Extrait

Maison des rumeurs
de Colm Tóibín

Le 03/01/2019 à 11:18

Auteur : Colm Tóibín
Editeur : Robert Laffont
Genre :
Date de parution : 03/01/2019
ISBN : 9782221203613
Total pages : 286
Prix : 21 €
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ISBN : 9782221203613

Editeur : Robert Laffont

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ISBN : 9782221240540

Editeur : Groupe Robert Laffont

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Résumé du livre
Après le sacrifice de sa fille, une mère fomente la mise à mort de l'assassin. Enragée, elle crie sa joie de venger son enfant. Puis son fils est enlevé et passe des années en exil où, dans un douloureux monologue intérieur, il revit le meurtre de sa soeur. Au foyer, il ne reste qu'une fille, obsédée jusqu'à la folie par la place démesurée qu'occupent les disparus dans le coeur de leur mère.

Clytemnestre, Oreste, Électre. Ils mêlent leurs voix en un choeur tragique pour raconter ce drame : l'assassinat d'Iphigénie par son père en échange d'une victoire à la guerre.

Dans des paysages sauvages qui rappellent les contrées isolées d'Irlande, Colm Tóibín donne aux héros et aux héroïnes du mythe grec une humanité bouleversante, inattendue, qui nous hante longtemps.

Traduction Anna Gibson

 

Premier chapitre

Pour Hedi El Kholti

 

 

Clytemnestre

 

 

L’odeur de la mort m’est devenue familière. L’odeur écœurante, douceâtre, qui entrait par bouffées dans les pièces de ce palais, au gré du vent. Il m’est facile maintenant d’être sereine. Je passe la matinée à observer le ciel et la lumière changeante. Le chant des oiseaux monte peu à peu tandis que le monde s’emplit de ses propres plaisirs, puis, quand le jour décroît, le bruit décroît lui aussi et s’évanouit. J’observe les ombres qui s’étirent. J’ai oublié tant de choses, cependant l’odeur de la mort s’attarde. Elle m’est peut-être entrée dans le corps, accueillie là comme une vieille amie venue en visite. L’odeur de la mort, de la peur, de la panique. Elle est présente de la même manière que l’air ; elle revient comme revient la lumière du matin. Elle est ma compagne de chaque instant ; elle a mis de la vie dans mes yeux, mon regard longtemps voilé par l’attente, qui n’est plus voilé à présent mais vif au contraire, plein d’éclat.

J’ai donné l’ordre que les corps soient laissés dehors sous le soleil pendant un jour ou deux jusqu’à ce que la puanteur devienne envahissante. J’aimais bien les mouches, leurs petits corps perplexes, courageux, bourdonnant après le festin, troublés par la faim qui les tenaillait encore, qui ne s’apaisait pas ; une faim que j’en étais venue à connaître moi aussi, et à apprécier.

Nous avons tous faim maintenant. La nourriture ne fait qu’aiguiser notre envie ; la viande nous rend affamés de plus de viande, comme la mort est affamée de toujours plus de mort. Le meurtre nous rend affamés, il remplit l’âme d’un plaisir aigu et délectable, qui excite le désir de goûter une satisfaction plus grande encore.

Une lame transperçant la chair tendre sous l’oreille avec une précision intime avant de cisailler la gorge sans bruit comme le soleil traverse le ciel, mais avec une vitesse et un zèle bien supérieurs, puis le sang sombre se déversant à flots comme la nuit noire tombe sur le monde familier, en silence.

*

Ils lui ont coupé les cheveux avant de la traîner sur le lieu du sacrifice. Ma fille avait les mains liées dans le dos, les cordes lui cisaillaient les poignets. Ses chevilles aussi étaient entravées. On l’avait bâillonnée pour l’empêcher de maudire son père, son lâche de père à la langue fourchue. Mais ses hurlements se sont entendus malgré tout lorsqu’elle a compris que son père allait vraiment la tuer, vraiment lui ôter la vie pour avantager son armée. On lui avait tranché les cheveux précipitamment, sans aucun soin, l’une des femmes avait même réussi à lui entailler la peau du crâne avec une lame rouillée ; quand Iphigénie a voulu parler, ils lui ont enfoncé un vieux chiffon dans la bouche afin que nul ne l’entende. Je suis fière qu’elle n’ait pas cessé de lutter, même alors. Pas un instant elle n’a accepté son sort, malgré le discours complaisant qu’elle avait été obligée de tenir pour essayer de se sauver. Pas une seconde elle n’a renoncé à se débattre et à vouloir leur échapper. À aucun moment elle n’a cessé de maudire son père afin qu’il éprouve jusqu’au bout le poids de son mépris.

Personne n’oserait répéter les mots qu’elle a commencé à prononcer avant qu’on la bâillonne, mais je les connais. Je les lui ai enseignés. Ces mots, je les avais inventés pour anéantir son père et ses hommes et leurs objectifs dérisoires ; elles annonçaient le sort qui s’abattrait sur eux quand la nouvelle se répandrait de la façon dont ils avaient traîné dans la poussière notre fille, la belle et orgueilleuse Iphigénie, jusqu’à cet endroit, afin de la sacrifier pour s’assurer un avantage dans cette guerre qu’ils s’apprêtaient à livrer.

On me dit qu’au moment de mourir elle a hurlé si fort que sa voix a transpercé le cœur de toutes les personnes présentes.

Le meurtre et les cris d’Iphigénie ont cédé la place au silence, et ensuite aux préparatifs quand Agamemnon, son père, est revenu de la guerre et que je lui ai fait croire que je ne songeais pas à me venger. J’ai attendu. Je lui ai souri, je lui ai ouvert les bras, j’ai fait préparer un repas de fête. Un festin pour l’imbécile ! Je m’étais aspergée du parfum qui l’excitait. Du parfum pour l’imbécile !

J’étais prête. Ce n’était pas son cas, lui le héros couvert de gloire, lui le vainqueur aux mains immaculées comme si jamais elles n’avaient été souillées par le sang de sa fille, lui le guerrier embrassant ses amis, un large sourire sur sa face de valeureux soldat qui ne tarderait pas, croyait-il, à s’attabler devant des plats succulents et à lever sa coupe à la victoire. Oh, sa bouche béante ! Oh, son soulagement d’être enfin de retour chez lui !

J’ai vu ses poings se serrer sous l’effet du choc et de la douleur. Le choc et la douleur de comprendre que cela lui arrivait à lui, qui ne s’y attendait pas du tout, dans son propre palais, dans un moment de détente, alors qu’il s’apprêtait à jouir d’un bain préparé à son intention dans l’antique bassin de pierre.

Voilà ce qui lui avait permis de tenir, m’avait-il dit juste avant : cette perspective de ce qui l’attendrait à son retour chez lui, l’eau apaisante, les épices, les vêtements propres, l’atmosphère et les bruits familiers. On eût cru un lion s’apprêtant pour le repos après avoir rugi tout son soûl, les muscles alanguis, loin de toute idée de danger.

