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SAS 121 La résolution 687
de Gérard Villiers de

Le 19/08/2016 à 10:54 - 0 commentaire

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ISBN : 9782360534951

Editeur : Editions Gérard de Villiers

Prix grand format : 5.99 €

 

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Résumé du livre
A tâtons, Malko parvint à allumer la lampe à pétrole. La flamme dansante donna assez de lumière pour qu'il puisse apercevoir quelque chose de très insolite. La lame d'un poignard dépassait de vingt bons centimètres à l'intérieur de la toile de tente, juste au-dessus de l'endroit où il était couché quelques instants auparavant. Avec un crissement soyeux, la lame descendit, ouvrant une longue ouverture dans la toile. 

 

Premier chapitre

CHAPITRE PREMIER

Tadeusz Zirkowski adressa un sourire chaleureux au soldat irakien qui levait la barrière du poste-frontière pour laisser passer sa Mercedes en territoire jordanien. À cet instant, la boule qui lui nouait l’estomac depuis son départ de Bagdad fondit d’un coup. Il était sauvé ! Il avait l’impression d’avoir gagné une longue course d’obstacles, tous mortels. À chacun des innombrables check-point, au long des quatre cents kilomètres de route entre Bagdad et la frontière, il s’était attendu à être arrêté.
Le dernier était le plus dangereux. Des dizaines de camions et de voitures particulières faisaient la queue devant le bâtiment du poste-frontière de Turaybil. Le passage prenait entre un quart d’heure et huit heures, selon l’humeur des policiers et l’importance du bakchich distribué. Grâce à son passeport diplomatique, Tadeusz Zirkowski avait pu emprunter le couloir des VIP, attendant, le cœur battant, que l’officier irakien le feuillette d’un air soupçonneux, puis le lui rende enfin, avec un sourire motivé par le billet de dix dollars trouvé entre ses pages.
Euphorique, le diplomate polonais accéléra pour gagner le poste-frontière jordanien, à un kilomètre. Il modifia légèrement la position de son rétroviseur, afin de ne pas être ébloui par le soleil levant dans son dos. Le désert et les montagnes cernant l’horizon prenaient des teintes superbes sous les rayons horizontaux, virant progressivement du mauve à l’ocre vif. Même les vastes étendues de basalte noirâtre qui s’étendaient à perte de vue avaient l’air plus gai.
Six heures dix. En roulant bien, il atteindrait Amman vers neuf heures et demie.
De nouveau, il dut faire la queue. Même ennui, avec l’angoisse en moins. Devant lui, une demi-douzaine de taxis collectifs jordaniens disparaissaient sous des monceaux de bagages entassés sur le toit. Ils étaient pleins d’Irakiens pour qui sortir du pays était un véritable parcours du combattant, exigeant une foule d’autorisations et près de huit cent mille dinars irakiens – environ mille dollars –, une fortune dans ce pays ruiné.
La file avançait rapidement, les Jordaniens n’étaient pas trop regardants. Tadeusz Zirkowski s’étira : il commençait à ressentir la fatigue des heures de conduite, la peur au ventre. Machinalement, il tâta, au fond de la poche de sa veste, la précieuse cassette audio qui avait déclenché son voyage. Il avait hâte de l’écouter. Voyant sa plaque CD, un soldat jordanien lui fit signe de contourner la file arrêtée.
Recrus de fatigue, les passagers dormaient dans les véhicules. Dans l’autre sens, le passage était encore plus rapide. Au moins une douzaine d’énormes semi-remorques bâchées avaient défilé dans un nuage de gas oil devant le Polonais. Elles prenaient la direction de Bagdad, chargées de tonnes de nourriture – fruits, viande et légumes – indispensable à la maigre survie de l’Irak, sous embargo depuis cinq ans, après l’invasion du Koweit en août 1990, suite à la Résolution 687 des Nations unies.
Depuis cette date, toutes les liaisons aériennes entre l’Irak et le monde extérieur étaient interrompues, interdiction était faite à Bagdad de vendre son pétrole et une commission spéciale des Nations unies inventoriait le programme d’armes de destruction massive de l’Irak.
La route Bagdad-Amman était devenue l’unique voie, le cordon ombilical reliant l’Irak au reste du monde. Aucun avion n’ayant plus le droit de décoller ou de se poser sur un aéroport irakien, même les diplomates devaient passer par Amman, la capitale de la Jordanie. Entre neuf et dix-huitheures de trajet semé d’innombrables check-point. L’ambassadeur d’Irak à Amman avait établi en mai 1995 un record difficile à battre, Bagdad-Amman en huit heures quarante-six minutes, avec une Mercedes 560.
Le soldat jordanien tamponna rapidement le passeport de Tadeusz Zirkowski et le diplomate démarra aussitôt. Déjà sept heures de route ! Éparses sur le plancher, les boîtes de lait condensé s’entrechoquèrent avec deux bouteilles de whisky Defender. Les unes et les autres utilisées comme sésame aux différents check-point. Il en avait déjà distribué une douzaine depuis son départ de Bagdad. C’était le meilleur moyen d’amadouer les soldats les plus tatillons : on manquait de tout en Irak, sauf de pétrole.
Devant lui, la route filait jusqu’à la ligne d’horizon, droite comme un trait, se confondant avec l’immensité légèrement accidentée de basalte noir, quadrillée d’innombrables pistes invisibles. À sa droite, au nord, la Syrie, à sa gauche, au sud, l’Arabie Saoudite. Les deux frontières étaient à moins de cinquante kilomètres l’une de l’autre, ce qui ne signifiait strictement rien. Les Bédouins nomades installés dans la région les franchissaient sans même s’en apercevoir, avec leurs pick-up ou leurs chameaux chargés de marchandises introuvables dans les pays où ils se rendaient : de l’alcool en Arabie, des moutons en Irak, du pétrole en Syrie...
Tadeusz Zirkowski cala le compteur à cent cinquante et doubla deux énormes camions-citernes aux plaques bleues irakiennes. Il en passait une centaine par jour, en direction de la raffinerie de Zarka, vingt kilomètres avant Amman. Juste avant que soit décrété l’embargo, la Jordanie s’était opportunément souvenue d’une dette de 1,3 milliard de dollars que l’Irak lui payait en pétrole, à un prix cassé... L’oléoduc étant fermé, c’était une noria incessante de camions qui remontaient ensuite à vide vers la frontière irakienne.
Machinalement, le diplomate polonais jeta un coup d’œil dans le rétroviseur : le ruban d’asphalte rectiligne était absolument vide, à l’exception des deux camions. Il s’efforça de calmer ses nerfs, mais depuis la veille au soir, il était à cran : il se savait en danger de mort, s’il demeurait en Irak.

