Extrait

N'être plus que naître... (présence de l enfant disparue)
de S.L. Francesca Pesci

Le 11/04/2019 à 11:49

Auteur : S.L. Francesca Pesci
Editeur : Editions Du Net
Genre :
Date de parution : avril 2019
ISBN : 9782312065533
Total pages : 124
Prix : 15 €
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ISBN : 9782312065533

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Résumé du livre
A ceux qui meurent et qu'on aimait on dit adieu... Même les athées le disent. Nous n'avons tous que le même choix entre l'au revoir et l'à Dieu. Comme si l'adieu qui ne renverrait qu'au néant était impensable, indicible. Comme si même les athées ne pouvaient pas dire le non-être sans référence à un grand Etre. Mais quand décide de mourir un enfant à qui l'on a transmis la vie, et à travers elle l'invivable, alors l'indicible du " ne plus être ", l'impensable du " comme si de rien n'aurait dû être ", il faut pourtant tenter de les dire et de les penser. De même que les études menées sur le Linceul de Turin, les témoignages des expérienceurs d'EMI (expérience de mort imminente) rendent compte de phénomènes qu'on ne peut ni reproduire ni expliquer dans l'état actuel de nos connaissances. L'hypothèse d'un au-delà, d'une vie après la vie ne peut pas plus être infirmée que confirmée. Une chose pourtant est sûre : nous faisons l'expérience du deuil. Et cette expérience se développe et s'affine tout au long de l'évolution. Laquelle ne l'a pas écartée comme une conduite inadaptée, mais continue de l'enrichir à travers la culture. Pourquoi ? Pourquoi notre cerveau ne s'affranchit-il pas du traumatisme qu'est la mort d'un être aimé ? Pourquoi notre mémoire se donne-t-elle le mal du souvenir ? C'est au retentissement de ces questions que ce témoignage fait écho...

 

Premier chapitre

 

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

C’est par ces mots qu’Albert Camus introduit le mythe de Sisyphe. Au beau milieu d’une guerre mondiale. Et dans un monde auquel une nation devenue folle tentait d’imposer son délire. C’était l’année de ma naissance.

Les hasards ou plutôt les déterminismes absurdes de la filiation ont poussé ton grand-père, Italien émigré en France au début des années 20, dont le jeune frère avait milité au fascio de Mussolini, et dont le père avait caché des Juifs, à exiger de ta grand-mère, sous la menace de la quitter, qu’elle accepte enfin, au bout de sept ans de mariage succédant à trois de fiançailles, de concevoir l’enfant qu’il désirait depuis toujours. Le moment était étrangement choisi : d’autres déterminismes, peut-être issus de ceux qui avaient présidé au destin d’Hitler, présidaient aux destins du monde auquel on me mettrait, pour lequel Albert Camus écrivait en s’interrogeant sur l’absurde.

Aloïs Schicklgruber, inscrit sur son certificat de baptême comme « filsillégitime »de Maria Anna Schicklgruber et d’un père biologique non désigné, était donc un bâtard portant le nom de sa mère, jusqu’à ce qu’elle épouse Johann Georg Hiedler, permettant alors à son fils de troquer son matronyme pour le patronyme de Hitler (les graphies n’étant pas fixées). Et ce, bien que Johann n’ait pas reconnu comme le sien l’enfant qu’avait conçu sa femme.

Devenu Aloïs Hitler à l’âge de quarante ans, Aloïs ex Schicklgruber épouse huit ans plus tard, en troisièmes noces, son employée de maison qu’il a récemment engrossée, Klara Pölzl, un ange aux yeux célestes, de vingt-trois ans sa cadette. Elle lui donne six enfants dont seuls deux survivront, parmi lesquels un dénommé Adolphe Jacob.

Adolphe Jacob Hitler était sans doute, si l’on en croit Sciences et Avenir ainsi que des recherches adn, le petit-fils biologique du vieux baron Salomon Mayer de Rothschild, de lignée juive nord-africaine, banquier de l’empire austro-hongrois, premier Juif ayant été fait citoyen d’honneur de l’Autriche, anobli en 1822, grand baiseur de jeunes filles devant l’Éternel, et qui avait, lui aussi, engrossé sa servante, Maria Anna.

La rage inextinguible de l’épuration par le feu, la passion de la pureté ethnique prendraient-elles source dans cet opprobre originel, ce métissage inaccepté d’où Adolphe Jacob est issu ? Et la grandiose exécration de sa propre lignée l’aurait-elle inspiré à ériger des cathédrales de haine à la gloire de ce peuple élu qu’il incarnait, et qu’il désincarnait, de ces millions de frères de race, sinon de religion, en qui il n’en finirait pas de se détruire et de se célébrer ?

