Extrait

Tangerine
de Mangan, Christine

Le 02/07/2019 à 08:05

Auteur : Mangan, Christine
Editeur : Harpercollins
Genre :
Date de parution : 02/05/2019
ISBN : 9791033902270
Total pages : 320
Prix : 20 €
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ISBN : 9791033902270

Editeur : Harpercollins

Prix grand format : 20 €

 

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Résumé du livre
Tanger, 1956. Alice Shipley n'y arrive pas.Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal.L'arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère. Ses journées ne se résument plus à attendre le retour de son mari, John. Son amie lui donne la force d'affronter la ville, de sortir de son isolement.

 

Premier chapitre

Pour mes parents,

qui ont toujours cru que j’y arriverais.

Et pour R.K., à jamais.

 

 

PROLOGUE

 


ESPAGNE

 

Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, concluent-ils pour se rassurer. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd ? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille.

Non, seule la première phrase est vraie – j’ai inventé le reste. J’ai le temps pour ce genre de choses, maintenant, moi qui n’ai que ma chambre à contempler, ou ce qu’il y a dehors. Le paysage change, mais l’activité reste la même. Certains parleraient d’observation, mais j’objecterais que cela n’a rien à voir – qu’il existe la même différence entre rêverie et réflexion.

Il fait chaud, l’été approche à grands pas. Le soleil a commencé à décliner et le ciel s’est teinté d’un jaune annonciateur d’orages. C’est dans ces moments-là – quand l’air est lourd et brûlant, menaçant –, lorsque je ferme les yeux et respire à pleins poumons, que j’arrive presque à sentir Tanger à nouveau. C’est l’odeur d’un four à céramique, de quelque chose qui cuit mais ne brûle pas, presque celle des marshmallows, en moins sucré. Il y a une pointe épicée, vaguement familière, de cannelle, de clous de girofle ou même de cardamome, et puis autre chose qui m’est totalement étranger. C’est une odeur rassurante, un souvenir d’enfance, qui vous enveloppe et vous promet une fin heureuse, comme dans les contes. Mais, bien sûr, c’est une illusion. Car sous l’odeur, sous le réconfort, il y a des mouches qui volent, des cafards qui grouillent, des chats affamés au regard mauvais qui guettent le moindre de vos mouvements.

La plupart du temps, la ville m’apparaît comme dans un rêve fébrile, mirage étincelant dont je peine à me convaincre qu’il a été bien réel, que j’y étais, que les gens et les endroits dont je me souviens étaient tangibles, et non des fantômes translucides sortis de mon imagination. Le temps passe vite, transforme les personnes et les lieux en passé, puis en histoire. J’ai du mal à me rappeler la différence, car mon esprit me joue souvent des tours. Dans les moments les pires – les meilleurs – je l’oublie, elle. J’oublie ce qui s’est passé. C’est une sensation étrange, car elle a toujours été là, à rôder sous la surface, menaçant de la briser. Mais il arrive que son nom m’échappe, alors j’ai pris l’habitude de le noter sur tous les morceaux de papier que je trouve. La nuit, quand les infirmières sont parties, je le murmure pour moi, comme une leçon de catéchisme apprise enfant, comme si le rabâcher allait m’aider à me souvenir, m’empêcher d’oublier – car je me répète que je ne dois pas oublier.

On frappe à la porte. Une jeune fille rousse entre, un plateau-repas dans les mains. Ses avant-bras sont couverts de taches de rousseur, si nombreuses qu’elles occultent sa peau pâle. Je me demande si elle a déjà essayé de les compter.

Je trouve sur ma table de chevet un nom gribouillé sur un bout de papier.

Il me nargue. Ce n’est pas le mien, mais j’ai l’impression qu’il est important, qu’il faut que je m’en souvienne. Je laisse mon esprit se détendre. C’est une technique que je trouve très utile : faire de son mieux pour ne penser à rien tout en réfléchissant très fort, en secret. Rien ne se passe.