Tadeusz Zirkowski n’était pas un diplomate comme les autres. Arrivé à l’ambassade de Pologne à Bagdad un an plus tôt, il était affecté à la section des intérêts américains. N’ayant plus de relations diplomatiques avec l’Irak, les États-Unis avaient demandé à la Pologne de s’occuper des affaires courantes. Membre du BBN1, qui avait succédé à la SB de la Pologne communiste, Tadeusz Zirkowski avait pour mission à Bagdad de continuer à exploiter un certain nombre de « sources » tamponnées du temps de la SB pour le compte du KGB soviétique.
La SB avait pu créer alors des relations utiles avec des membres du « premier cercle », ceux qui approchaient Saddam Hussein. Privilège extraordinaire, car hormis une poignée de fidèles, personne ne voyait le Raïs. Personne ne savait même où il se trouvait. Souvent, lors de manifestations publiques, il se faisait remplacer par un sosie. Il en avait un « parc » de trois ou quatre, qui se montraient parfois en ville, dans sa Mercedes blindée, ou à la mosquée.
Même les ambassadeurs des pays arabes ne le voyaient pas quand ils remettaient leurs lettres de créance. Lorsque Saddam Hussein recevait les enfants des écoles, ceux-ci étaient fouillés soigneusement. Et, bien entendu, un « goûteur » testait sa nourriture et sa boisson.
Aussi, les quelques membres du « premier cercle », même s’ils n’avaient pas un rang élevé, représentaient des « sources » précieuses. Tadeusz Zirkowski n’avait pas eu de mal à les réactiver, remplaçant les zlotys par de beaux dollars bien verts.
La veille au soir, c’est avec une de ses sources, un lieutenant de la garde républicaine, Karim Jabouri, qu’il avait dîné dans une guinguette au bord du Tigre. Rencontre de routine qui s’était révélée explosive. L’officier de la garde républicaine cumulait deux tâches : il dirigeait le stand de tir du palais présidentiel et supervisait le système d’écoute qui enregistrait toutes les délibérations tenues dans la salle de conférence attenante au bureau de Saddam Hussein.
Karim Jabouri était arrivé au dîner avec une cassette. De la dynamite, selon lui. L’enregistrement d’une conversation secrète entre Saddam Hussein et son gendre, le général Hussein Kemal, directeur du programme d’armement nucléaire, chimique et biologique de l’Irak.
L’homme qui, six semaines plus tôt, avait fui l’Irak pour venir demander l’asile politique à la Jordanie.
Après que Karim Jabouri lui eut résumé le contenu de cette cassette, Tadeusz Zirkowski n’avait plus qu’une idée : la prendre et filer.
Parti le premier du restaurant, il était revenu sur ses pas en s’apercevant qu’il avait oublié sur la table son Zippo à l’effigie de Marilyn Monroe, son idole. Le lieutenant Karim Jabouri s’éloignait à ce moment vers sa voiture, garée à bonne distance de la guinguette. C’est alors que Tadeusz Zirkowski avait vu deux hommes surgir de l’obscurité et encadrer son informateur.
Le pouls du diplomate polonais était monté à cent cinquante et il s’était hâté de disparaître.
Plus question d’écouter tranquillement la cassette. Si Karim Jabouri avait dit vrai, il fallait exfiltrer au plus vite l’enregistrement. À Bagdad, même dans une ambassade, il n’était pas en sécurité. Tadeusz Zirkowski était repassé à son bureau, pour laisser un mot à un collègue sûr, et, sans même s’arrêter chez lui, avait pris sur-le-champ la direction de l’ouest. Il n’avait pas tellement le choix. Au nord, c’était le Kurdistan, en proie à une anarchie totale. Il ne parviendrait jamais en Turquie. Au sud, les frontières avec le Koweit et l’Arabie Saoudite étaient hermétiquement closes. Aux check-pointde l’armée irakienne, on tirait à vue sur tout déserteur présumé.
