Extrait

Toute une vie et un soir
de Anne Griffin

Le 08/07/2019 à 17:16

Auteur : Anne Griffin
Editeur : Delcourt Litterature
Genre :
Date de parution : 03/04/2019
ISBN : 9782413017509
Total pages : 272
Prix : 20,50 €
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ISBN : 9782413020363

Editeur : Delcourt Littérature

Prix grand format : 14,99 €

 

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Résumé du livre
Dans une bourgade du comté de Meath, Maurice Hannigan, un vieux fermier, s'installe au bar du Rainsford House Hotel. Il est seul, comme toujours - sauf que, ce soir, rien n'est pareil : Maurice, à sa manière, est enfin prêt à raconter son histoire. Il est là pour se souvenir - de tout ce qu'il a été et de tout ce qu'il ne sera plus. Au fil de la soirée, il veut porter cinq toasts aux cinq personnes qui ont le plus compté pour lui. Il lève son verre à son grand frère Tony, à l'innocente Noreen, sa belle-soeur un peu timbrée, à la petite Molly, son premier enfant trop tôt disparu, au talent de son fils journaliste qui mène sa vie aux États-Unis, et enfin à la modestie de Sadie, sa femme tant aimée, partie deux ans plus tôt. Au fil de ces hommages, c'est toute une vie qui se révèle dans sa vérité franche et poignante...

traduction Claire Desserrey

 

Premier chapitre

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Souverain en or d’Édouard VIII, 1936

Rachat au meilleur prix. État indifférent.

Merci de transmettre le prix souhaité par courrier

à Thomas Dollard, 3 Fennel Way, Londres.

 

Extrait de la rubrique « Annonces classées » de la Revue internationale de numismatique, mai-juin 1977, no 51.

 

 

Chapitre 1

 

18 h 25

Samedi 7 juin 2014

Bar du Rainsford House Hotel

Rainsford, comté de Meath, Irlande


C’est moi ou leurs tabourets sont plus bas ? Peut-être que je me ratatine. À 84 ans, ce sont des choses qui arrivent. Ça et les poils dans les oreilles.

Quelle heure il est aux États-Unis, fiston ? 1 heure, 2 heures de l’après-midi ? Tu dois être collé à cet ordinateur dans ton bureau climatisé, en train de taper sur ton clavier. Ou bien chez toi, sur la galerie, dans le fauteuil relax dont l’accoudoir est cassé, à lire l’article que tu viens d’écrire dans ce journal pour lequel tu travailles… C’est quoi, déjà, son nom ? Bon sang, impossible de le retrouver. Je t’imagine, le front plissé, essayant de te concentrer pendant qu’Adam et Caitríona font les fous pour que tu les remarques.

Ici, c’est calme plat. Pas un pékin en vue. Il n’y a que moi, qui marmonne dans ma barbe et qui tambourine sur le bar, pressé de boire ma première gorgée. Si je réussis à me la faire servir… Est-ce que je t’ai raconté, Kevin, que mon père tambourinait comme un as ? Sur la table, mon épaule, n’importe quelle surface où il pouvait poser l’index, pour enfoncer ses arguments et obtenir l’attention qu’il méritait. Le mien, d’index, tout déformé, n’a pas autant de talent, apparemment. Il attire l’attention de personne. Encore faudrait-il qu’il y ait quelqu’un à attirer, à part la fille de la réception. Elle sait parfaitement que je suis là, mais elle s’arrange pour pas me voir. On pourrait mourir de soif, ici.

Faut dire qu’ils sont débordés par les préparatifs de la remise des prix du Comité sportif. Ah, ils ont réussi leur coup, ceux de Rainsford, en raflant l’organisation de la soirée à Duncashel et ses deux hôtels. Ça, c’est Emily, la patronne – je devrais plutôt dire la propriétaire. Cette femme est capable de faire du gringue à n’importe qui pour vanter les charmes de son établissement. Bien qu’en ce qui me concerne, depuis le temps, on peut pas dire que j’en ai beaucoup profité.

Il n’empêche, je suis assis ici et j’ai mes raisons, fiston. J’ai mes raisons.

Je voudrais que tu voies l’immense miroir qui est en face de moi. Un truc mastoc, qui fait toute la longueur du bar, au-dessus de l’étagère des alcools. Pas sûr qu’il soit d’origine. Ils ont dû se mettre au moins à dix pour l’installer. Dans le reflet, j’aperçois derrière moi les canapés et les chaises, prêts à accueillir les postérieurs qui tentent en ce moment même de se glisser dans leur tenue de soirée. Et dans le coin, il y a moi, avec la tête du couillon qu’a pas voulu sortir du cadre. Et quelle tête… Je m’attarde pas beaucoup devant les glaces, ces temps-ci. Quand ta mère était encore de ce monde, je faisais attention, mais maintenant, ça changerait quoi ? J’ai du mal à me regarder, moi et mon air malcommode – inutile de te faire un dessin, t’en as fait les frais plus souvent qu’à ton tour.

Bref. Chemise blanche impeccable, col repassé, cravate bleu marine, pas une tache de sauce à l’horizon. Mon pull – le vert que ta mère m’a acheté le Noël avant sa mort –, mon costume et mes chaussures cirées. Les gens astiquent toujours leurs souliers ou y a plus que moi qui pratique cet art ? Sadie serait fière. Son homme a la classe. À 84 ans, je peux me vanter d’avoir tous mes cheveux et du poil au menton – qui gratte, je te l’accorde. Je sais pas pourquoi je me fatigue à me raser tous les matins : à midi, je ressemble à une brosse de paille de fer.

Je sais que j’étais pas spécialement beau gosse étant jeune, mais le peu d’avantages que j’avais se sont fait la malle depuis belle lurette. Ma peau pendouille de tous les bouts. Par contre, tu veux que je te dise ? J’ai toujours ma voix.