— Petit déjeuner ?

Je lève les yeux, perplexe face à cette fille étrange aux cheveux roux foncé plantée devant moi. On ne doit pas avoir plus de cinq ans de différence. Les roux, ça porte malheur. Ne dit-on pas qu’il faut les éviter si on s’apprête à prendre la mer ? Je crois que je serai bientôt sur la mer – en partance pour Tanger. Ce mauvais présage m’angoisse, je veux qu’il sorte de ma chambre.

— D’où venez-vous ? je lui demande, furieuse qu’elle soit entrée sans frapper.

Elle ignore ma question.

— Vous n’avez pas faim aujourd’hui ?

Dans sa main, une cuillerée de substance grise, dont le nom m’échappe malgré mes efforts. D’un geste impatient, je la repousse et attrape le petit bout de papier posé à côté de mon lit.

— Jetez-moi ça à la poubelle, lui dis-je. Il y a quelqu’un qui me laisse des mots sans queue ni tête.

Je me recouche contre mes oreillers et remonte la couverture jusque sous mon menton.

C’est l’été, me semble-t-il, mais dans cette chambre on se croirait soudain en hiver.

 

 

Première partie

 

 

1

 


ALICE

 

Le mardi était jour de marché.

Pour moi mais aussi pour toute la ville, les femmes du Rif qui descendaient de la montagne en annonçaient le début, avec leurs paniers et leurs charrettes débordant de fruits et de légumes, chacune flanquée de deux ânes. En réaction à ce défilé, Tanger s’éveillait : hommes et femmes affluaient dans les rues, étrangers comme autochtones, désignaient et commandaient des marchandises, discutaillaient, marchandaient, échangeaient leur monnaie contre un peu de ci, un peu de ça. Ces jours-là, le soleil semblait plus éblouissant, plus chaud, je sentais sa brûlure intense sur ma nuque.

Derrière ma fenêtre, en surplomb de la foule qui grossissait à vue d’œil, j’aurais voulu qu’on soit encore lundi. Mais le lundi, je le savais, était toujours un faux espoir, un réconfort illusoire avant le retour fatal du mardi qui me voyait forcée d’affronter son tourbillon chaotique. Forcée d’affronter les femmes du Rif, impressionnantes avec leurs couleurs qui attiraient l’attention, voire se la disputaient, et leur regard critique posé sur ma robe quelconque loin de faire le poids, soudain inquiète à l’idée de payer un prix exorbitant sans m’en rendre compte, de donner la mauvaise pièce, de m’exprimer de travers, de me ridiculiser sous leurs rires moqueurs. Alors l’erreur que j’avais commise en venant ici me sauterait aux yeux.

Le Maroc. Ce nom évoquait des images de vaste néant désertique, de soleil rouge ardent. La première fois que j’avais entendu John en parler, j’avais toussé dans le verre qu’il venait de me tendre. Nous nous étions retrouvés au Ritz à Piccadilly, et seulement parce que tante Maude avait insisté – ses allusions appuyées après mon retour de Bennington College m’avaient fait l’effet d’une migraine qui me rattrapait sans cesse. Je n’étais rentrée en Angleterre que depuis quelques mois, et connaissais John depuis moins que ça, mais j’avais nettement perçu son enthousiasme – il circulait autour de nous, faisait vibrer l’air estival. Penchée vers lui, désireuse de saisir cette énergie, d’en grappiller un peu pour moi, j’avais laissé l’idée s’installer entre nous. L’Afrique. Le Maroc. Quelques semaines plus tôt j’aurais regimbé, une semaine plus tard j’aurais peut-être seulement ri – mais ce jour-là, à cet instant précis, les mots de John, ses promesses, ses rêves, m’avaient semblé tellement réels, tellement accessibles. Pour la première fois depuis le Vermont, je désirais – je ne savais pas quoi au juste, je doutais même que ce fût l’homme assis en face de moi, mais je désirais quelque chose malgré tout. J’avais bu une gorgée du cocktail qu’il m’avait commandé et senti l’acidité du champagne, déjà tiède et éventé, sur ma langue, jusque dans mon ventre. Avant de changer d’avis, j’avais tendu le bras et pris sa main entre mes doigts.