Il ne restait donc que la route de tous les trafics, de Bagdad à Amman, un ruban goudronné à deux voies filant vers l’est sur près de huit cents kilomètres. Personne ne s’étonnerait de le voir prendre la route à onze heures du soir. La nuit, le trafic était moindre et il faisait frais. Il demeurait une inconnue de taille : ceux qui avaient interpellé Karim Jabouri allaient-ils remonter jusqu’à lui assez vite pour l’intercepter avant la frontière ?
Le franchissement de chaque check-point, entre Bagdad et la frontière, avait été une agonie, une décharge d’adrénaline qui le vidait. Maintenant, il se sentait léger comme un nuage. Le long ruban asphalté se déroulait devant lui sans obstacle jusqu’à Amman.
– Avec qui étais-tu hier soir ?
En même temps que la question, posée pour la centième fois, Karim Jabouri reçut un violent coup de pied dans les côtes. Il se recroquevilla et répéta, lui aussi pour la centième fois :
– Un ami. Un diplomate polonais, Myszar Katowszyk. Vous pouvez vérifier.
– C’est un espion. On t’a vu lui donner quelque chose. Quoi ?
– Je n’ai rien donné, prétendit Karim Jabouri. C’était un paquet de cigarettes. Wahiet Allah.
– Chien errant ! Traître ! Tu vas dire la vérité ou tu vas mourir !
L’interrogateur du Fassela El Amm, la garde prétorienne de Saddam Hussein, lui décocha un nouveau coup de pied, encore plus violent, qui lui arracha un hurlement de douleur. Karim Jabouri savait que s’il disait la vérité, il mourrait... Alors, il fallait tenir. Nier. Ses paupières enflées par les coups laissaient filtrer une vision floue et déformée.
Les trois hommes qui l’interrogeaient depuis la veille au soir s’agitaient autour de lui comme des fantômes dans le brouillard. Sa montre brisée, il ignorait l’heure, mais supposait que la nuit s’achevait.
À peine avait-il été amené dans la prison spéciale du palais présidentiel, un ancien dépôt d’armes légères sous l’immeuble Hyat, que l’interrogatoire avait commencé. À coups de botte, de poing, de bâton. On avait « attendri » Karim Jabouri comme on attendrit une viande un peu ferme. Ils avaient tout leur temps, mais espéraient le faire avouer avant l’arrivée de leur chef, Udei, le fils de Saddam Hussein. Maintenant, c’était trop tard. Udei venait d’arriver, à l’aube comme toujours, et se faisait expliquer la situation. Karim Jabouri entendit des éclats de voix, comprit vaguement ce qui se passait. Udei était furieux qu’on ne l’ait pas prévenu immédiatement. Les fonctions de Karim Jabouri rendaient toute trahison gravissime.
Des ordres fusèrent. On ramassa Karim Jabouri pour l’attacher à une chaise, les mains menottées dans le dos. Deux nouveaux venus firent leur apparition, avec leurs « instruments » : une perceuse et un gros flacon d’acide sulfurique. Udei trépignait ; il fallait un résultat.
Sans même poser une seule question au prisonnier, le soldat brancha sa perceuse à une prise murale. Un ronflement aigu s’éleva dans la pièce. Quelques instants, le soldat, attentif comme un bon ouvrier, regarda tourner le foret. Karim Jabouri sentit soudain qu’il urinait sous lui. Un liquide chaud coula le long de sa cuisse. Une peur viscérale lui vidait le cerveau. Il aurait donné n’importe quoi pour être plus vieux de quelques heures, même si c’étaient les dernières qui lui restaient à vivre. Il ferma les yeux lorsque le soldat mit un genou à terre, en face de lui, tenant fermement la perceuse à l’horizontale, à la hauteur de son tibia.
Il y eut quelques secondes de répit merveilleuses. Puis le foret attaqua, d’abord le tissu du pantalon, puis la chair et, enfin, se vrilla dans l’os.