J’ai souri. J’ai dit que j’avais beaucoup pensé, moi aussi, à l’accueil que je lui réserverais. La pensée de son retour avait empli mes rêves autant que mes moments de veille. Je l’avais imaginé sortant, tout lavé et propre, de l’eau parfumée pendant qu’on finissait de préparer le repas, de dresser la table, que ses amis se rassemblaient. L’heure était venue, lui ai-je dit. Sans tarder, il devait se rendre au bain, s’y plonger avec délice, s’abandonner à la joie d’être enfin rentré. Oui, le lion était de retour. Et je savais ce que j’allais faire de lui maintenant qu’il était revenu.

*

J’avais chargé des espions de me prévenir de son arrivée. Des hommes devaient allumer des feux sur les collines pour en avertir d’autres, qui allumeraient à leur tour des feux et ainsi de suite. Ce sont les feux qui m’ont apporté la nouvelle, non les dieux. Parmi les dieux, plus aucun ne m’apporte son secours, plus aucun ne surveille mes actions ni ne connaît mes pensées. Je ne les invoque plus. Je vis seule avec la certitude que le temps des dieux est révolu.

Je ne prie pas. Je suis isolée parmi les gens d’ici car je ne prie pas et je ne prierai plus. À la place, je murmurerai des paroles ordinaires. Je dirai des mots qui viennent du monde, et ces mots seront chargés du regret de ce qui a été perdu. Je proférerai des sons semblables à des prières, mais des prières sans source ni destination, pas même humaine, puisque ma fille est morte et qu’elle ne les entendra pas.

Je sais mieux que personne que les dieux sont loin ; ils ont d’autres préoccupations. Ils se soucient des joies et des détresses humaines à la manière dont je peux, moi, me soucier des feuilles d’un arbre. Je sais que les feuilles sont là, elles tombent, repoussent et tombent encore, comme les humains vivent et sont remplacés par d’autres qui leur ressemblent. Je ne peux rien faire pour leur venir en aide ou pour les empêcher de tomber. Je ne suis pas concernée par leurs désirs.

J’ai envie de rire. Entendez-moi ricaner et m’esclaffer à l’idée que les dieux auraient tout fait pour que mon mari gagne sa guerre, qu’ils auraient inspiré chacune de ses avancées tactiques, qu’ils connaissaient sa mauvaise humeur matinale comme l’exaltation ridicule qui s’emparait parfois de lui la nuit venue, qu’ils prêtaient l’oreille à ses supplications, qu’ils parlaient de lui dans leurs divins foyers, qu’ils avaient suivi avec approbation le meurtre de ma fille.

Le marché était simple, voilà ce qu’il croyait ou ce que croyaient du moins ses hommes. Tuer la fille innocente en échange de vents favorables. L’arracher à la vie, attaquer sa chair au couteau, faire qu’elle ne puisse plus jamais entrer dans une pièce ou se réveiller le matin. Priver le monde de sa grâce. En récompense, les dieux feraient souffler le vent dans la direction souhaitée par son père le jour où il déciderait de faire voile. Et ils arrêteraient le vent quand viendrait le tour de ses ennemis d’en avoir besoin. Les dieux rendraient ses hommes agiles et courageux et rempliraient ses ennemis de peur. Les dieux aiguiseraient le tranchant de ses épées.

Toute leur vie, lui et les hommes qui l’entouraient sont restés persuadés que les dieux s’intéressaient à leur sort. Tous y croyaient, sans exception. Or je vais le dire à présent. Ce n’était pas vrai. Ce n’est pas vrai. Nous implorons les dieux comme pourrait le faire une étoile dans le ciel juste avant qu’elle ne tombe. Le bruit que fait cette étoile, nous ne l’entendons pas. Et même si nous pouvions l’entendre, il nous serait complètement indifférent.

Les dieux ont leurs propres soucis, que nous ne pouvons pas imaginer, qui n’ont rien de terrestre. Les dieux savent à peine que nous existons. S’ils nous entendaient, nous serions pour eux comme le bruit du vent dans les arbres, un son ténu, un tremblement léger, lointain.

Je sais qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où les dieux venaient nous réveiller le matin, peigner nos cheveux et remplir notre bouche de paroles suaves, où ils écoutaient nos désirs et tentaient de les combler, où ils connaissaient nos pensées et pouvaient nous adresser des signes. Naguère encore, dans nos mémoires, peu de temps avant que la mort ne survienne on entendait dans la nuit un son particulier, comme des pleurs de femmes ; une façon d’appeler les mourants, de hâter leur départ, d’adoucir leur voyage incertain jusqu’au lieu du repos. Mon mari était à mes côtés pendant les derniers jours de la vie de ma mère, et nous l’avons entendu l’un et l’autre, et ma mère aussi. Elle l’a entendu et c’était un réconfort pour elle de savoir que la mort l’appelait, qu’elle était prête à l’accueillir.

Ce son-là n’existe plus. Ces pleurs semblables au bruit du vent ont disparu. Les morts s’effacent seuls, à leur heure. Personne ne les aide, personne ne leur prête attention, hormis ceux qui étaient auprès d’eux durant leur bref séjour dans le monde. Quand ils s’éteignent, on n’entend plus jamais ce sifflement léger, lointain, envoûtant. Je le remarque ici même, ce silence qui entoure la mort. Les dieux qui veillaient sur elle ne sont plus. Ils sont partis et ils ne reviendront pas.

Mon mari a eu de la chance, voilà tout. Que le vent ait soufflé comme il le voulait ce jour-là, que ses hommes aient fait preuve de vaillance et qu’il ait fini par triompher dans cette guerre. Les choses auraient pu tout aussi bien tourner autrement. Il n’avait pas besoin de sacrifier notre fille aux dieux.

Je pense à ma nourrice, qui était avec moi depuis ma naissance ; les derniers jours de sa vie, nous refusions de croire qu’elle allait mourir. J’étais auprès d’elle, nous parlions ensemble. S’il y avait eu le moindre écho de pleurs ou de lamentations, nous l’aurions entendu ; mais il n’y avait rien, pas le moindre murmure pour l’accompagner vers sa mort. Seulement le silence, ou les bruits ordinaires venant de la cuisine ou de chiens qui aboyaient. Puis elle est morte, elle a cessé de respirer. C’était fini.

Je suis sortie regarder le ciel. Tout ce que j’avais pour me venir en aide était une survivance, l’ancienne langue de la prière. Elle qui avait été autrefois puissante, qui avait donné sens à toute chose, ne rendait plus qu’un son creux et désolé. Ce son avait un pouvoir propre, triste et fragile, il contenait dans ses rythmes la mémoire d’un passé vivant où nos paroles s’élevaient et trouvaient à s’accomplir. Désormais nos paroles sont piégées dans le temps, elles sont pleines de limites, elles ne sont qu’un divertissement, aussi fugace et monotone que notre souffle. Elles nous maintiennent en vie, et peut-être devrions-nous au moins provisoirement en éprouver de la reconnaissance. Il n’y a rien d’autre.

