Extrait

Outresable
de Hugh Howey

Le 20/01/2019 à 19:30

Auteur : Hugh Howey
Editeur : Actes Sud
Genre :
Date de parution : 02/01/2019
ISBN : 9782330117917
Total pages : 398
Prix : 22.80 €
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ISBN : 9782330117924

Editeur : Actes Sud Littérature

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Résumé du livre
Depuis des siècles le sable a englouti le monde. Un autre s’est créé tant bien que mal parmi les dunes mouvantes, et les plongeurs des sables descendent à de grandes profondeurs pour remonter des ruines figées de l’ancien monde les trésors enfouis dont le troc permet la survie de tous à la surface. Ici, dans cette contrée constamment balayée par le vent, trois frères et une sœur se retrouvent loin les uns des autres. Leur père, qui appartenait à l’élite des plongeurs des sables, a disparu un jour sans aucune explication vers le No Man’s Land, en les abandonnant. Et leur monde semble s'apprêter à en faire autant. Bienvenue dans Outresable, le nouveau roman de Hugh Howey, l’auteur de la trilogie Silo.

traduction Thierry Arson

 

Premier chapitre

à ceux assez courageux pour aider

 

 

I LA CEINTURE DES DIEUX ENSEVELIS

 

 

1 LA VALLÉE DES DUNES

 

 

La lumière des étoiles les guidait à travers la vallée des dunes et les terres désolées du Nord. Une douzaine d’hommes avançait en file indienne, le foulard noué au cou et relevé pour protéger les narines et la bouche, dans les crissements du cuir et le claquement des fourreaux. Ils suivaient un chemin sinueux, mais s’ils étaient allés en ligne droite ils auraient dû gravir les monticules sableux et braver le plus fort des rafales de vent. Il y avait le chemin long et le chemin rude, et les brigands des déserts nord choisissaient rarement le chemin rude.

Palmer ruminait ses pensées en silence, tandis que les autres échangeaient des plaisanteries obscènes et des fanfaronnades sur tous les articles du butin qu’ils avaient obtenus. Son ami Hap marchait un peu en avant des autres, dans l’espoir de se faire bien voir des anciens. S’aventurer au cœur de ces terres désolées avec une bande de pillards était plus qu’imprudent, mais Palmer était un plongeur des sables. Il vivait en équilibre sur ce fil du rasoir entre la folie pure et le bon sens. Et puis, avec leurs barbes et leur puanteur corporelle, ces brigands payaient l’équivalent d’un mois pour deux jours de travail. Que représentaient une petite virée dans le désert et une plongée rapide, en comparaison d’un joli tas de pièces ?

La colonne de braillards contourna l’abri qu’offrait une dune au flanc abrupt et se retrouva en plein vent. Palmer ajusta les pans de son foulard et coinça le bord de l’étoffe sous ses lunettes. Le sable gifla de son crépitement le côté droit de son visage, lui indiquant qu’ils se dirigeaient plein nord. Il le savait sans avoir à consulter les étoiles, sans apercevoir les hauts sommets à l’ouest. Que les vents s’apaisent ou se mettent à souffler furieusement, leur provenance était aussi immuable que la course du soleil. Est-ouest, avec ce sable soulevé qui s’infiltrait dans les cheveux de Palmer, lui bouchait les oreilles, s’amassait pour former les courbes croissantes des dunes, et ensevelissait le monde sous mille mètres d’enfer.

Alors que les rires des pirates de leur groupe s’éteignaient, Palmer perçut les autres voix du chœur dé­­sertique. Il y avait le gémissement des vents, et le son anesthésiant des vagues de sable volant qui venaient s’écraser contre les dunes et les hommes comme du papier de verre. Le sable sur le sable produisait un bruit comparable au sifflement d’un crotale prêt à frapper. Alors même que cette image lui venait à l’esprit, un plissement dans la dune voisine se révéla être plus qu’un simple plissement. Le reptile disparut dans son trou en ondulant, aussi effrayé par l’homme que ce dernier par l’animal.

D’autres sons emplissaient l’air ambiant. Il y avait le tintement du matériel pesant sur son dos : les bouteilles et la tenue de plongée, la visière et les palmes, ses régulateurs et ses balises, tous les éléments de sa spécialité. À l’ouest s’élevait l’appel des cayotes, avec ces geignements perçants qui avaient la capacité remarquable d’être portés au loin par le vent pour prévenir les autres meutes de se tenir à l’écart. Ils avertissaient de l’arrivée des hommes, les autres ne pouvaient-ils les sentir ?

Et au-dessus de cette myriade de voix régnait la pulsation des sables du désert, cette vibration ininterrompue qu’on ressentait dans ses os nuit et jour, du ventre de la mère au tombeau. C’étaient les grondements bas qui provenaient du No Man’s Land, loin à l’est, ce roulement de tonnerre bas que créaient les bombes des rebelles ou les pets des dieux – selon les diverses sortes de stupidités auxquelles chacun croyait.

Palmer mit le cap sur ces bruits lointains et pensa à son père. Son opinion le concernant changeait com­­me les dunes. Parfois il le tenait pour un lâche, parce qu’il était parti en pleine nuit. Parfois il le considérait comme un salopard qui les avait bien accrochées pour être allé s’installer dans le No Man’s Land. On pou­­vait respecter un individu capable de s’aventurer dans une région dont nul n’était jamais revenu. On était en droit de se montrer moins poli envers un enfoiré qui pour le faire avait planté là sa femme et leurs quatre enfants.

Une brèche s’ouvrait dans la dune abrupte, à l’ouest, une trouée dans le sable qui révélait une vaste étendue de ciel piqueté d’étoiles. Palmer scruta les cieux pour ne plus penser à son père. La ligne de crête des infranchissables Montagnes de pierre était visible même en l’absence de la lune. Son impressionnant dessin déchiqueté se découpait telle la limite d’un néant noir, là où les constellations disparaissaient d’un coup.

Quelqu’un agrippa Palmer par le coude. Il tourna la tête et vit que Hap l’avait rejoint. La lampe de plongée pendue par sa lanière à son cou et réglée en veilleuse éclairait le visage de son ami par en dessous.

— Tu as l’intention de jouer le genre costaud et silencieux ? souffla Hap, la voix étouffée par le foulard et le vent.

Palmer remonta son lourd matériel de plongée sur ses épaules, et il sentit la sueur piégée entre sa chemise et la toile du sac.

— Je n’ai aucune intention, dit-il. J’étais juste perdu dans mes pensées.

— D’accord. Bon, ne te gêne pas pour rigoler un peu avec les autres, hein ? Je n’ai pas envie qu’ils te prennent pour une sorte de cinglé ou un truc dans le genre.

Palmer eut un petit rire. Il regarda par-dessus son épaule pour juger de la distance les séparant du type le plus proche et s’assurer que le vent ne lui porterait pas leurs paroles.

— Ah oui ? fit-il. Parce que ça fait assez meneur, tu ne trouves pas ?

Hap sembla réfléchir un instant à cette vision des choses, puis il laissa échapper un grognement. Il était sans doute mécontent de ne pas y avoir pensé en premier.

— Tu es bien sûr qu’on va être payés pour cette plongée ? demanda Palmer à voix plus basse et en refrénant l’envie de chasser le sable de son oreille, ce qui aurait certainement aggravé les choses. Je ne veux pas qu’on se fasse entuber comme la dernière fois.

— Putain, mais ces types respectent un certain code… répliqua Hap en lui donnant une claque sur la nuque, ce qui eut pour effet d’y mélanger le sable et la sueur. Relax, Ton Altesse. On l’aura, notre paie. Une petite plongée rapide, un peu de sable dans nos poumons, et dimanche on sirotera des boissons glacées au Puits de Miel. Bordel, peut-être même que ta mère acceptera de danser nue pour moi.

Palmer repoussa le bras de son ami.

— Va te faire foutre.