Je n’avais pas demandé à vivre ! Et surtout pas à venir, contre le désir de ma mère que l’idée de maternité terrifiait, dans ce monde envahi par le délire d’un homme et livré à la haine et à la destruction. Toute ma vie je me suis d’ailleurs jointe à ceux qui s’efforçaient de le changer. Mais toi, Nouche, tu as été conçue dans la foulée de mai 68, dans un monde en effervescente espérance, par des parents qui t’ont voulue, ensemble, et l’un de l’autre. À la rentrée, un de mes camarades du comité de grève de psycho, en me voyant enceinte, a mis affectueusement ses deux mains sur mon ventre et m’a dit, tout émerveillé, tout attendri : « Oh ! mais tu nous prépares un petit révolutionnaire ! » Tant d’avenir s’ouvrait devant toi… Il y avait dans ce mouvement tant de créativité, d’énergie généreuse, de ludisme et d’humour, tant d’affectivité, et parfois de tendresse. Nous t’attendions, ton père et moi, dans tant de bonheur, d’optimisme, imaginant ta vie se dérouler « comme un bel écheveau de laine », comme dit Péguy…

Et puis tu es venue au monde. Dans une clinique de merde que je ne connaissais pas, où m’avait envoyée mon toubib que je ne connaissais que peu depuis notre récent emménagement. Une clinique qui a fini par fermer après la mort de plusieurs nouveau-nés. Où on m’a laissée accoucher durant plus de vingt-quatre heures quasiment seule et livrée à des contractions si rapprochées qu’elles s’enchaînaient presque en continu, impuissantes à ouvrir efficacement le col de l’utérus. La jeune sage-femme, qui semblait très inexpérimentée, très désinvolte, s’en foutait complètement, n’a rien fait, prétendant que mon utérus n’était pas « mûr » parce que tu avais trois semaines d’avance. L’obstétricien est passé me voir à la va-vite. Je lui ai demandé de faire quelque chose. Il m’a dit qu’il n’y avait rien à faire. Puis s’est barré. Je ne l’ai pas revu.

Ton cerveau a manqué d’oxygène. Il a souffert. Mais personne n’a rien vu sur le moment. Il n’y avait pas encore de monitoring, on laissait à peu près faire la nature. J’ai vu passer ton beau petit visage entre mes cuisses, front relevé surmonté d’une petite mèche blonde, bout du nez en l’air et… les yeux grands ouverts, tout bleus. La sage-femme m’a dit de pousser encore un peu pour les épaules, puis t’a sortie très facilement : tu étais toute petite, toute douce.

Albert Camus était un homme. S’il eût été une femme, et l’une de mes contemporaines, de celles qui dans notre pays ont conquis les premières le droit de disposer de leur corps et le contrôle chèrement payé de leur fécondité, il eût peut-être nuancé son point de vue. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être transmise est une question plus fondatrice que de juger qu’elle vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue. Car elle m’implique bien au-delà de moi-même. Elle engage un avenir dont nul ne sait les lointaines conséquences, et sur lequel j’ignore jusqu’où s’étendent mon devoir et mon droit.

Imaginons ce qu’aurait pu être le monde si Klara Pölzl épouse Hitler avait voulu et pu refuser d’enfanter… Tentons d’imaginer ce qu’il aurait pu être si Klara Pölzl épouse Hitler n’avait pas mis au monde celui par qui ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants, exterminés dans la Shoah, ont été privés de descendance…

Adolphe Jacob n’a pas laissé de descendance. Adolphe Jacob a fait raser par les nazis, en 1938, Döllersheim, village natal de son bâtard de père.

Il y a quatre mois aujourd’hui que tu as déserté ta vie. Cette vie que je t’avais donnée. Et me voilà rejoindre la cohorte des mères qui ayant perdu un enfant doivent faire cette chose insensée, privée de sens, de signification comme de direction juste, cette chose contre-nature et qui consiste à lui survivre.

Et me voilà rejoindre aussi l’armée des ombres, de ceux que le départ volontaire assumé d’un proche a condamnés à vivre comme on condamne à mort : hantés de questions sans réponse. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Qu’est-ce que j’aurais dû voir que je n’ai pas vu, prévoir que je n’ai pas prévu ? Quand et comment y a-t-il eu, en mon pouvoir et en ma connaissance, quoi que ce soit qui aurait pu permettre d’éviter cette issue qu’on se refuse d’imaginer fatale ?

