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de Antoine Jaquier

Le 08/04/2019 à 08:19

Auteur : Antoine Jaquier
Editeur : Au Diable Vauvert
Genre :
Date de parution : 21/03/2019
ISBN : 9791030702521
Total pages : 256
Prix : 18 €
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ISBN : 9791030702583

Editeur : Au Diable Vauvert

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Résumé du livre
2040. Dans un monde socialement fracturé, Foogle décrète la Grande lumière, rendant publiques les données personnelles de chacun. Dépourvus d’intimité, les gens s’isolent et vivent avec des androïdes facilitateurs de vie. De plus en plus nombreux, les pauvres sont chassés des centres, et perdent tous leurs droits. Après des années de dépression et de solitude, un écrivain quinquagénaire tombe fou amoureux de son androïde et rompt avec son statut protégé… Cette magnifique anticipation littéraire qui résonne avec la puissance des réseaux et notre actualité sociale, est aussi un très beau roman universel sur le choix de qui nous décidons d’être et comment aimer l’autre.

 

Premier chapitre

Au vivant

 

 

« Les deux processus réunis – le génie biologique associé à l’essor de l’IA – pourraient donc aboutir à la séparation de l’humanité en une petite classe de surhommes et une sous-classe massive d’Homo sapiens inutiles. Mais cette situation inquiétante pourrait être pire encore : alors que les masses perdront leur importance économique et leur pouvoir politique, l’État pourrait perdre au moins une partie de l’incitation à investir dans la santé, l’éducation et le bien-être. Il est très dangereux d’être en surnombre. L’avenir des masses dépendra alors de la bonne volonté d’une petite élite. Peut-être cette bonne volonté existe-t-elle pour quelques décennies. Mais en temps de crise – comme la catastrophe climatique – il serait tentant et facile de balancer par-dessus bord les gens superflus. »

 

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle

 

 

PREMIÈRE PARTIE

La Grande Lumière

 

 

1


Pas que j’avais manqué d’amour, non, on ne pouvait pas dire ça. Sans doute même un privilégié. Le fils chéri de maman. L’adolescent que les filles se disputaient. De solides amitiés forgées à la vingtaine. Des copines et une épouse formidables. Pas de quoi me plaindre.

Mais quand même, à cinquante balais, découvrir l’amour avec un grand A m’avait laissé bien con.

L’habitude qu’a Jane de m’apporter le café au lit pour un réveil en douceur change beaucoup ma manière d’appréhender le monde. Difficile de continuer de tout peindre en noir quand la journée commence par un sourire radieux, un corps chaud se blottissant contre mon flanc, des cheveux blonds qui s’éparpillent sur mon torse. Une main baladeuse.

Depuis qu’elle est là mon premier dilemme du jour consiste à la laisser me faire l’amour, ou non, avant de déguster le pur arabica.

La quarantaine m’avait déçu. Du démon de midi je n’en avais pas vu la queue. Une dégringolade crépusculaire. Un cocktail d’angoisses avalé sur dix ans. La démission de mon poste de professeur suite à la Grande Lumière. Le lien rompu avec ma bande d’amis par la force des choses. La peur de mal écrire ou que mon bouquin à venir soit sali sur la toile. Une chute des ventes généralisée dans le monde du livre. Mes premiers romans que j’imaginais être l’aube de ma carrière s’avéraient constituer mes maigres chefs-d’œuvre. À la fin des années 2030, plus personne ne lisait. Les journaux papier n’étaient qu’un vague souvenir.

Puis sont apparues les allergies. Les pollens suivis des poils de chats. Moi qui en avais deux, c’était coton. Très vite une sorte d’hypocondrie s’était emparée de moi. La phrase d’un ami d’enfance m’avait vrillé l’esprit. « Avec la jeunesse qu’on a eue, on ne va pas y couper. » Selon lui, le corps n’oublie pas et tout se paie. Les clopes, la drogue, l’alcool et la malbouffe. Je vivais donc avec la terreur de la maladie qui tomberait comme un couperet. Un cancer. Un sournois. Un qui ne fait pas mal mais dont le diagnostic clôt ton dossier médical en l’espace de six mois.