Hap s’esclaffa. Il lui décocha une autre tape et ralentit l’allure pour partager avec les autres une blague salace sur la mère de Palmer. Celui-ci connaissait tout ça par cœur. Et à la longue c’était de moins en moins amusant et de plus en plus irritant. Il continua de marcher seul, en silence, et ses pensées passèrent du naufrage de sa famille à la sueur sur sa nuque qui refroidissait dans le vent avec le sable qui s’y collait, puis il songea à ce verre bien frais au Puits de Miel. Pour être franc, ce n’était pas une si mauvaise idée.

 

 

2 LA CEINTURE DES DIEUX

 

 

Ils arrivèrent au campement où un feu flambait haut, son éclat vivace s’élevant au-dessus des dunes et guidant les hommes au refuge dans une danse d’ombres. Il y eut quantité de mâles accolades et de tapes dans le dos, et sous la vigueur de ces contacts le sable vola dans les airs. Les hommes caressèrent leurs longues barbes et échangèrent des potins et des plaisanteries comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Les paquetages glissèrent au sol, on remplit les gourdes à un tonneau. On dit aux deux jeunes plongeurs de patienter près du feu pendant qu’une partie des autres se dirigeait sans hâte vers un ensemble de tentes nichées entre des dunes.

Palmer fut heureux de pouvoir enfin s’asseoir. Il ôta son matériel de plongée et le disposa avec soin face aux flammes, avant de s’y adosser, ses jambes lasses croisées, et il profita de la chaleur vacillante des bûches qui se consumaient.

Hap s’installa plus près du feu, en compagnie de deux hommes avec qui il avait bavardé pendant la randonnée. Regard perdu dans les flammes, Palmer les écouta tandis qu’ils discutaient et riaient. Il songea que chez lui, à Springston, abattre un arbre pour nourrir un feu aurait été un crime. Là-bas, la combustion des galets de bouse séchée empuantissait les intérieurs, le gaz dans les tuyauteries chauffait un jour, mais le lendemain ôtait la vie en silence à toute une famille endormie. Dans les terres désolées, de telles choses n’avaient pas d’importance. Les bosquets d’arbres disséminés dans le paysage étaient là pour être rasés, les rares animaux destinés à être mangés. On buvait l’eau jaillissant des sources jusqu’à ce qu’elles soient asséchées.

Palmer se tortilla pour se rapprocher du feu et tendit vers lui ses paumes ouvertes. La transpiration héritée de leur marche, la brise, l’évocation de son foyer lui avaient donné froid. Il sourit quand des voix fortes bondirent bravement par-dessus les flammes. Il rit quand les autres rirent. Et lorsque son ventre noué se mit à émettre des bruits, il s’allongea et se dit que c’était à cause de la faim. En vérité, il avait un très mauvais pressentiment au sujet de ce boulot.

Pour commencer, il ne connaissait pas un seul de ces hommes. Et sa sœur l’avait mis en garde contre les sauvages qu’il connaissait, beaucoup moins contre ceux qui lui étaient totalement étrangers. Pour ce que cela valait, Hap s’était porté garant du groupe. Palmer observa son ami qui plaisantait avec ses compagnons à la lumière des flammes, son visage teinté d’un éclat orangé, ses bras s’agitant avec enthousiasme. Ils étaient les meilleurs amis depuis l’école de plongée. Palmer pensait que chacun des deux serait descendu plus profond pour l’autre que n’importe qui d’autre à travers les sables. Ce qui donnait de la valeur à l’engagement de Hap envers ce groupe.

Derrière son ami, garés entre deux dunes aux flancs abrupts, deux sarfers avec leurs voiles repliées et leurs mâts abaissés. Les engins propulsés par le vent oscillaient sur leurs patins effilés. Ils étaient attachés à des piquets enfoncés dans le sable mais paraissaient impatients de s’élancer vers une destination quelconque. À moins que Palmer ne se fasse des idées d’après ses propres désirs. Il se demanda si, après ce boulot, ces gars-là accepteraient de les ramener en ville, Hap et lui. N’importe quoi plutôt qu’une nuit de crapahutage et de bivouac à l’abri de dunes cinglées par le vent et le sable.

Quelques-uns des hommes qui avaient marché avec eux depuis Springston vinrent rejoindre le cercle lâche que formaient ceux déjà assis autour du feu. Nombre d’entre eux étaient vieux, certainement proches de la cinquantaine, soit plus de deux fois l’âge de Palmer, et pas très éloignés de la longévité maximale. Ils avaient la peau tannée comme du cuir propre aux nomades, ces vagabonds du désert. Des hommes qui dormaient sous les étoiles et progressaient péniblement sous le soleil. Palmer se jura de ne jamais leur ressembler. Il ferait fortune jeune, en mettant la main sur une trouvaille dans un état impeccable, et ensuite Hap et lui retourneraient en ville, pareils à des héros, pour y vivre à l’ombre. Une dune de crédits absoudrait leurs incartades passées. Ils ouvriraient une boutique de plongée, gagneraient leur vie en vendant et en réparant le matériel, et ils équiperaient les nigauds malchanceux qui risquaient leur vie sous le sable. Ils s’attribueraient un revenu régulier grâce à ces idiots qui traquaient la fortune. Tout comme Hap et lui la traquaient pour le moment.

Une bouteille passa à la ronde. Palmer en porta le goulot à ses lèvres et feignit de boire. Il secoua la tête et s’essuya la bouche d’un revers de main avant de s’incliner sur le côté pour passer la bouteille à Hap. Ils rirent face au feu, et leur souffle propulsa des étincelles vers les cieux scintillants.

— Vous deux.

Une main lourde s’abattit sur l’épaule de Palmer. Il se retourna et découvrit Moguhn, le brigand noir qui avait mené leur marche à travers les dunes. L’autre baissa les yeux sur lui et Hap, et sa silhouette massive masqua les étoiles.

— Brock veut vous voir, lâcha-t-il. Maintenant.

Le brigand tourna les talons et se glissa dans les ténèbres au-delà du halo que créait le feu.

Avec une grimace, Hap prit une autre gorgée avant de passer la bouteille à l’homme barbu assis à côté de lui. Il se leva, sourit à Palmer d’une façon singulière qui gonfla ses joues, puis pivota et cracha dans les flammes, qui s’élevèrent un peu, comme les rires. Il appliqua une tape rapide sur l’épaule de son ami et se hâta derrière Moguhn.

Palmer ramassa son équipement avant de le rejoindre, car il ne faisait confiance à personne pour veiller dessus. Quand il le rattrapa, Hap lui saisit le coude et le tira à l’écart. Ensemble, ils suivirent Moguhn sur le chemin de sable tassé entre le creux de terrain où brûlait le feu et le groupe de tentes.

— Joue-la cool, lui recommanda son ami à mi-voix. C’est notre billet pour le grand truc.

Palmer ne répondit rien. Tout ce qu’il désirait, c’était un résultat suffisant pour qu’il se retire de la partie, pas pour prouver sa valeur à cette bande et y être intronisé. Il passa la langue sur ses lèvres, encore brûlantes de l’alcool, et s’en voulut de ne pas avoir bu plus souvent quand il était plus jeune. Il avait beaucoup de retard, dans beaucoup de domaines. Il pensa à ses petits frères et à la façon dont il leur conseillerait, quand ils se reverraient, de ne pas commettre les mêmes erreurs que lui. Ne gaspillez pas votre temps à apprendre des trucs inutiles. Prenez plus exemple sur votre sœur, et moins sur moi. Voilà ce qu’il leur dirait.

Moguhn était presque invisible à la seule clarté des étoiles, mais sa silhouette se découpait sur l’arrière-plan lumineux des tentes à l’intérieur desquelles vacillait la lueur de lampes. Quelqu’un redressa le pan d’entrée de l’une d’elles, et la lumière s’en échappa comme l’explosion d’une nuée d’insectes. Là-haut, les milliers d’étoiles pâlirent, laissant le dieu guerrier briller seul de toute son intensité. C’était le Colorado, la grande constellation de l’été, qui semblait brandir une épée, sa ceinture formant un alignement parfait de trois étoiles braquées sur le chemin comme pour les guider.