Tu pourrais dire, toi aussi, comme Rousseau dans ses Confessions : « ma naissance fut le premier de mes malheurs. »

Cette vie que nous t’avions donnée, ton père et moi, que nous avions voulue pour toi, cette vie issue de notre amour, tu as fini par la haïr. Et pourtant tu l’avais transmise. Deux fois. Tu as laissé deux filles. Deux belles adolescentes qui auront à construire leurs vies de femmes sans leur maman.

***

Ton mari vient de découvrir, et de nous apprendre, que tu avais souscrit en secret une assurance-vie dont le premier bénéficiaire, avant lui-même, avant même vos deux filles, est ton petit frère. Ce petit frère que tu berçais longuement, avec une patience sans limite, dans son petit berceau d’osier, en lui chantant de ta voix si douce et si belle, Le petit âne gris et d’autres de tes chants d’école. Je te revois, petite fille de huit ans, peu après sa naissance, courant, sautant de joie en t’exclamant « j’ai un petit frère ! », toi qui avais déjà deux sœurs.

Mais enfin, Nouche, qu’est-ce qui t’a pris, qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Il est polytechnicien, ton petit frère, et docteur de l’École des Mines de Paris. Il est vice-président d’une très grosse boîte du cac 40. Il est bien plus aisé que ton mari et que tes filles, bien plus que tu n’aurais jamais pu l’être… Tu avais donc besoin d’imaginer pouvoir lui donner encore quelque chose qu’il n’avait pas, qu’il ne recevrait que de toi ?

Tu es de ceux, tu as toujours été de ceux qui se sentent riches de ce qu’ils donnent, qui ne savent être riches que de ce qu’ils ont à donner. Déjà, adolescente, tu payais la tournée à tes copains, et à tous les copains de tes copains, des gamins défavorisés des cités, souvent issus de l’immigration, tout ton argent de poche y passait, et puis, quand tes poches à toi étaient vides, tu faisais effrontément les nôtres, et, au besoin, celles de tes grands-pères… C’est un ami à toi, devenu aussi le nôtre, qui a fini par vendre la mèche. Ce que tu as pu nous emmerder, à nous obliger à nous méfier de toi sans rien comprendre ! Il nous en a fallu du temps pour y voir un peu clair ! Tu donnais ce que tu avais, et même ce que tu n’avais pas, à des copains qui avaient encore moins, auprès de qui tu te sentais riche. Mais donner à ton frère, si brillant, si comblé, pouvoir donner encore à qui semble avoir tout, ce n’est pas répondre à un manque, compléter un ensemble, c’est dire qu’à ce qu’on a il peut toujours être ajouté quelque chose. Et c’est donc, à travers le don, traduire la notion d’infini…

C’est lorsque tu as cru que plus rien n’était attendu de toi par personne, lorsque tu t’es sentie incapable de rien donner, parce qu’une juge t’avait retiré tes filles, t’estimant inapte comme mère, que tu as cessé de lutter contre la maladie, que tu t’es retirée de vivre.

Toute petite, quand tu te faisais gronder pour une bêtise, tu venais nous dire, tendre et penaude : « Je suis toute pauvre et malheureuse de vous »… Et je te consolais, te couvrais de bisous, t’enveloppais de câlins, je me sentais riche à profusion de ce que j’avais à te donner et que tu avais tant de joie à recevoir.

Ces jours-ci je regarde quotidiennement sur France Ô une série de documentaires magnifiques sur les chemins de l’école qu’empruntent, un peu partout de par le monde, des enfants vivant loin de tout. Quelle leçon de vie ! Ils ont tellement à nous apprendre, ces enfants qui marchent de longues heures, nu-pieds ou en tongs, à travers la nature hostile qu’ils connaissent bien, qu’ils savent apprivoiser, dont ils savent mettre à profit les bienfaits en bravant ses dangers, la jungle, la montagne, le désert, traversant comme ils peuvent les torrents et les fleuves, cheminant sur la glace ou le sable brûlant, escaladant des rochers escarpés, frayant leur voie parmi les lianes et les serpents cachés, et se sentant privilégiés de pouvoir accéder au savoir, faire la fierté de leurs familles, de leurs villages. Ils sont riches de tout ce qui nous manque, de tout ce que nous avons perdu : la foi en l’humain, en eux-mêmes, l’expérience quotidienne d’avoir à faire appel à leurs propres ressources, à celles de leurs cultures et de leurs groupes, aux forces de l’esprit. Ils sont riches de tout ce qu’ils ont à donner. Quand on les interroge sur leur désir d’avenir, ils se voient au service d’autrui, médecins soulageant la douleur, ingénieurs agronomes mettant leur expertise dans les tâches agricoles, et surtout enseignants… La solidarité est dans leur adn. C’est elle qui les a fait survivre et les fait vivre.

