Extrait

Miss Crampon
de Claire Castillon

Le 18/01/2019 à 12:49

Auteur : Claire Castillon
Editeur : Pere Castor
Genre :
Date de parution : 09/01/2019
ISBN : 9782081436572
Total pages : 208
Prix : 12 €
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ISBN : 9782081474284

Editeur : Flammarion jeunesse

Prix grand format : 9,99 €

 

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Résumé du livre
Souvent, Suzine se chut. Les cheveux plaqués sur les oreilles, elle se coupe du monde pour ne pas affronter les autres et pour cacher sa différence. Un jour, ses meilleures amies se disputent et lui demandent de choisir un camp. Suzine se chut, ses amies l'abandonnent. Elle va alors devoir faire preuve de courage pour retrouver confiance en elle.Pendant ce temps, le concours de Miss France du club de foot se prépare.

 

Premier chapitre

Je me chut : c’est la règle. Ne jamais dire ce que je pense est un principe que j’ai adopté à l’âge de cinq ans quand Camélia, ma belle-mère, m’a demandé si je préférais ses blagues au regard de galgos de ma mère, son mètre dix-huit de jambes au ventre de sharpei de ma mère, ses jurons de boxeur à la poésie vieux rose de ma mère. Et pour conclure, du moins pour ce jour fondateur de notre relation à venir : ses tenues de zumba à la raquette de tennis en bois de ma mère. Raquette vintage, objecterait Camélia, mais elle ferait fausse route. La raquette de ma mère est juste une vieille raquette en bois comme on n’en fait plus, portée par une mère ringarde comme on en fait peu (mais que j’aime plus que tout).

Nous nous rencontrions pour la première fois, Camélia et moi, et j’ai senti, malgré le sourire ravi de mon père qui se félicitait que le courant circule entre nous, qu’il y avait un petit piège dans ses questions. Pas méchant mais posé là, sous ma langue. J’ai poussé un tel oui en réponse à sa demande de réassurance que depuis neuf ans, Camélia, gonflée d’orgueil par mon élan pour elle, se vante auprès de ses amies d’être, loin devant sa mère, la chouchoute de Suz’, sa belle-fille. Bien entendu, ma mère n’est pas au courant de ma trahison. D’ailleurs, elle continue de m’aimer tellement qu’à chaque retour de chez mon père, ma mère me fait l’offrande de quelques vers qu’elle a pondus en mon absence : « Ma Suzine, petite usine, toi le bateau qui vogue droit, tu resteras toujours à moi » ou « Suzine, si fine, sois heureuse même à Villetaneuse ».

 

Donner mon avis sur sa poésie pourrait porter atteinte à mon confort. Il est invraisemblable de révéler à ma mère combien ses rimes sont nulles, ou à ma belle-mère que son acharnement à rester jeune et à parler comme moi relève du pathologique. Dire à mon père que son eau de Cologne Amber-Tobacco dont il est fier parce qu’il la trouve exclusivement à l’aéroport de Chicago sent le vieux mégot est aussi impossible que d’avouer à Mamita, ma grand-mère, que les papiers à lettre qu’elle m’offre me serviraient à découper des poissons chaque 1er avril si j’avais dix ans de moins, mais ne me serviront jamais à lui écrire des tartines sur ma folle vie d’élève de troisième à présent que j’en ai quatorze. Les gens qui m’entourent ont pour exigence commune d’être aimés plus fort que les autres. Est-ce normal ? Qu’à cela ne tienne, je fais comme si. Je veux que chaque membre de ma famille pense que je l’aime plus que tout. Depuis que mon « petit problème » est quasi résolu, je souhaite m’occuper exclusivement de moi-même. Mes rêves. Mon quotidien. Mon avenir. Pour avoir la paix et que chacun me laisse sur mes rails, j’ai appris à devenir l’incarnation exacte de ce que les gens attendent de moi.