 

*

J’ai fait enlever et ensevelir les corps. Le crépuscule tombe. Je peux ouvrir les volets du côté de la terrasse, contempler les dernières traces dorées du soleil, les martinets zébrant de leur vol la lumière dense et oblique. À mesure que l’air s’épaissit, je distingue les contours flous de ce qui est là. Ce n’est pas un moment propice à l’acuité. Je n’en veux plus, de toute façon. Je n’ai pas besoin de clarté. J’ai besoin d’un moment tel que celui-ci, où chaque chose cesse d’être ce qu’elle est et se fond dans ce qui l’entoure, de même que chaque acte commis par moi et par d’autres cesse de se tenir à part, dans l’attente de quelqu’un qui viendrait le juger ou le consigner.

Rien n’est stable, aucune couleur ne reste ce qu’elle est dans cette lumière ; les ombres s’approfondissent et les objets du monde se confondent, les actes deviennent un seul acte, les cris, les gestes deviennent un seul cri, un seul geste. Au matin, quand la lumière aura été lavée par les ténèbres, nous affronterons de nouveau la clarté et la séparation. En attendant, le lieu où vit ma mémoire est un lieu ombreux et ambigu, dont les frontières s’éroderont encore, et c’est assez. Je pourrais même dormir. Je sais qu’à la lumière du jour ma mémoire s’aiguisera une fois de plus, se fera précise et tranchante tel un poignard dont on a affûté la lame.

*

Il y avait une femme qui vivait dans l’un des villages poussiéreux de l’autre côté du fleuve, vers les montagnes bleues. Elle était vieille et irascible, mais elle détenait certains pouvoirs que toutes les autres avaient perdus. Le problème, m’avait-on dit, était qu’elle rechignait à en faire usage. Alors elle soudoyait d’autres villageoises pour tenir son rôle et leurrer les visiteurs – des vieilles burinées comme elle qui passaient leur temps sur le pas de leur porte, les yeux plissés contre le soleil.

Nous la faisions surveiller depuis quelque temps. Égisthe, l’homme qui partageait ma couche en attendant de partager ce royaume avec moi, avait fait intervenir des espions. Grâce à eux, il avait pu identifier la véritable détentrice des pouvoirs, capable entre autres d’empoisonner n’importe quelle étoffe.

Quiconque était enveloppé par cette étoffe se figeait aussitôt, paralysé, et ne pouvait proférer le moindre son, quelle que soit sa surprise ou sa douleur.

Mon dessein était d’attaquer mon mari à son retour. Je l’attendrais, tout sourire. Le gargouillis qu’il émettrait au moment où je lui trancherais la gorge était devenu mon obsession.

La vieille fut amenée au palais entre deux gardes. Je la fis enfermer dans une réserve à grain. Égisthe, dont le talent de persuasion était aussi considérable que celui de la vieille à provoquer la mort, trouva les mots pour lui parler.

Égisthe et elle étaient tous deux des manipulateurs de l’ombre. Moi, j’étais claire. Je vivais dans la lumière. Je projetais des ombres, sans pour autant vivre dans l’ombre. Tout en me préparant à ce qui allait advenir, je me tenais dans le pur éclat du jour.

Ma demande était simple. Il existait un certain vêtement en maille très fine que mon mari aimait à enfiler au sortir du bain. Je voulais que la vieille y brode les fils invisibles qui l’immobiliseraient dès que le vêtement toucherait sa peau. Et j’exigeais une discrétion absolue. Personne ne devait entendre Agamemnon crier pendant que je l’assassinais. Il me fallait le silence.

La femme se récria et chercha à se faire passer pour l’une de ses doublures. Sur mon ordre, personne sauf Égisthe n’avait été en contact avec elle, même pour la nourrir, mais elle avait deviné ce que nous attendions d’elle : son aide pour assassiner Agamemnon, le grand roi sanguinaire et vainqueur qui n’allait pas tarder à rentrer de la guerre. Elle, de son côté, pensait que les dieux étaient avec lui et ne souhaitait pas se mettre en travers des intentions divines.

Je savais depuis le début qu’elle me résisterait ; mais l’expérience m’avait démontré qu’il était plus simple de travailler avec ceux qui tenaient aux superstitions anciennes et croyaient encore à la stabilité du monde.

J’ourdis donc un plan pour venir à bout de la vieille. J’avais du temps devant moi, car Agamemnon ne devait pas arriver avant plusieurs jours. Je m’étais arrangée pour être avertie précisément de son approche ; nous avions aussi bien des espions dans son camp que des hommes disséminés sur les collines. Je ne laissai rien au hasard, et chaque étape fit l’objet d’une préparation minutieuse. J’avais laissé trop de champ jusque-là aux besoins des autres et à leurs caprices. J’avais fait confiance à trop de monde.

J’ordonnai qu’on amène la vieille empoisonneuse jusqu’à une fenêtre percée haut dans le mur du couloir devant la réserve. Je demandai qu’on la soulève afin qu’elle puisse apercevoir le jardin clos en contrebas. Elle y verrait sa petite-fille, prunelle de ses yeux et lumière de sa vie, que nous avions capturée au village et faite prisonnière.

Égisthe savait ce qu’il devait lui dire. Si elle incorporait le poison à l’étoffe comme nous le lui demandions et si l’effet attendu se produisait, sa petite-fille et elle seraient libérées sur-le-champ et autorisées à rentrer chez elles. Je lui avais recommandé de ne pas finir la phrase suivante : « Si tu ne le fais pas… », mais de la fixer simplement avec une intention si vicieuse dans le regard qu’elle ne pourrait que trembler ou, plus vraisemblablement, s’agissant d’elle, se dominer pour ne montrer aucun signe de terreur.

Ce fut donc facile. Le travail lui-même, m’avait-on dit, ne prenait que quelques minutes. Égisthe, qui était pourtant resté auprès d’elle pendant qu’elle cousait, fut incapable de distinguer les nouveaux fils du reste de l’étoffe. Après avoir fini, elle demanda simplement qu’aucun mal ne soit fait à sa petite-fille. Elle demanda aussi que nul ne les voie lorsqu’elles seraient reconduites au village, ni ne sache qui les avait accompagnées et d’où elles revenaient. Elle le dévisageait d’un regard froid, et ce fut ce regard qui persuada Égisthe qu’elle avait vraiment exécuté sa mission et que le poison opérerait comme prévu.

*

Le destin d’Agamemnon avait été scellé le jour où il nous indiqua par un message qu’il souhaitait, avant le début des combats, célébrer le mariage d’une de ses filles. Une vision d’amour et de jouvence, voilà qui lui communiquerait de la force et emplirait ses hommes de joie avant qu’ils s’embarquent pour leur campagne de meurtres et de conquêtes. Parmi les jeunes guerriers figurait le fils de Pélée, Achille, destiné à devenir un héros plus illustre encore que son père. Achille était beau, écrivait Agamemnon. Le ciel s’illuminerait en le voyant s’unir à notre fille Iphigénie sous le regard émerveillé des soldats.