Tadeusz Zirkowski sentit la Mercedes se mettre à flotter bizarrement, comme s’il roulait sur une route verglacée. Instinctivement, il leva le pied. Bien lui en prit : il y eut un bruit sourd à l’arrière, puis un fracas de ferraille et la voiture fila à gauche !
Un pneu venait d’éclater. À l’arrière, heureusement ! Il parvint à stopper sans trop de mal et descendit inspecter les dégâts. Du pneu, il ne subsistait que quelques lambeaux attachés à la jante. À Bagdad, on ne trouvait plus que des pneus rechapés, à cause de l’embargo... Il n’y avait plus qu’à changer de roue. Un camion le frôla dans un grondement menaçant... Il ouvrit le coffre et se mit au travail.

– Arrête !
Docilement, le soldat arrêta la perceuse. Les hurlements de Karim Jabouri continuèrent. Le foret était enfoncé de trois centimètres dans sa jambe, perçant le tibia de part en part. Du sang coulait jusqu’au sol.
– Arrose-le.
La voix de l’officier était d’un calme effrayant. D’un coup sec, le soldat retira le foret, déclenchant un sursaut du prisonnier. Il prit alors une grosse seringue, ouvrit le flacon d’acide sulfurique et remplit le tiers de la seringue du liquide chaud fumant. Ensuite, il enfonça légèrement l’extrémité de la seringue dans le trou percé et appuya sur le piston.
Karim Jabouri poussa un hurlement à s’arracher les cordes vocales sous l’effroyable douleur. L’acide sulfurique s’infiltrait à l’intérieur de sa jambe, rongeant l’os et les chairs. Sous le choc, Karim Jabouri s’évanouit. Il fallut deux seaux d’eau pour le ranimer. L’officier se pencha alors vers lui, terrorisé lui aussi : s’il ne parvenait pas à arracher la vérité au prisonnier, c’est lui qu’Udei exécuterait.
– Tu parles, dit-il quand il vit Karim Jabouri reprendre connaissance. Sinon, on continue.
Karim Jabouri était brisé. Une seule idée surnageait en lui : ne plus souffrir. Il inclina la tête affirmativement. Il était si faible que l’officier dut coller son oreille à sa bouche pour entendre toutes les réponses. Lorsqu’il fut certain qu’il savait l’essentiel, il fonça dans le bureau voisin et mit Udei au courant. Il était à présent glacé de terreur. C’était beaucoup plus grave que ce qu’on avait craint. Udei l’écouta sans un mot.
– Vous êtes des imbéciles ! hurla-t-il. Il fallait me prévenir hier soir. Maintenant, c’est peut-être trop tard. Rouh ! 4
L’officier ne se le fit pas dire deux fois. Resté seul, Udei se mit au téléphone. Son premier appel fut pour le poste-frontière. Lorsqu’il apprit que l’homme qu’il cherchait était passé une demi-heure plus tôt, il hurla tout seul de rage.
Il n’avait plus qu’une chance de réussir : activer un réseau qui n’aurait jamais dû être utilisé à cette fin. Les conséquences pouvaient être incalculables, mais il n’avait pas le choix.