« Maurice, disait ta grand-mère, avec la voix que tu as, tu ferais fondre un iceberg. »

Aujourd’hui encore, elle vibre comme un violoncelle, chaude et profonde. Elle oblige les gens à me prêter attention. Celle qui braille à tue-tête à la réception en faisant mine d’être occupée ferait mieux de rappliquer pour remplir mon verre. Mais j’ai pas intérêt à faire plus de grabuge que nécessaire. J’ai une tâche à accomplir tout à l’heure et une longue soirée qui m’attend.

Revoilà cette odeur. J’aimerais que tu sois là pour la sentir. Le Mr Sheen. Tu t’en souviens ? Tous les samedis, la maison entière en était imprégnée. Le jour où ta mère faisait la poussière. Cette infection me piquait le nez dès que je passais la porte et j’étais bon pour des crises d’éternuements jusqu’au soir. Le vendredi, c’était autre chose : le vendredi, elle cirait les parquets. Le parfum de l’encaustique, des frites et de la morue fumée me réchauffait le cœur et me donnait le sourire. Huile de coude et bons petits plats, la combinaison gagnante. On dirait que ça se fait plus non plus de cirer les parquets. Je me demande bien pourquoi.

Quelqu’un se décide enfin à apparaître derrière le bar, pour mettre fin à mon supplice.

« Ah, vous voilà ! je dis à Emily, la beauté et l’efficacité incarnées. Vous êtes venue m’épargner la peine de me servir tout seul ? J’ai même songé à m’adresser à Mlle Serviable, là-bas au fond.

— J’arrive à temps, si je comprends bien, monsieur Hannigan. » Elle esquisse un sourire, dépose sur le comptoir une pile de documents et jette un œil à son téléphone perché au sommet. « Je ne voudrais pas que vous tourniez la tête de mes employées avec votre charme ravageur. » Elle pose sur moi des yeux pétillants avant de revenir à son écran.

« Ah, c’est plaisant… On vient boire un coup tranquille et voilà comment on est reçu.

— Svetlana sera là dans un instant. On faisait une petite réunion pour préparer la soirée.

— Vous êtes sur les traces de Michael O’Leary1 ?

— L’humeur est bonne, à ce que je vois. » Elle se poste en face de moi, plus attentive. « Je ne savais pas que vous seriez des nôtres. Qu’est-ce qui nous vaut le plaisir ?

— Je téléphone pas chaque fois pour annoncer ma venue.

— Non, mais ce serait peut-être une idée : ça me laisserait le temps de placer l’équipe en état d’alerte. »

À nouveau son petit sourire aux lèvres retroussées, aussi appétissant qu’une cuillerée de crème sur une part de tarte aux pommes chaude. Et toujours ces yeux qui brillent de curiosité.

« Un Bushmills ? propose-t-elle en prenant un verre.

— Une bouteille de stout, plutôt, pour me mettre en jambes. Et pas une qui sort du frigo, attention.

— Pour vous mettre en jambes ? »

Sans relever la note d’inquiétude dans sa voix, je lui demande :

« Vous reviendrez trinquer avec moi plus tard ? »

Elle s’arrête et me dévisage longuement.

« Tout va bien ?

— Juste un verre, Emily, c’est tout. »

La main sur la hanche, elle me lance :

« Vous êtes au courant que j’ai obtenu que la remise des coupes du comté se déroule ici ? Sans compter qu’un mystérieux VIP a décidé de réserver une chambre. Tout doit être parfait. J’ai travaillé trop dur pour que…

— Allons, allons, Emily… Il y aura pas de surprise ce soir. Je voudrais simplement boire un verre avec vous. Pas de confession, c’est promis. »

Je glisse la main vers elle sur le zinc pour la rassurer. Compte tenu des antécédents, je peux pas lui en vouloir d’être méfiante. Son sourire s’efface. Je t’ai jamais expliqué en détail l’histoire avec les Dollard, ni à toi ni à ta mère, d’ailleurs. C’est sans doute ça qui fait que je suis ici ce soir.

« Ça m’étonnerait qu’il y ait un creux, répond-elle, l’œil soupçonneux. J’essaierai de revenir si je peux. »

Elle se penche pour sélectionner d’une main experte une des bonnes bouteilles sur l’étagère du dessous. On peut admirer la façon dont elles sont alignées comme à la parade, avec leurs étiquettes à motif de harpe fièrement exposées. C’est l’œuvre d’Emily. Elle mène son affaire avec ordre et méthode.

La porte s’ouvre à nouveau et une jeunette toute menue la rejoint.

« Super, dit Emily. À toi de jouer. Tiens, sers M. Hannigan avant qu’il tombe dans les pommes. Quant à vous, ajoute-t-elle en pointant un de ses grands ongles vers moi, soyez gentil avec Svetlana. Elle est nouvelle. » Sur cet avertissement, elle reprend sa pile et se retire.

Svetlana attrape la bouteille, repère le décapsuleur sous le comptoir en suivant les indications de mon doigt tendu, la place devant moi avec un verre et part se réfugier au bout du bar. Je verse la bière jusqu’à ce que le col de mousse atteigne le bord incliné, puis je la laisse reposer. En balayant la salle du regard, je repense à la journée que je viens de passer, à l’année – deux années, en fait – sans ta mère. Je me sens fatigué et, pour tout dire, pas rassuré. Je frotte mon menton râpeux en observant les bulles remonter, je m’éclaircis la gorge pour évacuer mes soucis. Il est trop tard pour reculer, fiston. Trop tard.

Sur ma gauche, par les grandes fenêtres qui descendent jusqu’au sol, je vois passer les voitures. J’en reconnais une ou deux : l’Audi A8 doit être celle de Brennan, le patron de la cimenterie de Duncashel ; la Skoda Octavia qui n’a plus d’enjoliveur sur la roue gauche, c’est Mick Moran. Lavin, le marchand de journaux, a garé son tacot juste devant sa boutique. Une Ford Fiesta rouge qui date de Mathusalem. Rien ne me met plus en joie que de piquer sa place chaque fois qu’elle est libre.