Et l’on redoute, tout en souhaitant pour eux et pour les leurs un peu plus de confort, de bien-être, les ravages de ce que pourrait faire ce que nous appelons le progrès : la pollution par les Mac Do, les Coca Cola ou les Nike… On craint qu’ils délaissent la chair fine du cobra déniché dans la jungle avec sagacité, pour notre prêt-à-consommer, pour les pizzas industrielles, sodas et autres hamburgers aussi uniformes qu’anonymes. On craint qu’à trop vouloir leur inculquer notre savoir, on leur fasse oublier les leurs. Qu’à partager notre culture du profit, ils finissent par adorer nos veaux d’or et par perdre un peu de leur âme.

Ils auraient pourtant tant à dire aux pauvres collégiens de nos banlieues qui, pour se rendre populaires, croient devoirporter de la marque ou posséder le smartphone dernier cri ! Ou qui, dans leurs baskets à cent-cinquante euros, ne font parfois que du sur-place mental. Et à nous tous qui le valons bien, ce prétendu progrès par quoi l’auto-estime est censée se mesurer à l’aune de celle de nos publicitaires et de nos banquiers !

***

Vieillir, je me suis longtemps demandé à quoi ça pouvait bien servir. S’il faut une relève du vivant pour l’évolution, ce qui peut se comprendre et s’accepter, pourquoi ne pourrait-on pas tout simplement mourir « quand on a fini de vivre », comme disait Dolto ? Sans usure et sans déchéance. Juste, un beau jour, quand ça aurait assez duré, ça s’arrêterait… Longtemps je me suis demandé, j’ai demandé à Dieu pourquoi il n’avait pas fait ça.

D’autant que, si vraiment Jésus est son fils et qu’il soit censé être notre modèle, il ne s’est pas foulé pour nous donner le mode d’emploi ! Ne pas dépasser la trentaine et faire de sa vie un exemple ! « Ah non, c’est un peu court, jeune homme ! » comme disait Cyrano.

Et… quand on l’a deux fois, puis trois fois, la trentaine, on fait comment ?? Quand on a du mal à porter, non pas une croix que presque personne d’autre ne pourrait porter seul, mais juste un tabouret qu’un enfant déplace sans effort… ? Quand on ruisselle, non pas du sang issu des plaies causées par une couronne d’épines ou une flagellation, mais dedans, sans que ça se voie, des mille et une petites douleurs qui peuvent jaillir d’une articulation à chaque mouvement du quotidien… ? Quand on est peu à peu privé, non de pouvoir prêcher aux foules la bonne parole, mais de tenir une conversation banale avec un proche, en trouvant toujours le mot juste… ? Quand il faut accepter, non la souffrance exceptionnelle qui laissera une trace dans l’Histoire et fera des millions d’adeptes au cours des siècles, et vous immortalisera dans la gloire, dans l’admiration, dans l’amour, mais l’usure banale insidieuse qui vous rend pesant à vos proches comme à vous-même, vous ôte toute singularité, fait de votre visage, qu’il vous arrive encore de croiser dans une glace, quelqu’un que vous ne connaissez plus, qui n’a plus rien à voir avec l’être qui vous habite, comme l’a si bien exprimé Aragon… ?

J’ai un ami très cher qui vient d’ajouter trois années à ses trois fois trente ans. Je le connais depuis qu’il allait en avoir juste trente pour la première fois. C’était un garçon magnifique. Beau, gentil, vertueux, intelligent et cultivé. Et drôle. Le genre de mec à faire rêver toutes les nanas. De tous les âges. Telle la gamine à peine sortie de l’enfance que j’étais, comme la plupart de ses copines de colo. Mais lui, apparemment, ce qui dès son jeune âge l’avait fait rêver, c’était Dieu. Il était prêtre. Pour ses quinze ans il avait reçu en cadeau de sa maman, non pas une montre ou un stylo, un appareil photo, un tourne-disques ou un vélo, comme c’était l’usage à l’époque. Non. Une grosse thèse de théologie. Sur le thomisme. Je le sais parce que, quand j’ai eu dix-huit dix-neuf ans, il a voulu que je la lise. Et sur la première page, il avait écrit à la main, au-dessous de son nom : « Maman. Pour mes quinze ans. »

Il vit depuis plusieurs années dans un epahd de son diocèse. Entouré de gens d’église. Il se défait lentement. Comme beaucoup de ses compagnons. Et je le regarde se défaire et se superposer au merveilleux jeune homme qu’il a été. Et ça m’attendrit, ça m’émeut, cette si longue vie si droite, ce don de soi tranquille, persévérant et absolu.