« Vous devez prendre des chars, précisait le message. Vous mettrez trois jours pour parvenir au camp. Ne recule devant aucune dépense quant aux préparatifs. Et emmène Oreste. Il est assez grand pour prendre plaisir à voir les soldats se préparer au combat et pour assister à l’union de sa sœur avec un noble guerrier tel qu’Achille.

« En votre absence, tu remettras les rênes du pouvoir à Électre. Dis-lui de se souvenir de son père et d’user de ses prérogatives à bon escient. Les anciens la conseilleront. Elle pourra compter sur leur sagesse et sur leur bienveillance, et elle devra les écouter.

« À notre retour de la guerre, le pouvoir retournera à sa véritable source. Après le triomphe viendra le temps de la stabilité. Les dieux sont avec nous, j’en ai reçu l’assurance. »

Je le crus. J’allai trouver Iphigénie et lui racontai qu’elle m’accompagnerait prochainement jusqu’au camp de son père pour y être mariée à un guerrier. D’ici là, les couturières travailleraient sans relâche. J’ajoutai mes propres paroles à celles d’Agamemnon. Je dis à ma fille qu’Achille, son futur époux, était un homme doux. Je lui dis bien d’autres choses encore, qui me sont à présent amères et m’emplissent de honte. Qu’Achille était un homme adulé, plein de bravoure, et que sa force n’avait pourtant pas altéré son charme.

Je parlais encore quand Électre survint et voulut savoir pourquoi nous chuchotions ainsi. Je lui dis que sa sœur allait se marier. Iphigénie avait un an de plus qu’Électre. Celle-ci lui sourit et lui prit les mains. J’ajoutai que la rumeur de la beauté d’Iphigénie s’était répandue au loin, qu’Achille l’attendait, et que son père était certain que dans les temps futurs on parlerait encore de la jeune épousée, du jour de ses noces, du soleil éclatant, des dieux souriants et des soldats rendus braves et inflexibles par la lumière de l’amour.

Oui, j’ai prononcé ces mots, j’ai dit amour, j’ai dit lumière, j’ai dit les dieux, j’ai dit épousée. J’ai dit soldats braves et inflexibles. J’ai uni son nom à lui et son nom à elle. Iphigénie, Achille. Puis j’ai fait venir les couturières afin qu’elles commencent à préparer pour ma fille une robe digne de sa beauté rayonnante, qui serait en ce jour de ses noces égale à celle du soleil. J’ai dit à Électre que la confiance que lui témoignait son père était telle qu’il avait décidé de lui laisser le pouvoir en mon absence, et que son intelligence, son attention et sa mémoire faisaient la fierté d’Agamemnon.

Nous partîmes quelques semaines plus tard, par un matin superbe, accompagnées d’Oreste et de nos suivantes.

*

Agamemnon nous attendait. Il s’est avancé vers nous lentement avec une expression que je ne lui avais jamais vue. Son visage manifestait tout à la fois de la tristesse, de la surprise et du soulagement ; peut-être d’autres émotions encore, mais voilà ce que j’ai perçu sur le moment. Tristesse, pensais-je, car nous lui avions manqué, parce qu’il était parti depuis longtemps déjà et qu’il s’apprêtait à donner sa fille en mariage. Surprise, parce qu’il avait passé tant de temps à nous imaginer et que soudain nous étions devant lui en chair et en os, Oreste qui, à huit ans, avait grandi bien au-delà de ce que son père avait pu imaginer, et Iphigénie dans la grâce éclatante de ses seize ans. Soulagement, car nous étions sains et saufs, et lui aussi, et nous allions pouvoir passer du temps ensemble. Quand il m’a embrassée, j’ai senti chez lui une chaleur mêlée d’embarras. Ensuite, lorsqu’il s’est éloigné pour parler à ses hommes, j’ai vu sa puissance, celle du chef se préparant au combat, concentré sur les questions de stratégie, les décisions à prendre. Agamemnon, avec ses soldats, était l’image même de la détermination. Je me souviens qu’au début de notre mariage j’avais été transportée par cette volonté qu’il irradiait et qui me frappait à présent avec une intensité accrue.

Contrairement à la plupart des hommes de sa trempe, il savait aussi écouter. Là encore, en l’observant, je sentais que c’était le cas ; du moins ce le serait quand nous serions seuls.

Puis il a soulevé Oreste dans ses bras en riant et il s’est tourné vers l’endroit où se tenait Iphigénie.

Il lui a adressé un grand sourire. Quand je l’ai regardée à mon tour, j’ai été éblouie, comme si une femme inconnue était descendue parmi nous, tendre et réservée à la fois, pleine d’une distinction naturelle. Son père s’est approché d’elle pour l’embrasser. Il portait toujours le garçon ; et si ses soldats voulaient savoir à quoi ressemblait l’amour afin d’emporter cette image avec eux, tel un talisman, dans l’espoir qu’elle les protège et les éperonne au combat, alors c’était le moment ; l’amour était là, exposé aux yeux de tous, tel un précieux objet sculpté ; le père avec son fils et sa fille, sous le regard de la mère qui les contemplait affectueusement ; le père dont le visage reflétait tout le mystère de l’amour, sa chaleur et sa pureté, son désir et sa nostalgie, tandis qu’il déposait doucement son fils sur le sol avant de serrer sa fille dans ses bras.

Je l’ai vu et je n’en démordrai pas. Je l’ai vu. Pendant ces quelques secondes, il était là.

Mais il était factice.

Aucune d’entre nous n’a soupçonné la vérité. Parmi nous, les femmes qui venions d’arriver, aucune, un seul instant, n’a deviné quoi que ce soit. Ceux qui nous observaient devaient être au courant. Certains, du moins ; peut-être la plupart. Pourtant ils n’ont rien laissé paraître. Pas le moindre signe. Rien.

Le ciel est resté bleu, le soleil rayonnant, et les dieux – ah oui, les dieux ! – semblaient répandre leur bienveillance sur notre famille, sur la future épouse, sur son jeune frère, sur moi, sa mère, et sur son père qui se tenait droit dans l’étreinte de l’amour comme il se tiendrait plus tard à la tête de son armée dans le triomphe de la victoire. Oui, les dieux souriaient en ce jour où nous venions d’arriver au camp en toute innocence afin d’aider Agamemnon à exécuter son projet.

