le jour de notre premier anniversaire de mariage, j’écrivis sur une feuille : « Bientôt, genre maintenant ? »
Au dos, elle répondit : « Bientôt, genre hier. Je suis allée chez le médecin et tous les signaux sont au vert. »
Ce fut un autre bout de papier qui mit le feu aux poudres, ce soir-là : une carte de visite. Nous avions mangé au Beautiful Restaurant, un établissement mi-diner, mi-cafétéria qui se trouvait dans Cascade Road. Rien d’extraordinaire, mais c’était là que je l’avais demandée en mariage un an plus tôt. Elle avait répondu : « Oui, à condition que tu ranges cette bague. Je ne tiens pas à me faire braquer ! » Nous y étions donc retournés pour célébrer notre anniversaire. Après nous être régalés de plat de côtes braisé, avec du gratin de macaronis et du maïs, nous étions rentrés prendre le dessert à la maison : deux parts de gâteau de mariage qui attendaient dans le congélateur depuis trois cent soixante-cinq jours, histoire de voir si on franchirait le cap de la première année. Et bêtement, alors que tout allait bien, j’ouvris mon portefeuille pour lui montrer une photo d’elle que je gardais là. Quand je la retirai, ma carte de visite s’échappa et atterrit mollement à côté des assiettes de gâteau à l’amaretto. Au dos, à l’encre violette, un prénom de femme et un numéro de téléphone. C’était mal engagé pour moi et ça ne s’arrangea pas lorsqu’elle remarqua trois autres chiffres, qui, en déduisit-elle, correspondaient à une chambre d’hôtel.
« Je peux t’expliquer. »
La vérité, c’était que j’avais un faible pour le beau sexe. J’aimais flirter, mais c’était surtout pour le frisson. Parfois, je prenais un numéro de téléphone, comme si j’étais encore étudiant, même si dans 99,97 �s cas ça n’allait pas plus loin. Ça me rassurait de savoir que je n’avais pas perdu la main. Il n’y a pas de mal à ça, n’est-ce pas ?
« Je t’écoute.
— Elle l’a glissée dans ma poche.
— Ah oui ? Et comment est-ce qu’elle a réussi à te donner ta propre carte de visite ? »
La colère de Celestial alluma en moi une étincelle de désir : c’était le déclic de la gazinière avant que la flamme ne prenne.
« Elle m’a demandé ma carte. Je ne l’ai pas vue venir. »
Elle se leva, ramassa les assiettes à dessert et jeta le gâteau, avec la vaisselle de mariage en prime. Elle revint à la table et vida sa flûte de champagne rosé cul sec comme un shot de tequila. Puis elle me prit la mienne des mains et la descendit avant d’envoyer les deux verres à long pied rejoindre le reste à la poubelle. Ils se brisèrent avec un tintement de cloche.
« Tu te fous vraiment de la gueule du monde.
— Où est-ce que je suis, maintenant ? Ici, avec toi. Chez nous. Je pose ma tête sur ton oreiller tous les soirs.
— Le jour de notre anniversaire de mariage. »
Sa colère se diluait en tristesse, à présent. Elle se rassit.
« À quoi bon se marier, si c’est pour être infidèle ? »
Je m’abstins de lui faire remarquer qu’il n’y avait pas besoin d’être marié pour être infidèle. Je lui dis simplement la vérité.
« Je n’ai même pas appelé cette fille. »
Je m’assis à côté d’elle.
« Je t’aime, ajoutai-je comme si c’était une formule magique. Joyeux anniversaire. »
Elle se laissa embrasser, ce qui était bon signe. Ses lèvres avaient le goût du champagne rosé. Nous étions nus quand elle me mordit sauvagement l’oreille.
« Quel baratineur tu fais ! »
Elle tendit le bras vers ma table de chevet et en sortit une capote dans son emballage d’aluminium brillant.
« Allez, on se couvre. »
Je suis conscient que certains diraient que notre mariage battait de l’aile. Les gens adorent parler de ce qu’ils ne connaissent pas ; ils n’ont pas idée de ce qui se passe derrière les portes fermées, sous les draps, entre le soir et le matin. Mais moi qui étais aux premières loges, qui étais même partie prenante, je sais ce qu’il en est. Si je pouvais lui faire péter les plombs avec une carte de visite et si elle pouvait me rendre dingue avec un morceau de latex, ce n’était pas anodin.
Oui, nous avions beau être installés, nous étions encore jeunes et amoureux. Au bout d’un an, la flamme était toujours bleu incandescent.