C’est lui qui nous avait mariés, ton père et moi. Et il en est resté si heureux et si fier qu’il ne manque pas une occasion de nous présenter à ses proches et de le leur apprendre. Comme il ne manque pas l’occasion de nous le rappeler à nous lors de chaque date anniversaire. Autrefois je l’appelais « mon père », respectueusement. Et lui, en rigolant, me répondait « ma fille ». Quand j’avais une vingtaine d’années il m’avait emmenée au théâtre. De gauche, bien sûr. Et raccompagnée le soir dans sa Deuche, où nous étions restés longtemps dans la rue devant chez moi, à refaire le monde et la foi, lui profitant aussi de ce moment d’intimité pour enrichir mon répertoire de petites blagues anticléricales. Souvent nous avons ri ensemble. Ado, je m’étais mise un jour en pantalon pour une de nos sorties en montagne. C’était rare à l’époque. « Pourquoi vous vous êtes mise en pantalon, me demande-t-il en riant, j’aime pas les filles en pantalon ! » Lui était encore en soutane. C’était la coutume à l’époque. « Vous, vous êtes bien en robe, vous m’avez pas demandé si j’aimais ça ! » Encore maintenant on rit ensemble, il est resté farceur. Jeune aumônier, il a eu dans le groupe de garçons qu’il emmenait en camp, un certain André Vingt-Trois, qui depuis a fait son chemin… Il m’a montré des photos. J’ai donc eu le privilège de voir son Éminence en culottes courtes, tandis que, pince-sans-rire, mon abbé tâchait de me convaincre : « Vous savez, il y a des gens qui le prennent pour le fils de Jean XXIII ! – Il y en a bien qui prennent Jésus-Christ pour le fils de Dieu… »

Un autre soir de ma jeunesse il est venu me voir jouer au théâtre, accompagné de sa maman, qui m’a dit, avec un petit sourire entendu : « Ah, bonsoir, Mademoiselle ! J’ai beaucoup entendu parler de vous… »

Aujourd’hui je l’embrasse et je l’appelle par son prénom. Ton papa et lui se tutoient. J’aimerais qu’il me tutoie aussi, mais du temps de sa formation on enseignait aux futurs prêtres à ne jamais tutoyer ni les jeunes filles ni les jeunes femmes, pour éviter trop de familiarités. J’ai eu beau lui faire remarquer que je ne suis plus depuis longtemps ni l’une ni l’autre, il ne parvient que par intermittences à se lâcher, les vieilles habitudes sont tenaces. Quand même, on se permet maintenant des plaisanteries un peu coquines ! Genre : « Reprenez des carottes râpées, ça rend les fesses roses ! – Merci, je n’ai pas besoin de ça. –Vous êtes sûre ? – Vous voulez vérifier peut-être ? – Bien sûr ! » Ce devant mon mari et trois de ses potes dont un évêque… Ou bien encore : « Vous voyez, je pense à vous tous les matins en me levant ! » Il me montre, sur le mur de son lit, une photo de ses parents, une vieille petite photo très abîmée que je lui avais scannée, restaurée, puis imprimée en grand format. « C’est surtout à eux que vous pensez ! – Non, c’est à vous que je pense ! Eux je m’en moque… » Ben voyons ! « Vous allez vous retrouver en enfer tous les deux, me dit une vieille amie d’adolescence qui vient parfois le voir avec nous. – Aucun risque, si c’est tous les deux, que ce soit l’enfer ! »

En sortant de chez moi un matin, quand j’habitais encore chez mes parents, j’ai trouvé au courrier un petit mot sous mon paillasson. Il ne disait rien d’autre que : « Je ne suis pas mort. Et vous ? À bientôt donc ! » Suivi de son numéro de téléphone… Comme si j’aurais pu l’oublier !

