Extrait

Manhattan chaos
de Michael Mention

Le 28/04/2019 à 12:10

Auteur : Michael Mention
Editeur : 10/18
Genre :
Date de parution : 07/03/2019
ISBN : 9782264072702
Total pages : 210
Prix : 7,10 €
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ISBN : 9782823863048

Editeur : Univers poche

Prix grand format : 8,99 €

 

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Résumé du livre
New York, 13 juillet 1977. L'été de tous les extrêmes : alors que la ville est en faillite, une canicule sans précédent sévit et le tueur Fils de Sam rôde dans les rues. Tandis que le soleil se couche sur Manhattan, une coupure de courant survient. Huit millions d'habitants sont plongés dans l'obscurité : c'est le black-out et la panique s'empare de la ville. Cloîtré chez lui, rongé par la drogue, le célèbre musicien Miles Davis a mis un terme à sa carrière et s'enlise dans la dépression. En manque d'héroïne, il se résout à sortir en quête d'un dealer lorsque des émeutes se déclenchent. Débute une nuit de terreur, où il va se heurter aux pillards et aux fantômes de Manhattan. Traqué d'un siècle à l'autre, la star déchue fera tout pour survivre, alors qu'un mal mystérieux le ronge de l'intérieur.

 

Premier chapitre

À celui qui gagne quand je triche.

 

 

« Ce que je sais, c’est que l’année après ma naissance, une violente tornade ravagea Saint Louis. J’ai l’impression d’en avoir un souvenir vague – quelque chose au tréfonds de ma mémoire. Ça explique peut-être que j’aie parfois mauvais caractère – cette tornade a laissé en moi une partie de sa violente créativité. Peut-être m’a-t-elle légué un peu de la force des vents. Il faut du souffle pour jouer de la trompette. »

Miles Davis

(Miles, l’autobiographie, 1989)

 

 

1


13 juillet 1977,

312 West 77th Street, New York

 

Sivad.

C’est son nom, j’ai mis du temps à le comprendre. Pourtant, ce n’est pas nouveau, il était là dès ma naissance. Je suis Gémeaux, j’ai toujours été deux. Intello et con, timide et grande gueule, clean et trash.

Sivad.

Alors, c’est comme ça que je l’ai appelée. L’intro de mon live au Cellar Door, il y a sept ans. Fallait bien trouver un titre. Les majors aiment ça, nommer les morceaux, les disques, c’est plus facile pour vendre.

« Sivad », « Davis »… OK, c’est nul, mais je m’en fous. L’important, c’est le son. La musique. La batterie de Jack et son roulement, qui résonne dans la salle. Le public exulte, quand Mike enchaîne à la basse. Lentement, avec l’aplomb d’un bulldozer. Keith calque son orgue démoniaque, rejoint par John et sa guitare, Airto et ses percus. La rythmique s’installe, m’enlace. Trompette en main, j’observe mes gars. Ils se donnent à fond et tout ça, c’est pour moi. Moi, leur dieu. Ils sont bons – très bons, même – et pourtant, ça ne va pas. Trop fort, trop lourd, alors que je leur avais dit de jouer cool. Hard, mais cool. C’est pourtant pas compliqué.

Je vais leur montrer, moi. D’un pied ferme, j’active ma wah-wah, et mon corps, ma trompette s’électrisent. Une note, et j’enterre le jazz. Encore. Tuer le père, le profaner pour qu’il renaisse et crève à l’infini. Je persiste, voûté. Avant, je jouais vers les cieux. Maintenant, c’est vers le sol. Racines. Afrique. Percus, puis la basse. Elle, toujours plus grave et moi, toujours plus aigu. Je ne joue pas, je laboure. Sonde la terre. Creuse mon sillon au rythme de la batterie, syncopée. Jack est bon, si bon que je décroche. Structure, harmonie, mélodie… je lâche tout.

Décoller.

Souffler à m’en décoller la plèvre.

Ne pas jouer ce qui me vient, mais ce qu’il y a juste après.

Trouver le son. Là ! Non, il m’a encore échappé. Je le poursuis, embrasant mes poumons, et le capture enfin. Envie de cogner, de boxer, mais pas encore, alors je le tords, l’étire à l’extrême, reprends ma respiration et le torture à nouveau. Lui faire cracher sa vérité pour qu’elle illumine la foule, et ça marche : ils sont tous debout, en transe. Ça s’emballe, ça s’excite – les mains levées, ils en veulent encore plus, mais c’est trop tôt, on n’en est qu’aux préliminaires.