Le regard de Palmer passa de cette lanière de joyaux à la bande dansante de feu givré qui s’intensifia de nouveau quand la tente fut refermée. Ce groupe d’étoiles innombrables s’étirait d’une dune jusqu’au ciel de l’horizon lointain. Il était impossible d’apercevoir le feu givré en ville, pas avec toutes ces flammes de gaz qui brûlaient pendant la nuit. Mais c’était la marque du désert, le tampon au-dessus de sa tête qui disait au garçon qu’il se trouvait très loin de chez lui, qui lui faisait savoir qu’il était au milieu des étendues de sable. Et pas seulement les étendues de sable et de dunes, le fin fond de nulle part dans l’existence, quand il avait rejeté le refuge de la jeunesse et avant qu’il prenne la peine de construire son propre abri. Les années sans tente. Les années lumineuses, aveuglantes, durant lesquelles les hommes vagabondaient, comme les planètes le faisaient.

Une traînée étincelante passa à travers ces phares immobiles, une étoile filante, et Palmer se dit que, peut-être, il était plus comparable à elle qu’au reste. Hap et lui. Ils allaient d’un lieu à un autre, et toujours rapidement. Une apparition ici, et ils étaient déjà partis pour ailleurs.

Vacillant un peu, il faillit s’infliger un croche-pied avec ses propres bottes à force de regarder en l’air. Devant lui, Hap se courba et pénétra dans la plus grande des tentes. La toile crissa comme ses semelles sur le sable à gros grains, le vent jappa en bondissant d’une dune à la suivante, et les étoiles au-dessus de sa tête furent englouties par la lumière.

 

 

3 LA CARTE

 

 

À l’intérieur de la tente, les hommes tournèrent la tête lorsque Hap et Palmer franchirent le rabat. Le vent griffait les parois de l’abri comme avec des ongles, pour jouer, le vent implorait qu’on le laisse entrer. Ici il faisait bon, avec tous ces corps, et il planait dans l’air la même odeur que dans un bar empli d’une équipe de travailleurs à la sortie de la journée : transpiration, bière brute et vêtements portés depuis des mois.

Un homme aussi massif qu’une dune fit signe d’approcher aux deux garçons. Palmer songea qu’il devait s’agir de Brock, le chef de cette bande qui se targuait maintenant d’avoir la haute main sur les terres désolées du Nord. L’individu était imposant et avait surgi de nulle part, comme la plupart des chefs de ces groupes. Du genre à confectionner des bombes une année, au service de quelqu’un d’autre, jusqu’à ce qu’une série de morts le hisse au sommet.

La sœur de Palmer lui avait recommandé avec insistance de se tenir loin de cette catégorie de gens. Et au lieu de lui obéir, il était en train de se diriger vers cet homme. Il déposa son équipement près d’un empilement de caisses et un tonneau plein d’eau, ou d’alcool. Huit ou neuf types se tenaient autour de la table branlante placée au centre de l’espace. Une lampe pendait du support central, qui oscillait selon les tractions et les poussées que le vent exerçait sur le bâti de la tente. Des bras épais couverts de tatouages étaient plantés sur le pourtour de la table, tels des troncs d’arbres miniatures. Les tatouages eux-mêmes étaient rehaussés de cicatrices demeurant boursouflées après qu’on avait frotté les plaies encore béantes avec du sable.

— Faites de la place, ordonna Brock.

Il parlait avec un accent prononcé mais difficile à situer, peut-être celui des nomades au sud de Low-Pub, ou celui des anciens jardiniers de l’oasis, à l’ouest. Il agita la main entre deux de ses hommes, comme pour chasser des mouches d’une assiette de nourriture, et sans trop protester les intéressés barbus se serrèrent de côté. Hap prit place à la table, et Palmer se joignit à lui.

— Vous avez entendu parler de Danvar, dit Brock, renonçant aux présentations et autres formalités.

Cela ressemblait à une question, mais l’intonation n’y était pas. C’était une affirmation, une déclaration. Palmer jeta un rapide coup d’œil autour de la table et vit que la plupart des hommes l’observaient, certains en caressant leur longue barbe tressée. Ici, la mention d’une légende ne provoquait pas un concert de rires. Ici, des adultes jaugeaient des gamins imberbes comme s’ils envisageaient de les inscrire au menu du dîner. Mais aucun d’entre eux ne portait les tatouages faciaux des cannibales de l’Extrême-Nord, et Palmer en déduisit que Hap et lui étaient évalués pour le boulot à venir, pour leurs capacités et non pour le fumet qu’ils pourraient donner à un ragoût.

— Tout le monde a entendu parler de Danvar, répondit Hap dans un murmure, et Palmer releva dans sa voix une note d’admiration mêlée de respect. Est-ce que ça peut nous y mener ?

Palmer se tourna vers son ami et, suivant son regard, baissa les yeux sur la table. Les quatre coins d’un grand parchemin étaient coincés sous des poings massifs, des chopes perlées de condensation et un cendrier. Le garçon toucha le bord du document le plus proche de lui et se rendit compte que la matière brune tachetée était plus épaisse que celle d’un parchemin normal. Cela ressemblait assez à la peau tendue et tannée d’un cayote, et fragile au toucher, comme si c’était très ancien.

Un des hommes rit de la question posée par Hap.

— Tu es déjà là, beugla-t-il.

Une exhalaison de fumée dériva sur le vieux dessin telle une tempête de sable vue du ciel. Un des doigts épais de Brock suivit la même constellation que Palmer avait observée avec un sentiment de vertige, un peu plus tôt.

— La ceinture du grand guerrier, Colorado.

Autour de la table, les autres cessèrent de bavarder et de boire. Le chef parlait. L’index de celui-ci s’arrêta sur une étoile que n’importe quel enfant connaissait.

— Low-Pub, fit-il d’une voix basse aussi enrouée que le vent chargé de sable.

Mais ce n’était pas le nom de l’étoile, et Palmer aurait pu le lui dire. Low-Pub était une ville sans foi ni loi, située au sud de Springston, une bourgade encore morveuse entrée récemment en conflit avec sa voisine, parce que les deux se disputaient des puits d’eau et de pétrole. Palmer regarda Brock tracer une ligne qui remontait la ceinture, la pointe de son doigt pareille à un sarfer profitant des vents entre les deux villes et à travers toute cette zone contestée. Le geste s’étira lentement, comme s’il cherchait à leur indiquer un sens caché.

— Springston, annonça-t-il en s’arrêtant sur l’étoile du milieu.

Chez nous, fut la pensée qui vint à Palmer. Son regard glissa sur le reste de la carte, cet entrelacs de lignes et d’amas familiers d’étoiles, avec ces flèches et ces hachures, le tout méticuleusement dessiné au fil des ans, de différentes teintes d’encre plus ou moins décolorées, avec dans les marges des commentaires contradictoires.

Le doigt reprit sa glissade plein nord – en admettant que ces étoiles représentent vraiment Low-Pub et Springston.

— Danvar, dit encore Brock en tapotant la table de l’index.

Il désignait la troisième étoile de la ceinture du Grand Colorado. La carte semblait suggérer que le monde englouti des dieux se situait en accord avec ces marqueurs célestes. Comme si l’homme était piégé entre des mondes-miroirs, sous ses pieds et au-dessus de sa tête. Les pans de la tente ondulèrent tandis que Palmer réfléchissait à ce concept.

— Vous l’avez trouvé ? demanda Hap.

— Oui, dit quelqu’un, et l’on se remit à boire et fu­­mer.

Le cuir enroulé de la carte menaça de se replier sur lui-même quand une chope fut soulevée.

— Nous avons établi une estimation valable, dit Brock avec son accent étrange. Et vous, les gars, vous allez nous dire si elle l’est, valable.