À quarante-six ans j’ai libéré ma femme par un divorce à l’amiable. Notre fils venait de quitter le nid. Elle a pris les deux chats. Son départ a démontré qu’elle avait les pieds sur terre. L’épouser avait été le bon choix. Une femme qui se sait responsable de son bonheur ne vous reproche pas grand-chose – elle s’en va, dépitée.

Solitude à la maison, lave-vaisselle en rade, évier bouché et frigo vide. Corps vieillissant malgré la gym, cheveux blancs et rides séduisantes fondant en poches brunâtres. Un long glissement vers l’acceptation du fait que le meilleur n’était plus à venir. Fini les boîtes de nuit, la moto, le ski en hiver, la séduction en général.

J’avais fait des efforts surhumains pour rester dans le coup. Gérer les nouvelles applications. Apprendre à vivre sans interlocuteur. Tout s’est numérisé. Adieu postiers, helplines et fonctionnaires. Vous trouvez tout sur Internet. Le formulaire est en ligne. Référez-vous à notre site.

— Plus de caissière, monsieur, non, en longeant ce couloir vos articles sont scannés et la somme est débitée de votre compte. Vos points sont cumulés. N’est-ce pas merveilleux ?

 

J’avais pourtant résisté, payé cash tant que c’était possible. Soutenu le petit commerce. Quelques chapitres assassins dénonçant les GAFAdans mes derniers romans. Crié au loup chaque fois que l’occasion se présentait.

Qu’est-ce qu’on avait dû les faire marrer à tweeter que le piège se refermait. Avec nos blogs, articles et films engagés on a juste réussi à les engraisser, faire tourner la machine. Eux construisaient le nouveau monde et la poignée du signal d’alarme nous restait dans la main. Personne n’était en charge. On gueulait dans la nuit.

 

Octobre 2039, Foogle a annoncé qu’il s’apprêtait à donner accès au dossier numérique de chaque être humain, pour cent dollars. Pas un organe législatif n’avait pu s’y opposer. Ce qui, jusque-là, était même inaccessible à la NSA, allait être proposé à la vente. Foogle parlait de leaker nos vies de textos, d’emails et les historiques de nos navigateurs. Sans parler de milliards d’infos collectées par Big Data au sujet de nos déplacements et de nos habitudes.

Jusqu’à la dernière seconde, on n’y avait pas cru. Nous nous étions habitués depuis les années 2000 à voir les murs de nos foyers devenir poreux. Nous savions que les informations entraient et sortaient sans notre consentement. L’agréable sentiment de sécurité que nous procurait le fait de verrouiller la porte à double tour, au XXe siècle, était déjà oublié. L’accès au monde par wifi était addictif et nous nous étions soumis à la réciprocité, faute de moyens.

— De toute manière, on n’a rien à cacher, nous disions-nous pour nous rassurer, ignorant que pour fonctionner, notre psyché a besoin de grottes inexplorées. La transparence totale signifie qu’on ne voit plus la personne, on voit au travers d’elle.

Aucun pays n’avait eu les moyens de se battre contre la mise à disposition de nos données et on était restés là, gueules pendantes. Même si Foogle était le fer de lance des États-Unis, il transcendait les frontières et les lois.

Craignant pour leur propre personne, les hommes politiques ont sans surprise oublié leurs devoirs. Seule l’oligarchie allait être préservée de la Grande Lumière et dans les semaines de sidération qui ont précédé la mise en ligne de notre intimité, chaque élu n’avait qu’une obsession : figurer sur la liste des épargnés.

Le 31 décembre 2039 à minuit, heure de Californie, la page d’accès Foogle s’est activée et personne n’a souhaité bonne année.