La vérité, c’est que ce n’est pas évident d’être un couple 2.0. Vous vous souvenez de Campus Show, cette série sur une fac noire en Virginie ? Eh bien, sur le papier, c’était nous, dix ans après : Campus Show – Que sont-ils devenus ? Whitley et Dwayne à l’âge adulte. Sauf que Hollywood n’a jamais imaginé personne comme nous. Elle avait du talent ; j’étais son manager et sa muse. Je ne suis pas en train de dire que je me prélassais toute la journée en tenue d’Adam pour qu’elle puisse me dessiner. Non, je vivais ma vie et elle observait. À l’époque de nos fiançailles, elle avait réalisé une sculpture de verre qui avait remporté un prix. De loin, c’était une grosse bille tornade. De près, selon l’angle, on distinguait les lignes de mon profil dans les volutes. Lorsqu’on lui en avait offert cinq mille dollars, elle avait refusé de s’en séparer. Je m’excuse, mais ce n’est pas le signe d’un mariage qui bat de l’aile.
Ce qu’elle faisait, elle le faisait pour moi et inversement. Autrefois, en Louisiane, quand on travaillait afin que sa femme puisse rester à la maison, on disait qu’on « l’asseyait ». C’était le but de Big Roy avec Olive, même si ça n’a jamais vraiment été possible. En son hommage, et peut-être pour moi aussi, je travaillais toute la journée de manière que Celestial puisse créer des poupées de chiffon, sa technique de prédilection. Pour ma part, je préférais ses sculptures de verre et ses dessins au trait délicat, cependant, les poupées s’adressaient à un plus large public. J’imaginais une collection distribuée à grande échelle. On pouvait les exposer sur une étagère ou les écrabouiller contre son cœur. Il y aurait toujours des modèles de luxe sur commande et des œuvres d’art. Ces dernières pouvaient facilement atteindre dix mille dollars. Mais ce serait grâce aux poupées de tous les jours qu’elle se ferait un nom, lui répétais-je. Et voyez, je ne m’étais pas trompé.
Je sais que de l’eau a coulé sous les ponts, et pas qu’un ruisseau. Mais par souci d’équité, je me dois de tout raconter. Nous étions mariés depuis un an et des poussières, et c’était une bonne année. Celestial elle-même en conviendrait.
 
Une météorite s’écrasa sur nos vies le premier week-end de septembre. Nous devions aller voir mes parents à l’occasion de la fête du Travail et nous avions décidé de prendre la voiture, parce que j’aimais rouler. J’associais l’avion au boulot. À l’époque, j’étais commercial pour un éditeur scolaire, des manuels de mathématiques, ce qui était un comble, car, sorti des tables de multiplication, je n’avais pas beaucoup d’affinités avec les chiffres. En revanche, la vente, ça me connaissait. La semaine précédente, j’avais conclu un joli contrat avec mon ancienne fac, et j’étais dans la course pour en signer un second avec l’université Georgia State. Ça ne faisait pas de moi le roi du pétrole, mais ça me vaudrait une coquette prime qui me permettrait d’envisager l’achat d’une nouvelle maison. Il n’y avait rien à redire à la nôtre – un solide pavillon de plain-pied dans une rue tranquille –, hormis le fait que c’était là où Celestial avait grandi, un cadeau de mariage de ses parents, une donation à leur fille unique et à personne d’autre. C’était une manière de nous mettre le pied à l’étrier, à l’américaine, un truc de Blancs plutôt. Quoi qu’il en soit, j’avais envie d’accrocher mon chapeau à une patère portant mon nom.
Alors que nous filions sur l’I-10 en direction d’Eloe, j’avais ces questions à l’esprit, mais elles ne me tracassaient pas. Ma femme et moi nous étions réconciliés depuis notre querelle d’anniversaire et nous avions repris nos marques. Du hip-hop old school s’échappait de l’autoradio de la Honda Accord, une voiture familiale avec deux places vides à l’arrière.
Six heures plus tard, je mettais le clignotant alors que nous atteignions la sortie 163. Au moment où je rejoignis la double voie, je sentis Celestial se tendre à côté de moi. Les épaules un peu trop hautes, elle mâchonnait la pointe de ses cheveux. Je baissai le son du meilleur album de hip-hop de tous les temps.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je suis nerveuse, c’est tout.
— Pourquoi ?
— Ça ne t’arrive jamais d’avoir le sentiment que tu as oublié d’éteindre le four ou autre chose ?
— Appelle ton pote Andre pour vérifier. »
Elle tira sur sa ceinture de sécurité comme si le frottement l’irritait.
« Ça me fait toujours ça quand on va chez tes parents. Je suis dans mes petits souliers.
— Avec mes parents ? »
Olive et Big Roy sont les gens les plus simples du monde. En revanche, sa famille à elle, c’était une autre histoire. Son père était un genre d’inventeur génial, un bonhomme haut comme trois pommes, qui affichait une coupe afro à la Frederick Douglass avec la raie de côté. Sa mère travaillait dans l’enseignement, pas prof ni proviseur, mais directrice adjointe de tout le système scolaire de l’État. Pour couronner le tout, le père de Celestial avait touché le jackpot dix ou douze ans plus tôt, grâce au brevet d’une formule qui empêchait la pulpe de se séparer trop vite du jus d’orange. Il avait vendu le bébé à Minute Maid et, depuis, ils barbotaient tout nus dans une baignoire remplie de billets verts. Eux, ils étaient vraiment intimidants. À côté, Olive et Big Roy, c’était de la petite bière.