Mon père, par exemple, qui prenait jadis ma mère pour la sienne et confond aujourd’hui ma belle-mère et une baby-sitter, me considère depuis toujours comme une andouille. Il m’a offert une trêve quand j’ai eu mon « petit problème », mais quand même. Alors je joue le jeu. Il m’aime idiote, je fais l’idiote, si bien qu’il m’arrive de me poser la question de la vérité : suis-je cruche à ce point ? Avec Camélia, je me fais plutôt futile-discrète-dissipée. Avec maman, je suis tendre-violente-collante-évaporée. Et avec mes amis, c’est complexe. Ça dépend des périodes.

C’est pour ça qu’actuellement, deux semaines de vacances d’hiver à la montagne, éloignée du collège et des problèmes, ne sont pas pour me déplaire.

 

Plus le temps passe, plus je me rends compte que la seule personne dont j’apprécie vraiment la compagnie et dont je suis sûre de la fidélité est Suzine Domestos, c’est-à-dire moi-même. Cette information ne doit jamais être divulguée, donc je me préfère en secret. Je m’apprécie dès le matin, quand je vérifie que ma combinaison de ski rouge, marine et blanc convient à mon teint de pêche, je m’aime bien quand je plisse les yeux pour m’adresser à mon miroir et lui lâcher : « Regarde comme je suis mignonne avec mon bonnet jaune bien enfoncé sur les oreilles », je me comprends quand un régiment de petits cratères vient dévorer mon front car je respecte la jeune femme qui pousse en moi (expression exaltée de ma belle-mère pour évoquer ma puberté). Sur ce thème, ma mère préfère me mettre en garde contre l’abus de fromage fondu et de sucreries, ou mentionner pudiquement mes hormones, ces petites nuances tristes et brutales qui font de son existence de mère une chaîne de montagnes russes. C’est une autre façon de faire du ski, a-t-elle constaté quand Camélia et papa sont passés me prendre pour partir à Aussois, station familiale où papa skie sur doubles spatules et où Camélia spasse. Spasser est son activité principale. Tandis que ma mère confond encore les spas et la S.P.A., ou, pour le dire clairement, les instituts chics de massage et la Société protectrice des animaux, ma belle-mère fait très bien la différence. Ma mère a été abandonnée. Camélia, choisie, est choyée.

 

J’ai l’air de la ramener, mais pas du tout. Je ne sais rien au fond. Enfin si, je sais une chose. Sans mes amies, je ne suis rien. Un quart de lune. Un soleil froid. Une mer sans eau. Quoi d’autre ? La poésie, ouais, bof. Et surtout, je déteste le ski. Principalement les déplacements avec les skis sur l’épaule et les bottes inflexibles. Mais je n’ai pas accès au spa et je dois me soumettre à la glisse. On part tôt chaque matin, papa et moi. Il me dépose à l’école de ski tandis que Camélia entame son premier massage relaxant. Petite, j’étais parquée dans un enclos. Depuis plusieurs années et l’obtention de mon flocon en dépit de mon « petit problème », je descends de vraies pistes avec un moniteur qui répond généralement au prénom de Michel ou de Jean-Patrick et qui m’appelle « ma grande ». Mes camarades skient comme moi, parallèle et relativement vite. Certains visent la médaille de fin de séjour. D’autres, dont je fais partie, se chutent sur le sujet : ce qu’ils préfèrent, c’est, à la fin du cours, le retrait des godasses ou au moins d’un crochet ou deux. Quand mon père vient me chercher, je constate – cette année en tout cas – qu’il ne sait plus comment me parler. On dirait Michel-Jean-Patrick, en pire. Il s’adresse à moi comme à une ado, mais fort comme à une ado sourde – ce qui n’est pas du tout le cas, j’aimerais que ce soit clair –, avec des mots simples comme à une ado sourde débile, en me tapant dans le dos, comme à une ado sourde, débile et molle. Nous rentrons déjeuner à l’Herminôtel avec Camélia qui a hiberné toute la matinée et arbore un visage gonflé mais heureux de marmotte. Elle mange des algues, papa prend un hot-dog, et moi je demande une saucisse aux algues, espérant satisfaire tout le monde, surtout ma mère, l’absente, par l’éclat évident de ma poésie perpétuelle.

— Ça suffit, Suzine, choisis ton plat et réponds au serveur, il est pressé.

