Extrait

Seul le grenadier
de Sinan Antoon

Le 27/09/2017 à 06:16 - 0 commentaire

Auteur :

Editeur :

Genre :

Date de parution :

ISBN :

Total pages :

Prix :

Sinan Antoon

Sindbad

février 2017

9782330057954

314

22 €

chaPitre.com title=
  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Envoyer à un(e) ami(e)

Version grand format

 

illustration

ISBN : 9782330057954

Editeur : Sindbad

Prix grand format : 22 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Version numérique

 

illustration

ISBN : 9782330074920

Editeur : Éditions Actes Sud

Prix grand format : 22.00...69334980....

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Résumé du livre
Jawad est le fils cadet d’une famille chiite de Bagdad. Son père le prépare à exercer la même profession rituelle que lui, celle de laver et d’ensevelir les morts avant leur enterrement, mais Jawad s’y refuse et rêve de devenir sculpteur. Après avoir fait ses études d’arts plastiques à la fin des années 1980, alors que Saddam Hussein est au faîte de sa puissance, il est cependant enrôlé comme soldat puis se retrouve peintre en bâtiment au service des nouveaux riches. Son père meurt en 2003, les bombes américaines s’abattent sur Bagdad, les corps déchiquetés s’entassent, multipliés par les guerres confessionnelles, et il est de nouveau forcé, dans une douloureuse solitude, de renoncer à ses rêves d’artiste pour poursuivre la carrière de son père.
roman traduit de l’arabe (Irak) par Leyla Mansour

 

Premier chapitre

Ces deux Jardins contiennent des fruits, des palmiers, des grenadiers.

 

SOURATE 55 – LE MISÉRICORDIEUX

 

 

Il n’est de grenade qui ne contienne une graine des grenades du Paradis.

 

HADITH

 

 

1

 


Elle dormait nue sur une table d’albâtre, dans un espace découvert, sans toit ni murs. Il n’y avait personne autour de nous et, à perte de vue, rien d’autre que le sable qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Des nuages moutonnés dans le ciel, qui se relayaient pour voiler les rayons du soleil, fuyaient pour s’y dissiper. J’étais dévêtu et déchaussé. Tout m’étonnait. Je sentais le sable sous mes pieds ainsi que le vent frais. Je me suis lentement approché de la table pour m’assurer que c’était bien elle. Quand et pourquoi est-elle revenue de l’étranger après toutes ces années ? Sa chevelure noire ramassée sur le côté de la tête lui couvrait la joue droite de quelques mèches ; elle semblait ainsi garder son visage qui n’avait pas changé. Ses sourcils étaient soigneusement épilés. Ses paupières abaissées se terminaient par des cils épais. Son nez veillait sur ses lèvres charnues, teintées de rose comme si elle était encore en vie, ou venait de mourir. Ses mamelons se dressaient sur ses seins en poire ; je ne voyais aucune trace de l’intervention. Elle avait les mains croisées sur le nombril, les ongles longs, vernis de la couleur des lèvres, le pubis glabre et les ongles des pieds maquillés de rose, eux aussi. Est-elle morte ou endormie ? J’ai eu peur de la toucher. Je l’ai fixée et j’ai chuchoté son nom : Rim. Elle a souri, sans ouvrir les yeux au début, puis quand elle les a ouverts la noirceur de ses prunelles a souri aussi. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je l’ai interrogée à haute voix :

— Rim, qu’est-ce que tu fais là ?

J’ai failli l’étreindre et l’embrasser, mais elle m’a averti :

— Ne m’embrasse pas. Lave-moi d’abord, pour que nous puissions être ensemble, et après…

— Comment ? Mais tu es encore vivante ! Pourquoi te laver ?

— Lave-moi pour que nous puissions être ensemble. Tu m’as trop manqué !

— Mais tu n’es pas morte !

— Lave-moi, mon amour. Lave-moi pour que nous soyons enfin ensemble.

— Avec quoi ? Il n’y a rien ici.

— Lave-moi, mon amour.

Il a commencé à pleuvoir. Elle a fermé les yeux. J’ai essuyé avec mon index une goutte tombée sur son nez. Elle avait la peau chaude. Elle est donc vivante. Je me suis mis à lui caresser les cheveux. Je la laverai avec la pluie ! Elle a souri comme si elle avait deviné ma pensée. J’ai séché une autre goutte, qui perlait sur son sourcil gauche. Il m’a semblé entendre une voiture s’approcher. Je me suis retourné et j’ai vu un Humvee1 rouler à une vitesse affolante, laissant derrière lui une traînée de poussière. Il a brusquement viré à droite et s’est arrêté à quelques mètres de nous. Les portières se sont ouvertes. Quatre ou cinq hommes encagoulés, habillés de kaki et portant des mitraillettes en sont sortis. Ils ont couru dans notre direction. J’ai cherché à la protéger de ma main droite, mais l’un d’eux était déjà arrivé près de moi. Il m’a assené un coup de crosse sur la figure et m’a renversé. Puis il m’a roué de coups de pied dans le ventre, dans les reins et dans le dos. Un autre m’a attrapé les bras pour me tirer loin de la table. Aucun d’eux n’a soufflé mot. Je criais, je les insultais, mais je n’entendais pas ma voix. Ils m’ont forcé à m’agenouiller et m’ont ligoté les poignets avec une corde. L’un des deux premiers m’a posé un couteau sur la gorge, pendant que l’autre me bandait les yeux. Leurs rires se sont mêlés aux cris et aux râles de Rim, que j’entendais clairement. J’ai essayé de me dégager, mais ils me tenaient fermement. J’ai hurlé de nouveau, je n’entendais toujours pas ma voix. Les gémissements de Rim m’étaient pourtant audibles, ainsi que les grognements des hommes, leurs ricanements et le crépitement de la pluie battante. J’ai senti une douleur atroce, la lame froide transpercer ma gorge. Le sang chaud a coulé sur ma poitrine et sur mon dos. Ma tête est tombée. Elle a roulé comme un ballon sur le sable. J’ai entendu des pas qui s’approchaient. L’un d’eux a ôté le bandeau de mes yeux, l’a glissé dans sa poche, m’a craché dessus et s’en est allé. J’ai vu mon corps à gauche de la table, à genoux, baignant dans une mare de sang. Les trois autres regagnaient le Humvee. Deux d’entre eux traînaient Rim par les cheveux. Elle a voulu tourner la tête vers moi, mais l’un d’eux l’a giflée. J’ai crié son nom, sans entendre le son de ma voix. Ils l’ont assise sur la banquette arrière puis ils ont refermé les portières. Le moteur a démarré. Le Humvee s’est éloigné à toute allure, pour disparaître à l’horizon. Et la pluie a continué de cingler la table vide.

 

 

Publier un commentaire

 

publier mon commentaire

critiques

critiques En territoire Auriaba, 4ème roman de Jérôme Lafargue

critiques "La peinture est une chose intellectuelle"

critiques Don Quichotte par Rob Davis : Cervantès plus vivant que jamais

critiques Kierkegaard et la sirène

Suivez-nous

 

Désinscription

16

1

seul-le-grenadier-sinan-antoon

6558