Je fais une pause, me tourne pour mieux écouter la batterie. Face aux amplis, dos au public. Mes fans enragent, j’entends leur colère et leur impatience. Je les laisse mijoter, concentré sur mes gars. Ça pulse, mais pas assez, alors je leur fais des signes. D’abord à John, pour qu’il scinde son riff. Puis aux autres, qu’ils sortent du rythme et que je m’y engouffre, avant qu’ils y retournent. On se pénètre, on se pille, et c’est bon. La liberté du jazz, la fureur du rock, la moiteur du funk. En sueur, j’inspire…

(une seconde)

… profondément…

(deux secondes)

… et repars à l’assaut du son. Je le défonce, l’envoyant au tapis. Il s’enfuit, je le rattrape et le boxe, boxe, boxe, jusqu’à ce qu’il hurle. Voilà, j’y suis. Ce truc strident, qui décrasse mon âme. Nos âmes. Tout balancer pour se purifier ensemble. Je suis eux, ils sont moi, et ça y est, on forme un tout. Un seul et unique instrument au service du groove, l’astre suprême qui a vu naître l’humanité… et j’expire, affalé dans mon fauteuil.

 

Seul.

Back to reality.

 

Tremblant, j’extirpe l’aiguille de ma veine. L’élastique claque, fouette mon mollet engourdi. L’héroïne se diffuse, je la sens monter, brûler mes muscles, mes os, mon cerveau enfiévré.

Ma vision se trouble, altère l’aube en champignon atomique. Ses rayons traversent mes fenêtres pour découper l’atmosphère grisâtre, colorant les mouches et les déchets un peu partout. Ici, dans mon appart’ immense et ultrachic de l’Upper West Side de Manhattan. Deux ans que j’y vis cloîtré. Deux ans que je macère dans le ras-le-bol.

Usé.

Tellement.

Trop de concerts, trop d’excès, trop de trop.

Des années que je tirais sur la corde et, forcément, je ne pouvais que craquer. Après tout, c’est arrivé aux plus grands, d’Alexandre à Attila. L’homme ne bâtit jamais que sa propre fin, je le sais à présent.

C’est à cause du son. Toute ma vie, je l’ai traqué. J’étais fou comme Dalí, précis comme Robinson, et me voici amorphe comme une merde. Une sale merde dépressive, rongée par le mal : ulcère, pneumonie, diabète, tendinite, fractures, prothèse de hanche… on m’a soigné, bricolé un milliard de fois, mais ma chair n’a pas oublié. Et si je pèse cinquante kilos, c’est que j’ai des chaînes en or.

Un soupir, caverneux, et je bazarde la seringue. Elle échoue dans ma tox-box, rejoignant mes doses, mon trésor sur lequel je veille en vieux pirate gangrené. Enlisé dans le pire, pour avoir visé le meilleur. Moi qui me suis toujours renouvelé, refusant inlassablement la facilité, par dignité et par respect envers mon public. Quand les gens te suivent, fidèles, bienveillants, tu te dois de leur filer autre chose qu’un truc réchauffé.

Alors, chaque année, tu remets ton titre en jeu : exigence, création, peaufinage, diffusion, promo, tournées, puis exigence et rebelote. Car c’est plus fort que toi, que ça donne un sens à ta vie, que t’as même l’impression d’être utile, jusqu’à ce que tu te réveilles un matin, asthénique, avec un arrière-goût de chiasse.

« La crise se confirme, avec l’inflation et sept millions cinq cent mille chômeurs. Six mois après son élection, le président Carter voit à nouveau baisser sa cote de popularité, conséquence directe de l’abandon de son projet de réductions fiscales. »

 

La télé, ma nouvelle vie. Et, pour une fois, CBS dit la vérité, c’est le pire été que la ville ait jamais connu : fournaise, faillite et tueur. Un an qu’il rôde la nuit, du Bronx à Queens, butant des couples.

« Fils de Sam », le nom qu’il s’est donné.

« Fils de pute », ce que je me dis en allumant une clope.

J’évacue la fumée, transpirant dans ma chemise satinée et mon froc pailleté. Un zombie déguisé en mac’ – ma mère en chialerait, si elle était encore là.

Mais c’est comme ça, il n’y a rien à faire. Teo et les autres ont fini par comprendre, alors ils ont arrêté de passer. Tant mieux. Et pour plus de tranquillité, j’ai débranché le téléphone. « Allô ? Miles, ça va ? C’est quand que tu nous refais un disque ? Propre, hein, pas tes trucs bizarres de quarante minutes. Ce que le public veut, c’est du jazz cool, du Kind of Blue, comme avant, retour aux sources, tout ça. » Ils n’ont jamais rien compris, jamais ressenti une seule de mes notes, et ils voudraient que je rempile ?