« Tu sais que mes parents t’aiment.
— C’est toi qu’ils aiment.
— Et moi je t’aime, donc ils t’aiment. C’est aussi simple que ça. »
Celestial contemplait les pins malingres qui défilaient de l’autre côté de la vitre.
« J’ai un mauvais pressentiment, Roy. Rentrons à la maison. »
Ma femme était portée sur l’exagération. Malgré tout, je sentais dans sa voix quelque chose qui ressemblait étrangement à de la peur.
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Je n’en sais rien. Rentrons, s’il te plaît.
— Et je suis censé raconter quoi à ma mère ? Tu te doutes bien qu’elle a mis les petits plats dans les grands.
— Rejette la responsabilité sur moi. Dis que tout est ma faute. »
Avec le recul, ça me fait penser à un film d’horreur, quand on se demande pourquoi les personnages s’entêtent à ignorer tous les avertissements. Si une voix spectrale te lance : TIRE-TOI, tu te tires. Sauf que, dans la vraie vie, on ne sait pas qu’on est dans un film d’horreur. On se dit que sa femme est un peu émotive. On espère en secret que c’est parce qu’elle est enceinte, vu que, un bébé, c’est ce qui nous liera à perpétuité.
 
Olive nous attendait sous le porche. Ma mère avait un faible pour les perruques et, ce jour-là, elle arborait des boucles couleur pêches en conserve. Je me garai presque contre le pare-chocs de la Chrysler de mon père, mis le levier de vitesse en mode parking, ouvris grand la portière et grimpai les marches quatre à quatre pour étreindre ma maman. Elle n’était pas plus épaisse qu’un fétu de paille, et j’arquai le dos pour la soulever de terre. Elle eut un rire musical de xylophone.
« Little Roy, tu es là. »
Après l’avoir reposée, je tournai la tête. J’étais seul. Je dévalai l’escalier dans l’autre sens et j’ouvris la portière. Celestial tendit le bras. J’entendais presque ma mère lever les yeux au ciel derrière moi, tandis que j’aidais ma femme à descendre de voiture.
« C’est juste un moment difficile à passer », dit Big Roy.
Nous dégustions un petit verre de cognac dans le salon, tandis qu’Olive s’affairait en cuisine et que Celestial se refaisait une beauté.
« J’ai eu de la chance. Quand j’ai rencontré ta maman, nous étions tous les deux seuls. Mes parents étaient morts, quant aux siens, ils vivaient au fin fond de l’Oklahoma et avaient fait une croix sur leur fille.
— Elles apprendront à s’apprécier. Celestial a besoin d’un peu de temps pour s’habituer aux gens.
— Ta mère n’est pas exactement le tact incarné. »
Là-dessus, nous trinquâmes aux femmes difficiles dont nous étions fous amoureux.
« Ça ira mieux quand on aura un enfant.
— Pas faux. Un bébé peut dompter un fauve.
— Qui est-ce que tu traites de fauve ? »
Surgissant de la cuisine, ma mère se percha sur les genoux de Big Roy comme une adolescente.
Celestial apparut à l’autre porte, fraîche et adorable, enveloppée d’un nuage de mandarine. J’étais dans le fauteuil et mes parents roucoulaient sur le canapé, si bien qu’elle n’avait nulle part où s’asseoir. Je tapotai mon genou. Vaillamment, elle y posa ses fesses. La scène devait évoquer un double rendez-vous galant un peu coincé aux alentours de 1952.
Ma mère se redressa.
« Celestial, il paraît que tu es célèbre.
— Pardon ? »
Elle tenta de se lever, mais je la tenais fermement.
« Le magazine. Pourquoi est-ce que tu ne nous as pas dit qu’on parlait de toi dans le monde ?
— Oh, c’est juste le bulletin des anciens élèves, balbutia Celestial, soudain intimidée.
— C’est un magazine », affirma Olive.
Elle prit la publication de papier glacé sous la table basse et l’ouvrit à une page cornée où figurait ma femme, avec une poupée de chiffon ressemblant à Joséphine Baker dans les bras. « Artistes à suivre », lisait-on en caractères gras.
« C’est moi qui le leur ai envoyé, avouai-je. Je suis fier de toi.
— Est-ce que c’est vrai que les gens paient cinq mille dollars pour tes poupées ? demanda Olive, les lèvres en cul de poule et les yeux plissés.
— Pas en règle générale.