— De ce qu’on raconte, Danvar est à plus de mille six cents mètres de profondeur, marmonna Palmer, et devant le silence soudain autour de la table, il redressa la tête et ajouta : personne n’a jamais plongé moitié aussi bas.

— Personne ? lança une voix. Même pas ta sœur ?

Les rires cascadèrent des barbes. Palmer attendait toujours qu’elle se manifeste.

— Ce n’est pas à un kilomètre et demi, affirma Brock en balayant l’air de son énorme main. Oubliez les lé­­gendes. Danvar est là. Avec plus de butin que dans tout Springston. C’est bien là que l’ancienne métropole s’étend. Les trois villes ensevelies de cette contrée ont exactement la même disposition que les étoiles de la cein­ture du Colorado.

Les yeux étrécis, il dévisagea Hap et Palmer.

— À vous de le confirmer, les gars. On a juste besoin d’une carte fiable, pas de ce morceau de peau.

— De quelle profondeur on parle, là ? voulut savoir Hap.

Palmer se tourna vers son ami. Il avait cru la question déjà réglée. La récompense promise avait été réellement négociée, à moins que Hap n’ait rêvé tout haut. Ils n’étaient pas ici pour un grand pillage : ils étaient ici pour plonger à la recherche de fantômes, de légendes.

— Huit cents mètres.

La réponse imposa le silence à tous, le vent excepté.

Palmer fit la moue.

— Je crois que vous surestimez de beaucoup ce qu’un plongeur est capable de…

— Nous avons creusé sur les deux cents premiers mètres, répliqua Brock en tapotant à nouveau la carte de son doigt. Et d’après cette carte les bâtiments les plus hauts s’élèvent de deux cent cinquante mètres de plus.

— Ce qui laisse…

Hap marqua un temps d’hésitation, manifestement pour laisser quelqu’un d’autre effectuer le calcul.

L’éclairage vacillant parut baisser, et les bords de la carte devinrent flous quand Palmer en arriva à une ré­­ponse :

— Trois cent cinquante mètres, lâcha-t-il, avec un sentiment de vertige.

Il avait atteint deux cent cinquante mètres à quelques reprises, avec deux bouteilles couplées. Certains étaient arrivés à trois cents mètres, il le savait. Sa sœur, une poignée d’autres pouvaient descendre à quatre cents, et il en connaissait qui se targuaient d’avoir tutoyé les cinq cents. Personne ne l’avait prévenu qu’ils plongeraient aussi bas, ni qu’ils allaient aider des chercheurs d’or à perdre leur temps à la recherche de Danvar. Un moment il avait craint de travailler pour des rebelles, mais c’était encore pire. Il s’agissait d’un délire centré sur la richesse plutôt que sur le pouvoir.

— Trois cent cinquante, ce n’est pas un problème, affirma Hap.

Il posa les mains sur les côtés de la carte, se pencha sur la table et fit mine d’étudier les notes. Palmer se rendit compte que son ami était pris du même vertige que lui. Pour l’un comme pour l’autre, ce serait un record.

— Je veux juste savoir que c’est bien là, dit Brock en tapotant la carte du doigt. Il nous faut des coordonnées précises avant de creuser plus. La putain d’excavation que nous avons créée est foutrement difficile à maintenir.

Des grommellements d’approbation échappèrent aux hommes qui, de l’avis de Palmer, devaient se charger de creuser. L’un d’eux lui sourit.

— Ta mère doit savoir comment garder un trou bien ouvert, dit-il.

Les grognements se transformèrent en rires gras.

Palmer sentit le feu monter à ses joues.

— On y va quand ? s’écria-t-il pour couvrir l’hilarité des autres.

Les rires s’éteignirent. Son ami Hap détourna les yeux de la carte vertigineuse, les yeux écarquillés par l’appréhension. La peur se lisait dans ses prunelles, et aussi une vague gêne pour les avoir amenés aussi loin au nord, vers une telle folie. Il y avait dans ce regard comme le reflet de tous les ennuis qui allaient bientôt se produire.

 

 

4 LES FOUILLES

 

 

Cette nuit-là, étendu sous la tente bondée, Palmer écoutait les ronflements et les toussotements de ces inconnus. Le vent avait longtemps hululé et porté le murmure du sable, avant de s’apaiser. La lumière croissante de l’aube était la bienvenue, l’intérieur de leur abri passant de l’obscurité au gris, puis à une lueur crème, et quand il ne fut plus capable de rester allongé et de retenir son envie d’uriner, il se décoinça d’entre Hap et la cloison de toile, ramassa son sac et ses bottes, et se glissa au dehors.

L’air était encore frais, après une nuit sans nuages, le sable ayant aspiré toute la chaleur qui avait imprégné la journée précédente. Seules quelques étoiles s’accrochaient encore à l’obscurité, à l’ouest. Isolée, Vénus était suspendue à la verticale des dunes, de l’autre côté. Le soleil était là, quelque part, mais il ne s’élèverait pas au-dessus des crêtes alentour avant une bonne heure.

Et avant qu’il pilonne les sables de ses rayons, Palmer espérait être déjà en plongée. Il se délectait de la fraîcheur des profondeurs, et même des poches de sable humide qui rendaient la progression plus difficile. Il s’assit, renversa ses bottes dont il entrechoqua les talons, et deux petites pyramides de sable s’en écoulèrent. Il remonta vigoureusement ses chaussettes, enfila de nouveau ses bottes qu’il laça avec soin, en doublant le nœud final. Il était impatient de fixer ses palmes et de commencer.

Il vérifia son équipement de plongée en détail. Un des prospecteurs émergea de la tente, se racla la gorge et cracha au sol assez près de Palmer pour que celui-ci le remarque, mais assez loin pour qu’il ne soit pas sûr que cela lui était destiné. Après réflexion, et pendant que l’autre urinait sur le flanc d’une dune, il décida que l’intention malveillante se situait entre un et deux mètres. Cela lui parut scientifique.

Un homme mince à la peau très noire sortit à son tour de la tente de Brock. Moguhn. Dans la lumière blafarde du matin, il avait l’air moins redoutable. D’après leur manière de converser le soir précédent, ce devait être le bras droit du chef. Il adressa un haussement de sourcils interrogateur à Palmer, comme pour lui demander s’il était prêt à relever le défi du jour. Le jeune homme eut un petit hochement de tête qui valait autant salut que réponse positive. Il se sentait bien. Il était prêt pour une plongée record. Il examina les deux grosses bouteilles d’air sanglées au dos de son sac et effectua une série de respirations maximales, en une succession rapide, pour préparer ses poumons. Il n’y avait pas de difficulté majeure à atteindre la profondeur souhaitée par Brock. Sa visière de plongée lui permettait de sonder jusqu’à deux cents mètres. Tout ce qu’il avait à faire, c’était descendre au plus bas, peut-être atteindre les trois cents mètres pour la première fois, noter tout ce qui le méritait, et remonter. Ils ne pouvaient lui demander plus.

Hap sortit de la tente et abrita ses yeux de l’aube naissante. Il avait l’air moins enclin à une plongée profonde, et Palmer songea à tous ceux qui s’étaient enfoncés dans le sable et qu’on n’avait jamais revus. Était-il possible de le sentir au matin, quand ils se réveillaient ? Est-ce que, dans leurs os, ils savaient que quelqu’un mourrait durant la journée ? Ou bien ignoraient-ils cet avertissement inconscient, pour plonger quand même ? Il repensa à Roman, qui était descendu à la recherche d’eau, à l’extérieur de Springston, et qu’on n’avait jamais retrouvé, qui n’avait jamais réapparu. Peut-être Roman avait-il su qu’il ne devrait pas y aller, peut-être en avait-il eu la prescience au dernier moment, mais qu’il s’était estimé obligé de ne pas se défiler et qu’il avait fait taire les craintes rôdant en lui. Peut-être que Hap et lui faisaient de même en ce moment même, se dit Palmer. Aller de l’avant, en dépit des doutes et des appréhensions.