« Tu ne peux pas te mettre là, Hannigan ! il me crie en baissant sa vitre quand il revient d’on ne sait où. Tu ne veux tout de même pas que je les trimbale à pied, mes livraisons ? » Il secoue la tête en agitant sa tignasse et pendant ce temps il bloque la circulation avec sa voiture en double file. « T’as pas vu le panneau ? Stationnement interdit, jour et nuit ! »

Moi, je suis adossé à son mur, en train de lire le journal.

« Te mets pas la rate au court-bouillon, Lavin, je lui dis en froissant mon journal. Y avait urgence.

— Depuis quand c’est une urgence d’acheter le journal le matin ?

— Je peux toujours changer de crémerie.

— Mais te gêne pas, Hannigan, te gêne pas !

— Paraît qu’à la maison de la presse de Duncashel, ils ont installé une machine à café.

— Alors, dégage ta bon Dieu de Jeep et vas-y.

— Je suis pas trop amateur de café. » Sur ce, j’ouvre ma portière, je m’assieds et j’enclenche la marche arrière.

Des petits bonheurs tout simples, fiston. Tout simples.

On dirait que les gens ont fini leurs courses. Ils se font de grands saluts, se klaxonnent, coude à la portière, échangent quelques phrases avant de rentrer, le coffre plein, pour passer la soirée devant la télé. Certains ressortiront peut-être tout à l’heure, métamorphosés, pomponnés, pressés d’exhiber leur toilette neuve et leur nouvelle coupe de cheveux.

Je soulève mon verre et le remplis de bière, puis je laisse reposer une dernière fois. Avec mes doigts crevassés, incrustés de dépôts noirâtres, je tapote la paroi pour l’encourager un peu. Un coup d’œil dans la glace, un toast au type qui me fait face et j’avale enfin cette divine première gorgée.

Y a rien de meilleur que la consistance crémeuse de la stout. Elle nourrit le corps et masse les cordes vocales au passage. Un autre avantage de ma voix, c’est qu’elle me fait paraître plus jeune. Sans blague. Au téléphone, personne ne se doute que je suis aussi ridé qu’une vieille pomme ou que mon dentier bat la breloque. À l’entendre, on imagine un bel homme distingué. Quelqu’un d’important. Sur ce point, on a pas tort. Je sais pas d’où je la tiens ; y a que moi qui ai reçu ce don dans la famille. C’est grâce à ça que je les ai appâtés, les agents immobiliers des environs. Tu me diras, j’ai pas eu de peine à les convaincre, vu que la ferme est du bon côté de la limite entre notre comté et celui de Dublin – ce que tout le monde m’envie.

Ces jeunots, avec leur cravate tape-à-l’œil et leurs souliers brillants, ils en revenaient pas quand je leur ai annoncé la superficie de la propriété ; ils hochaient la tête comme les chiens sur la plage arrière des voitures. Rassure-toi, ils ont dû me montrer de quoi ils étaient capables. Personne me prend mes sous sans les avoir d’abord gagnés un par un. Ils ont arpenté les champs de long en large jusqu’à ce qu’on voie plus la couleur de leurs chaussures. Ils étaient plus impatients les uns que les autres d’emporter l’affaire. Mais comme aurait dit mon père : « C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses. » Au final, j’en ai choisi un pour céder mon petit empire au plus offrant : Anthony Farrell. Ça pouvait être que lui. Pas parce qu’il m’avait impressionné par son baratin ; sur ce plan, ils se valaient tous. Pas non plus à cause de son petit air finaud. Non, simplement, il avait le même prénom que ton oncle Tony. Mort depuis soixante-dix ans et toujours mon idole. Ce jeune Anthony ne m’a pas fait regretter ma décision. Il s’est démené comme un beau diable jusqu’à ce qu’il ait vendu les bâtiments et l’exploitation pour une somme rondelette. La maison, je l’ai fermée hier soir. Pour de bon.

Un an que je remplis des cartons. Pièce après pièce, un peu chaque jour. J’ai écrit les noms dessus pour que tu saches à qui ils correspondent – Maurice, Sadie, Kevin, Noreen, Molly (le plus petit). Tous ces objets à traîner et à emballer, ça m’a presque achevé. Sans les gars qu’Anthony m’a envoyés, j’en serais pas venu à bout. Leurs noms me reviennent pas pour l’instant. Derek, Des, ou… ? Quelle importance, de toute manière ? Je faisais semblant de les aider mais en vrai, je dirigeais les opérations. Ils ont été plutôt efficaces ; on s’attend pas vraiment à ça de la part des jeunes, par les temps qui courent.

J’ai gardé les affaires de tous les jours jusqu’à ce matin. Anthony les a emportées dans sa voiture. Ça m’a fait drôle de les voir partir, Kevin. J’ai eu un choc en voyant ce minuscule carton sur son siège passager. C’était pas pour ce qu’il contenait : la bouilloire, la radio, quelques vêtements, mon nécessaire à raser… Tu vois, rien de bien précieux. Le reste, je m’en étais débarrassé dans la benne que j’avais louée. Mes Meath Chronicle, je les ai jetés à la fin. J’ai jamais pu me passer du Meath Chronicle pour les cours du marché et les résultats de la GAA2 – même si j’avais suivi les matchs le dimanche. C’étaient surtout les scores des équipes locales et du comté qui m’intéressaient. À la fin, à côté de moi sur le canapé, il devait y avoir les numéros des six derniers mois au moins, entassés n’importe comment, à deux doigts de s’écrouler. Sadie n’aurait jamais supporté ça, tu t’en doutes. Je m’étais rendu compte qu’en les empilant correctement, ma tasse de thé était juste à la bonne hauteur. À condition de pas faire de mouvement brusque. De ce côté-là, rien à craindre, je suis plus aussi fringant qu’avant pour me relever.