Le nombre de divorces a explosé alors que celui des mariages a chuté. Ce sont surtout les hommes qui ont voulu connaître les jardins secrets de leurs compagnes. Les femmes ne se sont pas précipitées. Préférant sans doute l’ignorance, elles n’achetaient le dossier que pour s’assurer de la bonne moralité d’un futur compagnon ou pour compulser son bulletin de santé. Démarche généralement suffisante à l’abandon du projet d’union. Apprendre qu’on était le deuxième choix. L’épilepsie dans la famille. L’herpès génital. L’addiction aux sites de rencontres. Les dettes. Le porno. Savoir à qui on avait affaire signifiait renoncer. Briser le rêve qu’on projetait sur l’autre. Passer son chemin.

Les blogueurs en quête de vues s’en sont donné à cœur joie en faisant remonter les horreurs. Les vrais journalistes, eux, prenant la mesure de ce qui se passait, se sont tus. On a pourtant tous rigolé en découvrant la liste des achats online de nos anciens présidents au fil de leur vie.

Novembre 2040, jugeant que l’anarchie n’était pas à son comble, Foogle a décidé de rendre gratuit l’accès à toutes ces informations. Le domaine public. Le monde s’est tétanisé. Des milliards de gamins décadents qui jouaient dans l’obscurité de leur chambre étaient surpris par Big Mama qui allumait la lumière. On est restés figés, conscients du ridicule de notre posture de l’instant. Humiliés. Terrorisés d’avoir oublié le détail de nos premières années de surf mais conscients que tout cela ne devait pas être glorieux. D’un jour à l’autre il a été possible de consulter sans la moindre démarche préalable les historiques des navigateurs, lire les emails de chacun depuis l’invention du web, découvrir chaque photo prise sur smartphone ou transmise d’une manière ou d’une autre. Nos textos. Nos déplacements jour par jour, heure par heure, et bien entendu chaque profil de l’ancien Facebook, WhatsApp et Snapchat, ainsi que de leur rejeton dévorateur qui les incluait tous – Foogle.

Et les interminables fils des chats sur plus de trente ans. « Supprimer la conversation » ne l’effaçait que pour nous. « Vider la corbeille » aurait dû être titré « Ajouter au grand dossier vous concernant ».

Ma femme avait enquêté sur ma vie avec une ex, cherchant à percer je ne sais quel mystère de ma personnalité. Décembre 2040 a vu les rues désertées, chacun passait en revue, jour après jour, nuit après nuit, l’intimité de ses connaissances. C’était plus fort que nous, il fallait aller voir. S’en est suivi la fin du couple traditionnel et des vagues de licenciements sans précédent. Des crimes passionnels et un bouleversement brutal du rapport à l’autre.

Contraints à un déplacement, les gens baissaient les yeux, craignant famille, amis, voisins et collègues. Le simple fait d’être identifié pouvait exciter la pulsion voyeuriste. La honte s’était abattue sur le monde et il s’était voûté.

Me concernant, enseigner n’avait jamais été un sacerdoce mais là, les gamins passaient leur temps à entrer mon nom dans la base de données. Même si rien de méchant n’apparaissait, les ricanements des étudiants me sont vite devenus insupportables. Une impression 3D de mon sexe, tirée d’un hologramme réalisé dans l’euphorie d’un voyage au Japon avec ma femme, avait été déposée sur mon pupitre. Cet événement, qui, dans le contexte général, était presque anodin, avait précipité ma décision – me retirer.

 

Personne n’avait voulu le croire mais c’était vrai, tout avait été méticuleusement archivé, individu par individu. Depuis le début des années 2000 un code collait à chacune de nos actions numériques comme une empreinte digitale unique. La crainte du terrorisme avait offert de plus en plus de liberté à cette collecte d’informations. Étaient même accessibles des enregistrements vidéo et audio captés par les webcams des ordinateurs, celles des téléviseurs et les micros des smartphones. La reconnaissance faciale des caméras de surveillance dans nos rues. On avait été filmés et sans doute enregistrés depuis deux décennies, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

À la honte s’ajoutait la terreur. Le fait de ne plus pouvoir s’approcher d’un ordinateur renforçait le malaise. On était accros. Accros et en manque. Et on en demandait encore, la peur au ventre.