Car, même si John McAllister était loin de correspondre à l’homme dont j’avais pu rêver à une époque – il était bruyant, mondain, effronté et souvent déraisonnable –, je m’étais réjouie de l’opportunité qu’il représentait : pouvoir oublier, laisser le passé derrière moi.

Ne plus penser à chaque seconde à ce qui était arrivé dans les montagnes Vertes du Vermont au cœur de l’hiver.

Cela faisait plus d’un an à présent, mais la brume autour persistait, je semblais incapable de me sortir de ce labyrinthe. C’est mieux ainsi, avait dit ma tante plus tard, lorsque j’avais mentionné cette patine nébuleuse qu’avaient prise mes souvenirs et le fait que je ne me rappelais plus les détails de cette terrible nuit, ni des jours suivants. Laisse tout ça au passé, m’avait-elle conseillé, comme si les souvenirs étaient des objets qu’on pouvait ranger dans des boîtes assez solides pour ne jamais laisser échapper les secrets qu’elles contenaient.

D’une certaine façon, j’y étais arrivée – j’avais fermé les yeux sur le passé pour les rouvrir sur John, sur Tanger, sur le soleil flamboyant du Maroc. Sur l’aventure qu’il m’avait promise – avec une demande en mariage et une alliance, mais pas de cérémonie, juste une signature en bas d’une feuille.

— Mais c’est impossible, avais-je protesté. On se connaît à peine.

— Bien sûr que si on se connaît. Ta famille est intimement liée à la mienne. Je dirais au contraire qu’on ne se connaît que trop bien.

Il avait ri, non sans malice.

Je ne changerais pas de nom – point sur lequel j’étais inflexible. D’une certaine manière, il me semblait important de conserver une partie de moi, de ma famille, après tout ce qui s’était passé. Il y avait autre chose aussi, que j’avais plus de mal à m’expliquer. Car, même si la tutelle de ma tante allait être techniquement dissoute, le jour de mon mariage, Maude garderait le contrôle de mes biens financiers jusqu’à mes vingt et un ans, âge auquel la fortune de mes parents me serait léguée en mon nom propre. J’étais bien trop intimidée par l’idée d’une double tutelle, et donc, lorsque je pris mon passeport, c’était toujours le nom d’Alice Shipley qui y figurait.

Au début, je m’étais vraiment dit que Tanger ne serait pas si terrible. J’imaginais des journées à jouer au tennis sous un soleil de plomb, une foule de domestiques prêts à exaucer nos quatre volontés, une adhésion aux divers clubs privés de la ville. Il y avait pire, comme vie. Mais, ce que John voulait, c’était faire l’expérience du vrai Maroc, du vrai Tanger. Tandis que ses autres associés employaient du personnel marocain à bas prix et que leurs épouses se prélassaient au bord de la piscine ou organisaient des réceptions, lui fuyait tout ça. Avec son copain Charlie, il allait batifoler dans la ville, passait des heures au hammam ou sur les marchés, fumait du kif dans les arrière-salles de café, préférant nouer des liens avec les gens du cru plutôt qu’avec ses collègues ou ses compatriotes. C’est Charlie qui avait convaincu John de venir à Tanger, à force de lui parler de sa beauté, de son tumulte, jusqu’à le faire tomber amoureux d’un endroit qu’il n’avait jamais vu. Quant à moi, j’y avais mis la meilleure volonté. Je l’avais accompagné au marché aux puces pour chiner des meubles, au souk pour acheter de quoi préparer le dîner. Je m’étais assise avec lui en terrasse pour siroter des cafés au lait et essayer de récrire mon avenir dans la ville étouffante et poussiéreuse pour laquelle il avait eu le coup de foudre mais qui continuait à se dérober à moi.