Anthony va entreposer les cartons dans un endroit près de son agence. Nos vies à Dublin – difficile à croire. Les objets auxquels je tiens, je les porte sur moi. Dans la poche intérieure de ma veste, il y a mon portefeuille, un stylo et du papier pour prendre des notes, à cause de ma mémoire qui flanche de plus en plus. Dans les poches extérieures, j’ai la grosse clé bien lourde de la chambre d’hôtel, la pipe noir et marron de mon père – dont je me suis jamais servi mais que j’ai polie à force de la frotter avec mon pouce –, deux photos, une poignée de reçus, mes lunettes, la pochette où ta mère rangeait ses épingles à cheveux, mon téléphone, deux élastiques, des trombones et des épingles à nourrice – on sait jamais, ça peut toujours servir. Plus ton whiskey, à l’abri des regards dans un sac de chez Dunnes à mes pieds.

Tu dois te demander ce que va devenir Cligno, le chien. Bess, la femme qui fait mon ménage, l’a pris. Ça va peut-être contrarier Adam et Caitríona. Je sais qu’ils adoraient jouer avec lui quand vous veniez. Eux avec leur laisse, et lui qui en avait jamais vu de sa vie… Pourtant, la semaine que vous passiez ici, il les suivait sans faire de manières. Impossible de trouver animal plus doux que celui-là.

Tu te rappelles, ta mère, le jour où je l’ai ramené ? Non, bien sûr, tu étais parti depuis longtemps. Elle répétait sans arrêt : « Tu vas tout de même pas appeler cette pauvre bête Clignotant ? » – même s’il avait mâchouillé la manette tout le long du trajet.

Je lui ai répondu :

« En quoi ça pourrait le gêner ? »

C’est la seule et unique fois qu’il est entré chez nous. Ces derniers temps, pour l’amadouer, je laissais la porte de derrière ouverte. Il franchissait le seuil à contrecœur, faisait trois pas dans l’entrée, passait la tête à la porte de la cuisine pour que je sache qu’il était là. Il attendait en haletant qu’on aille se promener ou faire autre chose. Même en l’appâtant avec un morceau de jambon ou le gras d’une tranche de lard, impossible de le faire aller plus loin. J’aurais bien aimé qu’il vienne s’asseoir à côté de moi pendant que je regardais la télé ou qu’il se couche sous la table quand je dînais. Pas moyen qu’il change d’avis. C’est vrai que je me suis jamais privé de le menacer de ma canne ; je suppose qu’il voulait pas courir le risque d’en recevoir un coup. Au bout d’un moment, il s’allongeait sur le paillasson crotté et somnolait en m’écoutant vaquer à mes occupations.

Bess est venue le chercher avec toute sa famille : son mari et ses trois enfants. On était tous plantés là, moi essayant de donner bonne impression, on se lançait de grands sourires en hochant la tête comme si on se comprenait. Ils sont des Philippines, enfin, je crois ; un pays lointain, en tout cas. Les enfants gambadaient dans la cour avec Cligno, qui, bonne pâte, faisait des cabrioles avec eux.

« Il mange quoi ? m’a demandé Bess.

— Ce qui vous reste, n’importe quoi.

— Les restes ?

— Du repas.

— Un repas au chien ?

— Ce qu’il y a en trop, vous voyez. Ou du pain trempé dans du lait. »

Elle a froncé les sourcils comme si je venais de lâcher un pet. Je me sentais de moins en moins motivé.

« N’importe quoi, donnez-lui n’importe quoi. » J’en avais marre. J’ai caressé l’oreille de Cligno et je l’ai observé une dernière fois incliner la tête en fermant les paupières.

« Bon chien… Allez, va ! » Je l’ai poussé vers elle mais il a pas bougé d’un pouce. J’ai tapoté le pelage soyeux de son museau, l’ai pris dans ma main. Il levait les yeux vers moi, impatient, la langue pendante. Vous êtes tous passés en un éclair devant moi : toi, Adam, Caitríona, Sadie. Des bribes de souvenirs où vous étiez avec lui. Je me suis revu aussi, marchant dans mes champs, Cligno sur mes talons. Et j’ai failli dire non. J’ai failli dire à Bess de repartir et de nous laisser. J’ai supplié Cligno du regard pour qu’il me rende pas l’épreuve plus dure qu’elle était, mais dès que je me suis écarté, il m’a suivi. Qu’est-ce que je pouvais attendre d’autre de ce compagnon fidèle ? Qu’il m’abandonne comme j’étais en train de le faire ? Ma trahison était une boule coincée dans la gorge, qui refusait de s’en aller. En fin de compte, la seule chose que j’ai pu faire, ça a été de rentrer à l’intérieur et de fermer la porte. Je me suis adossé contre le battant, sachant qu’il était de l’autre côté, fixant la poignée, guettant le moment où elle allait bouger. Je me suis forcé à avancer jusqu’à la cuisine, j’ai résisté à la tentation de jeter un œil par la fenêtre en les entendant essayer de le faire grimper par le hayon. J’ai continué d’aller et venir en grommelant pour tenter de chasser de mon esprit le poids de cette nouvelle séparation, de ce nouveau vide dans ma vie en fin de course.

J’ai pas demandé à Bess où ils habitaient. En ville, c’est tout ce que je sais. Peut-être dans un pavillon avec un jardin clos derrière ou, pire, un appartement. Je suis pas sûr qu’elle se rende compte dans quoi elle s’embarque avec ce chien habitué à être toujours dehors. C’était elle ou la fourrière. Est-ce que ça aurait été moins cruel ? C’est vrai que j’aurais pu le donner à un gamin du coin. Il aurait été content d’avoir une si bonne bête, mais il aurait tout de suite compris que je mijotais quelque chose, pas vrai ? Bess a fini par démarrer. Assis dans le salon, j’ai fermé les paupières et j’ai écouté le bruit du moteur s’éloigner en me disant que Cligno devait être complètement déboussolé. Je me frottais le visage en ouvrant grand la bouche pour empêcher mes yeux de piquer.