Ta grand-mère était allée le trouver dans ces moments-là, pour lui parler de ses problèmes de couple, parce que son mari la trompait et qu’elle songeait à divorcer. Et quand elle est rentrée elle m’a dit : « Fais attention à tout quand tu vas voir l’abbé, à ta façon de t’habiller, de le regarder, de lui sourire, sois très vigilante, veille à ne jamais le troubler, même sans le vouloir. – Mais pourquoi tu me dis ça ? – Parce qu’il m’a parlé de toi et m’a dit que c’était dur ce que l’Église demande à ses prêtres. » Ah oui ? l’Eve tentatrice, alors, toujours elle, ne serait-ce qu’à l’insu de son plein gré… Ni l’Église ni personne ne semble pourtant se demander comment elle s’y prend, elle, pour n’être pas tentée. C’est simple : une bonne fois pour toutes non c’est non. On ne rêve pas, on n’anticipe pas, on n’imagine même pas. On déconnecte l’espoir et on se met en mode Espérance. Pas d’espoir, pas de conflit. Pas de conflit, pas de souffrance. C’est le conflit qui crée la souffrance. Et c’est l’espoir qui crée le conflit. Le renoncement est indolore. Il peut même être assez joyeux.

L’Église finira bien un jour ou l’autre par accepter le mariage des prêtres. (Ce qui, soit dit en passant, ne règlera pas la question de la pédophilie.) Mais ce serait dommage que certains se croient obligés de renoncer à la chasteté pour qu’on les considère « normaux ».

Il se prépare maintenant au « grand rendez-vous », comme il dit. Et je me prépare doucement à le perdre. Ou plutôt à le retrouver. Ailleurs. Autrement. Comme pour toi. Je me replonge dans mes trésors.

Et j’ai fini par entrevoir l’intérêt qu’il y a à décroître, l’apport de notre décroissance à la nécessaire exigence de mourir à soi-même. Lâcher prise. Laisser aller. Laisser venir le temps des autres. Sentir son corps et parfois son esprit se défaire. Et s’en détacher. Sentir que le présent, dans tous les sens du terme, n’était qu’une illusion. Que, comme disait Guitry, « le passé seul est vraiment nôtre ». Arriver au bien-être de pouvoir se représenter n’être plus. Accepter humblement à la fois son passé et tout l’avenir des autres.

La vieillesse, c’est le sens donné à la mémoire. Et à la transmission.

***

Toi, tu n’as pas vieilli, mon Nouche. Tu t’es éclipsée avant l’heure. Ou plutôt tu as vécu ta défaite en accéléré. Même ton mari m’a dit : « Tu vas voir, sur la dernière vidéo que j’ai faite d’elle, elle paraît bien plus que son âge. » C’est vrai, tu t’es usée si vite…

Je t’ai perdue. Et je te garde. Je te garde et je te regarde. Je ne cesse de m’intéresser à toi, de te faire vivre en ma mémoire.

Je ne suis pas en deuil de toi. Être en deuil, c’est mettre la perte en conserve, comme on met en conserve un cadavre dans sa tombe que l’on pare de pleurs et de fleurs. Tu n’as pas voulu ça, qu’on entretienne ta tombe, qu’on entretienne ta mort. Tu as voulu qu’on t’incinère. Entretenir les tombes, c’est entretenir le manque. Je veux entretenir ta présence. Ta plénitude en moi. En mon esprit. En mon amour. Et je veux entretenir ta vie. Toute ta vie. Dans tous ses âges et dans tous ses états. Ne pas cesser de te la donner, de te mettre et remettre au monde. Pour l’à venir de tes deux filles. Pour tout ce qui peut naître d’elles.

***

Nous venons d’avoir la visite de l’enquêteur mandaté par ta juge. Celle qui t’a retiré tes filles. Et qui ne les a pas rendues à leur papa après ta mort. « Elle les protège », nous a-t-il dit… De leur père, de leurs grands-parents, de leur famille, de tout ce qu’il leur reste de plus proche et plus cher, à présent que tu n’es plus là.

Il paraît que tu fumais trop. Que ton mari fume trop. Que tes filles sentaient à plein nez le tabac. Que même l’école s’en était plainte. Que ce n’était pas bon pour leur santé.

