Extrait

Sa seigneurie
de Jaume Cabré

Le 29/05/2014 à 12:55 - 0 commentaire

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Jaume Cabré

Christian Bourgois

litterature hispano-portugaise

22/03/2004

9782267017205

440

27 €

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ISBN : 9782267017205

Editeur : Christian Bourgois

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ISBN : 9782267026191

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Résumé du livre
1799, novembre et décembre. Il n'arrête pas de pleuvoir sur Barcelone, la ville en semble paralysée. Mais la vie superficielle de l'aristocratie bourbonienne poursuit son cours. Son unique souci : fêter le changement de siècle sur
Le plan religieux et sur le plan civil. Te Deum à la cathédrale, réceptions dans les salons luxueux.


L'assassinat d'une cantatrice française émeut le bon peuple et la bonne société. On arrête un suspect, on en fait le coupable. D'autant plus coupable qu'on trouve en sa possession un document qui peut entraîner la chute de « Sa Seigneurie », la plus haute autorité judiciaire de la Catalogne : don Rafel Masso, régent de l'Audience Royale. Au « je ne l'ai pas tuée » d'un accusé auquel on ne donne pas les moyens de se défendre fait écho le « je ne voulais
Pas le faire » du régent qui, lui, a bel et bien étranglé sa maîtresse et couvert d'or son jardinier pour qu'il cache le cadavre. Peu de temps s'écoule entre la confession du jardinier et celle du régent, c'est-à-dire de la vengeance de
L'humble à la déroute du puissant.
Assez de temps cependant pour que nous devienne familière une ville qui se reconstitue une santé en dépit et aux dépens d'une aristocratie aussi veule qu'abjecte.

 

Premier chapitre

Derrière la société somnole la loi.
E. M. Forster

La loi est un ensemble d’arbitraires rassemblés dans un code et consacrés par la coutume de chaque époque. Chose de professionnels.
Rafel Massó

Les lois sont faites pour être violées.

 

LIVRE PREMIER

SOUS LE SIGNE D’ORION

 

« La constellation d’Orion a le privilège d’être considérée comme la plus belle du firmament. Formée par un immense quadrilatère large du nord au sud et plus étroit du levant au couchant, six grandes étoiles s’y détachent parmi lesquelles Alpha Orionis ou Bételgeuse, qui reçoit son nom de l’arabe Ibt-al-Jauzà ou épaule du géant. C’est une étoile rougeâtre et très brillante. Béta Orionis, baptisée Rigel, est d’un blanc bleuté comme Gamma Orionis, dite aussi Bellatrix ou la guerrière. Mais les joyaux de cette cathédrale du firmament sont gardés au ceinturon du géant, étoiles doubles, et à l’épée où la mystérieuse galaxie ou nébuleuse découverte par Huygens n’arrive jamais à lasser le regard. Les Anciens, avec leur imagination proverbiale, ont vu dans l’astérisme de cette constellation la figure mythologique du légendaire chasseur qui poursuit les Pléiades. Si nous regardons l’ensemble céleste qui, les nuits d’automne, remplit le ciel de Barcelone, nous pourrons rêver en nous imaginant qu’Orion, qui fuit le Scorpion, talonne les Pléiades mais est attaqué par le Taureau. Voulez-vous une histoire plus envoûtante ? En fait, ce ne sont qu’imaginations de poète : l’ensemble de la constellation, ce sont des étoiles certainement gigantesques qui peuvent même n’avoir aucune relation entre elles. Par conséquent il se peut qu’une histoire aussi jolie ne soit qu’un simple mirage de perspective. Mais il arrive que l’imagination aide à rendre la réalité plus supportable. »

Traité de base d’auscultation céleste
de Jacint Dalmases, Barcelone, 1778

 

1

Il sourit. Cela faisait bien deux ans qu’il ne souriait plus. Sa Seigneurie sourit, l’œil gauche caché avec la main, l’œil droit collé au télescope. C’était comme s’il retrouvait un vieil ami parce qu’il s’agissait de la première séance nocturne qu’en cet automne pluvieux il consacrait à scruter le ciel qui, ce soir-là, était miraculeusement sans nuages. Voilà un an qu’il n’observait plus la nébuleuse d’Orion et il éprouvait la nostalgie de ce noyau magique formé par quatre étoiles qui, à en croire monsieur Halley, s’éloignaient vertigineusement les unes des autres, comme si elles se haïssaient. Comme si, au firmament, la haine existait. Don Rafel Massó i Pujades, régent civil de l’Audience Royale de Barcelone, éprouvait, comme chaque fois qu’il explorait le ciel, un sentiment d’impuissance, de petitesse, de peur devant l’inconnu, car ces étoiles, ces nuages ténus qui à travers la lunette paraissaient si proches, étaient absurdement lointains, solitaires, silencieux, inaccessibles et ignorés. Inopinément lui revint le souvenir d’Elvira, la pauvrette, et don Rafel perdit le sourire. Il secoua la tête pour chasser ce souvenir et il adressa un soupir à l’obscurité du jardin. Il se redressa et chercha dans sa manche un petit mouchoir de dentelle. Il se moucha avec délicatesse. Chaque fois qu’il allait dans le jardin contempler le ciel, cela se terminait par un rhume. Pourtant, il portait perruque, tricorne et cape. À l’œil nu il observa la constellation d’Orion et il la trouva plus familière que jamais. Il rangea le mouchoir dans sa manche et dès qu’il se baissa pour regarder une nouvelle fois la nébuleuse aimée, il étouffa un juron parce que l’image était déjà sortie du champ du télescope. Tirant la langue, il lui fallut une bonne minute pour récupérer la nébuleuse fugitive. Donya Marianna lui avait dit qu’il prendrait froid et, comme toujours, elle avait raison. Pourtant, il n’avait pas voulu manquer l’occasion que, cette nuit, le ciel de Barcelone lui offrait : dégagé, brillant, il étalait impudiquement les étoiles sur son présentoir d’automne après toute une suite de jours au ciel couvert, l’ennemi déclaré des astronomes. À vrai dire, don Rafel n’était pas un astronome. Jeune homme, lorsqu’il commençait à se remplir le crâne du monde retors, étrange et mystérieux des lois, il avait su regarder autour de lui avec curiosité et il était entré en contact avec des physiciens renommés, comme don Jacint Dalmases, qui l’introduisirent dans le monde de l’astronomie. Il passa beaucoup de nuits blanches à rechercher vainement ce fameux double système de la constellation de la Lyre – ô combien malcommode à observer la Lyre, presque toujours au zénith ! –, ou les poursuites folâtres et changeantes de Ganymède, Io, Europe et Callisto – elles semblent s’amuser à prendre la place l’une de l’autre – tout autour de cet énorme flemmard de Jupiter, leur éternelle gouvernante, qui avait sur le ventre un œil brillant et mystérieux, tel un Polyphème de l’espace. Toujours dans sa jeunesse, don Rafel avait suivi avec intérêt les publications de monsieur Halley et pendant quelque temps il avait dit à ses amis qu’il voulait être astronome. Mais la réalité finit par s’imposer : il était presque avocat et il n’était pas question de balancer allègrement tant d’années consacrées aux codes, aux canons, aux lois et aux sentences. Don Rafel obtint le titre d’avocat, se maria et perdit l’habitude de passer ses nuits derrière le silence et le mystère des étoiles. De temps en temps il faisait porter la lunette au jardin et il rêvait : il était insatisfait de nature. Il enviait la position et la richesse des autres, la beauté des femmes des autres, la sagesse de quelques personnes, la prudence de rares individus et le bonheur de presque personne. Aussi sa vie était-elle faite d’aspirations constantes et des soucis d’une insatisfaction totale, ce qui le menait à rêver sans être poète, à tomber amoureux sans être un don Juan, à s’arranger pour passer toujours au-dessus des autres, en laissant entendre que c’était là la félicité. Comme il était intelligent, il savait s’assurer les positions conquises, fût-ce au prix de la haine et de l’envie d’autrui. Finalement, il ne s’agissait que de tâtonnements et de gestes désespérés pour se concilier le bonheur. Malheureusement, il n’y parvenait pas. Quand il prenait le temps de réfléchir sérieusement, il reconnaissait qu’il se trouvait toujours à mi-chemin de tout. Comme Jupiter. Don Rafel était comme Jupiter : trop grand, trop ambitieux, trop volumineux pour être une planète solide ; trop petit, trop faible pour devenir une étoile avec un feu, une énergie et une lumière qui lui fussent propres. Cependant, comme Jupiter, il avait des satellites.
— Merde, la voilà qui fiche encore le camp ! se plaignit don Rafel à l’adresse de l’infini.
À ce moment il entendit les pas et vit la lumière vacillante :
— Éteins-moi ce quinquet, Hipòlit ! gronda-t-il contre les papillotements qui s’approchaient.
— La maîtresse m’a dit de vous dire que c’est l’heure, proféra la voix de l’invisible domestique.
— J’arrive, que diable, j’arrive !
Et il se courba de nouveau. Écœuré, il constata que c’était bien ça, qu’il avait encore une fois perdu la nébuleuse.
— La maîtresse m’a dit, insistait Hipòlit dans l’ombre, de vous dire que huit heures ont déjà sonné. Et que vous devez changer de perruque pour vous rendre au concert.
— Fiche-moi la paix, grogna-t-il sèchement.
Et c’est seulement lorsqu’il se sentit libéré de l’irritation que le domestique avait provoquée en l’interrompant qu’il abandonna sa position derrière le télescope. Mais à présent la tranquillité intérieure dont il avait besoin pour scruter le ciel s’était évanouie. Encore un peu irrité il prit le chemin de la maison, dans l’obscurité, se cognant aux bancs de pierre et à sa propre pensée, parce que, un instant, fugacement, l’image d’Elvira lui était revenue.