Eh oui, mon père a peu de patience, alors Camélia le conseille :

— Keep cool, Christophe, c’est les vacances.

 

Quand ils se sont rencontrés, papa écoutait les conseils de Camélia avec intérêt, le sourcil curieux et relevé, mais aujourd’hui, plus du tout. Il prend pas mal de choses de travers et lui envoie quelques réflexions sur le fait qu’elle a traîné toute la matinée dans du lait chaud et des serviettes humides et qu’on reparlera de son stress quand elle mènera la vie qu’il a. Elle rétorque que chacun entend les vacances comme il l’entend et il observe qu’elle a dit deux fois « entendre » pour quelqu’un de si peu à l’écoute. Quand tous deux commencent à hausser le ton, je regarde ailleurs, mon hot-dog, le vide, ou un miroir si j’en trouve un, mais dans la salle du restaurant « La Pierre à feu », il n’y a que du bois. Le bois partout, quand je suis excédée, ça peut vite me faire penser à la raquette de tennis de ma mère et, juste après, à son cercueil, alors je m’adresse à elle, en espérant que mes mots lui parviennent comme une balle jaune fluo sur sa raquette ringarde : « Tu sais, maman, avant j’étais une graine et avant d’être une graine j’étais une fleur, et encore avant, j’étais un crayon. »

Elle se plaint de ne jamais recevoir de carte postale. Si elle savait tout ce que je lui envoie comme phrases débiles dans le ciel pour qu’elles lui retombent dessus en poésie quand je suis loin d’elle.

 

 

Camélia et papa font la sieste. J’ai une chambre communicante mais on communique peu depuis le déjeuner. On communiquera à 14h30 quand Camélia retournera se détendre et que papa m’obligera à rechausser mes skis pour quelques pistes avec lui. Ensuite, il continuera à skier tout seul et je rentrerai à l’hôtel en essayant de planter mes spatules dans le moins de crânes possible et de ne pas jurer en retirant mes bottes, car l’Herminôtel n’est pas un lieu où la vulgarité est admise.

Je suis censée lire mais je fais semblant. Je n’ai pas la tête à m’extraire de mon problème majeur surtout pour rejoindre une baleine et son océan agité. Moby Dick, c’est épatant, a estimé Camélia quand papa me l’a offert. Malgré cette critique favorable, je ne suis pas capable de me plonger dedans. Mon souci est trop grand. L’océan, à côté, n’est rien. Même avec une baleine au fond. Je me chut, on l’a compris, mais je me suis tellement chutée au collège avant les vacances que je n’ai plus personne dans ma classe à qui parler. Or les vacances d’hiver se termineront bientôt et ma situation est critique. Je voudrais arranger les choses mais je ne sais pas comment.

Romane et Violetta, mes deux meilleures amies depuis peu mais pour toujours dans l’éternité, m’ont demandé d’arbitrer un différend entre elles deux. J’ai donc habilement aidé l’une puis l’autre, dans leurs démarches respectives. L’histoire est la suivante :

Romane est tombée amoureuse de Tom l’année dernière. Violetta était au courant, puisque Romane nous parlait de Tom en rougissant, mais tout de même moins que maman quand on croise le garagiste qui lui a récemment proposé de l’appeler Viviant. Quelques mois plus tard, Violetta a commis l’erreur de tomber à son tour amoureuse de Tom. En début d’année, ce n’était pas un problème. Romane, contente que sa meilleure amie soit amoureuse du même garçon qu’elle, a partagé Tom sans problème. Mais l’année passant, Romane s’est tendue. En effet, Tom a dit à Nathan que le pull à capuche bleu de Violetta était beau, ce que Nathan a répété à Pacôme qui l’a répété à Jérémie qui l’a répété à Vadim qui l’a répété à Oways qui l’a répété à Bamba qui l’a répété à Lazare et tous les garçons ont été au courant que Tom aimait le pull à capuche bleu de Violetta. Romane a eu vent de la rumeur et a dit à Violetta que son pull n’était pas si beau que ça, la capuche appuyant la rondeur de ses joues. Violetta l’a répété à Tom qui l’a répété à Nathan et c’est ainsi que tous les garçons puis les filles de notre classe ont su que Romane était jalouse. Trahie et diffamée, elle a demandé mon aide. Et là, je me suis chutée. Rien à déclarer. C’est qu’un pull. Bof. Sais pas. Ah bon. Hum-hum. Mouais. Les capuches, ça se retire. C’est pas bien grave.