C’est la première fois que tu entends parler de tout ça, je sais : la vente de la ferme, des terres… C’est que… Je pouvais pas prendre le risque que tu t’y opposes. Je pouvais pas, fiston.

Svetlana inspecte le bar. Elle examine les bouteilles une à une, vérifie l’intérieur des frigos, effleure les étiquettes en passant le doigt sur les marques. Elle hoche la tête, articule en silence pour les mémoriser. De temps à autre, elle jette un œil sur la salle et croise mon regard. Elle sourit du bout des lèvres, je soulève à peine mon verre. La voilà qui sort de derrière le comptoir avec un torchon et époussette à nouveau les tables. Elle ne sent donc pas le Mr Sheen ? Dans le miroir, je la vois faire reluire ce qui reluit déjà avec de grands mouvements circulaires. Elle décale les tabourets de quelques centimètres, les remet en place. Une vraie fée du logis, celle-ci.

Ce matin, après le départ d’Anthony, je suis allé à l’étude de Robert Timoney. J’ai toujours dit que c’était un notaire digne de confiance. Pas le genre à traîner au bistrot pour colporter des ragots. Le portrait craché de son père. Le vieux Robert cherchait pas à fourrer son nez dans les affaires des gens. De toute façon, je l’ai pas mis au courant de tout. Anthony m’en a dégoté un à Dublin pour que je sois pas obligé de m’adresser à lui cette fois. J’avais pas envie que la vente de la maison lui mette la puce à l’oreille et qu’il décroche son téléphone pour t’appeler. Jusque-là, je l’ai juste chargé de s’occuper de la chambre d’hôtel.

En entrant, j’ai demandé à la fille de l’accueil : « Il est là ? » Tu la connais, c’est une Heaney. Tu étais copain avec son frère Donal autrefois.

« Il ne devrait pas tarder. Asseyez-vous là. »

J’ai avisé les quatre sièges noirs capitonnés alignés devant la vitrine qui donne sur la grand-rue.

« Pour que tout le monde sache que je suis ici ? Je vais l’attendre dans son bureau. » J’avais déjà un pied dans l’escalier.

« Monsieur Hannigan, c’est un espace privé ! » Elle m’a emboîté le pas aussi sec. Des marches étroites, pas la place de me doubler. Je les ai montées à mon rythme, sans me presser.

Sur le palier, elle m’a lancé, contente d’elle :

« Il est fermé, de toute façon.

— Pas de problème. » J’ai glissé la main au-dessus du chambranle, attrapé la clé et je la lui ai montrée. « Voyez, tout s’arrange. » Je lui ai fait mon plus beau sourire en refermant la porte et son visage indigné a disparu de ma vue. Elle a crié à travers le panneau :

« C’est une effraction caractérisée. J’appelle la police.

— Bonne idée ! j’ai rétorqué depuis le fauteuil de Robert. J’ai une question à régler avec Higgins, je ferai d’une pierre deux coups. »

Voyant qu’elle en restait là, j’ai penché la tête en arrière et je me suis accordé un petit somme bienvenu pendant qu’elle redescendait l’escalier quatre à quatre en tapant des pieds.

« Heureux de constater que tu t’es mis à l’aise, Maurice », m’a lancé Robert avec un sourire en coin en me tendant la main, moins de cinq minutes plus tard. « Il va me falloir la journée pour calmer Linda. »

À l’heure qu’il est, je te parie que la jeune Linda est en train de dîner avec son père et de lui raconter toute l’histoire. Et lui doit se réjouir du savon qu’elle a dû me passer.

« Content de te voir, Robert. »

Je me suis relevé pour contourner le bureau et m’asseoir sur la chaise un peu moins confortable.

« Non, bouge pas, je t’en prie, il m’a dit en s’y asseyant. Tu n’as qu’une parole, à ce que je vois. Pas un jour de retard. J’ai la clé avec moi. »

Il a posé son porte-documents sur le bureau, l’a ouvert et m’a passé une clé bien lourde, à l’ancienne, que j’ai fourrée dans ma poche.

« Ils savent que c’est moi qui veux la chambre ?

— J’ai dit que c’était pour un VIP. “Il n’y a que la suite nuptiale qui puisse lui convenir.” Emily a tout essayé pour me tirer les vers du nez.

— Bon, c’est bien. Écoute, Robert, j’ai poursuivi avec une voix hésitante qui m’est pas habituelle, je… Je vais m’installer dans une maison de retraite vers Kilboy. J’ai vendu l’exploitation pour couvrir les frais. Kevin m’a filé un coup de main. Il a trouvé un acheteur aux États-Unis. »

Tu me pardonneras, fiston, de t’avoir mouillé dans cette petite combine.

« Quoi ? » Sa voix a grimpé dans des aigus qu’à mon avis seuls les chiens entendent. « Ça date de quand ?

— Kevin m’en avait touché un mot la dernière fois qu’ils sont venus. J’avais pas vraiment relevé, pour être franc, je me disais qu’il allait oublier. Et puis sans prévenir, il y a environ six mois, il m’a appelé pour m’annoncer qu’il avait un acquéreur. Un Amerloque qui veut renouer avec ses racines. Et me voilà, le compte en banque bien garni et mes valises bouclées. Ça m’étonne qu’il t’ait pas prévenu. Il m’avait dit qu’il le ferait… Remarque, il croule sous le boulot à son journal. Un truc à voir avec l’“Obamacare”. Il le fera, c’est sûr.

— Ça alors ! il a répondu, l’air un peu contrarié qu’on l’ait pas sollicité. Enfin, ce ne sont pas mes oignons, je suppose, si tout est fait dans les règles, sans dessous-de-table, et que tu ne risques pas de te faire plumer.

— Non, les papiers ont été signés on ne peut plus officiellement.

— Je n’aurais jamais pensé que tu partirais en maison de retraite. »

Il n’allait pas me lâcher si facilement.