*

Le lendemain, tôt le matin, mon mari est venu chercher Oreste. Il avait l’intention, dit-il, de lui faire fabriquer une épée et une cuirasse légère afin de lui donner l’air d’un vrai guerrier. Les femmes du camp sont venues pour voir Iphigénie et s’extasier devant les tenues que nous avions apportées. Ce n’étaient qu’exclamations, commentaires, boissons fraîches qui circulaient et vêtements qu’on dépliait, repliait, dépliait encore. À un moment, je suis allée dans l’espace séparant les quartiers des femmes des cuisines et j’ai écouté les bavardages. Soudain j’ai entendu une voix faire la remarque que quelques soldats traînaient à l’extérieur. Parmi les noms qu’elle a cités, j’ai reconnu celui d’Achille.

Étrange, ai-je pensé. Pourquoi s’approchait-il ainsi de nos quartiers ? Puis l’évidence : il espérait bien sûr entrevoir Iphigénie. Qu’il devait donc être impatient !

Je suis sortie demander aux soldats lequel d’entre eux était Achille. Ils ont désigné un jeune homme de haute taille, un peu à l’écart. Je me suis approchée. Quand il s’est tourné vers moi, j’ai perçu d’un même mouvement son regard direct, son ton quand il a dit son nom, l’honnêteté de cette voix, et j’ai pensé : ce sera la fin de nos ennuis. Achille nous a été envoyé pour mettre un terme à ce qui a débuté bien avant ma naissance et celle de mon mari. Ce venin, dans notre sang à tous deux. Vieux crimes, désirs de vengeance. Vieux meurtres et souvenirs de meurtres. Vieilles guerres et vieilles trahisons. Vieille sauvagerie, vieilles attaques venues du temps où les humains se comportaient comme des loups. Tout cela va prendre fin maintenant que cet homme s’apprête à épouser ma fille. Voilà ce que j’ai pensé. J’ai vu l’avenir comme un lieu d’abondance. J’ai vu Oreste grandir à la lumière de ce jeune soldat, le mari de sa sœur. J’ai vu la fin des querelles, j’ai vu un temps où les hommes vieilliraient en paix, où les batailles feraient l’objet de récits grandioses à la nuit tombée pendant que s’effacerait la mémoire vive des corps taillés en pièces et des hurlements résonnant à travers une plaine inondée de sang. Les héros, alors, on pourrait en parler. En parler, et rien d’autre.

Quand je lui ai dit mon nom, Achille a souri. Il me faisait comprendre qu’il me connaissait déjà. Il s’est détourné pour partir. Je l’ai rappelé. Je voulais lui tendre la main, et qu’il la prenne, en gage de ce qui allait bientôt avoir lieu et des années à venir.

Le son de ma voix l’a fait tressaillir ; il a jeté un regard autour de lui comme pour vérifier que personne ne nous observait. Je comprenais sa réticence, et j’ai reculé de quelques pas avant de reprendre la parole.

— Puisque tu vas épouser ma fille, tu es en droit de toucher ma main…

— Je m’apprête au combat. Je ne connais pas ta fille. Ton mari…

Je l’ai interrompu.

— Je suis sûre que mon mari t’a prié de garder tes distances pendant ces quelques jours qui nous séparent de la fête, mais cela vaut pour ma fille, pas pour moi. Et tout cela va changer bien vite. Mais si tu es inquiet à l’idée qu’on nous voie parler avant le mariage, alors je dois te quitter, bien sûr, et retourner parmi les femmes.

— Tu fais erreur, a-t-il dit. Je me prépare à combattre, non à me marier. Nous attendons que le vent tourne, qu’il cesse de jeter nos bateaux contre les rochers. Nous attendons…

Il a froncé les sourcils ; il paraissait se retenir de finir sa phrase.

— Peut-être mon mari a-t-il fait venir Iphigénie afin qu’après la guerre…

— Après la guerre ? Si je survis, je rentre chez moi.

— Ma fille est venue pour t’épouser. Elle en a reçu l’ordre. L’ordre de son père. De mon mari.

— Tu fais erreur, a-t-il répété.

À nouveau j’ai perçu cette grâce, tempérée par la fermeté et la résolution. L’espace d’un instant, j’ai eu la vision de cet avenir qu’Achille transformerait pour nous, un avenir aux arêtes estompées, aux ombres pleines, où je vieillirais, où Achille mûrirait, où ma fille Iphigénie deviendrait mère, où Oreste se transformerait en un homme sage et avisé. Soudain j’ai découvert que dans ce monde futur, il n’y avait pas de place pour Agamemnon. Je n’arrivais pas non plus à voir Électre. Ce tableau comportait une ombre, une absence obscure qui me coupait le souffle et me faisait frissonner. J’essayais de les placer tous les deux, en vain. Je ne les voyais pas, et il y avait aussi autre chose que je ne voyais pas. J’ai alors entendu qu’Achille élevait la voix pour capter mon attention.

— Tu te trompes, a-t-il insisté.

Puis il a changé de ton et m’a parlé avec douceur.

— Ton mari a dû te dire pourquoi ta fille était ici.

— Mon mari s’est contenté de nous saluer à notre arrivée. Il n’a rien dit.

— Alors tu ne sais pas ? Est-il possible que tu ne sois pas au courant ?

Son visage s’est rembruni, sa voix n’était plus qu’un murmure.

Je me suis courbée malgré moi. Je me suis écartée de lui. Je suis retournée auprès de ma fille et des autres femmes. Elles ne m’ont prêté aucune attention. Je suis allée m’asseoir seule, loin d’elles.

*

Je ne sais pas qui a révélé la vérité à Iphigénie. Je ne sais pas qui l’a informée qu’elle n’épouserait pas Achille et qu’à la place elle aurait la gorge tranchée, dehors, en plein jour, devant une foule de spectateurs parmi lesquels son propre père, tandis que des personnages employés à cet effet entonneraient des incantations.

J’ai parlé avec elle après le départ des autres femmes ; elle ne le savait pas encore à ce moment-là. Mais au cours de l’heure qui a suivi, où nous attendions le retour d’Oreste et où j’étais allongée sans dormir pendant qu’Iphigénie vaquait à ses occupations, quelqu’un le lui a révélé en termes clairs. J’ai compris que je m’étais bercée d’illusions en croyant qu’il existait une explication simple à l’ignorance où était Achille de son futur mariage. Deux ou trois fois, j’avais eu une intuition déchirante de la vérité, cependant il me semblait invraisemblable que quiconque puisse envisager de faire du mal à Iphigénie, après la façon dont mon mari nous avait accueillis au milieu de ses hommes et l’empressement avec lequel les femmes étaient venues admirer ses robes de cérémonie.

Je repensais à ma conversation avec Achille, retournant dans mon esprit chacune de ses paroles. J’étais persuadée que je recevrais avant le soir un message réconfortant qui expliquerait tout. J’en étais encore persuadée quand Iphigénie est venue me confier ce qu’elle venait d’apprendre.

— Qui t’a dit cela ?

— Une femme.

— Laquelle ?

— Je ne la connais pas. Je sais seulement qu’elle a été envoyée pour me le dire.

— Envoyée par qui ?

— Par mon père.

— Comment pouvons-nous en être sûres ?

— J’en suis sûre.