Et c’est à peu près tout ce que j’ai trouvé à dire.

Violetta nous a vues parler ensemble, Romane et moi, enfin elle a cru qu’on se parlait parce qu’en vrai on ne parlait pas, je disais seulement hum-hum et Romane me menaçait de briser notre amitié si je n’ajoutais rien d’un peu engagé à mes propos. Elle m’a même accusée d’un manque de courage. Ce mot a heurté mon chut et j’ai alors parlé de la possible jalousie de Violetta à l’égard de Romane. J’étais contente de moi, surtout quand j’ai vu le visage de Romane s’illuminer et son bras passer sous le mien pour arpenter la cour. « Jalousie » a été notre mot, à toutes les deux, durant les betteraves à l’œuf mimosa, le steak haché-frites et le Samos aux fines herbes, puis il est devenu, à 13h55, juste avant la sonnerie des 14 heures, le mot de Violetta. Même si elle sortait de chez sa psy qu’elle consulte depuis la mort de son lapin bélier, le mot n’a pas coulé sur elle. C’est bizarre parce que d’habitude elle nous explique que ses visites chez sa psy lui enseignent comment devenir une tortue, évoluant à un rythme calme, protégée par sa carapace. C’est alors que Romane a détaillé :

— Je ne suis pas la seule à penser que tu es jalouse. Demande à Suzine !

Violetta m’a regardée, curieuse de m’entendre, et j’ai bafouillé :

— Hein ? Quoi ? Qui ? Comment ? Jalousie ?

Violetta m’a trucidée du regard mais n’a pas pu accompagner son geste d’une parole puisque le prof d’anglais est entré et qu’il nous renvoie du cours quand il entend un mot de français. Elle n’avait sans doute pas l’injure ad hoc en anglais donc elle a attendu 16h30 pour me balancer ce qu’elle avait aussi ruminé pendant le cours de technologie.

— Tu ne perds rien pour attendre ! Et d’ici là, je ne te parlerai plus jamais.

Il s’est alors produit ce que ma mère appelle généralement un revirement de situation : Romane et Violetta, mes deux copines pour toujours, sont parties bras dessus bras dessous, réconciliées, et j’ai vu leur capuche qui pendait dans leur cou, l’une bleue, l’autre pas bleue, comme deux langues qu’elles me tiraient.

Évidemment, j’ai d’autres amis, mais c’est différent. Sans Violetta et Romane, je suis carrément en danger. Je me retrouve comme une pauvre fille seule, le cheveu plaqué sur les oreilles comme un brave cocker, confinée entre ses chut et ses borborygmes.

 

— Allez, mollassonne, sors de l’océan ! Mets ta combi, on retourne dans la neige ! a communiqué papa à travers la porte de ma chambre.

Je pars skier. Camélia descend avec nous en peignoir. Elle me fait des clins d’œil, c’est la connivence belle-mère – belle-fille, je réponds d’un sourire bouche fermée alors que j’ai envie de lui loucher dessus ou de lever les yeux au ciel en soupirant, mais comme je ne suis pas disposée à ce que papa se venge en me collant deux descentes de ski supplémentaires, je m’en tiens là. Ils se roulent une pelle à la sortie de l’ascenseur. En public, ils sont toujours un peu limite je trouve. Ça va bien, les baisers. Mais je me chut. J’attends qu’ils se décollent. J’ai appris la patience ; surtout le soir, quand j’écoute papa et Camélia évoquer la vie qu’on aura quand ils auront dégoté l’appartement avec terrasse qui leur permettra de faire des barbecues même en ville.

L’Herminôtel a affiché le programme des festivités. Avant de filer au sous-sol, Camélia s’empresse de lire le panneau : karaoké puis soirée Pierre à feu.