« Moi non plus. Mais j’en pouvais plus que Kevin me tanne en permanence. Ce que je veux, c’est une vie tranquille. C’est déjà assez dur maintenant que Sadie est plus là. » La corde sensible, fiston, ça marche à tous les coups.

« Bien sûr, bien sûr. Ça ne doit pas être facile pour toi. Depuis combien de temps elle est… partie ?

— Deux ans, jour pour jour.

— Ah bon ? » Il a eu l’air sincèrement préoccupé. « Je n’aurais pas cru autant.

— Moi, ça m’a paru des siècles. »

Il a détourné les yeux pour allumer son ordinateur.

« Je suis à fond pour les maisons de retraite. J’ai dit à Yvonne : “Réserve-moi une place.” Franchement, j’ai hâte de me faire dorloter. »

Facile à dire à quarante ans, quand on a une vie douillette avec une femme et deux gosses.

« Alors, la suite nuptiale, c’est ta façon de dire adieu à Rainsford ? C’est ça ?

— Si on veut », j’ai répondu en regardant l’hôtel, de l’autre côté de la rue, illuminé par les rayons du soleil.

Vois-tu, je suis venu y travailler en 1940, bien avant qu’il soit question d’en faire un hôtel. C’était la résidence de la famille Dollard. Pour une belle demeure campagnarde, elle était spéciale, à ce qu’on dit : la porte d’entrée ouvrait directement sur la grand-rue, comme on le voyait sur les places de Dublin. Les premiers propriétaires devaient apprécier l’idée d’avoir littéralement un village entier à leurs pieds pour les servir. Ni portail ni allée – tout ça, c’était derrière. De part et d’autre de la façade, comme les rideaux au théâtre, deux rangées d’arbres marquaient la limite de leur domaine qui s’étendait à l’arrière. La plupart de ces arbres ont disparu entre-temps, la grand-rue a été prolongée et contourne l’hôtel sur la droite avec, à gauche, une enfilade de commerces. Les parcelles qui n’ont pas été rachetées par la municipalité pour les projets d’expansion de la commune sont encore là mais elles leur appartiennent plus, je t’apprends rien.

J’avais juste dix ans lorsque j’ai été engagé chez eux comme garçon de ferme. Nos terres – celles de mon père, plutôt –, le peu qu’il possédait, touchaient les leurs. La période que j’ai passée à leur service n’a pas été la plus heureuse de ma vie. Tellement pénible, pour tout dire, que quand j’ai arrêté, six ans plus tard, je me suis juré de jamais y remettre les pieds. Je m’y serais tenu si Rosaleen et toi, vous n’aviez pas insisté pour que votre mariage se déroule là-bas. Jamais compris cette idée fixe que vous aviez – vous et Sadie, d’ailleurs. Elle, c’était pire : elle me serinait que c’était magnifique, et les chambres luxueuses. Elle m’a rendu chèvre en me rebattant les oreilles avec sa suite nuptiale. J’ai cru qu’elle allait avoir une attaque à la journée portes ouvertes. Remarque, elle en rajoutait peut-être pour compenser mon manque d’enthousiasme. Faire semblant, c’est pas mon genre.

« C’était la suite parentale des anciens propriétaires, Amelia et Hugh Dollard, avant la transformation », a déclaré le responsable d’un air réjoui, comme s’il nous annonçait une nouvelle renversante.

Là, je vous ai laissés et j’ai pris la direction du bar. Je me suis assis ici même et j’ai descendu un whiskey pour porter un toast au déclin de cette maison. Je sais plus qui m’a servi ce jour-là – pas cette jeunette en tout cas, c’est certain. La voilà qui s’approche en vacillant sous un échafaudage de verres. Dieu sait où elle va les ranger, y en a déjà des piles entières sous le comptoir. Ce jour-là, je me suis concentré comme jamais sur ma boisson. J’aurais pu avoir les cervicales brisées tellement je baissais la tête pour pas voir ce qui m’entourait, ni l’un d’eux si d’aventure il en était passé un. Tout costaud que j’étais, j’avais l’impression que les vieilles photos qui s’étalaient sur les murs, dans les couloirs et dans les chambres, me toisaient avec mépris.

Vous m’avez finalement rejoint, j’ai payé la tournée, ou plutôt les tournées, et je vous ai écoutés vous extasier sur le lustre de la salle des banquets et la vue depuis la suite nuptiale.

« La vue sur mes terres, vous voulez dire ? » j’ai claironné.

Pratiquement tous les champs autour de l’hôtel m’appartenaient déjà.

« C’est bien pour ça que c’est l’endroit idéal, Maurice : il donne sur notre splendide ferme et tes belles collines verdoyantes », a répondu Sadie en posant sa main sur la mienne. J’aurais juré qu’elle était à moitié pompette.

Le compte rendu m’a semblé durer des heures. Je faisais tourbillonner mon whiskey dans mon verre pour noyer le bruit de vos voix. Sur ces entrefaites, la famille de Rosaleen a déboulé et vous avez rempilé pour une seconde visite. J’en avais jusque-là. Je suis parti, soûl comme une barrique, j’ai roulé jusque chez nous et je me suis assis dans le noir.

Malgré tout, et j’en ai été le premier surpris, je me suis bien amusé à ton mariage, quand il a enfin eu lieu. Je suppose que c’était de te voir si heureux, et Sadie aussi. J’étais fier en te voyant t’avancer sur la piste avec Rosaleen pour lancer le bal. On vous a rejoints, moi avec la mère de Rosaleen et Sadie avec son père, et ta mère est passée devant moi en glissant sur le parquet, tout sourire, radieuse. Dans la soirée, elle m’a même convaincu d’aller rejeter un coup d’œil à la fameuse suite nuptiale.