Au palais du marquis de Dosrius, rue Ample, se réunissait habituellement le gratin de la bonne société bourbonienne de Barcelone : militaires, hommes de loi, ingénieurs, fonctionnaires, commerçants huppés, hommes politiques autochtones et d’importation, et quelques rares Français qui, en de tristes époques, avaient perdu châteaux et girouettes aux vents de la Révolution, et qui avaient trouvé refuge dans le craintif, le méfiant pays voisin. Tout ce monde, des gens d’une très solide inculture, se réunissait pour entendre de la musique (l’écouter aurait supposé un effort vraiment pathétique) ou pour bâiller au son des alexandrins (« La vengeance mon cœur uniquement respire… ») imposés par le poète invité.
Don Rafel aimait être reçu chez le marquis de Dosrius parce que ce dernier, attentif aux bonnes coutumes, n’avait pas perdu l’habitude de faire annoncer par son majordome le nom des invités au fur et à mesure qu’il les introduisait. Don Rafel se complut à entendre « Sa Seigneurie don Rafel Massó i Pujades, régent civil de l’Audience Royale de Barcelone, et madame ». Le président regarda solennellement son épouse, donya Marianna lui rendit son regard et ils pénétrèrent tous les deux dans l’immense salon, le plus fastueux de la rue Ample, jalousé par la Barcelone distinguée, le grand salon du palais du marquis de Dosrius. Les groupes d’invités qui tuaient le temps en se critiquant discrètement trouvèrent un nouveau sujet de conversation avec l’arrivée du couple Massó. (Vous voyez ? Don Rafel est de plus en plus sec et de plus en plus courbé : un vrai point d’interrogation ; on voit bien que son travail lui réussit ; imagine-toi ; que voulez-vous dire avec ça ? oh, si je vous le racontais…) Et le couple Massó, passant rapidement en souriant à droite et à gauche, fila en direction de la cheminée centrale où don Ramon Renau, le vieux marquis de Dosrius, la perruque argentée à la viennoise, toute neuve, une couverture sur ses jambes inutilisables, faisait les honneurs aux invités assis dans un fauteuil ingénieux qu’un système de roues permettait de déplacer sans effort. Derrière le vieux marquis, l’impénétrable Mateu, imperturbable, attendait les ordres. Le marquis, qui se targuait d’être l’aristocrate le plus acrimonieux de Barcelone, émit un grognement en voyant les deux nouveaux invités et pointa sur le ventre de Sa Seigneurie la canne qu’il n’abandonnait jamais.
— Comment ça marche, ça, don Rafel ?
— Très bien, monsieur le marquis.
Le couple faisait une longue révérence.
— Allez me critiquer – il désigna les autres invités après quelques brefs échanges –, il faut que je m’occupe des nouveaux venus.
Obéissant, le couple Massó alla interrompre la conversation d’un groupe qui, vu le changement soudain de sujet, devait dire du mal d’eux. Bonsoir, baron, baronne, régent, don Rafel, sourires, salutations, baisemains, soupirs, que faisons-nous ? Savez-vous si le capitaine général viendra ? Je crois savoir que oui, monsieur le baron, et ce fugace coup d’œil de don Rafel sur la poitrine imposante de donya Gaietana, c’est qu’il est des choses que…, car maintenant que l’on ne portait plus la spectaculaire robe à panier d’époques révolues, il savait qu’il était plus facile de s’approcher des dames et d’explorer leur gorge, ce qui constituait une aventure passionnante, et don Rafel avait les mains moites, cela lui arrivait depuis quelque temps lorsqu’il se trouvait près de donya Gaietana, une façon d’oublier le visage d’Elvira, la pauvrette.
— J’ai entendu dire, expliquait le baron de Xerta, bien loin des pensées adultères de Sa Seigneurie, que cette femme a une voix impressionnante.
Et il roula des yeux inquiets comme s’il cherchait quelqu’un pour le soutenir.
— Il faut voir et il faut s’y connaître, dit donya Gaietana, réclamant de l’objectivité du fond de sa profonde ignorance musicale.
— Ou plutôt, il faut écouter.
Don Rafel dit cela en esquissant une révérence et en dissimulant le tremblement de sa voix. Le groupe se mit à rire avec élégance et se décontracta quelque peu. Nouvelles présentations, nouvelles médisances, révérence discrète de l’éminent savant don Jacint Dalmases qui se retrouve toujours dans des milieux où il n’est pas à sa place, cette main qui s’attarde une seconde de trop en baisant la main d’une dame de belle apparence, et don Rafel qui se reprenait à soupirer parce que toutes les dames semblaient promettre des seins bien plus excitants que ceux de donya Marianna. Aïe ! Elvira ! Pourquoi ?… Et les pensées de don Rafel se brisaient en mille fragments parce que le docteur Pere Malla, qui n’en perd pas une, s’incorporait au groupe avec l’information rigoureusement exacte que la Desflors avait chanté devant monsieur Cherubini et qu’elle l’avait ému par son art.
— C’est bien ce que je vous disais, insista le baron de Xerta. C’est une grande cantatrice.
— Je grille de l’entendre, mentait don Rafel qui, ce soir-là, puisqu’on l’avait arraché de force à la contemplation des étoiles, se sentait plutôt indifférent pour tout ce qui n’était pas des mamelles, et de préférence celles de la jeune baronne.
— Vraiment – coup de talon impatient d’une des personnalités présentes –, ça commence quand, ce machin ?
— Le vieux Renau, quand ça lui chantera, dit le baron de Xerta avec le sourire complice des dames.
Et don Rafel pensa : Que tu es stupide, Xerta. Tu ne la mérites pas. Car don Rafel écoutait mais en fait il n’avait en tête que les dents fraîches et les lèvres humides et souriantes de donya Gaietana. De jour en jour il en était plus épris et dans les moments ou il était sincère avec lui-même, il rageait parce que cette femme faisait très facilement sourire d’autres hommes devant le regard légèrement strabique de son imbécile de mari, Gaietana chérie, pour toi je ferais des folies.
— Je suis sûr – don Rafel regardait derrière lui à la dérobée, cachant son nez dans un mouchoir en dentelle – que ce gâteux de Dosrius veut que nous nous énervions avant de nous jeter… la viande.
— Nous ne lui ferons donc pas ce plaisir, fit le baron.
Le groupe se déplaça vers un des murs, celui dont les fenêtres donnaient sur la rue Ample. Là, sous un tableau qui représentait le second marquis de Dosrius au bras d’une femme exubérante et débordante qui, à elle seule, voulait symboliser la monarchie bourbonienne, les messieurs abandonnèrent les dames sur des chaises, plongées dans des conversations de chiffons et de coiffures, et retournèrent vers le centre, guidés par le commentaire auquel se livrait le docteur Dalmases, le plus cultivé et le plus mal vu du groupe : il ne pouvait se prévaloir d’aucun titre, il se mêlait à l’aristocratie quand ça lui chantait et le bruit courait qu’il sympathisait avec les révolutionnaires français ou je ne sais quels encyclopédistes, et plus encore, qu’il est aussi maçon, je tiens cela de bonne source. Le docteur Dalmases, donc, pensait à voix haute et affirmait qu’il n’y avait pas d’instrument plus merveilleux que la voix humaine.
— Que Dieu nous a donnée, précisait don Rafel.
— Naturellement, don Rafel, concédait le docteur Dalmases, qui avait bien du mal à croire en Dieu mais n’avait pas envie d’en discuter. Êtes-vous allés au concert de la Toussaint ?
Eh bien non, il se trouve que personne n’y est allé, parce qu’au théâtre, écouter de la musique, n’y allaient que ceux qui la vivaient de l’intérieur ; chez le marquis de Dosrius ou chez le marquis de Cartellà ou même au Palais, c’était pour écouter tout autre chose que de la musique que l’on s’y rendait. Le docteur Dalmases se vit dans l’obligation de décrire le concert de la Toussaint à un auditoire qui s’en désintéressait totalement, deux pièces de monsieur Cherubini avec un quatuor à cordes, vous voyez ? et à la suite une pièce d’un certain Van Beethoven qui me fait l’impression d’être un disciple de monsieur Haydn, il m’y faisait beaucoup penser. Vous en avez certainement entendu parler.
— Eh ? fit don Rafel distrait, pris en faute.
— De ce Hollandais, ce Van Beethoven.
— Non. Première fois.
Le docteur Malla, le chirurgien, qui avait laissé son épouse à la place qui était la sienne, se joignit au groupe avec un sourire bienveillant qu’il exagéra en saluant le régent civil détesté. À coup sûr, des personnes présentes dans ce cercle, don Rafel était le plus envié, le plus haï et le plus craint parce qu’il était influent, inflexible et corrompu, trois qualités qui allaient normalement de pair avec la carrière de ceux qui, en ces années de grâce, tenaient le haut du pavé à Barcelone. Le docteur Malla garda son sourire pour saluer silencieusement le reste du cercle et il lui fallut reconnaître que non, sincèrement, ce nom de Van Beethoven ne lui disait rien. Il ne disait rien à personne et le docteur Dalmases, qui manifestement était celui qui s’y connaissait le plus en matière de musique, conclut que ce Hollandais avait de bonnes choses mais qu’on notait chez lui des imitations de Cherubini ou de Salieri, et tout le monde était absolument d’accord, et moi je veux bien qu’on me l’explique, qu’il s’appelle Fanbetolen ou comme on voudra.