Nous avons attendu le retour d’Oreste. Notre intention était d’implorer la personne qui l’accompagnerait de nous conduire auprès d’Agamemnon ou de nous autoriser à lui faire parvenir un message le suppliant de venir nous parler. De temps à autre, Iphigénie serrait ma main, soupirait, fermait les yeux d’effroi, les rouvrait, fixait son regard au loin. Pourtant, il me semblait encore que cela n’arriverait pas, que ce n’était peut-être rien, que cette idée de sacrifier Iphigénie aux dieux était une rumeur inventée par les femmes et que cette rumeur n’avait eu aucune difficulté à se répandre parmi des soldats nerveux se préparant à livrer bataille.

J’oscillais ainsi entre le doute et l’intuition du pire pendant que ma fille cherchait ma main et la serrait toujours plus convulsivement. À quelques reprises, l’idée de fuir m’a effleurée. Nous pourrions partir toutes les deux à la faveur de la nuit, rentrer chez nous ou chercher un sanctuaire quelque part, ou alors je trouverais quelqu’un à qui confier Iphigénie, qui saurait la déguiser, lui fournir un abri, une cachette. Mais j’ignorais dans quelle direction il aurait fallu aller, et je devinais que nous serions dans tous les cas vite capturées. Si Agamemnon nous avait attirées dans un piège, nous étions certainement surveillées jour et nuit.

Nous sommes restées ainsi pendant des heures, en silence. Personne n’est venu. J’ai commencé à comprendre que nous étions prisonnières depuis l’instant de notre arrivée. On nous avait trompées, purement et simplement. Agamemnon savait combien la perspective d’un mariage m’enchanterait, voilà pourquoi il avait inventé ce subterfuge ; aucun autre n’aurait eu le même succès.

Soudain nous avons entendu la voix d’Oreste, joyeuse et enjouée, puis – ce fut un choc – la voix de son père. Quand ils sont entrés tous les deux, le regard brillant et d’excellente humeur, nous nous sommes levées pour faire face à Agamemnon. Il a compris en une fraction de seconde que la femme avait exécuté son ordre et révélé la vérité à Iphigénie. Il s’est incliné devant nous. Ensuite il a ri en demandant à Oreste de nous montrer sa belle cuirasse ainsi que l’épée qui avait été forgée et polie exprès pour lui. Il a tiré sa propre épée et a croisé le fer avec Oreste.

— C’est un grand guerrier, a-t-il commenté, entre deux conseils à son fils.

Nous le regardions, impassibles. J’ai failli appeler la nourrice d’Oreste pour qu’elle l’emmène se coucher, mais ce qui se jouait entre son père et lui m’a retenue. C’était comme si Agamemnon n’avait pas d’autre choix que de tenir jusqu’au bout ce rôle de père attentif aux désirs de son garçon. L’atmosphère était si lourde, nos regards si chargés… Mon mari devait savoir que, dès l’instant où il cesserait de jouer et se tournerait vers nous, la vie ne serait plus jamais la même.

Mais il ne m’a pas regardée. Il n’a pas regardé Iphigénie. Plus il s’absorbait dans le jeu, plus je comprenais qu’il avait peur de nous, ou de ce qu’il allait devoir nous dire. Il ne voulait pas que la comédie s’arrête. Il manquait de courage.

Je souriais car je savais que je vivais le dernier moment de bonheur de ma vie et que mon mari, dans sa faiblesse, prolongeait ce moment et l’étirait indéfiniment. Ce n’était que du théâtre, du faux-semblant, ce combat d’épée simulé entre le père et le fils. Je le voyais faire durer le jeu, entretenir l’excitation d’Oreste sans trop le fatiguer, déployer ostensiblement son adresse pour le pousser à se mesurer à lui, encore et encore. Il le contrôlait. Iphigénie et moi observions la scène en silence.

La pensée m’a frappée que les dieux n’en usaient pas différemment avec nous – ils nous distrayaient avec de faux conflits, avec le bruit et le vacarme de l’existence ; ils nous distrayaient aussi avec des images de beauté, d’harmonie, d’amour, et pendant ce temps-là ils nous observaient, impassibles, guettant les premiers signes d’épuisement. Ils restaient en retrait. Et quand c’était fini, ils se détournaient. Ils cessaient de s’intéresser à nous.

Oreste ne voulait pas s’arrêter, mais les règles du jeu elles-mêmes imposaient certaines limites. À un moment, il est venu trop près de son père et s’est exposé à sa lame. Agamemnon l’a repoussé avec douceur. Oreste a compris alors que ce n’était qu’un jeu et que nous le savions. Alors la fatigue et la contrariété ont pris le dessus. Mais il ne voulait pas aller se coucher pour autant. Quand j’ai appelé la nourrice, il a fondu en larmes. Il a protesté, il ne voulait pas d’elle, alors son père l’a soulevé comme une bûche et l’a emporté vers les chambres.

Iphigénie et moi sommes restées debout sans échanger un regard. J’ignore combien de temps s’est écoulé.

Quand Agamemnon est revenu, il s’est dirigé droit vers l’entrée de la tente. Là, il s’est retourné.

— Alors on vous a mises au courant ? Toutes les deux ?

Comme sidérée, j’ai hoché la tête.

Il a continué dans un murmure :

— Il n’y a rien de plus à en dire. Je vous demande de me croire. On ne peut pas faire autrement.

Avant de sortir, il m’a adressé un regard vacant. Il a écarté les mains, paumes en l’air, il a presque haussé les épaules. Il se désignait comme un homme dénué de pouvoir. Ou il voulait mimer à quoi ressemblerait un tel homme. Voûté, racorni, facile à berner.

Le grand Agamemnon nous a laissé entendre que la décision ne lui appartenait pas. Qu’il avait été en quelque sorte dépassé par les événements. Puis il s’est éclipsé vers l’obscurité où l’attendaient ses gardes.

Après son départ, un grand silence est descendu sur le camp. Seule une armée qui dort est capable de produire un tel silence. Iphigénie s’est approchée de moi. Je l’ai serrée dans mes bras. Elle ne pleurait pas. J’ai eu la sensation qu’elle ne serait plus jamais capable de se mouvoir et que le matin nous trouverait encore debout et enlacées au même endroit.

*

Aux premières lueurs de l’aube, je suis partie à la recherche d’Achille. En me reconnaissant, il a reculé, et j’ai lu dans cette esquive l’orgueil autant que la peur, le souci de la bienséance autant que la crainte d’être vu en ma compagnie. Je ne l’ai pas laissé partir. Je n’ai pas baissé la voix.

— Ma fille a été piégée. Et c’est ton nom qu’on a mis en avant.

— Oui. Je suis en colère, moi aussi.