« Elle est vraiment trop belle, pas vrai, Maurice ? Qu’est-ce que je n’aurais pas donné pour l’avoir à notre mariage… Tu ne nous y verrais pas, là, ce soir, Monsieur et Madame M’as-tu-vu ? »

Je l’ai fait danser dans la chambre, on a failli renverser la coiffeuse et on s’est écroulés sur le lit. On avait un coup dans le nez. Mon baiser, lui, il était sobre et sincère. Il débordait de tout l’amour qu’elle avait libéré en moi et qu’elle a continué d’éveiller toutes les années qu’on a partagées. On n’était pas le couple parfait, mais on était bien ensemble, tu sais. Une union stable, solide. De mon point de vue, en tout cas. Je lui ai jamais demandé le sien, remarque.

Allongé sur le lit, mes yeux plongés dans les siens, je lui ai dit : « Je la réserverai. Un jour, je te promets, on aura cette suite nuptiale rien que pour nous. » J’étais vraiment sérieux. Est-ce qu’elle m’a cru ? Et bon Dieu de bon Dieu, m’y revoilà, deux ans trop tard.

Elle est morte dans son sommeil. Elle disait toujours que lorsque son heure viendrait, elle aimerait que ça se passe ainsi. Comme sa sœur avant elle, il n’y a eu ni symptôme ni maladie. La veille, elle m’a fait un bécot sur la joue avant de se retourner avec son auréole de bigoudis retenus par mon vieux mouchoir. Elle avait des cheveux raides comme des baguettes de tambour, qu’elle entortillait chaque soir jusqu’au crâne. En la regardant à sa coiffeuse depuis le lit, je me disais : « Pourquoi se donner tant de tracas ? » Qu’est-ce qui clochait avec ses longues mèches soyeuses que j’ai jamais pu voir plus d’une seconde ? Mais je vais te dire un truc, je rendrai mon dernier soupir à l’instant pour la revoir ne serait-ce qu’une fois devant son miroir. J’observerais, fasciné, ses mains tournicoter en tous sens ; je profiterais de chaque coup de brosse.

Ce matin-là, j’étais dans la cuisine, déjà rasé, la radio allumée, et j’ai réalisé que je l’avais pas entendue chantonner comme d’habitude, ni marcher en traînant ses pantoufles. Quand j’ai branché la bouilloire, je l’avais toujours pas vue et j’ai compris que quelque chose tournait pas rond. La voix du présentateur à mes basques, je suis reparti dans le couloir. Mick Wallace et son évasion fiscale. L’image de ses cheveux blanc filasse et de sa chemise rose s’est figée dans mon cerveau quand, à la porte de notre chambre, j’ai vu qu’elle était encore dans le lit, là où je l’avais laissée.

Ferme ta gueule, Mick Wallace.

J’ai touché sa peau. Au froid, j’ai senti qu’elle était plus là. Mes jambes se sont dérobées, je me suis effondré contre le rebord du lit. J’ai regardé son visage à quelques centimètres du mien. Heureux. Serein. Les joues encore roses – ou est-ce mon imagination ? Du bout des doigts, j’ai caressé les petites rides si douces autour de ses yeux, puis j’ai trouvé sa main sous les couvertures. Je l’ai prise entre les miennes pour la réchauffer. Je l’ai posée sur ma joue, je l’ai frottée. C’est pas que j’espérais la ranimer, simplement… Je sais pas, c’est ce que j’ai fait, voilà tout. Je voulais pas qu’elle ait froid, je suppose. Elle détestait avoir froid. Il me reste pas grand-chose de cette journée ni de l’enterrement, à part ce moment paisible entre elle et moi, seuls, sans personne. Me demande pas ce qui s’est passé ensuite, qui est venu, qui a dit quoi, tout est confus. J’étais au fond de mon fauteuil, au salon, et dans ma tête, j’avais toujours sa main dans la mienne – ma Sadie.

Je t’ai téléphoné, évidemment. Du moins, c’est ce que tu m’as dit des mois plus tard quand j’ai reconnu que je m’en souvenais plus. J’aurais dû prendre sur moi quand tu es venu me dire au revoir avec Rosaleen et les enfants. Je te revois à la porte, levant les bras pour m’étreindre, puis les laissant retomber en voyant mon visage. Tu m’as tendu la main, à la place. Tu as serré la mienne avec force, et je me suis concentré sur nos mains jointes jusqu’à ce que tu me lâches. Tu m’as touché l’épaule en passant devant moi dans l’entrée. Je le sens encore, ce contact, le seul signe qui montrait que t’étais pas juste une vague connaissance venue présenter ses condoléances. Quelle honte. Je m’en veux aujourd’hui de pas t’avoir enlacé, de pas avoir pleuré sur ton épaule, de pas t’avoir permis d’en faire autant. Mais il faut croire que j’avais pas de place en moi pour ton chagrin en plus du mien.

Et puis j’aurais pas dû te laisser repartir dans le New Jersey en te faisant du mouron pour moi. J’avais pas la force de réagir – à vrai dire, j’avais la force de rien. Les jours où je réussissais à sortir du lit, j’allais pas plus loin que mon fauteuil dans la pièce de devant. Je m’asseyais avec Sadie et je reprenais le chemin de notre vie jusqu’à ce qu’une tasse de thé surgisse devant moi et me ramène de force à ce veuvage dont je voulais pas. Je suis sûr que tu serais pas rentré si vite aux États-Unis si Robert t’avait pas assuré qu’il viendrait me voir et t’appellerait en cas de problème.

Vous êtes tous venus le Noël suivant. On était censés dîner dans ta belle-famille. Les parents de Rosaleen sont gentils, pourtant on peut pas dire que j’ai fait beaucoup d’efforts avec eux. À la dernière minute, j’ai refusé d’y aller. « Trop de choses à surveiller. »

J’avais beau savoir qu’ils n’étaient qu’à une demi-heure de voiture, je pouvais pas abandonner Sadie, pas le premier Noël, ç’aurait pas été correct. Tu as envoyé Rosaleen avec les enfants et tu m’as tenu compagnie. Aucun souvenir de ce qu’on a mangé. Peut-être de la soupe en sachet du placard. Deux heures plus tard, ils ont rapporté deux sacs en plastique remplis des cadeaux des gosses et deux assiettes du repas emballées dans du papier d’aluminium.