— Ça veut dire quoi « soirée Pierre à feu » ? demande-t-elle à mon père.

— Ça veut dire qu’on n’ira pas.

Camélia lui donne un coup de coude et me demande :

— On ira toutes les deux alors ?

Je me chut. J’ai souvent envie de lui sourire, à ma belle-mère, mais je résiste.

En réponse, je vérifie que mes cheveux sont bien plaqués sur mes oreilles.

 

 

Il se pourrait que Camélia devienne mon seul contact féminin en dehors de ma mère et de mes profs de danse, maths, espagnol, gym, histoire et français. En effet, je suis actuellement mal partie avec mes amies filles, donc ma belle-mère de quarante et un ans (onze ans d’âge mental) n’est pas à exclure tout à fait de ma vie, même si elle porte ce soir, pour le karaoké de l’hôtel, une minijupe en cuir rose. Mon père lui a signalé que cette « ceinture » n’était pas de saison mais elle n’a pas compris la blague, qui, évidemment, n’en était pas une. Mon père blague d’ailleurs assez peu avec la longueur des jupes de Camélia. Elle a cru qu’il tiquait sur la couleur et elle a affiné :

— Ce n’est pas du rose, Chris, c’est plutôt du rouge clair.

Quelquefois, je fais moi aussi des efforts vestimentaires. Je suis jalouse quand papa contemple exclusivement Camélia, même s’il la regarde souvent de travers, heurté par son indécence. Mais il m’arrive de tenter de rivaliser avec elle. Elle me soutient toujours dans mes essais. Ce soir, elle a proposé de me nouer un foulard dans les cheveux, de me prêter son mascara ou du gloss, mais j’avais la tête ailleurs. À la fin des vacances, il va falloir que je retourne au collège et je serai toute seule. Quand je m’imagine entrer dans la cour et que je pressens les regards me tombant dessus parce que je n’ai pas su choisir mon camp, je me glace. Je sais que Romane et Violetta qui sont redevenues aussi copines qu’avant ont parlé à toutes les filles de notre classe pour qu’elles choisissent leur camp. Elles deux, ou moi toute seule.

La salle de l’Herminôtel est très agitée. Ma belle-mère, complètement dingo d’une chanson, s’est emparée du micro et tente de dérider mon père qui, accoudé au bar, la regarde toujours de travers. Bonne andouille de fille, je m’approche de lui avec la tête en biais, la bouche en bisou, et il me pose la main sur l’épaule. Camélia nous fait coucou depuis la scène, fière ô combien quand l’animateur la félicite pour son admirable prestation. Un peu déçue de devoir déjà abandonner le micro, elle se joint à un groupe qui relève le défi de la chanson suivante. Elle n’est que clins d’œil et dandinements. Je pense à ma mère. Elle, elle va à la chorale le mardi. Depuis le départ de papa, elle trouve ça très agréable, car la chorale lui permet de crier. Elle chante du classique et de la variété, mais le déhanchement n’est pas de mise. Souvent je lui conseille de rester avec les gens de son groupe et d’aller prendre un verre après la chorale. Avant de perdre mes amies, l’absence de ma mère me permettait de téléphoner longuement à Romane puis à Violetta. Maintenant, son absence ne me servira plus à rien. Je n’aurai même pas envie de fouiller dans ses albums pour voir des photos de papa et elle quand ils s’aimaient. Mais je serai toujours contente pour elle si elle s’aère un peu et qu’elle s’amuse. Ça fera autant de poèmes en moins.

Mon père piaffe.

— Surtout, tiens-toi loin des enceintes, hein Suzine ? On va laisser Camélia pousser la chansonnette encore une ou deux fois et puis on montera se coucher, OK ? me demande-t-il.