— Écoute-moi. Je me prosternerai à tes pieds s’il le faut, mais tu dois porter secours à la jeune fille qui est venue ici en croyant qu’elle deviendrait ton épouse. Maintenant on lui dit qu’elle va être égorgée. Songe à ce que les hommes vont penser de toi en apprenant ce mensonge. Je n’ai personne d’autre, alors je t’implore, toi. Tu dois m’aider, ne serait-ce que pour défendre ton nom et ton honneur. Pose ta main sur la mienne, et je saurai que nous sommes sauvées.

— Non. Je le ferai si je réussis à le faire changer d’avis. Il n’aurait pas dû se servir de mon nom.

— Si tu échoues…

— Alors mon nom n’est rien. Rien que faiblesse, un nom mis à profit pour piéger une jeune fille.

— Je peux la faire venir. Nous nous tiendrons ensemble devant toi.

— Laisse. Je vais parler à ton mari.

— Mon mari…

Je me suis interrompue, voyant qu’Achille regardait les soldats.

— Agamemnon est notre chef, a-t-il dit.

— Si tu réussis, tu seras récompensé.

Il a soutenu mon regard avec calme.

Je me suis détournée. J’ai traversé le camp dans l’autre sens ; les hommes s’écartaient sur mon passage, se soustrayaient à ma vue comme si mes efforts pour empêcher le sacrifice constituaient un fléau pire que le vent qui fracassait leurs bateaux contre les rochers.

Arrivée à notre tente, j’ai vu qu’Iphigénie pleurait. La tente était pleine de femmes. Certaines étaient des nôtres, d’autres étaient déjà venues la veille et d’autres encore m’étaient inconnues et ajoutaient à l’agitation autour de ma fille. Je leur ai crié de sortir mais elles ne m’ont pas écoutée. Alors j’en ai traîné une en la tirant par l’oreille, puis je suis passée à la suivante jusqu’à ce que toutes aient disparu, sauf les nôtres.

Iphigénie se couvrait le visage.

— Que se passe-t-il ici ?

L’une de mes suivantes m’a raconté que trois hommes armés et menaçants s’étaient présentés pour me voir ; apprenant que je n’étais pas là, ils avaient tout fouillé, y compris les cuisines et les chambres, et ils étaient repartis en emmenant Oreste qui hurlait et se débattait.

— Sur l’ordre de qui ont-ils fait cela ?

Silence. Enfin l’une de mes femmes a murmuré :

— Agamemnon.

Je devais faire vite. J’ai ordonné à deux d’entre elles de me suivre dans les chambres. Elles m’ont lavée et parfumée, elles m’ont aidée à choisir mes vêtements et à me coiffer. Elles m’ont demandé si elles devaient venir avec moi. J’ai refusé. J’étais décidée à aller trouver mon mari, quitte à crier son nom et à terroriser au besoin quiconque refuserait de m’aider.

J’ai fini par découvrir sa tente. Aussitôt, l’un de ses hommes m’a barré le passage. Je l’ai repoussé. Au même moment, Agamemnon est apparu.

— Où est Oreste ? lui ai-je crié.

— Il apprend à manier l’épée avec des garçons de son âge. On s’occupe bien de lui.

— Pourquoi m’as-tu envoyé ces hommes ?

— Pour t’avertir. Les génisses sont en route vers le lieu consacré. Elles seront sacrifiées les premières.

— Et ensuite ?

— Et ensuite notre fille.

— Dis son nom !

Je n’avais pas vu qu’Iphigénie m’avait suivie. Et je ne sais toujours pas comment la fille terrifiée que je venais de quitter en larmes avait pu se transformer en cette jeune femme impassible, en cette présence imposante, solitaire, qui s’avançait vers lui.

— Tu n’as pas besoin de prononcer mon nom, a-t-elle déclaré. Je le connais déjà.

— Regarde-la, ai-je lancé à Agamemnon. Vas-tu la tuer ?

Il est resté silencieux.

— Réponds !

— Il y aurait beaucoup à dire et à expliquer.

— Réponds d’abord, tu t’expliqueras après.

— Inutile, a coupé Iphigénie. Je sais ce que tu veux me faire. Je l’ai appris par ton envoyée.

— Pourquoi la tuer ? Quelles prières vas-tu réciter en la regardant mourir ? Quels bienfaits vas-tu implorer au moment de trancher la gorge de ton enfant ?

— Les dieux…

Il s’est interrompu.

— Les dieux approuvent-ils les hommes qui tuent leurs filles ? Et si le vent ne change pas de direction, que vas-tu faire ? Tuer Oreste ? Est-ce la raison de sa présence ici ?

— Oreste ? Non !

— Veux-tu que j’envoie chercher Électre ? Vas-tu la piéger en lui inventant un mari, à elle aussi ?

— Arrête !

Iphigénie s’est avancée vers lui ; il a paru soudain effrayé.

— Père, je n’ai pas le don de l’éloquence. Tout mon pouvoir est dans mes larmes, mais je n’ai plus de larmes, seulement ma voix et mon corps pour m’agenouiller devant toi et te supplier de ne pas me tuer avant l’heure. Comme toi, je trouve douce la lumière du jour. J’ai été la première à t’appeler père et la première que tu as appelée fille. Rappelle-toi, tu m’as dit un jour que je serais heureuse plus tard dans la maison de mon mari, et je t’ai demandé : plus heureuse qu’avec toi, père ? Tu as hoché la tête en souriant, alors je me suis blottie contre ta poitrine et je t’ai serré dans mes bras. J’ai rêvé que je te recevais chez moi dans ton grand âge et que nous serions heureux. Je te l’ai raconté. T’en souviens-tu ? Si tu me tues, ce rêve n’aura été qu’un souffle amer, et il t’apportera des regrets infinis. Je viens vers toi seule, démunie, sans larmes. Je ne suis pas éloquente. Je ne peux que te demander, de la voix simple qui est la mienne, de nous renvoyer à la maison. Je te demande de m’épargner. Je demande à mon père ce qu’une fille ne devrait jamais avoir à demander. Père, ne me tue pas !

Agamemnon a baissé la tête comme si c’était lui, le condamné. Des soldats se sont approchés ; il leur a jeté un regard inquiet avant de prendre la parole.

— Je comprends ton appel à la clémence. J’aime mes enfants. J’aime ma fille encore plus maintenant qu’elle se présente à moi si calme, si fière, et dans la fleur de sa beauté. Mais vois cette armée immense ! Elle est reposée, prête à faire voile, or le vent ne nous permet pas de lancer l’assaut. Pense aux soldats. Pendant qu’ils s’attardent ici, leurs femmes sont enlevées par des barbares, et leurs terres sont mises à sac. Ils savent tous que les dieux ont été consultés. Ils savent ce que les dieux m’ont ordonné de faire. La décision ne m’appartient pas. Je n’ai aucune liberté en la matière. Si nous sommes vaincus, pas un seul d’entre nous ne survivra. Nous serons anéantis jusqu’au dernier. Si le vent ne tourne pas, nous serons tous tués.

Il s’est incliné devant une puissance invisible et a fait signe à deux de ses hommes de le suivre pendant que deux autres se postaient à l’entrée de sa tente.