Puis il y eut l’incident du marché aux puces.

Au milieu des harangues et des étals, des antiquités et des piles d’objets de pacotille menaçant de s’écrouler à tout moment, je m’étais retournée et John avait disparu. Plantée là, parmi les inconnus qui me bousculaient, les paumes de plus en plus moites en raison de l’angoisse familière que je sentais monter, j’avais perçu des ombres à la périphérie de mon champ de vision – ces étranges apparitions vaporeuses que les médecins avaient qualifiées d’inventions, mais que je tenais pour réelles, viscérales, tangibles au point de les sentir grandir, et de ne plus voir que leurs silhouettes sombres. J’éprouvai pleinement à quel point j’étais loin de chez moi, de la vie que j’avais envisagée.

Plus tard, John s’était gaussé, m’assurant qu’il ne s’était éclipsé qu’une minute, mais lorsqu’il me proposa à nouveau de l’accompagner dehors, je refusai, et la fois d’après, je trouvai une autre excuse. Au lieu de sortir, je passais des heures – de longues heures, assommantes et solitaires – à explorer Tanger depuis le confort de notre appartement. Après la première semaine, je savais en combien de pas on allait d’un bout à l’autre – quarante-cinq, parfois un peu plus, selon ma démarche.

Au bout d’un certain temps, je commençai à sentir les regrets de John planer sur nous, de plus en plus pesants. Nos échanges se limitèrent bientôt aux questions pratiques, pécuniaires, ma rente constituant notre seul apport financier. John ne savait pas s’y prendre avec l’argent. C’est ce qu’il m’avait confié un jour avec un rictus, et à l’époque j’avais souri, comprenant que cela ne l’intéressait pas, qu’il ne s’en souciait pas. Mais ce qu’il voulait dire en fait, comme je ne tardai pas à le découvrir, c’était que l’héritage de sa famille s’était quasiment évaporé, qu’il lui restait tout juste de quoi bien s’habiller, de sorte qu’il pouvait continuer à faire comme s’il était encore à la tête de sa fortune passée, avec laquelle il était né et dont il s’estimait toujours propriétaire. Une pure chimère. Alors, chaque semaine, je lui donnais ma pension, sans me soucier de l’endroit qui allait l’engloutir au final.

Et, chaque mois, John continuait à disparaître lui aussi : dans cette ville mystérieuse qu’il aimait avec une passion que je ne m’expliquais pas, dans les secrets qu’elle recelait et qu’il explorait seul, tandis que je restais à l’intérieur, prisonnière de moi-même.


* * *

Un simple coup d’œil à la pendule me contraria. Il n’était que 8 h 30 la dernière fois que j’avais regardé, et voilà que midi arrivait. Je m’en voulus et me précipitai sur la tenue que j’avais sortie sur mon lit plus tôt ce matin-là, avant de perdre bêtement toutes ces heures. Car, aujourd’hui, j’avais promis à John d’aller au marché ; aujourd’hui, je m’étais promis que j’essaierais. Mes yeux se posèrent sur mon costume, ce qu’il était réellement – un déguisement de femme ordinaire s’apprêtant à faire les courses de la semaine : bas, chaussures, et une robe que j’avais achetée en Angleterre juste avant de partir pour Tanger.

En enfilant la robe, je remarquai un accroc sur le devant, à la jonction de la dentelle et du col. Les sourcils froncés, je l’inspectai de plus près et fis de mon mieux pour ne pas trembler, ne pas y voir de mauvais présage. Non, ça ne voulait rien dire.

Soudain, j’eus trop chaud, et sortis sur le balcon pour échapper aux murs de ma chambre. Les yeux fermés, j’attendis un souffle, même la plus légère brise, mais n’eus droit qu’à la chaleur immobile de Tanger qui m’écrasait de tout son poids.