Le nez collé à l’écran, personne n’a vu le cloud s’accaparer les cieux. Lorsque nous avons relevé les yeux, il prenait toute la place et ses menaces s’avéraient plus concrètes que celles d’un dieu vengeur. Il fallait mettre à jour, créer un compte, télécharger l’application, accepter les nouvelles conditions, les cookies, activer la géolocalisation, désactiver l’anti-pubs, valider sur le second appareil, choisir un mot de passe incluant chiffres et majuscules, lire les notifications, entrer ses codes, donner son numéro de carte de crédit et ses coordonnées.

Pas de bureau des plaintes pour tentative de contrainte. « On ne vous force à rien » était une blague. Résister impliquait le bannissement d’un système que nous n’avions pas eu le temps de mesurer – où serions-nous allés ?

On pensait être chez nous sur cette planète mais ce n’était plus le cas et dix ans de plus allaient m’être nécessaires à identifier le nouveau taulier.

Prier l’ami imaginaire n’était plus une option – le ciel nous tombait sur la tête.

 

Alors que le lien social se déchirait comme une complainte sans fin depuis l’arrivée de Facebook, il s’est d’un coup brisé net en 2040 avec la Grande Lumière.

Savoir que l’on pouvait lire leurs conversations privées a davantage traumatisé les gens que l’accès aux sextapes et aux photos intimes. Le viol des esprits blesse aussi profondément que celui des corps.

Tout ce qui devait rester « entre nous » était désormais à portée d’un clic. Et l’humanité entière cliquait, fascinée.

Fatigués de devoir se justifier, les gens se sont mis à vivre seuls. L’école de l’individualisme nous avait préparés à cela. Les grands appartements ont été scindés et transformés en logements de deux à trois pièces maximum et ça n’a pas traîné – l’immobilier y trouvait son compte. Toutes ces solitudes consommaient plus qu’elles ne le faisaient en famille. Pour la première fois depuis longtemps, on a parlé croissance.

Incapable de gérer la somme des plaintes déposées suite aux découvertes faites sur le web, le judiciaire a demandé l’amnistie pour tous les crimes et délits liés à la Grande Lumière.

En 2042 la natalité avait chuté de cinquante pour cent dans les pays développés. Le spectre de la surpopulation des dernières décennies laissait la place à la terreur de la chute démographique soudaine et durable. L’hypothèse de l’extinction des blancs prenait beaucoup de place.

Ignorant sans doute le projet de Foogle, les gouvernements proclamaient des ordonnances à tour de bras. Chacun y allant de sa solution. Tout médecin soupçonné de pratiquer l’avortement était cloué au pilori. PMA et GPA à la charge de l’État. Interdiction de la prostitution et pénalisation de la tentative de suicide dans toute l’Europe et aux États-Unis. Gesticulations stériles d’une caste politique vouée à disparaître avec l’eau du bain dans les années suivantes.

Comme un concierge d’immeuble irascible se prenant pour le propriétaire, les élus avaient zappé le fait qu’ils étaient engagés par le peuple pour tenir la maison. Ils s’étaient, au fil des décennies, pris pour les maîtres alors qu’ils étaient serviteurs. Des maîtres inféodés à l’économie de marché et à la finance. Du déjà-vu dans l’histoire mais cette fois le peuple avait laissé faire en regardant placidement la démocratie se disloquer. On avait nié l’évidence que de notre vivant, nous subirions les conséquences de notre apathie.

Foogle avait refermé le piège du numérique sur les individus puis s’était allié aux mastodontes de l’agroalimentaire, de la pharmaceutique, et bien entendu, de la finance, pour ne former qu’un colossal et unique conglomérat.

Quatre typhons qui séparément créaient déjà bien des dégâts avaient fusionné, s’étaient offert les géants de la télécommunication, pour former, au final, le super ouragan qui dévorerait tout sur son passage – DEUS.