— Tout à fait, l’interrompis-je. Je suis son manager. Tu crois que je laisserais ma femme se faire rouler ?
— Cinq mille dollars pour une poupée de chiffon ? répéta Olive, s’éventant avec le magazine, qui faisait voleter ses boucles pêche. Eh ben. J’imagine que c’est pour ça que le bon Dieu a créé les Blancs… »
Big Roy gloussa, tandis que Celestial s’agitait comme un scarabée sur le dos pour se dégager de mon étreinte.
« La photo ne lui rend pas justice, protesta-t-elle d’une voix de petite fille. Le bandeau est composé de perles cousues à la main et…
— Avec cinq mille dollars, on peut acheter beaucoup de perles. »
Celestial me regarda et j’intervins pour rétablir la paix.
« Maman, critique le jeu si tu veux, mais ne t’en prends pas à ceux qui essaient de jouer. »
Quand on a une femme, on comprend tout de suite qu’on a mis les pieds dans le plat. Dans ces cas-là, par je ne sais quel tour de passe-passe, elle se débrouille pour bousculer les ions dans l’atmosphère, laquelle devient soudain irrespirable.
« Ce n’est pas un jeu, répliqua Celestial. C’est de l’art. »
Ses yeux se posèrent sur les œuvres d’inspiration africaine aux murs du salon.
« Vraiment de l’art, je veux dire.
— Peut-être que si on pouvait en voir une en vrai ? suggéra diplomatiquement Big Roy.
— Il y en a une dans la voiture, lançai-je. Je vais la chercher. »
 
Emmaillotée dans une couverture douce, la poupée avait l’air d’un véritable bébé. C’était une des bizarreries de Celestial. Pour une femme qui considérait la maternité avec, disons, une certaine appréhension, elle se montrait très protectrice dès qu’il s’agissait de ses créatures de chiffon. Je lui répétais qu’elle devrait changer d’attitude lorsque nous ouvririons notre magasin. Les poupées*2, ainsi que nous les appelions, seraient vendues pour une fraction du prix de celle que j’avais entre les mains. Elles devraient être cousues rapidement et, à un moment ou un autre, il faudrait envisager une production industrielle. Fini les plaids en cachemire. Là, je l’avais laissée faire, car il s’agissait d’une commande du maire d’Atlanta pour sa directrice de cabinet qui devait accoucher en novembre.
Lorsque j’écartai la couverture afin de la montrer à ma mère, elle inspira bruyamment. J’adressai un clin d’œil à Celestial et elle eut la bonté de remettre les ions en place pour me permettre de respirer à nouveau.
« Mais c’est toi ! s’écria Olive en me prenant la poupée des mains, attentive à soutenir sa tête fragile.
— J’ai travaillé d’après une photo de lui bébé, souffla Celestial. Roy est mon inspiration.
— C’est pour ça qu’elle m’a épousé, plaisantai-je.
— Ce n’est pas la seule raison. »
Ma mère se taisait, signe certain d’un moment de grâce. Elle avait les yeux fixés sur le petit paquet dans ses bras et mon père s’était approché pour regarder par-dessus son épaule.
« Je me suis servie de cristal autrichien pour les cheveux, reprit Celestial, s’animant. Tournez-le vers la lumière. »
Ma mère s’exécuta. Les perles noires scintillaient à la lueur de nos modestes ampoules.
« On dirait un halo, murmura-t-elle. C’est comme ça, quand on a un bébé. On a son petit ange à soi. »
Olive regagna le canapé pour étendre le bout de chou sur un coussin. C’était un peu surréaliste, parce qu’il me ressemblait vraiment, ou du moins à moi bébé. J’avais l’impression de me regarder dans un miroir enchanté. Et quand je me tournais vers Olive, je la voyais à seize ans, beaucoup trop jeune pour être maman et aussi tendre que le printemps.
« Est-ce que je peux l’acheter ?
— Non, répondis-je, la poitrine gonflée de fierté. C’est une commande. Dix mille dollars. Et ce grâce au concours de votre serviteur.
— Oh ! pardon, dit-elle en rabattant la couverture comme un linceul. De toute manière, qu’est-ce que je ferais d’une poupée ? Je suis une vieille dame.
— Je vous l’offre », annonça Celestial.
Je la dévisageai, genre « Qu’est-ce que tu racontes ? » – mon expression Gary Coleman dans Arnold et Willy, selon elle. Le contrat spécifiait livrée avant la fin du mois. La date limite était plus que ferme, le tout écrit à l’encre noire et signé en trois exemplaires devant témoin. Pas de clause concernant l’heure africaine.
« Je peux en fabriquer une autre, assura ma femme sans me regarder.