En fait personne n’avait pu prêter attention à ce que disait le docteur. Juste à ce moment le capitaine général avait fait son entrée et tous les regards, celui de don Rafel aussi, se posaient sur lui, de vraies mouches, avec envie et avec crainte. Maintenant on pouvait commencer. Le salon était plein et quatre ou cinq laquais répartissaient chaises et sofas de sorte que la trentaine de personnes qui se trouvaient là puissent s’asseoir commodément. À côté du pianoforte de couleur vert pomme, le marquis de Dosrius, flanqué du capitaine général tiré à quatre épingles, frappa le parquet avec sa canne pour obtenir le silence. Des jeunes gens attendaient appuyés contre le mur du fond, étalant des tenues variées – sans aller plus loin, aucun d’entre eux ne portait la perruque –, c’était à vous faire peur. L’un d’eux, par exemple, regard inquiet, cheveux blonds et bouclés, était habillé pauvrement, on aurait dit un ouvrier. S’il avait pu entrer, c’était certainement grâce à son camarade, le garçon élégant, petit, cheveux noirs et nez busqué, qui tenait un paquet à la main. Celui qui avait la tête de la couleur de l’endive donna un coup de coude à son camarade :
— Pourquoi tu ne vas pas jouer, Nando ? Tu veux que je t’annonce ?
— Tu plaisantes !
Par une porte qui s’ouvrait dans la partie opposée sortit une femme opulente, interminable, grandiose, pas tant pour son seul volume que pour l’auréole et le maintien qu’elle adoptait. Marie de l’Aube Desflors, le rossignol d’Orléans, salua le grincheux marquis en lui faisant une profonde révérence, après elle en dédia une rigoureusement politique au capitaine général, et une autre à peine esquissée au reste du public. Comme pour mettre en évidence qui payait. C’est alors que beaucoup s’aperçurent que derrière l’imposante dame était apparu, extrait du néant, un homme gris, habillé de gris, avec un collier de barbe, démarche timide et regard triste, dont personne ne savait qu’il s’appelait monsieur Vidal. Il s’était placé discrètement à côté du pianoforte dans l’attitude évidente de celui qui attend des ordres. Peu à peu, les invités du marquis de Dosrius cessèrent d’applaudir et la cantatrice, après avoir craché des mots comminatoires à son pianofortiste, souri au public et s’être raclé discrètement la gorge, respira profondément et ferma les yeux pour prendre les premières mesures de pianoforte.
Le grand salon du palais du marquis de Dosrius se remplit de musique. Sa magie immobilisa les invités. Comme s’il s’était agi d’une peinture de Tremulles ou de Bayeu : des hommes debout, les plus âgés emperruqués, les jeunes en cheveux, des dames assises, tous les yeux fixant le même endroit. Les petites jeunes filles, la poitrine haletante et les yeux légèrement larmoyants. Un peu dressé sur le devant de son fauteuil roulant, le marquis s’appuyait sur sa canne à la poignée d’argent. Le capitaine général étouffait adroitement une envie de bâiller et se livrait à des calculs sur les seins de la cantatrice. Dans le fond, à côté des jeunes gens collés au mur, un laquais transfiguré par l’immobilité et par son uniforme baroque semblait une statue. Sur la console du miroir, près d’une porte, les plateaux de canapés et de boissons attendaient d’être servis. À côté de la plus grande baie, une main négligemment posée sur le pianoforte et l’autre sur la poitrine comme pour éviter que son cœur ne s’emballât et partît en quête de l’amour au beau milieu du salon, Marie de l’Aube Desflors donnait son impressionnant Je parlerai de mon tourment avec une voix comme on n’en entendait plus à Barcelone depuis des années. Maître Vidal, qui caressait les touches avec passion, avait les larmes aux yeux et allez savoir si c’était pour des raisons strictement professionnelles ou parce que cette voix chaude et sensuelle l’émouvait comme elle émouvait Andreu, le jeune homme aux cheveux bouclés. Andreu avait toujours cru que derrière une jolie voix se cachait un attrait sexuel. Bouleversé par la chanson, il était déjà tombé amoureux de la Desflors. Il pressa la main de son ami, qui sourit parce qu’il le connaissait tellement bien qu’il savait ce qui se passait.
La dernière chanson du récital de la Desflors déboucha sur un silence surpris, insatisfait. Les invités attendaient que le marquis donnât le signal des applaudissements mais, sous le charme de cette voix, il demeurait immobile, appuyé sur sa canne, le regard illuminé. En fait, les seuls moments où le marquis de Dosrius oubliait de se montrer impertinent, c’était lorsqu’il écoutait de la musique. À côté de lui, le capitaine général, qui entre la quatrième et la cinquième chanson s’était assoupi, faisait des efforts surhumains pour ne pas prendre l’initiative bien qu’il fût la plus haute autorité dans ce salon, hein, si nombreux y soient marquis, comtes et barons, le capitaine général est toujours l’Autorité, avec majuscule ; cependant le protocole voulait que le marquis fût le premier à applaudir, et comme s’il s’était agi d’une ordonnance, le capitaine général s’y conformait. Un peu désorientée, la Desflors, qui n’était pas habituée au silence autour d’elle, poussa un soupir pour faire comprendre que c’était fini. Aidé par ce soupir le marquis se réveilla. Il tapa le plancher avec sa canne et tout le monde, soulagé, put applaudir. Cela avait été trois ou quatre secondes très dures.
— Comment as-tu trouvé, Nando ?
— J’en veux encore.
— Dis-lui que tu l’accompagnes à la guitare.
— Non, maître Vidal peut en prendre ombrage. D’autant plus que c’est mieux au piano.
La Desflors, après avoir fait une nouvelle révérence et envoyé trente baisers, respira profondément et, dans un incroyable mélange de français, d’italien, de catalan de monsieur Vidal et de castillan mal digéré, annonça qu’elle voulait avoir le plaisir d’interpretare quelque chose accompagnée par le privilégié compositore local Ferdinand Flors qui était dans la salle. Les gens se regardèrent, inquiets, personne ne connaissait le privilégié compositore local Ferdinand Flors. Le capitaine général demandait qu’est-ce qu’elle raconte la gavache, je ne comprends pas bien quand on jase en français ? Et le marquis de Dosrius haussait les épaules et, impatient, tapait par terre avec sa canne.
Avant que l’embarras ne fît place aux murmures, Andreu bondit et poussa un cri. Ici, ici, et il flanqua un coup de coude à son ami, Nando, c’est de toi qu’on parle, et avant que Sorts eût pu réagir, Andreu le saisissait par le bras et le menait jusqu’à la cantatrice. Les gens oh, oh, le petit dernier des Sorts, ah, bien. Privilégié compositore ? Mais c’est un gamin, ah, oh. Il n’était pas en voyage, ce garçon ? La Desflors vit arriver les deux jeunes gens et aussitôt elle en pinça pour le blondinet frisotté, elle le trouva à croquer. Mais monsieur Ferdinand Flors, c’était l’autre, le mince, le noiraud, portant des favoris, laid. Et il ne s’appelait pas Flors. Le rossignol d’Orléans dissimula sa déception par une élégante révérence. Elle laissa baiser sa main par un Ferran Sorts impressionné tout en écoutant la voix virile, fraîche, ardente, de sa petite gourmandise qui lui précisait que ce n’était pas Flors mais Sorts. La Desflors toisa Andreu de la tête aux pieds, effrontément, et fit celle qui l’oubliait. Beaucoup de personnes tordaient le nez en voyant ce jeune inconnu qu’était Andreu, qui n’était pas habillé décemment (parce que, moi, il ne faut pas me raconter des histoires : je me demande comment on l’a laissé entrer), se promener en plein milieu avec toute cette joie. Étourdies, quatre dames applaudirent le privilégié compositore, du calme, ah, voulait dire Nando Sorts ; difficile à comprendre, cette femme. Elle aurait dû commencer par là. Et la Desflors s’adressa à son pianiste :
— Ça ne vous ferait rien, monsieur Vidal ?
— Au contraire, dit le musicien, ravalant son fiel tout en se levant.
— C’est un honneur pour moi, mâchonna Sorts, très nerveux.
Et il remit le paquet à Andreu, ne me le perds pas, c’est une commission. Andreu lui serra le coude, allez, Nando, sois brillant. Et au grand regret de la Desflors il regagna le mur du fond avec le paquet de son ami. Sorts s’assit devant le pianoforte et Marie de l’Aube Desflors annonça « D’abord, l’amour », laissant entendre que si l’on voulait l’accompagner, on devait avoir son répertoire en tête. Maître Vidal, certainement très amusé en son for intérieur, lui signala une partition posée sur le piano. Pour finir de l’aider, il lui fit un clin d’œil et lui murmura amicalement :
— Adagio molto lento.
Tout en s’installant sur son siège, Ferran Sorts eut le temps de lire la première page de la chanson et il se dit que la recommandation du pianiste était absurde. « Crétin », marmotta-t-il, et il attaqua sur un vivace assuré, solide. À la cinquième mesure il était certain d’avoir raison. Tout se passa très bien. Mieux qu’avec monsieur Vidal, pour beaucoup. Quand le morceau fut fini, Sorts se leva et reçut de la cantatrice deux baisers surprenants qui, en fait, s’adressaient à son ami ; elle se plaça dans un coin tandis qu’éclataient les applaudissements. Monsieur Vidal se tenait à côté d’elle, elle en profita pour lui dire, en souriant, de foutre le camp.
— Pardon ? Vous dites ?
— D’aller vous faire foutre.
Avant que le pianiste eût pu réagir, la Desflors réclama le jeune compositore local, elle voulait qu’il reçût les honneurs du public.
— Vous êtes un bon musicien, mon cher, fit-elle.