J’ai soudain pensé que si les dieux se souciaient réellement de nous, comme ils étaient supposés le faire, ils prendraient pitié en cet instant et se hâteraient de faire tourner la direction du vent. J’imaginais les voix montant du port, la stupéfaction joyeuse se répandant parmi les hommes, le claquement des drapeaux à la faveur de cette brise inespérée qui permettrait enfin à leurs navires de filer vers leur but, rapides et silencieux, afin qu’ils connaissent la victoire et comprennent que les dieux n’avaient jamais cherché qu’à éprouver leur force d’âme.

Soudain j’ai entendu des cris et j’ai vu Achille surgir en courant, suivi par des hommes qui vociféraient et le couvraient d’insultes.

Il s’est immobilisé devant moi.

— Agamemnon m’a dit de m’adresser aux soldats moi-même et de leur expliquer que ce n’était plus de son ressort. Je leur ai donc parlé. Ils affirment qu’elle doit être mise à mort. Ils m’ont menacé.

— Ils t’ont menacé ? Toi ?

— Selon eux, je devrais être lapidé.

— Pour avoir tenté de sauver ma fille ?

— Je les ai suppliés. Je leur ai dit qu’une victoire remportée grâce au meurtre d’une fille était une victoire de lâches. Ma voix a été noyée sous leurs cris. Ils ne veulent pas entendre raison.

Je me suis tournée vers la foule. Si seulement je pouvais trouver un homme, un seul, et le fixer des yeux, le plus faible peut-être, ou le plus fort d’entre eux, je pourrais ensuite les toiser à tour de rôle et leur faire honte. Mais ils refusaient de croiser mon regard. J’ai eu beau faire, aucun n’a levé la tête.

— Je vais faire ce que je peux pour la sauver, a dit Achille.

Mais j’entendais la défaite dans sa voix. Il n’a pas dit ce qu’il comptait entreprendre, quel stratagème ou quel argument il pensait pouvoir employer encore. J’ai noté qu’il baissait la tête, lui aussi. Quand Iphigénie a pris la parole, il s’est pourtant tourné vers elle, tout comme les hommes massés autour de nous qui la dévoraient des yeux comme si elle était déjà une icône dont les dernières paroles devaient être notées et gardées en mémoire, un personnage considérable qui aurait le pouvoir, par sa mort, de commander au vent lui-même et dont le sang versé serait un message urgent adressé au ciel au-dessus de nos têtes.

— Ma mort, a-t-elle dit, sauvera tous ceux qui sont en danger. Je vais mourir, il ne peut en être autrement. Je n’ai pas le droit d’être amoureuse de la vie. Aucun d’entre nous n’a le droit d’être amoureux de la vie. Qu’est-ce qu’une vie ? Il y en a tant. Tant d’autres, semblables à nous, viendront et vivront. Chaque souffle est suivi d’un autre souffle, chaque pas d’un autre pas, chaque mot du mot suivant, chaque présence dans le monde d’une autre présence. Peu importe qui meurt. Nous serons remplacés. Je vais donner ma vie pour l’armée, pour mon père, pour mon pays, et j’irai au sacrifice avec le sourire. La victoire au combat sera ma victoire. Le souvenir de mon nom durera plus longtemps que la vie de bien des hommes.

Pendant qu’elle parlait, son père était ressorti de la tente avec ses hommes. D’autres soldats s’étaient joints à eux. J’observais Iphigénie sans savoir s’il s’agissait d’une ruse, si cette voix douce, humble, résignée, cependant bien audible, était un stratagème pour tenter de se sauver d’une manière ou d’une autre.

Personne ne bougeait. Le camp était silencieux. Les paroles d’Iphigénie se sont déposées sur l’immobilité de l’air. J’ai vu Agamemnon ouvrir la bouche, puis la refermer sans avoir prononcé un mot. Il essayait de prendre la posture d’un chef, l’air lointain, comme si de graves sujets mobilisaient son attention. Il avait beau faire, je ne voyais en lui qu’un homme diminué et vieillissant. L’avenir le jugerait avec mépris pour avoir piégé sa fille par des mensonges avant de la tuer pour complaire aux dieux. Il était encore redouté par ses hommes, mais je comprenais à présent que cela ne durerait pas.

Cela le rendait plus dangereux que jamais, comme un taureau avec une épée enfoncée dans le flanc.

Je me suis éloignée, en faisant montre de toute la dignité dédaigneuse dont j’étais capable. Iphigénie m’a suivie. Je savais désormais que nous avions perdu. Le vieux chef et sa meute inquiète, agressive, obtiendraient gain de cause. Soudain, j’ai entendu qu’Iphigénie me parlait. Elle me demandait de ne pas la pleurer et de ne pas m’apitoyer. Elle voulait que je dise à Électre de quelle manière elle était morte, mais je ne devais pas porter le deuil ; il fallait consacrer mes forces à protéger Oreste du poison qui nous encerclait de tous côtés.

*

Au loin nous entendions les cris des bêtes qu’on traînait sur le lieu du sacrifice. Les femmes s’étaient de nouveau regroupées dans la tente ; j’ai exigé qu’elles disparaissent de ma vue, sauf les nôtres, celles qui nous avaient accompagnées depuis le palais et qui avaient notre confiance. J’ai demandé qu’on apporte la robe d’Iphigénie et celle que j’avais prévu de porter pour ses noces. J’ai ordonné qu’on fasse chauffer l’eau du bain. J’ai demandé du pigment blanc pour notre teint et du noir pour nos yeux ; ainsi, au moment de nous diriger vers ce lieu de mort, nous serions semblables à des spectres.

Nous ne parlions pas. Dehors, on entendait des bruits confus, voix d’hommes qui braillaient, prières marmonnées, meuglements déchirants des bêtes.

Plus tard, on est venu m’annoncer que des hommes voulaient entrer dans la tente. Je suis allée à leur rencontre. Ils ont reculé à ma vue.

— Savez-vous qui je suis ?

Ils refusaient de me regarder ou de me répondre.

— Êtes-vous trop lâches pour parler ?

— Non, a dit l’un.

— Sais-tu qui je suis ?

— Oui.

— Alors écoute-moi bien. Je tiens de ma mère une formule qu’elle tenait de sa propre mère. Cette formule n’a pas servi souvent. Elle a pour effet de ratatiner les boyaux des hommes qui les entendent, ainsi que les boyaux de leurs enfants. Seules leurs femmes sont épargnées, mais elles sont dès lors condamnées à trouver leur pitance dans la poussière en picorant à la façon des poules.

Ces hommes étaient tellement superstitieux que la moindre évocation d’un sortilège ancien les terrorisait sur-le-champ. Aucun d’entre eux ne m’a démentie. Pas une ombre n’est passée sur mes paroles, pas la moindre suggestion qu’une telle malédiction n’existait pas et n’avait jamais existé.

 

 

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