— Non, je ne veux pas causer de problème, rétorqua Olive. C’est juste que c’est le portrait craché de Little Roy. »
Je tendis le bras pour récupérer la poupée, mais ma mère ne semblait pas disposée à la lâcher et Celestial ne me facilitait pas la tâche. Elle était incapable de dire non à quelqu’un qui aimait son travail. Ce serait encore un détail à régler si on voulait gagner de l’argent un jour.
« Gardez-la. Je peux en faire une autre pour le maire », insista ma femme, comme si elle ne venait pas de passer trois mois sur ce modèle.
À présent, c’était au tour d’Olive de faire valser les ions.
« Oh ! si c’est pour le maire, surtout pas. Vite, remets-la dans la voiture avant qu’elle se salisse, me dit-elle en me la rendant. Je ne voudrais pas recevoir une facture de dix mille dollars.
— Maman.
— Olive, renchérit Big Roy.
— Madame Hamilton, ajouta Celestial.
— Passons à table. J’espère que les patates douces caramélisées et le chou vert ne sont pas devenus trop grossiers pour votre palais raffiné. »
Si le dîner ne se déroula pas dans un silence total, ce fut le degré zéro de la conversation. Dans sa colère, Olive avait raté le thé glacé. Candidement, j’en pris une longue gorgée. Je faillis la recracher aussitôt, la bouche brûlée par le sel. Quelques instants plus tard, mon diplôme de fin d’études secondaires tombait du mur et une étoile se dessinait sur le verre. Des présages ? Peut-être. Mais j’étais trop soucieux pour me demander si le ciel m’envoyait un message. Je me sentais tiraillé entre ces deux femmes que je chérissais par-dessus tout. Ce n’est pas que je sois incapable de gérer les situations délicates. Aucun homme ignore ce que c’est que de devoir répartir son affection. Dans ce cas, cependant, j’étais divisé en deux exactement au milieu. Olive m’avait mis au monde et avait fait de moi celui que j’étais. Celestial était le début du reste de ma vie, la porte étincelante qui conduisait au niveau supérieur.
En dessert, il y avait du gâteau aux noix de pécan et à la cannelle, mon préféré, mais les histoires autour de cette poupée à dix mille dollars m’avaient coupé l’appétit. Je me forçai néanmoins à me resservir, car tout le monde sait que le meilleur moyen d’envenimer la situation avec une femme du Sud, c’est de refuser sa nourriture. Je dévorai donc le contenu de mon assiette comme un réfugié et Celestial m’imita, même si nous avions tous deux juré de bannir le sucre raffiné.
« On va chercher vos bagages ? demanda Big Roy une fois la table débarrassée.
— Non, j’ai pris une chambre au Piney Woods, dis-je d’une voix faussement détachée.
— Tu préfères aller dormir dans ce bouge alors que tu as un lit qui t’attend ici, chez toi ? s’écria Olive.
— Je veux emmener Celestial à l’endroit où tout a commencé.
— Tu n’as pas besoin de passer la nuit là-bas pour ça. »
En fait, si. C’était une histoire qui devait être racontée à l’écart des propensions révisionnistes de mes parents. Au bout d’un an de mariage, elle méritait de savoir qui elle avait épousé.
« C’est ton idée ? demanda ma mère à ma femme.
— Non. Je serais ravie de rester ici.
— C’est moi », insistai-je.
En réalité, Celestial était soulagée d’aller à l’hôtel. Elle se sentait toujours mal à l’aise quand nous passions la nuit chez mes parents ou les siens, même après avoir convolé en justes noces. Lors de notre dernier séjour à Eloe, elle avait sorti une chemise de nuit style La Petite Maison dans la prairie, elle qui en général dormait dans le plus simple appareil.
« Mais j’ai fait le lit », protesta Olive.
Les deux femmes échangèrent un regard tel qu’il n’en passe jamais entre deux hommes. Pendant un instant, il n’y eut plus qu’elles, face à face.
« Roy ? fit Celestial, étrangement effrayée. Qu’est-ce que tu en penses ?
— On sera là demain matin, maman, répondis-je en l’embrassant. Scones et miel au petit déjeuner. »
 
Combien de temps nous fallut-il pour quitter la maison maternelle ? C’est peut-être une reconstruction de la mémoire mais, à part moi, tout le monde semblait avoir des pierres dans les poches. Alors que nous franchissions la porte, mon père se résolut enfin à rendre à ma femme le bébé de chiffon dans son linceul. Il le portait maladroitement, ne sachant trop s’il devait le traiter comme un objet ou un être vivant.
« Laisse-le respirer un peu », déclara ma mère, écartant la couverture.
Le soleil couchant orange alluma le halo.
« Vous pouvez le garder, sérieusement.
— Celui-ci est pour le maire. Tu m’en feras un autre.
— Ou mieux encore, un vrai poupon », renchérit Big Roy, dessinant dans l’air un ventre rond avec ses grandes paluches.
Son rire dissipa le sortilège qui nous engluait et nous pûmes enfin partir.