Une minute s’écoula, puis une autre, et dans le silence, à l’écoute de ma respiration, j’eus soudain l’impression étrange d’être observée. J’ouvris les yeux et regardai dans la rue en contrebas. Mais il n’y avait personne. Rien qu’une poignée de riverains qui se pressaient vers le marché, car la fin approchait.

— Allez, ressaisis-toi, murmurai-je en rentrant dans la sécurité de l’appartement.

Mais je ne pus m’empêcher de fermer brusquement la fenêtre, le cœur battant. Un coup d’œil à la pendule m’indiqua qu’il était une heure et demie. Le marché attendrait.

Il le faudrait bien. Les mains tremblantes, je tirai les rideaux pour ne pas laisser filtrer le moindre rai de lumière.

 

 

2

 


LUCY

 

Le soleil dardait ses rayons tandis que je m’appuyais contre le bastingage. Sous moi, le bercement s’accentua, et je sentis mon estomac se soulever à mesure que le ferry manœuvrait maladroitement vers sa destination finale : le Maroc. Je m’empressai d’attraper ma valise, après tous ces mois passés à rêver des splendeurs de l’architecture mauresque, des souks aussi animés que labyrinthiques, des mosaïques bigarrées et des ruelles aux couleurs éclatantes. Me mêlant à la file d’attente, je tendis le cou, impatiente d’avoir mon premier aperçu de l’Afrique. Car, déjà, je sentais son odeur, qui nous saluait depuis le rivage – la promesse de l’inconnu, d’une expérience infiniment plus profonde et plus riche que tout ce que j’avais pu vivre dans les rues glaciales de New York.

Et Alice elle aussi était là, quelque part dans le cœur battant de la ville.

En descendant du bateau, je scrutai la foule en quête de son visage. Au cours de ces quelques heures entre terre et mer, je m’étais plus ou moins convaincue qu’elle serait peut-être là pour m’accueillir, malgré tout ce qui s’était passé entre nous. Mais il n’y avait personne. Pas un visage familier. Rien que des gens du coin, par dizaines, des jeunes garçons comme des vieillards, cherchant tous à m’inciter, ainsi que les autres touristes fraîchement débarqués, à acheter l’un ou l’autre de leurs services. « Je ne suis pas guide touristique – un simple gars du pays que tout le monde connaît. Je vous ferai découvrir des endroits dont les guides n’ont jamais entendu parler. » Si cela ne marchait pas, des marchandises étaient proposées : « Madame a besoin d’un sac ? » À l’homme à la traîne derrière moi : « Monsieur a besoin d’une ceinture ? » Les manteaux s’ouvraient et d’autres articles surgissaient sous le nez des nouveaux arrivants qui cherchaient à s’effacer. Bijoux, petites sculptures en bois, instruments de musique aux allures exotiques. Comme tout le monde, je repoussai ces babioles d’un geste agacé.

Les guides de voyage sur Tanger étaient rares, mais j’avais traqué tous les livres possibles sur cette ville qui serait bientôt la mienne, même de façon temporaire. J’avais lu Wharton et Twain, et, en désespoir de cause, quelques pages de Hans Christian Andersen. Contre toute attente, c’est lui qui m’avait le mieux préparée à cet assaut de guides insistants, cette vague de marchands qui s’abattait sur les navires à quai comme une nuée de sauterelles, prêts à rendre service aux voyageurs naïfs et inexpérimentés. J’avoue volontiers que je manquais d’expérience, mais je n’avais jamais été du genre crédule. Je m’étais donc organisée, armée de mots et du fruit de mes recherches pour affronter ce tumulte. Je savais précisément ce qui m’attendait en laissant derrière moi la sécurité et le calme relatif du ferry, et pourtant, rien n’aurait pu m’y préparer. Les mots de Wharton, de Twain, et même d’Andersen échouèrent en fin de compte à me servir d’épée et de bouclier.