Je me chut. Pas question pour moi de trancher entre leurs deux revendications. Camélia veut chanter, lui en a marre. Il n’a qu’à se coucher tout seul, mais je ne me vois pas le lui dire ainsi. Mon envie, à moi ? Aucune idée. Mon portable a vibré mais je me doute que ce sont plutôt deux vers de maman, et sûrement pas un message de mes amies d’avant. Bingo ! C’est bien maman : « Ma Suzine, as-tu le spleen ? Je suis là, où que tu sois. »

À part des nouvelles de mes copines, rien ne me fait plaisir. Je voudrais fermer les yeux et vivre un retournement de situation magistral. Les rouvrir et qu’aucun différend ne soit jamais venu briser mes amitiés. Hélas, depuis quelques jours, quand Violetta ou Romane m’écrivent, ce sont d’affreux SMS avec des expressions limitées comme « plus jamais », « impardonnable ». Ça me fait tellement mal de les recevoir que j’ai rayé les prénoms de mes copines de mon téléphone. Ainsi, quand l’une ou l’autre m’écrit, l’expéditeur n’est qu’une série de chiffres, et je préfère cet anonymat.

 

Quand elle voit papa excédé se diriger vers l’ascenseur, Camélia lui fonce dessus. Elle lui dit :

— Remonte, Chris, va dormir, on te rejoint dans pas longtemps !

Il accepte. Mais pas tard, parce qu’il y a ski demain. Je reste avec ma belle-mère, mais je ne suis pas sûre d’avoir envie d’être là. Dans ma chambre non plus d’ailleurs. Au fond, j’ai de plus en plus envie d’être nulle part.

 

— Tiens, c’est toi Suzine ? s’exclame une voix dans mon dos. Je me retourne et Tom apparaît.

Tom Combe-David, qui me précède dans l’alphabet de ma classe – Domestos étant situé juste après Combe-David –, est devant moi, avec sa tête habituelle alors que la mienne, légèrement éberluée, ressemble certainement à celle d’une cruche à eau. Papa, durant le dîner, nous a expliqué la différence entre une carafe, une cruche et un pichet, et je peux à présent affirmer que je suis une cruche. Surtout avec ce foulard noué au sommet du crâne. Tom habite au Foyer du ski mais il est venu à l’Herminôtel pour la soirée karaoké. Je m’apprête à dire que je suis avec ma belle-mère, mais quand j’entends ses aigus écorcher Tous les mêmes dans le micro, je m’interromps.

— J’aime bien ton pull, me dit Tom.

Je porte en effet un sweat à capuche. Bleu. J’ai envie de lui répondre quelque chose en retour, sur ses cheveux en touffe, mais c’est un principe, je garde mes vannes pour moi.

 

Avec les garçons, je ne suis pas particulièrement coincée mais je me fais aussi discrète qu’avec les filles. Là, c’est quand même compliqué, surtout avec l’amoureux de mes deux meilleures amies qui me détestent, de trouver la bonne façon d’être. Tom, à l’inverse, est très à l’aise. Il a mis ses cheveux comme Romane adore, avec du gel aux pointes mais pas aux racines. Quand il l’applique aux racines, Violetta préfère mais Romane trouve qu’ils ont l’air gras. Moi, personnellement, dans les deux cas, je lui trouve l’air d’un raton laveur, et surtout l’air dans le gaz, comme dirait ma mère avant de le faire rimer avec nase. Il ramène sans cesse sa mèche de cheveux du dessus vers son front. Les épaules un peu voûtées, comme s’il voulait cacher les pectoraux qu’il n’a pas ou faire vingt-deux centimètres de moins, Tom m’invite à rejoindre sa bande, un groupe agglutiné au pied du micro. Deux filles et un garçon. Deux, avec Tom. Les deux filles n’ont pas du tout envie de me voir arriver. Elles répondent aux prénoms de Sybille et de Bianca. Je suis sur le point de demander si le garçon s’appelle Bernard mais ce genre de blague ne peut faire rire que mon père. Le garçon se présente : Barnabé. Les filles me font répéter mon prénom :

— Suzine.

— Su quoi ?

— Suzine.

— Tu es sûre que c’est pas Suzanne ?

Alors que Camélia vient de reprendre le micro pour chanter pour la deuxième fois de la soirée Le Coup de soleil de Richard Cocciante, j’entame le récit de mon prénom. C’est une bonne entrée en matière, quand on n’est pas bavard, de raconter à quel point son prénom est une erreur.

 

 

 

 

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