Aussitôt dans la voiture, Celestial se détendit. Le temps de rejoindre la voie rapide, ce qui assombrissait son humeur, inquiétude ou envoûtement, avait disparu. La tête entre les genoux, elle dénoua ses tresses mexicaines et fit gonfler ses cheveux. Lorsqu’elle se releva, elle était redevenue elle-même, crinière en bataille et sourire espiègle.
« C’était trop bizarre.
— Tu m’étonnes. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé.
— Les bébés, dit-elle. Je crois que le désir d’avoir des petits-enfants fait perdre la boule à tous les parents, même les plus équilibrés.
— Les tiens ne sont pas comme ça, rétorquai-je, pensant au flegme des Davenport.
— Oh, que si ! C’est juste qu’ils se retiennent devant toi. Mais ils auraient tous besoin d’aller voir un psy.
— On essaie d’avoir un bébé. Qu’est-ce que ça peut faire, s’ils en veulent eux aussi ? Ce n’est pas bien d’avoir quelque chose en commun ? »
Avant l’hôtel, je me garai au bord de la route, à l’entrée d’un pont suspendu, disproportionné par rapport à ce que les cartes appelaient l’Aldridge River, et qui n’était en réalité qu’un gros ruisseau.
« Qu’est-ce que tu as aux pieds ?
— Des semelles compensées, répondit-elle en fronçant les sourcils.
— Tu peux marcher avec ? »
Elle n’avait pas l’air très à l’aise dans ses sandales, une construction élaborée de ruban à pois et de liège.
« Comment est-ce que tu voulais que j’impressionne ta mère sans talons ?
— Ne t’inquiète pas, c’est tout près, lui assurai-je en me laissant glisser au bas d’un talus mou, tandis qu’elle me suivait à petits pas. Accroche-toi à mon cou. »
Je la pris dans mes bras comme une jeune mariée et la portai ainsi jusqu’à la rivière. Le visage pressé contre ma poitrine, elle soupira. Je ne me serais pas risqué à le dire à voix haute, mais ça me plaisait d’être plus fort qu’elle, de pouvoir littéralement la soulever de terre. Jamais elle ne l’aurait avoué non plus, néanmoins, je savais qu’elle aimait ça aussi. Arrivé à destination, je la déposai sur la berge meuble.
« Tu deviens lourde, ma belle. Tu es sûre que tu n’es pas enceinte ?
— Ah, ah, très drôle, répondit-elle en levant la tête. C’est un bien gros pont pour un si petit cours d’eau. »
Je me laissai tomber par terre, m’adossant à l’un des poteaux de métal, comme si c’était le grand hickory devant chez nous. J’écartai les jambes et indiquai l’espace entre mes cuisses. Elle s’y assit. Je croisai les bras autour de sa poitrine et posai le menton à la naissance de son épaule. Le ruisseau devant nous était cristallin ; l’eau rebondissait sur les rochers lisses et le crépuscule ourlait les vaguelettes d’argent. Ma femme sentait la lavande et le gâteau à la noix de coco.
« Avant la construction du barrage, quand la rivière était plus haute, mon père et moi venions ici le samedi, avec nos cannes à pêche et nos appâts. D’une certaine manière, c’est ça la paternité : des sandwichs à la mortadelle et du soda au raisin. »
Elle laissa échapper un petit rire, ne sachant trop où je voulais en venir. Au-dessus de nous, un véhicule passa sur la grille de métal et le vent s’engouffrant dans les trous joua quelques notes, comme quand on souffle doucement dans le goulot d’une bouteille.
« Quand il y a beaucoup de circulation, c’est presque une chanson. »
Nous restâmes là un moment, à écouter la musique du pont. Notre mariage était heureux. Ce n’est pas seulement une reconstruction de la mémoire.
« Georgia, dis-je enfin, utilisant son surnom. Ma famille est plus compliquée que tu ne le penses. Ma mère… »
Je ne parvins pas à terminer ma phrase.
« Ce n’est rien. Je ne suis pas fâchée. Elle t’aime, c’est tout. »
Elle se retourna vers moi et nous nous embrassâmes avec une fougue adolescente. C’était merveilleux de se sentir adulte et jeune en même temps. D’être marié sans être rangé. D’être attaché et libre.
 
Ma mère exagérait. Le Piney Woods valait bien un motel correct, une étoile et demie, si on était objectif. Et c’était le seul hôtel de la ville, ce qui méritait bien une étoile supplémentaire. Dans une autre vie, j’avais amené une fille ici, après le bal du lycée, bien décidé à en finir avec mon pucelage. J’avais rempli beaucoup de sacs de courses à la caisse du Piggly Wiggly pour payer la chambre, la bouteille d’asti spumante et quelques compléments indispensables à un rendez-vous romantique. J’étais même passé à la laverie faire de la monnaie pour le lit à vibrations. Mais la soirée avait tourné à la farce. Le lit-masseur avait englouti six pièces avant de se mettre en marche avec un vrombissement de tondeuse. Et ma cavalière portait une robe coloniale à arceaux qui s’était retournée et m’avait cogné le nez alors que je m’efforçais de faire plus ample connaissance avec elle.