Cela faisait déjà un moment que les laquais remplaçaient certaines des deux cents chandelles des vingt-cinq candélabres du salon. Marie de l’Aube Desflors riait, flanquée du plus jeune des Sorts et d’Andreu qui ne cessait pas de la regarder avec admiration. Tous les trois, le pianiste silencieux et un petit groupe d’invités parmi lesquels se trouvait le docteur Dalmases, dégustaient les mets délicats que le marquis offrait à ses invités pour qu’il fût bien entendu qu’il était en mesure d’organiser des ambigus aussi fastueux que ceux de la marquise de Polastron. Marie de l’Aube Desflors portait à la bouche une croquette chaude et dévorait des yeux Andreu tout excité tandis que le petit dernier des Sorts se lassait de chercher l’avocat Terradelles, pourtant il ne manque jamais un concert. Et il se résignait à garder le paquet toute la nuit.
Profondément intéressé par ce sillon entre les seins de la cantatrice, le capitaine général avait manigancé des approches, la coupe à la main, d’un groupe à l’autre, avec un sens précis de la stratégie. Mais il était clair que la Desflors le fuyait et qu’elle préférait la compagnie fade, opaque, de ce jeunot chétif et amorphe. Ne pouvant pas faire un scandale, la plus haute autorité bourbonienne de la Catalogne se vit dans l’obligation de respecter les impératifs de la politesse de salon. Lui, amateur raffiné de dames exotiques, voyait la gavache lui échapper et il devait faire semblant de s’intéresser à la requête de je ne sais qui, lequel, une coupe à la main, lui demandait je ne sais quoi à propos de quoi, Excellence. Tout en laissant croire qu’il ruminait une réponse, il se jurait que le lendemain ou, au plus tard, le surlendemain la gavache, soumise, serait à ses pieds. Mieux, dans son lit. Parce que, quand il disait blanc, c’est que c’était blanc, qu’on ne me fasse pas chier.
Par contre, Sa Seigneurie don Rafel Massó avait un autre problème : l’envie de pisser qui l’avait pris au milieu du récital, et il n’avait pas encore pu lui trouver une solution. Guidé par les indications imprécises d’un laquais, il s’aventura dans un couloir sombre au bout duquel il flaira le relent salvateur. C’était une chambre mal éclairée avec une douzaine de pots de chambre posés par terre. Don Rafel put soulager son besoin après avoir nerveusement délacé le système compliqué de ses chausses. Une fois plus tranquille, il resta un moment à rêvasser, le membre dans les mains, comme si l’odeur aigre de la chambre l’incitait à la réflexion. Ces derniers temps, don Rafel s’interrogeait trop souvent, sur sa santé, s’il était vraiment heureux. Et il aboutissait toujours à des conclusions plutôt pessimistes. Lorsque la vie, avec l’accumulation des réussites et des échecs, laissait en paix l’individu, on pouvait estimer qu’il avait été heureux ; mais si de constants soubresauts, les soucis de cœur et l’inquiétude de découvrir le possible ennemi à la cantonade, accroupi, aux aguets, si tout cela devenait la norme de chaque instant, c’était le signe que le bonheur avait disparu comme une fumée, irrécupérable, à jamais perdu. Sa seigneurie secoua son membre et sur un soupir plutôt triste cette méditation prit fin. Au moment où il se relaçait, le baron de Xerta fit irruption dans la chambre avec visiblement la vessie bien remplie.
— Ces tours de chant, ça vous donne envie de pisser, décréta-t-il en voyant don Rafel.
Celui-ci répondit par un laconique vous pouvez le dire, et le baron poursuivit :
— Je suppose que pour pouvoir partir il nous faudra attendre que le capitaine général ait fait sa cour à la gavache.
Don Rafel ne lui dit pas ce qu’il avait envie de lui dire, que tu es un malheureux, tout baron que tu sois, et un jour j’arriverai moi aussi à l’être. Et lorsque le baron de Xerta, pudiquement, se retourna pour uriner, don Rafel le méprisa encore plus parce qu’il ne méritait pas la femme qu’il avait ; il y a des choses en ce monde qui sont mal arrangées, ah, ma Gaietana ! Le régent civil de l’Audience Royale de Barcelone, distrait par ces pensées adultères et par la vision fugace des yeux écarquillés d’Elvira, n’entendit pas le jet abondant, musical, joyeux et surtout irréfléchi de la pissée du baron de Xerta.