Qu’ils crèvent.

« Canicule historique à New York, où la température dépassera une fois de plus les 40 degrés. Les autorités recommandent aux habitants de s’hydrater régulièrement, en particulier les enfants et les personnes âgées. »

 

Et puisqu’il faut s’hydrater, je m’hydrate. Au cognac. Même si ça me brûle le foie. J’en chie comme un vieux, alors que j’ai cinquante et un ans. En général, on redoute le passage à la cinquantaine, mais le pire, c’est l’année suivante. Ce un décisif, qui te fait pencher de l’autre côté. Putain de un. Number One. J’avais tout, tout réinventé, et j’ai tout perdu : la passion, le respect de mes musiciens, l’amour de mes gosses… et allez ! Il suffit que je pense à eux pour qu’elle fasse son come-back. La tentation. Mais non, jamais. Le suicide, c’est pour les pédés. Et moi, je suis Miles Davis. MILES fuckin’ DAVIS. Et je n’ai pas créé tout ça, je n’ai pas transcendé la musique au-delà de la vie pour m’arrêter là, pendu au bout d’une corde ou saigné dans un bain.

Alors, j’attends la fin en cramant mes royalties. Beaucoup de fric, sans compter celui versé par Columbia. Un million de dollars par an ; payé à rien foutre. Je me dégoûte, mais ma déchéance, mon pourrissement, ça fait partie du truc. L’accomplissement de mon œuvre. Et personne pour la voir, à commencer par mes potes. Dizzy et d’autres sont encore là, mais la plupart sont partis.

Bird est mort.

Lester est mort.

Fats est mort.

Duke est mort.

Gene est mort.

Paul est mort.

Tadd est mort.

Jimi est mort.

Hobart est mort.

Wynton est mort.

Cannonball est mort.

John est mort, l’immense Coltrane, le salopard le plus têtu que j’aie jamais rencontré. Dix ans, déjà. Et moi, toujours en vie.

Quand j’y pense, je n’en reviens pas. J’ai connu le be-bop, le cool, le hard-bop… J’ai été de toutes les conquêtes, de toutes les révolutions, et je suis encore là. Jusqu’à quand, je ne sais pas.

De toute façon, c’est déjà fini. Finie, la musique. Fini, le Viêtnam. Fini, le Watergate. Finis, la Manson Family, le Black Power et les attentats du Weather Underground. Tout est fini, mon pays est à genoux, exsangue, mais il s’acharne à renaître. L’Amérique des computers et de Luke Skywalker, les nouveaux dieux de mes compatriotes.

Un rail de coke, et les premiers klaxons hissent le soleil au-dessus de la ville. Les buildings miroitent, aveuglants, annonçant un nouvel enfer. Et rien ne l’arrêtera, ni la clim’, ni le ventilo, ni cette trompette à laquelle je ne toucherai plus. Plus jamais. Elle qui scintille sur l’étagère, en se foutant de ma gueule. Plusieurs fois, j’ai voulu la bazarder, mais j’en suis incapable. Juste bon à me détruire, devant des séries télé à la con.

Ma peau – ses pores libèrent des vapeurs d’alcool et de came, qui me submergent. Et je sombre, aujourd’hui encore.

 

 

2

 

« Bonjour des caniveaux de New York qui sont remplis de fumier de chien, de vomi, de vinasse, d’urine et de sang. »

 

La voix, austère, se répand dans le salon jusqu’aux chiottes, où j’écoute. Défoncé, bourré, bercé par la lettre de Fils de Sam. Ce soir, comme hier et demain, CBS revient sur le tueur au calibre 44.

« Bonjour des égouts de New York, qui engloutissent ces délices quand ils sont emportés par les camions nettoyeurs. »

 

Une sale affaire, qui fait le beurre des médias. Des mois qu’ils n’avaient plus rien à se mettre sous la dent. Et même s’ils se branlent avec l’affaire Polanski, le viol d’une ado, ça ne vaut pas un tueur sanguinaire.

« Bonjour des fissures sur les trottoirs de New York, et des fourmis qui habitent dans ces fissures et se nourrissent du sang séché de la mort infiltrée dans ces fissures. »

 

Eh bien, là, ils sont servis. Cinq morts et plusieurs blessés, dont une paraplégique. Non seulement ce mec est un barbare, mais en plus il écrit aux flics pour les narguer. L’orgueil, éternel poison de l’humanité. Et je m’y connais. Tellement que ce poème sinistre, ce soir, c’est le mien.