Il paraît que vous n’aviez pas assez d’hygiène… C’est vrai, mon Nouche, tu étais sale. Tu as toujours été du genre crade qui s’en fout. À l’exact opposé de ta mère, de la mère de ta mère, de la mère de la mère de ta mère. Et de la méticulosité de ton petit frère. Quand, âgée de deux ou trois ans, tu allais pour quelques heures à sa halte-garderie, même Mme Guillaumont disait : « Ce qu’elle est drôle, Emmanuèle, ce qu’elle peut nous faire rire ! Mais alors, ce qu’elle est sale ! Elle ramasse des fourmis dans la terre et elle les mange… » Et ton frère, lui, m’a dit un jour : « Maman, dis à ta fille de laver les cheveux de sa fille, ils sont crades ! » J’ai répondu : « Dis à ta sœur de laver les cheveux de ta nièce, si ça te gêne. » Pour moi, non que ça ne me gênait pas, mais c’était ta fille, pas la mienne. Tu l’aimais, c’est ça qui comptait. L’état de ses cheveux paraissant ne gêner ni toi ni elle ni son papa, pourquoi j’aurais dû m’en mêler ? J’avais fait ton éducation. Tant bien que mal. De mon mieux qui n’était pas le mieux possible. Tu n’avais pas cru bon sur ce point de suivre mon exemple. Ou tu n’avais pas pu. Qu’importe ? Je n’ai pas cherché à me reproduire mais à transmettre. Ta grand-mère paternelle n’était pas elle non plus un modèle d’ordre et de propreté. Elle avait d’autres qualités. Et elle a eu la chance de vivre avec sa propre belle-mère, qui palliait largement cette défaillance. Ton père tient d’ailleurs de sa mère. Je fais avec. Et je le vois faire tant d’efforts pour contrer ses vieilles habitudes, peut-être sa nature, souvent en vain, et cependant persévérer pour ne pas me déplaire, ça m’attendrit. Les filles ressemblent parfois à leur père et les fils à leur mère, c’est comme ça, c’est la vie. C’est bien mieux que si nous étions pareils. Un vieux dicton prétend que qui se ressemble s’assemble. Mais la pensée chrétienne, et la pensée freudienne aussi, dit que c’est l’amour qui rassemble, l’éros qui unifie…

Donc ta juge, dans l’énoncé de sa décision, reconnaît que tu aimais tes filles. Que ton mari et toi vous vous aimiez. Mais vous les mettiez en danger… Ou plutôt c’est toi qui étais censée les mettre en danger, et lui ne savait pas les protéger de toi. C’est ce que nous a dit l’enquêteur… « La juge ne pouvait pas faire autrement qu’intervenir. » Il ne te manquait plus que ça. On t’avait bousillé ta santé, ton cerveau, tu y avais perdu ton intelligence, tes talents, ta beauté même : tu avais été si belle et si précoce… Il te restait ton amour pour tes filles, ta fonction maternelle à quoi tu tenais tant, qui réparait tant de choses en toi. On a fini par te la prendre. Tu en es morte. Tes filles ont été protégées contre toi…

Et maintenant ? Qui va pouvoir les protéger de la justice aveugle et des services sociaux, de leur prêt-à-penser ?

Je n’ai pas aimé cet enquêteur. Vous bombardant de questions, écoutant à peine les réponses, vous coupant la parole, pressé d’en poser d’autres, prenant des notes d’une écriture agressive et brouillonne, et commentant en « perroquet de Panurge », comme dirait Cyrulnik, avec formules toutes faites et étiquetages sommaires, une histoire familiale qu’il ne connaissait pas, envers laquelle il était dénué d’empathie. Prompt à juger. Sans chercher à élaborer ce qui pourrait s’apparenter à de la pensée. Complètement hermétique à ce qui fait la vérité d’une situation humaine : sa singularité.

Je ne connais pas la juge mais je ne l’aime pas non plus. Tu n’avais pas voulu répondre à sa convocation. Tu as dit je serai morte avant. Je ferai comme toi. Je n’irai pas la voir. Je laisserai ton papa y aller seul. Elle m’a pris mon enfant. Comme elle t’a pris les tiennes.

J’ai horreur de cette ambition de la justice française qui ne se contente pas de dire et de faire respecter la loi et d’évaluer des faits, mais qui se prétend apte à soupeser les âmes, à « sonder les reins et les cœurs »… Mais avec quelles compétences ? Elle est où la légitimité de cette disposition légale de notre droit plutôt tordu ? Ou bien qu’on sélectionne les juges comme on sélectionne des champions d’Équipe de France ! Et qu’on leur donne les mêmes moyens, qu’on les traite comme les footballeurs, qu’on s’emploie à les stimuler, à les coacher et à les maintenir en pleine forme, à faire en sorte qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Et surtout qu’on sache les former ! Pas seulement en leur inculquant des savoirs, en leur faisant ingurgiter des codes, des articles de jurisprudence, mais en favorisant longuement leur croissance en humanité, jusqu’à ce que l’attrait du pouvoir cède le pas à la fois à la pleine empathie et à un sens aigu de la responsabilité. Est-ce que la vérité d’une vie ne vaut pas plus qu’une chance de coupe du monde ? Qu’est-ce qu’une société où les juges (et les pédagogues) sont moins considérés que les stars du show-biz ou les vedettes des stades ? On a la justice qu’on mérite. Celle dans laquelle on investit. La nôtre donne des affaires d’Outreau, des affaires Grégory, des affaires Muller, des affaires Christian Iacono ou Patrick Dills ou Marc Machin. Des juges Lambert, des juges Burgaud. Des désastres irréparables, comme ce bébé de deux mois retiré à ses jeunes parents sous suspicion de maltraitance… alors qu’il souffrait de la maladie des os de verre ! Et des victimes à l’infini, bien au-delà de celles qu’avaient faites les criminels…