Une fois dans la chambre, je racontai cette histoire à Celestial, espérant la faire rire. Au lieu de quoi elle dit : « Viens, mon lapin », et me laissa poser la tête sur sa poitrine, ce qui avait été peu ou prou la réaction de ma camarade de classe autrefois.
« J’ai l’impression de faire du camping, dis-je.
— Ou d’étudier à l’étranger. »
Mon regard accroché au sien dans le miroir, je me jetai à l’eau.
« J’ai failli naître ici, dans cet hôtel. Olive y travaillait, elle faisait des ménages. »
En ce temps-là, le Piney Woods Inn s’appelait le Rebel’s Roost, le « repaire du rebelle ». L’établissement était propre, mais il y avait un drapeau sudiste dans chaque chambre. Ma mère était en train de frotter une baignoire lorsqu’elle ressentit les premières douleurs. Décrétant qu’il était hors de question que je voie le jour sous un symbole de l’esclavage, elle serra les cuisses, le temps que le propriétaire, un brave type malgré le décor, la conduise à Alexandria, à cinquante kilomètres de là. C’était le 5 avril 1969, un an presque jour pour jour après l’assassinat de Martin Luther King, et je passai ma première nuit dans une pouponnière racialement mixte, ce dont ma mère était très fière.
« Où était Big Roy ? » demanda Celestial, ainsi que je m’y attendais.
C’était précisément pour ça que nous étions là, alors, pourquoi avais-je tant de mal à répondre ? C’était pourtant moi qui l’avais amenée à cette question et je me comportais comme si on m’avait coupé la langue.
« Il travaillait ? »
Assise sur le lit, Celestial cousait de nouvelles perles sur la poupée du maire. Au bout d’un moment, mon silence attira son attention. Elle coupa le fil avec les dents, le noua et tourna la tête vers moi.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je bougeais les lèvres, mais aucun son n’en sortait. Je n’aurais pas dû commencer par là. Si mon histoire personnelle avait débuté le jour de ma naissance, elle avait des ramifications plus anciennes.
« Roy, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Big Roy n’est pas mon vrai père. »
Cette courte phrase, j’avais promis à ma mère de ne jamais la prononcer.
« Quoi ?
— Biologiquement, je veux dire.
— Mais ton prénom ?
— Il m’a adopté et m’a renommé Roy quand j’étais bébé. »
Je me levai et nous préparai deux verres : jus de fruits en boîte et vodka. Je remuai les cocktails avec le doigt, incapable de croiser son regard, même dans le miroir.
« Tu es au courant depuis combien de temps ?
— Ils m’ont tout dit avant mon entrée à la maternelle. Eloe est une petite ville et ils ne voulaient pas que je l’apprenne dans la cour de récréation.
— C’est pour ça que tu me le dis maintenant ? Pour que je ne l’apprenne pas dans la rue ?
— Non. Je te le dis pour que tu connaisses tous mes secrets. »
Je m’approchai du lit et lui offris un des fins gobelets de plastique.
« Santé. »
Refusant de se joindre à mon toast pitoyable, elle posa sa vodka sur la table de chevet égratignée.
« Roy, pourquoi est-ce que tu fais des trucs pareils ? Nous sommes mariés depuis plus d’un an, et ça ne t’est jamais venu à l’esprit de m’en parler avant aujourd’hui ? »
J’attendais la suite, les cris et les larmes ; je les espérais, peut-être. Mais Celestial se contenta de lever les yeux au ciel et de secouer la tête. Elle inspira, puis expira longuement.
« Roy, tu le fais exprès.
— Quoi ?
— Tu prétends que nous formons une famille, que je suis la personne la plus proche de toi, et puis tu lâches cette bombe.
— Ce n’est pas une bombe. Quelle différence ça fait ? »
Cela avait l’air d’une question rhétorique, pourtant j’avais besoin d’une vraie réponse. J’avais besoin de l’entendre dire que ça ne faisait aucune différence, que j’étais moi, pas mon arbre généalogique contrarié.
« C’est un ensemble de choses. Il y a les numéros de téléphone dans ton portefeuille, le fait que tu ne portes pas toujours ton alliance. Et maintenant, ça. Dès qu’on règle un problème, il s’en présente un autre. Si je ne te connaissais pas mieux, je penserais que tu essaies de saboter notre mariage, le bébé, tout. »
Elle parlait comme si c’était ma faute, comme s’il était possible de danser le tango tout seul.