Aucun des deux ne parla pendant qu’ils préparaient leur équipement. Palmer sortit quelques bandes de serpent séché, et son ami en accepta une. Ils mâchèrent la viande épicée et burent des gorgées réduites à leur gourde. Lorsque Moguhn déclara qu’il était temps d’y aller, ils refermèrent leurs sacs et se harnachèrent.

Ces hommes affirmaient avoir atteint les deux cents mètres pour les motiver, ce dont ils avaient grand besoin. Palmer connaissait la chanson, et chaque plongeur savait qu’il fallait choisir le point le plus bas possible entre deux dunes mouvantes – mais deux cents mètres ? C’était plus profond que le puits à Springston où son jeune frère remontait des seaux chaque jour. Il était difficile d’ôter autant de sable sans qu’il soit rejeté au fond. Le sable s’écoulait trop aisément pour creuser, et le vent avait bien plus de mains que ceux qui grattaient la surface. Le désert ensevelissait même ce qu’on construisait sur le sable, alors pour ce qui était de ce qu’on faisait en dessous… Et voilà que Hap et lui comptaient sur des pirates pour garder le plafond dégagé.

Si sa sœur avait été présente, elle l’aurait giflé en le traitant d’imbécile et l’aurait traîné par les chevilles sur les dunes brûlantes pour s’être fourré dans un tel pétrin. Elle aurait pu le tuer simplement parce qu’il s’était acoquiné avec des brigands. Tout cela venant de quelqu’un qui fricotait avec ce genre d’individus… Mais il fallait bien le reconnaître, sa sœur était une grande hypocrite. Elle lui disait toujours de remettre en question toute autorité, tant qu’il ne s’agissait pas de la sienne.

— C’est tout votre matos ? interrogea Moguhn, qui les observait.

Il gardait ses mains noires glissées dans les manches de son accoutrement blanc, une tenue aussi ample que la robe d’une femme. Très simple et d’une teinte claire très vive, le vêtement tombait jusqu’à ses chevilles et sa couleur dansait comme le miroitement de la chaleur. Pour Palmer, cet homme évoquait la nuit dans un linceul de jour.

— Tout est là, répondit Hap en souriant. Jamais vu un plongeur des sables ?

— J’en ai déjà vu des tas, répliqua Moguhn en se détournant et en faisant signe aux garçons de le suivre. Les deux derniers qui ont fait cette tentative avaient chacun trois bouteilles, c’est tout.

Palmer n’était pas sûr d’avoir bien entendu.

— Les deux derniers qui ont fait cette tentative ? répéta-t-il.

Mais leur guide dépassait les tentes, avançait comme en glissant entre les dunes, et avec leur équipement Hap et Palmer devaient presser le pas pour ne pas se laisser distancer.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda le jeune homme.

— De nous concentrer sur la plongée, bougonna Hap.

La journée commençait à peine et l’air du désert était encore frais, mais la nuque de son ami luisait de transpiration. Palmer remonta son équipement un peu plus haut sur ses épaules et progressa dans le sable léger, le voyant s’éveiller et former un nuage bas tandis que la brise matinale murmurait à travers les dunes.

Une fois passé le groupe de tentes, il crut percevoir le grondement rauque d’un moteur au loin. Le son évoquait un groupe électrogène. Les dunes s’écartèrent et sur une surface s’inclinant en douceur, les monceaux de sable laissèrent place à une large vision du ciel. Devant eux béait un puits plus impressionnant que celui de Bidonville. C’était une montagne inversée, une énorme pyramide creuse retournée de terre ôtée, et au loin un jet de sable jaillissait d’un tuyau et tourbillonnait vers l’ouest au gré des vents dominants.

En bas de la pente, on était déjà au travail. Ces types devaient se trouver à une bonne centaine de mètres de la surface. Ce n’était là que la moitié de la profondeur qu’on leur avait promise, mais dans ces terres désolées le gigantisme du chantier constituait un spectacle saisissant. Ces hommes étaient des pirates habités par l’ambition, capables de s’organiser pendant plus d’une semaine. La silhouette massive de l’un d’eux, Brock, était visible au fond. Palmer suivit Moguhn et Hap qui dévalaient la déclivité, et l’avalanche qui les précédait attira les regards inquiets des forçats en contrebas.

Arrivé au fond, il nota que le grondement du générateur s’était atténué. Il tira ses bottes du sable détaché et en mouvement, dut réitérer l’opération encore et encore, et vit que les autres se tenaient sur une plaque de métal. La plateforme était à peine visible, car elle était en grande partie masquée par le sable qu’étalait chaque déplacement. Palmer ne comprenait même pas comment ce puits pouvait exister, ce qui provoquait les tourbillons aperçus, et la façon dont l’ensemble était maintenu en l’état. Hap devait être tout aussi perplexe, car il posa la question à Brock.

— On n’en est même pas à la moitié, éluda le colosse.

Il fit signe à deux de ses hommes qui se courbèrent et balayèrent le sable autour de leurs pieds. On ordonna à Palmer de reculer tandis que quelqu’un tirait sur une poignée. Les charnières rouillées et gangrenées par le sable crissèrent quand la trappe fut ouverte. Quelqu’un braqua le faisceau d’une torche électrique, et Palmer eut un aperçu des cent mètres supplémentaires creusés.

Le puits cylindrique s’enfonçait à la verticale dans le sol compact. Un des brigands défit deux rouleaux de corde dans le sable autour d’eux. Palmer scruta l’abîme sombre et sans fond sous eux, ce vide immense et ténébreux, et il sentit une soudaine faiblesse anesthésier ses genoux.

— On n’a pas toute la journée, grogna Brock en agitant une main.

Un des autres s’approcha et ôta le foulard devant sa bouche. Il aida Hap à se débarrasser de son sac à dos et entreprit de l’aider à fixer son équipement, mais le jeune homme le repoussa. Tout en retirant lui aussi son sac, Palmer garda à l’œil le type. Celui-ci avait la barbe plus longue et grisonnante, mais il lui sembla que c’était Yegery, le vieux rétameur que connaissait sa sœur.

— Vous aviez cette boutique de matériel de plongée, à Low-Pub, lui dit-il. Ma sœur m’y a emmené, une fois. Yegery, c’est bien ça ?

L’autre le dévisagea un instant avant de hocher la tête. Quand il s’avança pour l’aider à déballer son équipement, Palmer le laissa faire. Il avait du mal à croire que l’autre se trouvât aussi loin au nord, loin des terres désolées. Il en oublia la plongée imminente pendant quelques secondes et observa les mains ridées et expertes déployer son matériel, vérifier les fils et les valves, inspecter les bouteilles d’air passées au papier de verre par le jeune homme pour faire croire qu’il avait plus de plongées au compteur qu’en réalité.

Hap et lui ôtèrent leurs sous-vêtements et enfilèrent leurs combinaisons en prenant soin que les fils courant le long des bras et des jambes ne s’emmêlent pas. Sa sœur avait assuré à Palmer que Yegery en savait plus sur la plongée que dix de ses collègues chevronnés. Et il était là, qui humectait de la langue le bout de ses vieux doigts pour pincer les terminaux des batteries sur la visière du garçon avant d’allumer et d’éteindre l’ensemble à plusieurs reprises. Palmer glissa un regard en biais à Brock et ne put que s’émerveiller de l’organisation de ces brigands. Il les avait sous-estimés, croyant que ce n’était qu’une bande de chasseurs de trésors sans cervelle. Il espérait maintenant qu’ils ne seraient pas les seuls capables de se montrer à la hauteur de leurs espérances.

— La trappe permet d’empêcher que le sable coule dans le puits, donc il faudra qu’on la referme derrière vous, expliqua Yegery en regardant tout à tour les deux jeunes gens, pour être bien sûr qu’ils l’écoutaient. Surveillez votre air. On a eu un écho faible mais régulier de quelque chose de solide, à environ trois cents mètres.