Est-ce que je me suis seulement débrouillé pour acheter des cadeaux aux petits cette année-là ? C’était toujours ta mère qui s’en chargeait.

C’est là que ça a démarré : la première discussion à propos de la maison de retraite. Enfin, je veux dire la première fois qu’on en a parlé devant moi. J’imagine bien qu’avant d’arriver à mes oreilles, le sujet avait alimenté pas mal de conversations. Je savais que j’y aurais droit. Est-ce qu’un seul veuf ou une seule veuve du coin n’a pas eu peur que la question tombe sur le tapis ?

« Va te faire voir ! je t’ai balancé du tac au tac. Tu me vois jouer au bingo devant la télé en faisant le guignol avec une troupe de vieilles en cardigan au lieu d’être dehors à m’occuper des bêtes ? »

Faut être juste, t’as éclaté de rire. De ton grand rire franc – t’as peut-être hérité de mes talents vocaux, finalement.

« C’est bon, papa, tu m’as dit en posant ta main sur mon genou. On se disait juste que tu serais plus en sécurité là-bas.

— En sécurité ? Qu’est-ce que ça veut dire, en sécurité ?

— Tu sais, on entend toutes sortes d’histoires à propos de gens qui s’introduisent dans les maisons…

— Et celle-ci, à ton avis, elle sert à quoi ? » j’ai répliqué en attrapant ma fidèle Winchester.

Tu as eu l’air perplexe. Mais j’avais pas l’intention de renoncer à ma vie avant d’être fin prêt.

Même si ça doit être dur à entendre, d’une certaine façon, je suis content que tu habites si loin. Je supporterais pas qu’on me rappelle tout le temps que je suis un souci. Je dirais que ce qui te fout le plus la frousse, c’est que je tire un jour sur un pauvre imbécile de randonneur égaré dans un de mes champs.

C’est sûrement une maigre consolation, mais j’espère que quand tu viens, tu constates qu’au moins, je suis propre. Là-dessus, on peut rien me reprocher. Je sens pas mauvais, contrairement à d’autres que je nommerai pas. C’est pas parce qu’on est vieux qu’on est obligé de puer le bouc. C’est simple, je brille comme un sou neuf ; une toilette au gant chaque matin et, bien sûr, un bain par semaine. J’ai fait poser une barre exprès il y a environ cinq ans et depuis, je peux me baisser et me relever aussi facilement que si je soulevais ma première pinte. Les douches, très peu pour moi. Jamais pu m’y habituer. Dès que j’en vois une, j’ai froid ; j’ai toujours refusé d’en faire installer malgré les réclamations de ta mère.

Ma grande découverte récemment, c’est la blanchisserie de Duncashel, qui passe prendre mes affaires et me les dépose trois jours plus tard. Rien à voir avec celle d’ici. Ils risquent pas de se rendre aussi utiles. Chaque semaine, Pristine Pete’s ramasse mon linge et me rapporte mes chemises plus propres et mieux repassées que si c’était Sadie qui l’avait fait – au risque de blasphémer.

En plus de ça, il y a Bess, qui s’occupe de mon ménage. Deux fois par semaine, sans faute. Elle brique, elle astique, elle remet tout en ordre. Je crois qu’elle aurait plu à ta mère.

J’avais dit à l’agence d’intérim à Dublin : « Envoyez-moi la meilleure qui ne parle pas anglais. Et pas quelqu’un du coin. Je veux une personne discrète qui ira pas cancaner partout. S’il le faut, je paierai un supplément pour l’essence. »

Elle fait aussi la cuisine. Elle me laisse deux plats à réchauffer chaque fois qu’elle vient. Ah, ça, ils n’ont pas le même goût que ceux de Sadie. Je pourrais même pas te dire ce qu’il y a dedans. J’ai mis du temps à m’y faire. De l’ail en veux-tu en voilà, on dirait. Mais j’en suis pas revenu moi-même quand je me suis rendu compte que je les attendais en salivant, surtout celui au poulet. Tout ce temps où elle m’a permis de tenir le coup, Robert me rabâchait que j’aurais pu demander aux services sociaux qu’ils prennent en charge une aide-ménagère, avec le service de repas à domicile en prime.

« Tu plaisantes ? je lui ai répondu. J’ai jamais reçu d’aide financière de ma vie, c’est pas aujourd’hui que je vais commencer. »

Svetlana s’est rapprochée d’un pas paresseux. Elle a fini son tour d’inspection, son nettoyage et ses empilements de verres. Elle fait les cent pas derrière le bar en attendant que la clique débarque.

« Vous dînez tout à l’heure ? » elle demande.

J’aime bien son prénom. Svetlana. Il est direct, il sonne bien, et en même temps, il a une certaine beauté. J’ai l’air de quoi, à ses yeux ? D’un vieux zinzin, probablement. Assis là, perdu dans ses pensées, qui bougonne de temps à autre. Elle se penche sur le comptoir, pressée qu’il se passe quelque chose. Même une conversation vaseuse avec le pépé que le hasard a mis là fera l’affaire, on dirait.

« Non, j’y vais pas. » En temps normal, je m’en tiendrais là. Mais ce soir, c’est pas un soir comme les autres. « Alors, c’est votre premier jour ?

— Deuxième. Déjà hier. »

Je hoche la tête et fais tourniquer les dernières gouttes au fond de mon verre avant de les avaler. Je suis prêt pour le premier de mes cinq toasts : cinq toasts, cinq personnes, cinq souvenirs. Je pousse vers elle ma bouteille vide. Elle l’attrape et se détourne, ravie de s’occuper les mains, et moi, je murmure dans ma barbe : « Je suis ici pour me souvenir – de ce que j’ai été et de ce que je ne serai plus. »

 

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