Lorsque j’étais en colère, je n’élevais pas la voix. Au contraire, je la baissais à un niveau tel qu’on ne l’entendait pas avec les oreilles, mais avec les os.
« Tu es sûre que c’est ce que tu veux ? C’est la porte de sortie que tu attendais ? Voilà la vraie question. Je te confie que je ne connais pas mon père et tu as des doutes sur notre relation ? Si je ne te l’ai pas dit avant, c’est parce que ça n’avait aucun rapport avec nous.
— Il y a un truc qui ne tourne pas rond chez toi. »
Son visage dans le miroir était vigilant et furieux.
« Tu vois. C’est pour ça que j’hésitais à t’en parler. Tout à coup, tu as l’impression que tu ne me connais pas parce que tu ne connais pas mon profil génétique exact ? C’est quoi ces conneries de bourge ?
— Le problème, c’est que tu l’as caché. Je me moque que tu ne saches pas qui est ton père.
— Je n’ai jamais dit que je ne le savais pas. Qu’est-ce que tu essaies de dire ? Que ma mère ignore qui l’a engrossée ? Vraiment, Celestial ?
— Ne joue pas sur les mots. C’est toi qui me cachais un secret gros comme une maison.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Mon père biologique s’appelle Othaniel Jenkins. C’est la seule information dont je dispose. Maintenant, tu en sais autant que moi. Un secret gros comme une maison ? Plutôt de la taille d’une cabane, si tu veux mon avis. Même pas : une niche.
— N’essaie pas de m’embrouiller.
— Sois un peu indulgente. Olive n’avait pas dix-sept ans. Il a profité d’elle. C’était un homme fait.
— Il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de toi et moi. Nous sommes mariés. Mariés. Je me moque du nom de ton père. Est-ce que j’ai vraiment l’air de me soucier du fait que ta mère ait… »
Je me tournai pour la regarder sans l’intermédiaire du miroir, et ce que je vis m’inquiéta. Elle s’apprêtait à parler, les yeux mi-clos et les lèvres pincées. D’instinct, je sus que je ne voulais pas entendre ce qui allait suivre.
« 17 novembre », lançai-je avant qu’elle ait le temps d’aller plus loin.
Il y a des couples qui utilisent un « mot de sécurité » si leurs jeux sexuels deviennent trop violents, nous, c’était pour nous prémunir contre des paroles trop violentes. Si l’un de nous déclarait « 17 novembre », la date anniversaire de notre premier rendez-vous, alors, toute conversation devait cesser pendant quinze minutes. J’avais demandé une trêve, parce que je savais que, si elle prononçait encore un mot au sujet de ma mère, l’un de nous dirait quelque chose d’irréparable.
Elle leva les mains.
« Très bien. Quinze minutes. »
Je pris le seau à glaçons en plastique.
« Je vais remplir ça. »
Quinze minutes, ça faisait pas mal de temps à tuer. À peine aurais-je franchi la porte qu’elle appellerait Andre. Ils étaient comme frère et sœur. Enfants, ils jouaient dans le même parc pour bébé alors qu’ils n’étaient pas encore capables de s’asseoir. J’avais connu Andre à la fac et c’était lui qui m’avait présenté Celestial.
Tandis qu’elle s’épanchait auprès de Dre, je montai au premier, plaçai le seau sur le distributeur et appuyai sur le levier. Les glaçons se déversèrent par à-coups. Pendant que je patientais, j’échangeai quelques mots avec une femme qui avait à peu près l’âge d’Olive, costaud, le visage doux, avec des fossettes. Elle avait un bras en écharpe. « C’est la coiffe des rotateurs », m’expliqua-t-elle. Conduire était pénible, mais un petit-fils l’attendait à Houston, un bébé qu’elle comptait bien soulever avec son bras valide. Ma mère m’ayant bien élevé, je portai ses glaçons jusqu’à sa chambre, la 206. À cause de sa blessure, elle n’arrivait pas à ouvrir la fenêtre. Je levai le vantail et le coinçai avec la bible. Il me restait sept minutes. J’en profitai pour jouer les plombiers et réparer sa chasse d’eau qui se prenait pour les chutes du Niagara. Avant de la laisser, je la prévins que la porte fermait mal. Qu’elle pense à verrouiller après mon départ. Elle me remercia. Je l’appelai « madame ». Lorsque je la quittai, il était 20 h 48. Je peux l’affirmer, car je consultai ma montre pour voir si je pouvais rejoindre ma femme.
Je frappai à notre chambre à 20 h 53. Celestial nous avait préparé deux vodkas cranberry. Plongeant sa main nue dans le seau, elle ajouta trois glaçons dans chaque gobelet. Elle les fit tourner pour que le froid se diffuse, puis tendit son joli bras dans ma direction.
Ce fut ma dernière soirée heureuse avant très longtemps.

 

 

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