— Vous réussissez à sonder aussi profond ? s’étonna Hap.

Palmer et lui terminaient de s’équiper.

— Ouaip, répondit Yegery. J’ai deux cents de mes combis de plongée reliées entre elles là-dedans. C’est ce qui maintient les parois du puits et amollit le sable autour pour pouvoir le pomper. Il reste encore l’équivalent de quelques jours de carbu dans le générateur, mais vous serez morts ou ressortis avant qu’il soit vide.

Le vieil homme ne sourit pas, et Palmer comprit qu’il ne plaisantait pas. Il fixa sa visière mais cala l’écran courbe sur son front pour garder la vue claire. Il accrocha son projecteur de plongée à son cou avant de fixer les palmes à ses bottes. Il laisserait le sac pour l’équipement et ses vêtements à la surface, mais il attacha solidement sa gourde à son corps. Il n’avait pas envie que ces types pissent dedans pendant qu’il était en bas.

— Les deux autres plongeurs, dit-il à Yegery, qu’est-ce qui leur est arrivé ?

Le vieux brigand mâcha la poussière dans sa bouche, cette poussière qui était présente dans toutes les bouches et y serait toujours.

— Concentrez-vous sur votre plongée, conseilla-t-il aux deux garçons.

 

 

5 LA PLONGÉE

 

 

Les cordes pinçaient les aisselles de Palmer pendant qu’on le descendait dans le puits. Il progressait par saccades, et il pouvait sentir les efforts des hommes qui déroulaient les filins dans leurs mains gantées. Le faisceau de sa lampe illuminait les parois lisses de la cheminée tandis qu’il tournait au ralenti, d’un côté puis de l’autre. Hap le précédait quelques mètres plus bas, au bout de sa propre ligne.

— Quel putain de silence, commenta Hap.

Palmer ne le rompit pas en répondant. Il tendit la main et ses doigts effleurèrent le sable compacté par les combis.

Cette cheminée était l’œuvre de l’homme. Un frisson le parcourut. Il se rappela la mention faite par Yegery de deux cents combinaisons connectées.

— Ils ont créé ça, murmura-t-il enfin.

Ils continuaient de descendre lentement, en tournant à moitié sur eux-mêmes.

— Ils se servent de vibrations pour tout tenir en place. Et pour détacher le sable avant de le pomper.

Il se remémora la sensation de mollesse dégagée par le sable quand ils avaient glissé sur la pente du cratère.

— On arrive au fond, annonça Hap. Je vois le sable en bas.

Palmer imagina que le générateur tombait en panne, ou que quelqu’un coupait l’alimentation qui rigidifiait les parois sableuses. Alors tout se déverserait sur eux en un instant, pour les engloutir. Penser à la pression de la terre lui rendit la respiration plus difficile. Il faillit allumer sa tenue de plongée, juste au cas où…

— Je suis en bas, dit Hap. Gaffe à tes palmes.

Palmer sentit la main de son ami lui saisir une cheville et infléchir sa descente pour qu’il ne lui arrive pas sur le crâne. Arrivés tous deux au fond, ils avaient très peu d’espace. Ils défirent les nœuds autour de leur poitrine et imprimèrent deux tractions sèches aux filins, comme Brock le leur avait dit.

— Je passe en premier, proposa Hap.

Il décrocha le régulateur de sa poitrine, vérifia la ligne, puis passa une main par-dessus son épaule afin de tourner la valve d’arrivée d’air. Il s’assura qu’elle était fermée avant de mordre l’embout de son régulateur.

Palmer exécuta les mêmes préparatifs. Il coinça le régulateur entre ses dents et eut un hochement de tête. Assez curieusement, un calme singulier l’envahit lorsqu’il prit la première inspiration à sa bouteille. Bientôt il s’enfoncerait sous la surface du sable, le seul environnement où il s’était jamais senti en paix, et il oublierait toute cette folie qui l’entourait. Il n’y aurait plus que lui et les profondeurs, la fraîcheur apaisante du sable, et la possibilité, aussi improbable soit-elle, de découvrir Danvar sous leurs palmes.

Hap enclencha sa combinaison en écrasant le gros bouton situé sur sa poitrine. Palmer détecta les vibrations dans l’air. Ils réglèrent tous deux leurs faisceaux autoguidés sur le sable et les allumèrent. Palmer activa lui aussi sa combi, puis il replia le clapet de cuir sur le bouton, pour que sa progression dans le sable ne l’éteigne pas accidentellement et le prenne au piège.

Hap ajusta sa visière devant ses yeux, sourit et adressa un dernier signe à son compagnon. Puis le sable s’amollit sous ses pieds, sembla l’aspirer, et il disparut.

Palmer coupa son projecteur de plongée pour économiser l’énergie, rabattit sa visière et brancha le système. Le monde vira au noir avant de se gélifier en une marbrure vaguement pourpre faite de formes mouvantes. L’air entra en compétition avec le sable, rendant toute vision impossible. Grâce à la monture de sa visière collée à ses tempes, Palmer pensa à l’aspect qu’il souhaitait donner au sable, qui lui obéit. Sa combinaison émit des vibrations autour de lui, diffusa des vagues subsoniques à travers les molécules et les atomes, et le sable commença à bouger, à se comporter comme l’eau. Il s’écoula autour du garçon, et celui-ci entama sa descente.

Une fois enveloppé dans le sable, Palmer éprouva l’exaltation que devait connaître un faucon des dunes en vol, cette sensation d’extrême légèreté et de libération, le pouvoir de glisser dans n’importe quelle direction désirée. Il concentra ses pensées comme sa sœur le lui avait enseigné tant d’années auparavant, désagrégeant le sable sous lui et le pressant sur lui, tout en conservant une poche de vide autour de son torse pour respirer, détournant la pression autour de lui pour la repousser, tout en prenant des goulées régulières à son régulateur afin de conserver son air.

Les taches pourpres ondulantes furent remplacées par un arc-en-ciel de couleurs, les pourpres et les bleus froids de toute chose éloignée, l’orange et le rouge vifs d’une forme solide ou proche. Au-dessus de lui, la cheminée brillait d’un jaune cru, cet éclat unique qu’acquiert le sable durci par une combinaison. Il était tellement in­­tense que les pulsations blanches des transpondeurs en devenaient difficiles à repérer, mais un faisceau directeur en valait un autre. Il regarda vers le bas et aperçut Hap, simple forme orangée aux contours verts. Sa nouvelle visière fonctionnait parfaitement, avec un système d’étanchéité bien meilleur et un rendu bien plus fidèle que la précédente. Il voyait nettement les bras et les jambes de son camarade, alors qu’avant il n’aurait discerné qu’une simple tache. Tout en plongeant derrière son ami, il parla d’une voix de gorge pour lui faire savoir qu’il l’avait en visuel.

Je t’entends, répondit son compagnon. Sa voix lui ve­­nait de derrière et sous les oreilles, et vibrait dans son maxillaire. Ils descendaient tous deux à la verticale, en laissant le sable couler autour d’eux. La résistance sur leurs combis s’accrut, qui rendait l’écoulement plus ferme à mesure qu’ils s’enfonçaient, et la respiration plus difficile. Palmer se calma en songeant qu’il s’agissait d’une simple plongée, une descente et une remontée rapides. Aucun besoin de fouiller. Seulement une de ces plongées de vantard durant lesquelles vous allez vite au plus bas, vous jetez un coup d’œil et vous remontez. Le genre de plongées contre lequel sa sœur l’avait mis en garde. Mais il ne l’effectuait pas pour satisfaire son ego : c’était pour la paie. Il s’agissait juste d’un boulot, pas de se prouver quoi que ce soit.

Tu relèves quelque chose ? demanda Hap.