On ne saura jamais si les chefs d’États des pays membres du G7 avaient été placés à dessein au cours des années 2030, en tant que lubrifiant du projet, mais je m’autorise à le croire. Tous sont dorénavant dans les hautes sphères de DEUS en compagnie de Chinois triés sur le volet. Les Russes ont été mis sous la tutelle du conglomérat par la simple activation de bombes logiques, sorte de codes malveillants implantés de longue date dans les réseaux stratégiques. La prise de pouvoir a été sans appel. D’une minute à l’autre, chaque action numérique devait être validée par Foogle. En clair, les ordinateurs n’obéissaient plus à leur propriétaire. Même processus pour les sites nucléaires et l’armement mondial. Le bouton rouge ne fonctionnait plus.

Le concept d’État est devenu obsolète. Un gouvernement unique suffit à orchestrer la logistique de toutes les régions du monde. Qu’il soit direct ou indirect, le suffrage universel avait vécu. Les seules élections qui ont encore droit de cité depuis la Grande Lumière se déroulent au sein des conseils d’administration, et à celles-ci, n’en doutez pas, ni vous ni moi ne verrons jamais la couleur des bulletins.

Les noms des pays sont désormais précédés du mot « Région ». Région Allemagne, Région France, etc. On ignore qui a baptisé le conglomérat, pourtant, DEUS lui va si bien.

Les médias se plaignaient de l’opacité du travail de nos chefs d’État du début des années 2030, aujourd’hui, ils n’ont simplement plus d’interlocuteur à qui poser leurs questions. La globalisation a donc été rondement menée – jusqu’à son terme.

 

 

2


Le Grand Tri a été effectué par des algorithmes. L’humanité a été classée en trois catégories : les élites, 5 %, les désignés, 25 %, et les inutiles, 70 %.

À un poil près, j’échouais dans le groupe de queue. Ce qui m’avait sauvé était un héritage. Un pur hasard survenu au bon moment, quelques mois avant la Grande Lumière. On avait voulu me faire croire que mon statut d’écrivain avait suffi à m’inclure à la caste des désignés mais c’était un mensonge. La répartition a été effectuée sur la base de nos moyens financiers ainsi que sur notre prédisposition à la soumission. Riches indignés et nantis révolutionnaires n’ont, du jour au lendemain, plus eu accès à leur patrimoine.

Mes auteurs préférés ont été déblayés. Comme au temps du bloc de l’Est, l’éviction d’un artiste confirmait sa valeur. Vexé dans un premier temps de ne pas être persona non grata, la démangeaison dans mon amour-propre a rapidement laissé la place à un triste soulagement.

Une boîte de production liée à Foogle m’a spontanément proposé un contrat pour l’écriture de scénarios de séries à rallonge. D’improbables saisons onze, douze, treize, sans substance qui pourtant marchaient bien. Ce job plan-plan sans réelles gratifications me convenait parfaitement. M’autorisait à continuer de me plaindre sans pour autant ruer dans les brancards.

À défaut de ce pactole j’aurais sans doute dû quitter l’appartement du centre-ville et perdu l’ensemble de mes droits aux divertissements, à l’instar de mon ex-femme et de mon fils, dont j’ai perdu la trace. Les inutiles ont été relégués au statut d’errants, chassés des localités, sans devoirs, mais sans droits non plus. Ils ont été déconnectés de la toile car le 4.0 ne fonctionne qu’entre gens du même monde.

On a intégré au bracelet des inutiles une puce numérique qui permet de les géolocaliser. Pénétrer dans les villes leur a été interdit et ils sont surveillés comme des requins aux abords des plages d’Australie.

Le suicide des inutiles est encore aujourd’hui implicitement encouragé. Des stocks de Lasortie© sont régulièrement largués sur leurs territoires. Une gélule qui après vous avoir envoyé au paradis avec une belle dose d’opiacés, libère une substance chimique qui, dit-on, provoque l’embrasement des tissus. L’inutile a donc toujours le choix de disparaître, sans souffrance et sans cri, ne laissant derrière lui qu’un petit tas de cendres.