J’essayai de m’éloigner de ces colporteurs, mon plan ouvert entre mes mains comme pour mieux leur prouver ma détermination. Un signe de tête, puis un murmure en français, « Non, merci », suivi du même en espagnol, « No, gracias », et enfin, exaspérée, du peu d’arabe que j’avais appris dans un guide de voyage avant de venir, « La choukran ». Rien n’y faisait. Je poursuivis malgré tout mon chemin, décidée à sortir du port pour entrer dans la médina. La plupart des marchands abandonnèrent, mais certains, coriaces, m’emboîtèrent le pas le long de l’eau et de la route qui montait vers la vieille ville. « Vous êtes perdue ? Vous avez besoin d’aide ? » Il n’en resta bientôt plus qu’un. Il se fit d’abord discret, ralentit sa cadence pour s’adapter à la mienne. Il maîtrisait l’anglais mieux que les autres, et il s’en servit à bon escient, me faisant miroiter tous les endroits où il m’emmènerait – et que les autres touristes ne verraient jamais.

J’essayais de me montrer indifférente, d’ignorer la chaleur écrasante qui me brûlait les joues, et de ne pas faire cas des nuées de mouches amassées à tous les coins de rue de la ville labyrinthique. Mais, au bout de plusieurs minutes, il se planta devant moi pour me barrer la route, et, surprise, je me cramponnai à mon unique bagage. Je voulus le dépasser mais il résista.

— Oui, dit-il en souriant, je suis un moustique, je sais.

Il se pencha et je sentis son haleine, chaude et humide, contre ma joue.

— Madame, écoutez-moi. Il vaut mieux avoir un moustique avec vous, vous savez pourquoi ?

Il fit mine d’attendre ma réponse.

— Un moustique empêchera tous les autres de vous approcher.

Il rejeta sa tête en arrière et s’esclaffa si fort, et de façon si inattendue, que l’écho de son rire contre les murs me fit sursauter et trébucher. Mon sac atterrit par terre lourdement et mon genou heurta le chemin, dur et poussiéreux.

Un cri m’échappa, après quoi j’examinai les dégâts tout en me détournant de la main que me tendait le Moustique. Mes nouveaux bas taupe – payés pas moins d’un dollar cinquante car d’après la vendeuse c’était les meilleurs du marché – étaient fichus. Il y avait un trou au-dessus de mon genou et le nylon était filé en dessous. Je remarquai également, consternée, une vilaine plaie rouge qui menaçait de saigner.

— Non mais quelle déveine, murmurai-je.

Comme s’il avait senti le malaise qui s’emparait de moi, le Moustique s’approcha encore.

— Vous avez l’air perdue, dit-il tout bas, mais sur un ton insistant, comme si ma posture soumise appelait une telle mise en scène. Savez-vous ce que vous recherchez, mademoiselle ?

Ses mots me firent réfléchir, rien qu’un instant : que faisais-je en effet sur cette terre étrangère dont j’avais tant rêvé, à un tel point qu’elle se parait d’un lustre irréel chaque fois que j’y songeais ? Au point qu’alors même que je venais d’éprouver la dure vérité de son existence elle me semblait toujours irréelle ? Mon souffle se prit dans ma gorge mais, soudain, la réponse m’apparut, sous la forme d’une image d’elle, floue, juste en face de moi.

Il n’en fallut pas plus pour que je me ressaisisse.

— Oui, répondis-je au Moustique d’une voix endurcie, déterminée.

Je me relevai et repris mon chemin en le bousculant ; nos épaules se heurtèrent, de sorte qu’il encaissa l’impact et sentit le poids de mon corps propulsé contre le sien. Je vis à son visage qu’il était choqué.

— Oui, je sais exactement ce que je cherche.

Il haussa les épaules et finit par partir de son côté.