Je pisse en pensant à ce tueur, au défi qu’il a lancé à la ville, à ce qu’il incarne à l’échelle nationale. C’est dingue. En dix ans, on est passé du Summer of Love au Summer of Sam. Tout un symbole, que je sniffe et WAOW ! Ça monte, monte, monte, monte, monte, monte jusqu’au soleil. Icare. Hélios. Râ. Faye Dunaway. Jules César. Veni, vidi, vessie, qui continue de se vider.

Dernière goutte, enfin, et je me relève, prenant appui contre le mur. Ouais, depuis peu, je pisse assis, ça m’évite d’en foutre partout. Et puis, je suis face à la porte : comme ça, si un mec veut me faire la peau, je le verrai venir.

« Une lettre macabre dans laquelle Fils de Sam menace de sévir à nouveau, le 29 juillet. Date symbolique associée à sa première victime, l’année dernière : Donna Lauria, âgée de dix-huit ans, assassinée devant le domicile de ses parents. »

 

Je tire la chasse, remets ma bite dans… non, je la regarde. Chose flétrie, épuisée d’avoir tant donné. Elle qui m’a trahi, l’autre jour, avec la pute. Une « Tina » à la gueule de « Josephine » et au cul bien ferme, comme j’aime. Et pourtant, impossible de bander. Flip total. La fille m’a dit que ce n’était pas grave, que ça arrivait à tout le monde. Des conneries, mais bon, c’était sympa de sa part, jusqu’à ce qu’elle me demande un autographe. Là, je l’ai virée de chez moi.

Slip, froc, ceinture, et je sors des chiottes, fatigué d’avance à l’idée de traverser mon appart’. Toutes ces pièces, ces salles pleines de billards, de flippers et de gadgets tape-à-l’œil indignes de moi. Je traîne les pieds, dépasse la cuisine où je ne cuisine jamais, la salle de bains où je ne me lave plus. Baisse de tonus. Drépanocytose ; mon fardeau depuis toujours. Je ne me souviens plus si ça vient de mes globules rouges ou blancs, mais c’est dur de marcher. De respirer. De vivre.

21 h 21. L’horloge s’amuse, essayant d’égayer ma soirée. Moi, tout ce que je vois, c’est qu’il fait 34 degrés et que je transpire comme un porc, protégé derrière mes Ray-Ban. Ces lustres, ces néons… un gaspillage que je peux me permettre. Et puis, la lumière, ça dissuade les cambrioleurs. Qu’ils essaient d’entrer, je les accueillerai avec mon Magnum, façon Dirty Harry.

J’avance dans le couloir, interminable, entre les murs tapissés de souvenirs : mes photos, mes disques d’or, mes prix Down Beat, mes Grammy Awards, mes béquilles. Celles que j’avais sur scène – il y a trois, cinq ans, je ne sais plus – après mon accident de bagnole. J’en ai bavé, mais qu’est-ce que c’était bon. Toutes les nuits, on mettait le feu. Puis Herbie s’est envolé avec ses Headhunters et je me suis retrouvé à faire leur première partie. Un honneur pour lui, une humiliation pour moi.

« Le promoteur Fred Trump a annoncé la création de logements à Brooklyn, destinés aux citoyens afro-américains. Un projet qui, selon son fils, n’est en rien lié aux récentes plaintes déposées contre le groupe Trump pour discrimination. »

 

Je traverse le salon et bute contre les bouteilles, les seringues, les boîtes de corned-beef, le téléphone débranché. Columbia. Ils essaient de m’appeler, j’en suis sûr. Des charognards, prêts à tout pour se faire un billet sur mon dos. J’ai jeté l’éponge, mais ils ont quand même trouvé le moyen de sortir Water Babies : un « nouvel » album avec de vieux morceaux, compilés sans cohérence, choisis sans mon consentement.

Qu’ils crèvent.

Tous.

Encore un pas, et j’atteins enfin mon fauteuil. Un truc en noyer, début XXe, super cher. Mon trône de roi déchu, où je m’enfonce lourdement. Besoin d’un remontant, alors je me refais un rail. I’m back, baby ! Terrible, cette came. Encore heureux, à cinq cents dollars par jour.

Ah ! Le soleil se casse enfin, il était temps. Je regarde ma Rolex. 21 h 33. Deux minutes de plus qu’hier ; ce salaud prend ses aises. Moi, je fume et zappe, de pubs en soaps, de famines en guerres, de Pol Pot en Pinochet et autres enculés.