— Vous ne savez pas ce qu’est la vie, affirmait Marie de l’Aube Desflors tout en retroussant ses jupes, en délaçant ses jarretières et en baissant un bas blanc avec un naturel qu’Andreu jugea obscène.
— Et vous ?
Elle aima mieux rire que répondre. Elle immobilisa son geste, une jambe nue, le pied sur le tabouret, et elle pointa le doigt sur le jeune homme d’un air coquin.
— Quel âge me donnez-vous, hein ? Allez, dites.
Andreu gratta sa tête bouclée, je ne vois pas, madame…, je suis très maladroit pour deviner… et il sourit, perplexe, tout en pensant attention, Andreu, ne mets pas les pieds dans le plat. Mais la Desflors ne tenait pas aux manières. Elle l’avait capturé, il lui plaisait et elle l’avait maintenant dans sa chambre d’hôtel. Elle pouvait exiger une réponse :
— Pas question, eh, pas du tout ! Combien m’en donnez-vous, allez ! Ne vous en faites pas.
Elle enleva son pied du tabouret et ferma les yeux en s’approchant du jeune homme.
— Je suis accoutumée aux déceptions les plus amères.
Elle le prit par les bras.
— Combien ?
— Qu’est-ce que j’en sais, ma chère ?…
— Vous n’osez pas ?
— Trente.
Il l’avait dit en fermant les yeux, prisonnier de son mensonge.
Marie de l’Aube Desflors soupira et lui administra deux baisers si bruyants qu’il devina que cette femme à la voix angélique devait largement dépasser la quarantaine.
— On pourrait se tutoyer, tu ne crois pas ? aventura-t-elle.
Elle rit comme un canari et lui présenta le dos. Se tutoyer était une autre façon de se déshabiller.
— Délace-moi, s’il te plaît.
Il le fit très adroitement et gagna un autre baiser. La robe au bas des jambes et les seins sur le point de crever le corset, Marie de l’Aube Desflors, le rossignol d’Orléans, se tourna et s’approcha de lui.
— Laisse-moi te déshabiller. C’est quoi ça ?
— Une médaille.
— Enlève-la.
— Je ne l’enlève jamais.
— Aujourd’hui si. Je te veux complètement nu.
Et Andreu enleva la médaille de Teresa.
Cette femme semblait faire l’amour avec l’imagination parce que, vu les poses qu’elle adoptait, il était évident que le seul fait de déshabiller Andreu constituait déjà un acte de plaisir absolu. En caleçons, Andreu se sentit gêné et elle le devina.
— Laisse-moi t’enlever ça, mon cher.
En le baissant, elle s’accroupit devant lui et délicatement elle inspecta ses bijoux.
— Toi, tu ne te déshabilles pas ? bégayait Andreu.
— Si… mais j’aime avoir un homme nu près de moi.
Elle soupira.
— Cela n’arrive jamais dans aucun salon…
— Oh, aventura Andreu, en France…
— En France, en France, dit-elle avec mépris. Ne fais pas attention à ce qu’on te dit de la France.
Elle prit Andreu par la taille et le mena devant le grand miroir qu’il y avait au pied du lit. Ils se placèrent devant comme s’ils se trouvaient dans l’atelier de Tremulles.
— Tu n’aimerais pas qu’on nous peigne comme ça, mon chouchou ?
— Mon quoi ? fit Andreu, confus parce qu’il commençait à s’exciter, et elle, ravie.
— Mon quoiquoi, lui disait-elle, et elle commençait à le caresser habilement. Déshabille-moi, quoiquoi, le pressa-t-elle.
Ils n’éteignirent aucun des trois quinquets qui éclairaient la chambre parce que la madame dévorait l’amant de cette nuit avec le corps et les yeux. Monsieur Quoiquoi put se rendre compte que Marie de l’Aube Desflors était non seulement une excellente cantatrice avec une voix angélique, délicate et puissante, mais qu’elle était aussi une extraordinaire baiseuse.