Pas jusqu’à maintenant. Il consulta la jauge de sa vi­­sière. La distance était transmise par le transpondeur laissé derrière eux. Cinquante mètres. Cent mètres. Leur respiration devenait de plus en plus difficile, et il leur fallait accentuer leur concentration pour écarter le sable. Plus ils s’enfonçaient et plus la colonne de sable au-dessus d’eux se tassait et se faisait pesante. À ce stade, beaucoup de plongeurs cédaient à la panique et au phénomène dit “du cercueil”, quand ils laissaient le sable se solidifier autour d’eux. Sa sœur l’avait tiré d’un cercueil à deux reprises, alors qu’elle le formait avec le vieil équipement qu’elle avait alors. Lorsque le désert referme ses deux bras géants autour de votre poitrine et décide que vous ne respirerez plus, vous prenez conscience de votre insignifiance. Vous n’êtes qu’un grain de sable écrasé au sein d’une infinité de grains de sable.

Palmer garda les pensées claires et ils atteignirent cent cinquante mètres. Il arriva à deux cents. Pour lui, c’était à peu près la profondeur maximale où il se sentait encore à l’aise. Il apaisa son esprit, ignora la morsure du sable qui s’insinuait dans sa visière et ses oreilles, s’agglutinait aux coins de sa bouche et emplissait l’espace infime séparant ses mâchoires crispées du régulateur, le crissement entre ses dents. Il se concentra sur l’écoulement alentour. Les batteries de sa tenue étaient solides, il les avait doublées quelques plongées plus tôt. Son matériel et son esprit étaient stables. Il était pénétré de cette sérénité qui le possédait quand il était capable de retenir sa respiration pendant plusieurs minutes d’affilée, ce sentiment intégral de paix, avec le sable frais sur son crâne et sa nuque, et le monde qui s’éloignait de plus en plus.

Deux cent cinquante mètres. La fierté le saisit. Quand il le raconterait à Vic…

Merde. Merde. Merde.

Les mots se répercutèrent dans ses dents : Hap devait crier de sa voix de gorge. Palmer baissa les yeux vers son ami, et il la vit alors, lui aussi. Une tache lumineuse. Quel­­que chose de solide. Une chose énorme.

Où est le sol ? demanda-t-il.

Pas la plus petite putain d’idée. C’est quoi, ce truc ?

Ça ressemble à un cube. Une maison, peut-être ? Prise dans les sables mouvants ?

Il n’y a pas de sables mouvants, aussi profond. Bordel, et ça descend, encore et encore…

Palmer voyait mieux, à présent. Le carré rouge vif passa à l’orangé alors qu’ils se rapprochaient, et il distingua les arêtes nettes de la structure qui se noyaient dans un dégradé de verts puis de bleus à mesure qu’elles s’éloignaient, encore et toujours. Le tout était une masse verticale de section carrée, profondément ensevelie sous les sables.

Ça devient difficile de respirer, remarqua Hap.

Palmer commençait à éprouver la même gêne. Il se dit que c’était cet étrange objet dans son champ de vision qui provoquait cet effet, mais il sentait que le sable était beaucoup plus dense, son écoulement plus pénible à obtenir. Il pouvait toujours se laisser couler, mais la remontée serait une véritable épreuve. Il ressentait avec une intensité particulière le poids de tout ce sable au-dessus de lui.

On fait demi-tour ? demanda-t-il. L’affichage de ses lunettes indiquait 250, et ils étaient encore à une cinquantaine de mètres de la structure. Avec les deux cents mètres gagnés par l’excavation, ils se trouvaient mathématiquement à quatre cent cinquante mètres de profondeur. Bon sang. Il n’avait jamais rêvé de plonger aussi loin. Mais il n’était descendu lui-même que de deux cent cinquante mètres, se rappela-t-il. Même ainsi, sa sœur lui avait affirmé qu’il n’était pas prêt à aller aussi profond. Ils avaient eu une prise de bec à ce sujet, mais à présent il la croyait. Et merde, elle ne se trompait donc jamais sur quoi que ce soit ?

Il faut voir ce que c’est, dit Hap. Ensuite on remonte.

Le sol doit se trouver à mille cinq cents mètres au moins. On n’en voit pas la fin.

J’aperçois quelque chose. D’autres formes.

Palmer regretta de ne pas avoir la visière de son ami. La sienne s’incrustait dans son visage, écrasant son front et ses pommettes comme si elle allait transpercer son crâne d’un moment à l’autre. Il remua la mâchoire afin d’alléger la douleur, lutta pour s’enfoncer un peu plus, et c’est alors qu’il discerna quelque chose, lui aussi, des bleus nets, plus bas, d’autres puits carrés, et un autre sur le côté, un peu plus profond, juste un contour pourpre. Et ce n’était pas le sol, là, tout en bas ? À peut-être trois cents mètres ?

Je prélève un échantillon, clama Hap. À cause de la densité du sable, les attaches de la visière transmettaient les mots de la gorge au maxillaire avec une plus grande puissance que d’ordinaire. Palmer se souvint que Vic lui avait parlé de ce phénomène. Il essaya de se remémorer ce qu’il avait entendu dire d’autre à propos du sable des profondeurs. Il aspirait maintenant si fort pour respirer qu’il avait l’impression de pomper sur un réservoir vide, alors que l’aiguille de la jauge était toujours dans le vert. C’était seulement dû à cet étau qui broyait sa poitrine et devenait de plus en plus difficile à endurer. Comme si une de ses côtes allait casser net. Il avait déjà vu des plongeurs ayant subi une pression trop élevée. Il les avait vus remonter avec du sang coulant des narines et des oreilles. Il se concentra. Ordonna au sable de s’écouler. Il suivit Hap, malgré son envie dévorante de sortir de là, de faire demi-tour, repousser à toute force le sable au-dessus de lui, et tant pis pour le butin.

Hap atteignit la structure. Les murs offraient un aspect parfaitement lisse. Un immeuble. Palmer le voyait avec netteté, désormais : un bâtiment d’une hauteur incroyable, avec de petits détails sur le toit, certains si durs et brillants qu’ils devaient être tout en métal. Une fortune en métal. Des appareils et des trucs indéfinis. Quelque chose qui ressemblait à une canalisation, comme si cette construction avait respiré. Elle n’était pas due à la main de l’hom­­me, en tout cas d’aucun homme connu de Palmer. C’était le Danvar des légendes. L’antique Danvar. La cité érigée un kilomètre et demi sous la surface, découverte par une bande de pirates puants ? songea-t-il. Et trouvée par lui, Palmer.

 

 

6 DANVAR

 

 

Hap avait touché l’immeuble avant Palmer. C’était un gratte-sol qui ridiculisait ceux de Springston et aurait pu les engloutir tous d’un coup, comme un serpent peut avaler une poignée de vers. Son sommet était constellé de butin, des éclats métalliques ignorés des pillards et qui fusaient dans toutes les directions : des entrelacs de tuyaux et de câbles, et allez savoir quoi d’autre encore. Malgré la pression du sable sur tout son corps, Palmer en eut la chair de poule.

Je prélève un échantillon, avait annoncé Hap.

En temps normal ils ramassaient quelque chose au sol, un objet ou un morceau de métal non fixé, et remontaient avec. Palmer descendit encore un peu et observa son ami qui scrutait le vaste paysage que formait le toit du bâtiment. L’adrénaline et la vue de telles richesses rendaient ses mouvements un peu plus aisés – la montée soudaine de volonté et de désir aidait aussi –, mais respirer exigeait maintenant un effort réel.

Rien d’amovible, se plaignit Hap qui poursuivait son exploration. Le sommet du building devait être aussi étendu que quatre pâtés d’immeubles à Springston.

Je vais détacher quelque chose, décida Palmer.

Il était arrivé au même niveau que son ami. Plus bas. Son esprit de compétition l’avait poussé à dépasser le bord du toit et à s’enfoncer bien au-delà des trois cents mètres. L’idée d’établir un nouveau record personnel disparaissait derrière l’émotion que lui procurait une découverte de cette importance. Une découverte tellement phénoménale. Il craignait que personne ne les croie, mais bien sûr leurs lunettes enregistraient tout. Elles restitueraient l’intégralité de la plongée, dessineraient les formes en contrebas, ces énormes colonnes se dressant tels les doigts d’un dieu enseveli depuis une éternité.