« Et nous passons du tournage de Superman à celui de Saturday Night Fever. Un film tout aussi attendu, annoncé comme la première œuvre cinématographique de la révolution disco, qui sera sur nos écrans à Noël. »

 

Marre du disco, des super-héros, de cette époque désincarnée, alors je change de chaîne. La statue du Lincoln Memorial apparaît, suivie d’un vieux en nœud pap’ et aux cheveux gominés. Je le reconnais, pour l’avoir vu dans plein d’émissions. Un historien célèbre, mais pas autant que moi.

« Mesdames et messieurs, ce soir, je vous propose de revenir sur l’histoire de notre pays, du traité de Paris, en 1783, à nos jours. »

 

Fiches en main, il présente son documentaire. Esclavage, racisme, catastrophes, le programme s’annonce chargé. Je connais tout ça par cœur, ça me gonfle. Le passé, c’est de la merde. Et moi, je vais de l’avant – toujours –, alors je zappe et tombe sur un film avec Rod Taylor. Son look est nul, autant que les dialogues. Je reconnais La Machine à explorer le temps ; H. G. Wells à la sauce Hollywood.

Quand j’étais ado, j’avais adoré le bouquin, alors même si l’adaptation est bidon, je décide de regarder un peu… lorsque la télé s’éteint brusquement. Tout s’éteint : les lumières, le ventilo, la clim’.

Je suis dans le noir.

Le noir total.

 

 

3

 

L’autre jour, à la télé, ils ont dit que le leader de Pink Floyd avait craché sur un fan. C’était à Montréal, pendant un concert. Il paraît que le mec était déchaîné dans le public, qu’il foutait le bordel. J’aime pas les Floyd et leur trip intello-planant, mais le coup du mollard, je comprends.

À sa place, j’aurais fait pareil.

Cracher sur ce con.

Car ce con, c’est moi.

Si les plombs ont sauté, c’est ma faute. À tout laisser allumé, j’ai consommé plus que la NASA. Et même si, finalement, j’y vois encore, c’est chiant. Puis, non, ce n’est pas ma faute, c’est celle de l’électricité. Moi, j’ai fait ce qu’il fallait, comme toujours, et le reste ne suit pas, comme toujours.

J’écrase ma clope, m’extirpe du fauteuil. « Bling ! » : mes chaînes en or. « Crac ! » : mes articulations. Je m’aventure dans la pénombre, piétinant les chips et les os de poulet. Le soleil a pitié de moi, alors il éclaire quelque peu le sol, m’épargnant une gamelle. Couloir. Entrée. Briquet. Plombs, mais ça ne revient pas. Nouvel essai, nouvel échec. Plongé dans le noir, comme un vulgaire anonyme. J’éclaire ma montre.

 

21 h 34.

Crispation : 50 %.

 

Mes ennemis. Ils ont coupé le courant et enfonceront ma porte dans quelques secondes. Ah ! C’est ce qu’ils veulent me faire croire, mais je sais. Je sais qu’ils sont en train d’escalader la façade. Mon flingue. Non, il est trop loin, alors je m’empare de mon club de golf.

Je regagne le salon en direction des fenêtres et regarde dehors. Apparts, feux de circulation, néons des commerces : tout est éteint sur la 77e. Seule lumière, le crépuscule nappant les toits. Pareil sur l’avenue. Plus de courant, de souffleries, de rôtissoires. La zone a pour unique musique les bagnoles et leurs autoradios. Bon, finalement, mes ennemis n’ont rien à voir dans tout ça.

Au carrefour, des piétons semblent aussi déroutés que moi. Je les regarde tourner sur eux-mêmes, comme des cons. Des vieux en débardeur échangent leurs questions, leurs inquiétudes. Ouais, papi, t’as raison : la panne a l’air de toucher tout le West Side. Ça doit être à cause de la chaleur, les installations n’ont pas tenu. Je ne m’en fais pas, les gars de la maintenance doivent déjà être sur le coup.

 

21 h 36.

Résignation : 60 %.

 

 

Retour au fauteuil, où j’allume une clope et attends. Moment étrange, plutôt cool. J’ai toujours aimé les imprévus. Sans eux, j’aurais fini dentiste, comme mon père. C’est un sacré job, mais bon… aussi étrange que dermato et podologue. Tu fais quinze ans d’études – sans relâche, sans fun – pour passer ta vie avec des caries, des boutons et des pieds tout pourris. Ça me dépasse.

 

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