— Qui c’était, ce gamin ?
— À qui pensez-vous, monsieur Vidal ?
Monsieur Arcs, l’assistant de l’imprésario du théâtre, chargé de rendre agréable le séjour des artistes à Barcelone, n’était absolument pas tranquille parce qu’il avait entendu parler du mauvais caractère de ce pianiste qui usait sa vie à accompagner la Desflors sur les boueux chemins de Dieu et de Sa Majesté.
— Au gars qui a pris ma place ce soir.
— Ah, Nando Sorts ! C’est monsieur Josep Ferran Sorts. Un compositeur. Il joue très bien de la guitare.
— Et du piano.
Monsieur Vidal vida son verre et monsieur Arcs le lui remplit de nouveau pour ne pas affronter son regard.
— Vous voyagez beaucoup, en cette fin d’année ?
— Il est bien jeune. Quel âge a-t-il ? Vingt ans ?
— Qui, monsieur Vidal ?
— Ce jeune homme. Sorts.
— Ah, je ne sais pas. Mais il est jeune, ça oui. Après Barcelone, où vous dirigez-vous ?
— On voit qu’il s’y connaît, en musique. Vous avez dit qu’il est compositeur ?
— Hééé… Oui, oui… Il a beaucoup de morceaux pour la guitare… Et il y a quelques années il a donné un opéra… Je ne sais plus comment il s’appelait, des noms étrangers, vous savez.
— Ah, comme c’est intéressant !… Je suis sûr qu’il doit se prendre pour un nouveau Mozart.
Il leva son verre et le vida d’un trait. Arcs en profita pour intercaler une distraction, oh, monsieur Vidal, comme j’aimerais connaître Paris !
— S’entendre avec ce jeune homme, ça doit être impossible !… L’orgueil a dû lui monter à la tête.
— Paris, oh !…
Arcs remplissait une nouvelle fois le verre de monsieur Vidal dont le regard commençait à être quelque peu vitreux. Il regarda tout autour. Les tables étaient vides excepté celle qu’ils occupaient. Dans le salon, contigu au vestibule de l’hôtel des Quatre Nations, régnait le silence. Un garçon qui se retranchait derrière une moustache énorme, exagérée, éteignait les quinquets de sorte qu’il ne restât que ceux qui se trouvaient près d’eux. De temps en temps, un client arrivait de la rue. Les vitrages du salon permettaient de voir la buée de son haleine pendant qu’il secouait ses chaussures salies par la boue froide de la rue. Monsieur Vidal se tut pendant un bon moment tout en contemplant, méditatif, le fond de son verre, comme s’il y cherchait la vérité.
— J’en ai plein le cul de jouer du piano pour cette garce.
— Plaît-il ?
— Vous et moi, disait le pianiste, on boit, on se fait de la bile, pas vrai ? Vous savez où elle est la… la… – à présent il la contrefaisait – la madame ?… la grande madame ?
Il agitait son verre au-dessus de sa tête et il regardait Arcs.
— Moi… Je l’ignore. Ça ne m’était pas venu d’y penser.
— Dans sa chambre, en train de baiser.
— Hééé…
— Et vous savez avec qui ? Avec Sorts, avec son musicien de foire.
D’un coup sec, il posa le verre sur le marbre de la table.
— Comment le savez-vous ? Vous voulez dire qu’elle ne…
— Comment je le sais ?
Il riait d’un ton amer. Il se recula sur sa chaise et pointa l’index sur le malheureux Arcs qui tenait par-dessus tout à n’avoir pas de problèmes.
— La Desflors est une machine à baiser, cher monsieur. Et il lui faut toujours de la chair fraîche, jeune, nouvelle et différente.
Il reprit sa position antérieure et empoigna le verre, on aurait dit qu’il voulait le casser.
— Les vieux comme vous et moi, rien, on ne les regarde même pas.
Monsieur Arcs pensa que le moment d’entreprendre une retraite stratégique était arrivé. Le malheur c’est qu’il avait de strictes instructions de ne pas abandonner les musiciens aussi longtemps qu’ils ne s’enfermaient pas dans leur chambre. Et monsieur Vidal était assez cuit pour aller tout droit au lit.
— Baiser lui donne de l’énergie pour chanter, théorisait l’autre.
Après cette déclaration de principe, il se leva péniblement. Soulagé, monsieur Arcs l’imita. Mais les choses n’étaient pas si faciles.
— Voulez-vous que nous allions le vérifier ?
Il montrait le plafond du vestibule.
— Vous voulez voir comment à présent se tient à table… pardon… – il émit un rot qui n’avait rien de discret –, je veux dire au lit, ce garçon, Sorts ?… – Il secoua la tête. – Ils doivent être en train de faire la plus belle musique du monde.
Son bon mot le fit rire.
Monsieur Arcs en profita pour contre-attaquer, monsieur Vidal, mais bien sûr je vous crois, asseyez-vous, mon cher, où pouvez-vous être mieux qu’ici, à boire avec les amis ? Il le fit asseoir et lui remplit son verre sans lui permettre de réagir. Mais le pianiste se releva, surpris, il faisait un signe en direction de la porte du salon, comme s’il voyait une apparition. Le fantôme venait de la rue et secouait la boue de ses chaussures dans le vestibule. C’était le jeune Sorts. À travers les vitres il avait vu les deux buveurs solitaires et il avait décidé de leur tenir compagnie. Il fit irruption dans le salon en se frottant les mains. Il avait revêtu son uniforme de lieutenant et, sous le bras, il portait le paquet peu épais et bien attaché. Avant d’arriver à la table des deux noctambules, Sorts s’arrêta, surpris : monsieur Vidal le désignait d’un doigt accusateur, le voici, le voici ! Vous voyez, ce que je vous disais ? Il titubait en voulant avancer vers Sorts.
— Bonne nuit, messieurs, fit ce dernier.
Il voulait avoir des nouvelles d’Andreu mais monsieur Vidal lui lança au nez une haleine empestant le vin.
— Ça a marché ? Vous avez rassasié l’insatiable ?
Un pas en arrière, théâtral, pour calculer l’effet :
— Vous avez éteint le feu de ce corps trop ardent, monsieur ?
Comme si ces propos l’avaient éreinté, le pianiste se laissa choir, effondré, sur son siège. Ferran Sorts regarda d’un côté et de l’autre, puis, d’un air interrogatif, monsieur Arcs. Avec les yeux il lui disait mais qu’est-ce qu’il lui arrive, Arcs, à ce gavache ? Il tient une cuite sublime, n’est-ce pas ? Vous savez de quoi il parle ? Le gavache, sur son siège, semblait récupérer la capacité de raisonner ; maintenant il s’exprimait posément, comme si ce qu’il disait était le fruit d’une intense et longue réflexion.
— Savez-vous que son corps est une splendeur ?… Une fois, accidentellement, je l’ai vue toute nue… C’était à Crémone… L’avez-vous tenue entre vos bras ? Vous vous l’êtes envoyée, maintenant ?