Et à présent la paume de cette déité géante, le sol entre les buildings, devenait vaguement visible. Il était parsemé de rochers métalliques luisants que Palmer identifia comme étant des véhicules, tous demeurés en excellent état, d’après la netteté de l’écho. Mais à une telle profondeur il était difficile de distinguer les couleurs. Il pénétrait en territoire inconnu. Comme pour le souligner, l’indicateur d’air de sa visière glissa du vert au jaune. Un de ses réservoirs était désormais complètement vide. Il y eut un clic assourdi quand une valve bascula. Pas de problème. Ils n’iraient pas plus bas. Ils étaient à mi-chemin. Et il aurait besoin de moins d’air pour la remontée. Merde, ils allaient se tirer d’ici. Ils allaient réussir. Il leur fallait seulement trouver quelque chose à détacher, un souvenir.

Il sonda la présence éventuelle de sable à l’intérieur de l’immeuble, du sable qu’il pourrait saisir et ainsi avancer afin d’entrer et prendre un petit objet quelconque à l’intérieur. La paroi plate devant lui renvoyait le signal et une ondulation de couleurs luisantes qui indiquaient du verre.

Un vide, dit-il à Hap. J’y entre en cassant la vitre.

En esprit il forma un bélier de sable durci, entouré de sable moins dense. Sa main gauche se tordit vers l’intérieur comme toujours lorsqu’il se concentrait, et malgré la fraîcheur environnante il se rendit compte qu’il transpirait dans sa combinaison. Le bélier était là. Il s’obligeait à avoir conscience de sa réalité. Il le projeta en avant, en fendant le sable autour de lui, et un instant il perdit la maîtrise du sable autour de son propre corps, le sentit qui se refermait sur lui de toutes parts, comme un cercueil, sa gorge étranglée par deux grandes paumes, son torse enveloppé dans un linceul humide qui se contractait, ses bras et ses jambes envahis par un fourmillement subit tandis que sa circulation sanguine était stoppée… Puis le bélier percuta l’immeuble et se désagrégea, laissant le sable s’écouler à nouveau librement autour de lui.

Il prit une inspiration très profonde. Puis une autre. C’était comme aspirer l’air par une paille trop étroite. Mais les éclairs zébrant sa vision se dissipèrent. Palmer s’affaissa légèrement et mit un temps avant de se redresser. Devant lui, le décor avait changé. Il y avait du sable à l’intérieur du building, à présent. Il avait brisé la vitre. Une tache pourpre ondulante attestait de la présence d’air à l’intérieur. Une poche. Des objets.

J’entre, dit-il à Hap.

J’entre, se dit-il.

Et le gratte-sol l’avala.

 

 

7 UN ENSABLEMENT

 

 

Aussi loin que remontât sa mémoire, il avait toujours rêvé d’être plongeur, rêvé de pénétrer dans le sable – mais il avait très vite appris que c’était en ressortir qui requérait du savoir-faire. Un plongeur apprend rapidement douze manières impressionnantes de s’enfoncer dans une dune, chacune plus spectaculaire que la précédente, depuis le plongeon frontal classique, pour se laisser ensuite absorber en douceur dans sa masse, jusqu’au saut en arrière avec les bras tendus au-dessus de la tête qui permettait de disparaître sans presque créer de remous à la surface, en passant par le coulé effectué grâce à une rotation frénétique des bottes et de tout le corps qui vous aspirait vers le bas. La pesanteur et l’étreinte bienvenue du flot sableux rendaient nombre de ces techniques superbes à observer.

L’émergence exigeait de la finesse. Palmer avait vu plus d’un plongeur surgir de la surface d’une dune en hoquetant, du sable plein la bouche et le souffle court, battant des bras tandis qu’il perdait toute concentration et se retrouvait immobilisé au niveau de la taille. Il en avait vu encore plus jaillir dans l’air à une vitesse telle qu’ils se brisaient un bras ou le nez en retombant au sol dans une vrille brutale. À l’école, les garçons tentaient de sortir des dunes par une poussée soudaine, avec des résultats désastreux et souvent hilarants. Quant à Palmer, il s’efforçait toujours d’effectuer une arrivée sans à-coups ni rien de remarquable, exactement comme sa sœur. Elle lui avait répété que le calme apparaissait plus courageux que toutes les fanfaronnades. Avoir l’air d’un pro. Faire comme si un des ascenseurs dans ces gratte-sol en ruine fonctionnait toujours et l’avait déposé au dernier étage. C’était l’image qu’il voulait donner. Mais ce ne fut pas ainsi qu’il émergea cette fois.

Son jaillissement à l’air libre donna plus l’impression que la gueule sableuse le recrachait avec dégoût. Il fut rejeté de côté à travers la petite avalanche qui s’était déversée dans le building, et fut éjecté à la surface.

Accompagnée d’un crissement sourd, sa retombée au sol fut lourde et violente, d’abord sur l’épaule, puis en basculant douloureusement sur le dos, avec les bouteilles qui martyrisèrent sa colonne vertébrale. Les taches pourpres ondoyantes disparurent quand sa visière fut arrachée de ses yeux. Il avait du sable plein la bouche, son régulateur était à moitié décroché, et sous l’impact ses poumons se vidèrent d’un coup.

Il décoinça l’embout de ses dents et toussa, cracha jusqu’à ce qu’il soit capable de respirer à nouveau.

Respirer à nouveau.

L’air vicié charriait la puanteur du moisi. Un mélange d’odeur de linge sale et de bois pourri. Mais Palmer s’assit dans les ténèbres totales de ses paupières fermées sur la nuit sans lune, et il tenta prudemment une autre inspiration mesurée. Il y a de l’air ici, dit-il à Hap par une série de murmures gutturaux, même si, bien sûr, son ami ne pouvait pas l’entendre. L’attache de sa visière la maintenait de travers, et de toute façon il n’était plus enseveli, donc il n’avait aucune possibilité de projeter sa voix.

Crier n’aurait pas été plus efficace. Il chercha en tâtonnant sa lampe de plongée et l’alluma. Un monde divin se révéla vaguement devant lui. Il se détourna de la coulée sableuse qui semblait se déverser toujours plus avant à l’intérieur, en ondulant, à mesure que les dunes énormes cherchaient à se soulager de leur propre poids écrasant.

Dans la pièce, les objets étaient reconnaissables, identiques à ceux découverts sous Springston et Low-Pub. Des sièges par dizaines, tous du même modèle. Une table plus imposante que toutes celles qu’il avait déjà vues, aussi grande qu’un appartement. Palmer détacha d’une saccade ses palmes et les posa à côté de lui. Il fit glisser au sol ses bouteilles d’air et en ferma la valve, pour être certain d’économiser son oxygène. Après avoir éteint sa combinaison et sa visière, il savoura l’opportunité qu’il avait de recouvrer ses sensations, d’offrir à son diaphragme un peu de répit après sa lutte pour respirer malgré la pression du sable, la chance offerte à ses côtes de revivre pleinement.

 

 

Sur une desserte, son regard d’expert en pillage repéra une machine à café. Les tuyaux étaient rouillés et les pièces en caoutchouc paraissaient fragiles, cassantes, mais elle vaudrait cinquante pièces sur le marché. Le double, si son frère Rob parvenait à la faire fonctionner. L’appareil était encore branché à une prise dans le mur, comme si quelqu’un envisageait toujours de s’en servir. L’aspect et la finition de tout dans cette pièce paraissaient étrangement récents et anciens à la fois. Palmer avait cette même impression avec tous les vestiges et le butin glanés lors des plongées, mais ici la sensation était écrasante, elle le frappait à une échelle inconcevable…

 

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