L’accélérateur à fond, Tadeusz Zirkowski passa devant un panneau de limitation de vitesse à quatre-vingt-dix. Il voulait rattraper les trente minutes perdues à changer sa roue. Dans ce désert, cette limitation était surréaliste... Même les gros camions-citernes roulaient à plus de cent vingt lorsque leur vieux moteur le leur permettait.
Il dut pourtant ralentir : un énorme camion était arrêté presque au milieu de la route. Il portait deux triangles rouges à l’arrière de sa citerne, signalant qu’il transportait de l’essence. Une demi-douzaine de Bédouins faisaient la queue avec différents récipients, du jerrican au simple seau, dans le but de se ravitailler à peu de frais... De la frontière irakienne à Amman, les stations-service improvisées naissaient comme des champignons. Il suffisait de brandir un jerrican au bord de la route pour qu’un mastodonte stoppe aussitôt. Les chauffeurs, mal payés, arrondissaient ainsi leur salaire de quelques dinars. De temps à autre, une imprudence transformait en chaleur et en lumière le camion, le conducteur et ses clients, et il ne restait qu’une carcasse noircie qui se confondait vite avec le basalte du désert.
La Mercedes passa en trombe devant les Bédouins qui ne levèrent même pas la tête. Tadeusz Zirkowski accéléra à nouveau. Le soleil ascendant ne l’éblouissait plus.
Dans le lointain, dans le prolongement des pylônes électriques bordant la route, il distinguait les constructions plates d’Al Ruwayshid, la première « ville » depuis la frontière irakienne. Une poste, une caserne de la Police du Désert et quelques milliers de Bédouins qui vivaient soit dans des tentes aux allures de grosses chenilles marron, soit dans de rustiques maisons en parpaings, et survivaient de multiples trafics, loin de l’autorité d’Amman. Ici, les choses n’avaient guère changé depuis quelques milliers d’années.
Le diplomate polonais, affamé et épuisé, avait envie de manger un chawerma5, de boire un café bédouin, ce fond de tasse à l’amertume renforcée par la cardamome, à réveiller un mort... Il ralentit juste avant l’agglomération. La route se scindait en deux, pâle esquisse d’une autoroute fantôme, et contournait un poste militaire installé entre ses deux branches. Un peu plus loin, une demi-douzaine d’épiceries restaurants s’alignaient des deux côtés de la route, tenues par des chrétiens, car on y vendait de l’alcool. Tadeusz Zirkowski se dirigea vers la plus pimpante, en face du cube ocre de la poste minuscule.

Deux soldats en uniforme noir remirent debout Karim Jabouri, déclenchant des élancements atroces dans ses jambes martyrisées. Le seul contact de ses chaussures sur le sol était insoutenable. Il se laissa traîner, ses bras autour de leurs épaules, jusqu’à un bureau. Il ignorait combien de temps il était demeuré inconscient.
Un homme était debout au milieu de la pièce : Udei, le fils aîné de Saddam Hussein. En tenue militaire comme d’habitude, les bras croisés, son regard sombre encore plus méchant que d’habitude, il apostropha Karim Jabouri d’une voix vibrante de fureur.
– Tu es un traître ! Tu as trahi ton serment de fidélité au Raïs.
Karim Jabouri était trop faible pour répliquer. Les mots atteignaient à peine son cerveau, la douleur de ses jambes massacrées noyait toute pensée. Udei s’approcha et l’odeur qui émanait du prisonnier, mélange d’urine, de sang séché, d’acide et de sueur, lui tira une grimace de dégoût.
– Tu as encore une chance de sauver ta vie, lança-t-il d’une voix plus douce. Tu as servi fidèlement de longues années et tu as avoué ton crime. Dis-moi seulement : « Pardonne-moi pour l’amour de Saddam Hussein », et tu ne seras pas exécuté. 

 

 

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