* * *

Affinité. J’avais cherché le mot dans un dictionnaire au cours de ma première année à Bennington College – cet étrange petit agrégat de bâtiments logé au cœur des montagnes Vertes du Vermont, comme s’il s’y cachait. « Penchant spontané ou naturel. Conformité de caractéristiques entre deux éléments suggérant une parenté. » Je m’étais mis à chercher des synonymes. Similitude. Inclination. Je les notais dans un carnet qui me suivait partout, de la bibliothèque jusqu’en cours. Je serrais sa couverture en cuir bleu élimé contre ma poitrine, veillant à ne jamais oublier où que ce soit le précieux fruit de ma recherche. Je le sortais souvent pour les lire – le matin avant les cours, le soir avant de m’endormir. Je les chuchotais rien que pour moi, comme si la mémorisation de ces mots allait plus tard faire l’objet d’un examen – comme s’ils faisaient partie intégrante de mon éducation, de ma survie à l’université.

J’avais découvert celui-ci – affinité – quelques semaines après ma première rencontre avec Alice. Ce moment m’avait marquée – découvrir le sens d’une chose que je ne cherchais pas encore à définir. La relation qui s’était nouée entre nous en à peine quelques semaines, ce penchant que nous avions l’une pour l’autre – c’était au-delà de toute description rationnelle. Affinité, pour moi, était un bon début.

Nous nous étions rencontrées le jour de la rentrée. Alice était dans le couloir de la maison à bardeaux que l’on nous avait attribuée – constituée comme toutes les autres de deux niveaux comptant chacun une douzaine de chambres, et d’un espace commun avec cheminée au rez-de-chaussée –, en quête de notre chambre, bras serrés autour d’une pile de livres, l’air de vouloir disparaître. Ce qu’elle avait presque accompli, le haut de son corps et son visage cachés derrière ses manuels de toute évidence trop lourds à porter. Je savais déjà que nous partagerions la même chambre – nous avions pris nos dispositions pour nous retrouver, échangé une série de lettres avant la rentrée dans lesquelles nous avions glissé une photo pour nous reconnaître – et, pourtant, je ne pus m’empêcher d’attendre, de l’observer, de faire durer ce moment le plus longtemps possible. Je ne voulais pas aller l’aider, me présenter – pas tout de suite.

Je pris tout mon temps pour la regarder en détail.

Ses chevilles et ses poignets étaient les choses les plus délicates qu’il m’avait été donné de voir. C’était encore l’été, et sa jupe danseuse qui flottait autour de ses mollets ainsi que son chemisier fin à manches courtes les révélaient de façon frappante. Les boucles de ses longs cheveux blonds semblaient avoir été créées plutôt que naturelles. Lorsqu’elle finit par s’approcher, je vis que son vernis était d’un rose tendre si subtil qu’on le remarquait à peine. On pouvait dire la même chose de son maquillage. L’espace d’un instant, je me demandai si elle en avait mis ou non, mais, quoique presque invisible, il était bien présent. Derrière sa mise soignée pointait l’intention de ne pas se faire remarquer. Rien chez elle ne réclamait l’attention, rien n’exigeait d’être vu, et pourtant, rien dans son apparence ne semblait avoir été laissé au hasard.

C’est ainsi que je compris qu’elle était habituée à ce que les gens la regardent, à se présenter aux autres. Et sa façon de faire m’apprit qu’elle n’avait jamais eu à racler les fonds de tiroir pour payer le loyer, à se soucier de ce qu’il y avait dans les placards, à faire en sorte que les provisions durent une semaine plutôt qu’un jour ou deux. Cependant, elle ne m’inspira aucun mépris, à la différence d’autres filles que j’avais rencontrées. Il n’y avait rien de suffisant ou de trop gâté chez elle, pas de relent de supériorité. Les autres cherchaient toujours à prouver qu’elles sortaient du lot, vantaient leurs vacances en famille ou citaient des noms pour susciter la peur ou l’admiration de leurs camarades. Alice, comme je ne tarderais pas à le découvrir, n’était pas du tout comme ça. Tandis que les autres filles snobaient les pauvresses – le surnom qu’elles donnaient aux étudiantes boursières –, Alice m’avait traitée, moi la pauvresse du bourg voisin, comme son égale. En l’observant ce jour-là, avant même qu’on échange un bonjour, je me dis qu’elle avait l’air gentille, et même esseulée.