En un an de présence comme psy dans un foyer de l’ase, j’en ai vu défiler, les matins de réunion de synthèse, des rapports blablateux truffés de points de vue de la hauteur, rédigés par des « psymachins lambda » (comme les appelait mon ami Jean, alors président de la Société Psychanalytique de Paris), et experts auprès des tribunaux s’il vous plaît, qu’est-ce qu’ils pouvaient dire comme conneries ! Quand je voyais les gamins en entretien après, j’avais passé la pyrolyse dans mon esprit, tout oublié de leurs dossiers, pulvérisé la graisse et épousseté les cendres. Qu’est-ce que toi tu peux me dire de toi, de ton histoire, de tes projets ? Allez, pendant ce temps privilégié qu’il nous est donné de partager, on fait peau neuve…

Tiens, je me souviens d’un numéro exceptionnel. Au procès en assises où ta petite sœur et nous étions parties civiles, il en a soudainement débarqué un pour témoigner. Celui qu’elle avait vu et qui avait jugé crédible son récit de son agression. Il rapporte mot pour mot les propos qu’elle lui a tenus quand il lui a demandé ce qu’avait dit son père. « Il m’a dit ma Nénette tu peux compter sur ton papa. » (En lui faisant ce que vous tous, les enfants, vous appeliez « la prisede l’ours » : une étreinte d’un seul bras, silencieuse et puissante.) Commentaire du cador : « En effet, le père l’appelait ma nénette… » Mais non, crétin, pas « ma nénette » ! Ma Nénette. Avec une majuscule ! Et ça change tout. Et toi, bien sûr, au moment de l’entretien, tu n’as pas demandé de précisions… Tu ne t’es même pas posé de questions. Toi qui épingles tout et qui crois tout savoir et pouvoir tout comprendre (à part un minimum de bienveillance et d’esprit de doute cartésien), tu as noté sur ton putain de rapport « ma nénette ». Et tu viens, tout guilleret, faire devant les jurés le malin décrypteur de petites vérités inavouables, projeter incognito tes fantasmes à la con… Alors laisse-moi t’expliquer, tête de nœud, ce que c’est qu’une famille et ses liens, son histoire singulière et son jargon issu d’un humour partagé, toute la mémoire de sa tendresse, de ses ludismes, ses signes de reconnaissance. Elle s’appelle Claire la nénette en question. Et comme nous sommes un peu ritals dans la famille, quand elle était petite, durant nos vacances italiennes, nous l’appelions parfois Clara, Clarinetta. Et de retour en France, ça devenait Clarinette. Et comme elle était toute petite, quand elle essayait de répéter, ça faisait « Nénette ». Et comme c’était trop mignon c’est resté. Et nous disons tous « ma Nénette ». Comme nous disons « ma Nouche » ou même plutôt « mon Nouche » (pour éviter « manouche »). Ou encore « ma Sylvie », « mon Jeff ». Nous disons d’ailleurs aussi « la Nénette », à l’Italienne, comme on dit la Callas. Et toi, espèce de craspec des neurones, avec ton air de sainte-nitouche et ton esprit tordu limite un peu pervers, tu essayes de laisser entendre au jury que mon mari aurait appelé sa fille « ma nénette » comme il aurait dit « ma nana »…

Tu vois, mon Nouche, parfois c’est ça un psymachin lambda à qui se fie la justice pour sonder les reins et les cœurs. Un foramen de balle, comme dirait ton beau-frère prof agrégé de médecine. Ou en d’autres termes un trouduc…

Ce n’est pas la connerie qui me paraît méprisable en soi. On peut être un brave con plein d’autres qualités humaines. Mais quand elle est associée au pouvoir… ah lala, au moindre petit pouvoir… et que ce pouvoir est mis non au service d’autrui mais à celui de l’ego du détenteur, pour compenser justement cette connerie et se sentir quelqu’un… ah ! qu’il y a des moments où, comme disait Pascal, « plus je vois les hommes, plus j’aime mon chien. »

 

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