— Si vous parlez de cette dame que vous et moi avons accompagnée au piano – l’offense se peignait sur le visage de Sorts –, je ne l’ai pas vue depuis que nous sommes sortis de chez le marquis. Je suis allé chez moi me changer, je pars en voyage. À présent j’arrive de chez moi.
— Un mensonge répugnant. Qu’êtes-vous venu faire ici, à l’hôtel ?
— Je suis venu attendre un ami. Et je ne permettrai pas que…
— Très bien, très bien !…
L’autre, les bras grands ouverts, lui coupa la parole.
— Vous n’avez pas à me donner d’explications. Je me tiens pour satisfait. Asseyez-vous. Je vous invite à…
Sorts regarda monsieur Arcs, haussa les épaules, posa sur la table le paquet qu’il portait et s’assit.
— Les explications, c’est vous qui me les devez, le cas échéant, précisa-t-il.
— Je suis soûl. On m’a dit que vous êtes l’auteur d’un opéra.
— Tellemaco nell’isola di Calipso, dit Sorts avec un soupçon d’orgueil dans la voix.
Il avait oublié toutes les offenses.
— Vous voyez ? confirma Arcs, tranquillisé par la tournure que prenait la conversation. Des noms étrangers.
— Mozart a abandonné l’italien au profit de l’allemand.
— Pas moi, répondit Sorts, toujours avec orgueil. L’italien est la langue de l’opéra.
— Vous êtes en train de dire que Mozart s’est trompé ?
— Il n’est pas le seul compositeur qu’il y ait au monde. Le Sueur, par exemple… ou Cherubini…
— Cherubini ! Le roi de Paris ! Ne me faites pas rire, monsieur Sorts ! Cherubini est maçon et, notez-le, bien qu’étant italien, il a écrit un opéra en français.
— Ah, oui ?
— Médée. Très mauvais.
Sorts se tut, prit la bouteille qui était au milieu de la table et se servit. Une fois son verre plein, il regarda son interlocuteur.
— Qu’est-ce que vous avez donc après moi, monsieur Vidal ?
Le pianiste le regarda et sourit. Le garçon qui, avant, remuait des choses dans le salon s’était retiré. Le quinquet proche de la table était la seule source de lumière dont ils disposaient. Dans le vestibule avaient pris fin les allées et venues de la clientèle, ce n’étaient plus des heures pour les gens de bien. Derrière le comptoir dormait paisiblement un homme à la perruque mitée posée de travers. C’était le veilleur. L’hôtel des Quatre Nations glissait enfin dans le silence de la nuit. À l’exception des trois noctambules du salon.
— Je vais vous raconter une histoire que j’ai vécue il y a près de quarante ans, dit monsieur Vidal sur un ton confidentiel sans répondre à la question posée par Sorts. Avez-vous jamais entendu parler de monsieur Jean-Marie Leclair ?
Un moment de silence. Arcs et Sorts étaient déconcertés ; quant au pianiste, il n’arrêtait pas de boire.
— Non, je n’en ai pas entendu parler. Et vous ?
Sorts fit non de la tête.
— Bien sûr, bien sûr ! Qu’est-ce que je m’étais imaginé ?…
Il fit cul sec et regarda le plafond comme pour transpercer sa patronne.
— Savez-vous pourquoi elle est toujours seule ?
Embarras des deux autres : Leclair ? Desflors ?
— Cette grande putasse engage des dames de compagnie qui soient vieilles et elle les éloigne autant qu’elle peut. Elle veut que personne ne soit témoin de ses frasques.
Il passa la main sur son sexe et regarda Arcs et Sorts.
— Vous m’avez compris ?
Monsieur Vidal se leva une nouvelle fois. À présent il titubait encore plus. Le verre à la main il essaya de faire quelques pas. Il s’en tenait une, muflée, aussi grosse qu’un piano.
— J’étais petit, un gamin. Je ne me consacrais pas encore à ces misères auxquelles je me consacre maintenant…
— Quand même…, insinua Sorts, mais l’autre ne lui laissa pas le temps de s’apitoyer, il était pressé de raconter son histoire.
— À cette époque j’étais étudiant en musique.
Il leva son verre.
— Oh, l’époque des études, oh, l’époque dorée où l’on apprend les mystères de la vie… parce que après…
Il vida son verre à la santé de l’époque dorée, il le reposa bruyamment sur la table et le veilleur de nuit, dans le vestibule, sursauta sur son fauteuil, s’arrêta de ronfler, ravala sa salive et se remit à dormir.
— La révolution, je la conchie, elle a brisé ma vie, poursuivit monsieur Vidal. – Maintenant il désignait Sorts. – La seule chose que j’ai apprise, c’est que la vie est détestable. Vous m’entendez ? Détestable !
— Et que vouliez-vous nous dire à propos de monsieur… de monsieur…
Arcs leva un doigt.
— Leclair ?
— Oui.
— J’ai vu comment on l’a assassiné.
Dans la semi-inconscience de l’alcool, il les observa pour voir l’effet que produisaient ses paroles.
— Cela s’est fait par jalousie : un musicien, une nullité, qui ne lui pardonnait pas d’avoir écrit tant de beauté…
Il s’enfonça dans sa chaise avec l’intention de demander plus de vin aux ténèbres du salon. Mais la poussée suffit à l’envoyer spectaculairement par terre. Il se releva avec l’aide prévenante d’Arcs qui se rappelait amèrement que s’il se trouvait là, c’était pour faire passer une bonne soirée à l’artiste. Monsieur Vidal secoua ses vêtements afin de se déprendre de l’ignominie d’une chute aussi stupide et reprit sa place sans remercier Arcs pour son aide.
— Il l’a étendu par terre d’un coup de couteau dans le cœur.
D’un air tragique il désigna son foie et poursuivit :
— Lorsqu’il fut à terre, l’assassin lui a planté le couteau dans la main gauche…
Et pour que tout soit bien clair, du même air épique il montra sa main droite.
— Et pourquoi tout cela ? s’étonna Sorts.
— Assassinat rituel, cher ami. Leclair jouait trop bien du violon. Vous me suivez ? Au cœur, parce qu’il composait de la musique, et à la main parce qu’il l’interprétait.
— C’est bien, dit stupidement Arcs, qui ne cherchait rien d’autre qu’à terminer honorablement la journée.
— Eh ?
Maintenant Arcs était déconcerté.
— Ce musicien sans talent, cher monsieur, a réussi quelque chose de grand.
— Oui ?
— Oui ! Une œuvre d’art. Un assassinat artistique ! Certainement l’unique œuvre d’art qu’il ait été capable de réaliser de toute sa vie.
Il regarda le fond de son verre avec intérêt comme s’il y cherchait la solution des nombreuses questions que pose la vie.
— Une œuvre d’art ! répéta-t-il, comme pour s’en convaincre.
Et il se mit à rire.