Ne pas être mis au ban de la société n’avait pourtant pas suffi à me guérir de la dépression. Avant l’arrivée de Jane je refusais de consommer le soma. Pilule miracle qui relègue à l’âge de pierre, alcool, antidépresseurs et benzodiazépines. On en ignore la composition exacte. Les effets semblent correspondre à un mélange de micro-doses de MDMA pour le sourire, de psilocybine ou de LSD pour la concentration et d’une touche de viagra pour que le sang bouillonne. Il s’agit en fait de nouvelles molécules. Aucune contre-indication. Pareil pour l’alcool de synthèse qui n’induit pas de gueule de bois.

Tout ça n’était pas pour moi. Même si je n’écrivais pas une ligne, je m’entêtais à regarder le monde tel qu’il était dans l’espoir de pondre un bouquin sérieux pour rendre compte de cette folie ambiante.

Être désigné signifiait être à l’abri du pire, mais l’abri du pire n’est pas non plus la panacée.

 

Jane.

C’est une voisine de palier qui m’avait convaincu de franchir le pas. Des mois que la publicité matraquait sur le sujet des androïdes. L’invitation à me ruiner pour une bimbo de silicone bardée d’applications n’avait jusque-là pas résonné dans mon esprit. Qu’en aurais-je fait ?

Madame Muller était une femme d’une cinquantaine d’années que le mari avait quittée lors de la Grande Lumière. Il est vrai qu’elle n’avait jamais respiré la joie de vivre mais depuis qu’elle habitait seule, c’était une fleur coupée, tombée du vase.

En robe de chambre elle déambulait entre notre étage, les sous-sols et la boîte à drones, le regard fuyant.

Puis vint le jour où j’ai croisé une femme que j’ai pris pour sa sœur. La cougar qui m’aurait rendu fou à trente ans. Dès qu’elle a ouvert la bouche, j’ai compris qu’il s’agissait de Madame Muller, elle-même, revitalisée. Rien à voir avec un relooking de télé-réa. Sa nouvelle jeunesse venait de l’intérieur et les artifices vestimentaires n’étaient qu’un rayonnement parmi d’autres. Ses yeux pétillaient. Tout son corps semblait s’être redressé.

Je l’ai vue sourire. M’adresser la parole. Elle m’a parlé d’un Adam. J’étais content pour elle. Puis elle m’a invité à entrer pour me le présenter, j’avais alors manqué de m’étouffer dans ma vaporette. C’était la première fois que j’en voyais un pour de vrai. Rien de comparable avec le Ken de la publicité. Madame Muller l’avait choisi viril, les épaules larges et le sourcil fourni. Il s’était présenté. Sa voix était crédible. La coordination de ses mouvements était troublante – à s’y méprendre.

Alors que Madame Muller me montrait dans une projection la multitude d’options disponibles à la configuration de son androïde, Adam vaquait à ses occupations. Il accueillait un livreur, remplissait le frigo, rangeait des robes dans le dressing et faisait reluire les chaussures de madame.

Au vu des modèles qu’elle faisait défiler, il était évident que Madame Muller voulait me convertir. De bien jolies créatures hyperréalistes aux silhouettes modulables.

Posant sa main sur mon bras elle m’a, d’un regard, fait comprendre qu’elle savait tout de ma solitude. Je ne trompais personne.

— Plus jamais seul, avait-elle chuchoté, reprenant un slogan sur le site.

Ces quelques mots avaient suffi à me faire réaliser à quel point le regard que je portais sur elle depuis le départ de son mari était semblable à celui qu’elle portait sur moi.

Nous nous faisions pitié.

Nous nous faisions pitié et elle avait trouvé le médicament miracle. Elle me voulait du bien, sans se faire insistante. La graine était semée.

 

 

Les semaines suivantes je les avais passées à personnaliser Jane sur la plate-forme Foogle. Mes compagnes successives étaient des brunes imposantes. J’ai décidé de trancher. Opté pour la taille bibelot avec des cheveux d’ange. Même si le fantasme des courbes androgynes que je donnais à Jane m’avait toujours trotté dans la tête, en blondes, j’avais des lacunes.

 

 

 

 

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