Je décidai de retourner dans la chambre, où je fis semblant de regarder les murs nus, tout en retenant mon souffle, dans l’attente de sa venue, redoutant de la perdre si je retardais encore le moment de notre rencontre. Enfin, elle apparut sur le seuil. Je souris et me lançai la première.

— Lucy Mason, dis-je en marchant vers elle la main tendue devant moi, avec le sentiment que tout ce que j’avais envie de transmettre était résumé dans ce petit geste, qu’absolument tout – l’avenir même – en dépendait.

J’attendis une éternité, bien que ce ne fût sûrement pas plus d’une seconde, et me demandai si elle allait serrer la main que je lui tendais, où ça nous mènerait, quelle tournure prendrait notre aventure commune.

Elle cala ses livres sur une hanche et me sourit instantanément.

— J’avais peur que tu aies oublié, déclara-t-elle en rougissant, avec un accent anglais net et raffiné. Alice. Alice Shipley.

Sa main était tiède.

— Ravie de te rencontrer, Alice Shipley.


* * *

Le lendemain matin, je m’habillai avec soin.

Je refis mes bagages dans le riad que j’avais loué pour la nuit – l’occasion, après le voyage, de me changer, de me rafraîchir, ne souhaitant pas me présenter chez Alice avec mes bas filés et mes cheveux décoiffés. J’inspectai la chambre une dernière fois pour m’assurer de n’avoir rien oublié, puis fermai la porte derrière moi.

Dans la médina, je fis la queue devant un étal pour commander mon petit déjeuner – un pain tressé parsemé de graines de sésame et fourré d’une purée qui avait le goût de dattes. Debout contre un mur, sirotant mon café au lait entre deux bouchées à la texture rassise qui collaient à mon palais, je laissai mon regard vagabonder dans la rue.

Des touristes buvaient leur thé à la menthe devant les cafés, un groupe d’hommes déchargeaient un âne et transportaient les marchandises dans un magasin. Soudain, mon regard croisa le sien.

Il se tenait à quelques mètres de moi, assis à l’une des nombreuses terrasses qui bordaient la place. Grand, le teint mat, quoique d’une beauté relative, un homme d’ici, supposai-je. Il portait un fédora qui ombrait son visage, orné d’un ruban d’un violet éclatant. Je restai là encore un instant, sentant son regard sur moi, et me demandai ce qu’il voyait, ce qui avait attiré son attention. Il est vrai que je m’étais préparée avec soin ce matin-là, jetant mon dévolu sur l’unique robe correcte que j’avais achetée avant de traverser l’océan, dont le prix était venu à bout de mes maigres économies. Je lissai la jupe de la main gauche, finis mon café et m’éloignai de la médina et du regard inquisiteur de cet homme.

Après avoir tourné en rond pendant presque une heure, sans prêter attention aux sourires en coin des serveurs – en costumes et petites cravates en dépit du soleil de plomb – qui m’observaient depuis un restaurant devant lequel je passai une, deux, trois fois, croyant que je devenais folle et que toutes les routes menaient au Petit Socco, j’arrivai enfin à destination. Au-delà de la médina, à l’ouest de la casbah, l’appartement d’Alice se situait juste à la frontière de la pagaille que j’avais traversée. Le quartier du Marshan, m’apprit mon guide. Je sentis une évolution bien avant d’avoir conscience d’un vrai changement. L’environnement était vert – ce qui était nouveau pour moi –, avec des arbres bordant les rues, bien que rares. Il y avait une certaine légèreté dans l’air, comme si toute la tension de mes épaules, ou plutôt concentrée entre mes omoplates, se dissipait à mesure que j’approchais du but. C’était peut-être le simple fait d’être près d’elle, me dis-je en m’arrêtant pour poser mon bagage et reprendre mon souffle.

 

 

 

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