— Mais… mais toi… tu croyais que…
Marie de l’Aube Desflors éclata de rire. Son rire, trille et gloussement, rappela à Andreu le début de l’aria de Dorinda, ce qui le blessa. La femme, subitement, devint sérieuse :
— Allez, ne me fais pas rire !
Andreu était profondément humilié. À moitié rhabillé seulement et contemplant cette femme excessive qui passait un excellent moment à laisser admirer son corps, il se sentit ridicule. Il baissa les yeux. La Desflors en profita pour lui assener le discours approprié aux circonstances, froid, précis, sans pitié, qui plaidait en faveur de la liberté d’esprit et de mouvement, ou bien tu t’imagines, espèce de gamin, que le fait d’avoir passé un moment au lit avec moi te donne le droit de penser que je t’appartiens ?
Comme elle s’exprimait tout à trac et en français, Andreu n’y comprit pas grand-chose. Le ton, lui, ne trompait pas. Le plus prudent était de laisser passer l’averse et je t’avertis, si tu es amoureux de moi, que ce soit de loin. Dans trois jours je pars pour Madrid me produire devant le roi.
Là, il la comprit bien.
— Et si je te suis ? dit-il pour dire quelque chose.
— Mon quoiquoi !…
Elle s’approcha de lui et lui pinça la barbichette. Il ne put s’empêcher d’admirer cette immense poitrine.
— Tu es très chouchou, mon gamin, mais aujourd’hui ça ne sert à rien. Cherche-toi des femmes jeunes et tu m’oublieras comme je t’oublie déjà…
Elle lui fit un baiser sur chaque joue et, dans le creux de l’oreille, elle le remercia pour le moment qu’ils avaient passé ensemble. Ni l’un ni l’autre ne pensa à la médaille oubliée sur la chaise où se trouvaient encore les vêtements de la dame. Andreu, peut-être, s’il avait eu une pensée pour Teresa, s’en serait souvenu.
— Madame – Andreu fit une révérence –, à jamais, lui dit-il avec un filet de voix.
Il lui baisa la main et elle, instinctivement, se couvrit la poitrine. Avant qu’elle n’eût pu dire un mot, Andreu avait déjà franchi la porte avec des larmes sur le point de naître. Sans en avoir conscience il se retrouva dans le silencieux et sombre escalier de l’hôtel. Il commençait à pleurer lorsqu’il arriva au vestibule. Il ne prêta attention ni au veilleur qui dormait dans son fauteuil ni à la lumière indiquant qu’il y avait au salon des gens qui résistaient encore à aller se coucher. Andreu ne pensait qu’à une chose : valait-il la peine d’aller frapper à la porte de son ami ? Ce qu’ils avaient entrepris comme une plaisanterie s’achevait sur des pleurs et il n’avait guère envie de s’entendre dire alors, Andreu, comment ça a marché ? C’est une dévoreuse ? Elle le fait bien ? Allez, explique-toi, Andreu… Et avoir à lui dire et qu’est-ce que j’en sais, Nando. J’ai fait le ridicule, tu ne sais pas à quel point, Nando. Je lui ai dit que j’étais amoureux d’elle et elle m’a ri au nez. Et Nando : mais tu en es tombé amoureux pour de bon ? Eh ? Va !… Et il partirait dans un rire qu’il connaissait bien et qu’à présent il ne voudrait pas entendre. Et il lui faudrait préciser…, est-ce que je sais, Nando, j’ai senti quelque chose là-dedans… Elle chante si bien… Et Sorts, quand il voulait se laisser aller, lui répondrait chanter je le sais, Andreu, qu’elle chante bien. Ce que je voulais savoir, c’est si elle baise bien. Et il devrait lui répondre comme un ange, Nando.
La Rambla était plongée dans l’obscurité et Andreu, qui avait rendez-vous avec son ami devant l’hôtel des Quatre Nations, prit le parti de faire quelques pas sans y voir grand-chose. Comme c’était à prévoir, il mit les pieds dans une flaque de boue et il jura, et Nando qui ne vient toujours pas. S’il croit qu’il va partir pour Malaga sans me dire adieu, c’en est fini entre nous. Plus haut, en direction de la Portaferrissa, des torches donnaient une légère clarté. Andreu s’avança de ce côté, attiré par la lumière comme le sont les phalènes, ou peut-être parce que ainsi il se dirigeait vers la maison Sorts et qu’il rencontrerait Nando. Il s’arrêta brusquement au milieu de la sombre Rambla. Pourquoi fallait-il qu’il tombât amoureux de toutes les femmes qu’il croisait ? Il imagina la figure de son ami lorsque, pour l’aider à passer de mauvais moments comme celui-ci, il lui détaillait les défauts de la dame, celle du moment, et tous deux en crevaient de rire, eh ? Andreu, la Desflors n’a pas de poitrine, n’est-ce pas ? Qu’elle n’en a pas ? répondrait-il, qu’elle n’a pas de poitrine ? Et Nando : tu parles, Andreu, la Desflors a deux montgolfières en vitrine ; et de rire. Mais Nando n’était pas là, pour plaisanter. Il poursuivit son chemin en se disant voyons si je trouve Nando à la Portaferrissa. Alors il lui vint à l’idée qu’il n’était pas tombé amoureux des seins de la Desflors ni de la masse de chair qui s’était vautrée avec la sienne peu de temps auparavant. Il n’était pas non plus tombé amoureux de son parfum inconnu et troublant. Il était tombé amoureux de sa voix. Il en était tombé amoureux, il le voyait maintenant, lorsqu’il l’avait entendue chez le marquis, vêtue décemment. Il ramassa un caillou et le lança furieusement contre l’ombre, vers le bas de la Rambla. Autrement dit, grand idiot, il s’était amouraché de cordes vocales, de l’air… Il ouvrit les yeux, il ne sentait plus le froid : cette image lui avait plu. Il était tombé amoureux de l’air. La découverte méritait bien un sonnet ! Au commencement de la rue de la Portaferrissa il lui fut évident qu

 

 

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