Extrait

Les arches de Walse
de Caroline Duflot

Le 12/06/2019 à 11:43

Auteur : Caroline Duflot
Editeur : Len Editions
Genre :
Date de parution : 12/06/2019
ISBN : 9782411000503
Total pages : 700
Prix :
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ISBN : 9782411000503

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Résumé du livre
Sur Walse, Bérellins et Moans vivent ensemble, leur population soudée autour de trois grandes Cités. Au fil des années, leur société commune s'est développée grâce à l'extraction des précieuses navilithes, roches chargées en une énergie très convoitée. Mais les tensions s'accumulent et l'étau de l'histoire se resserre autour d'un monde en souffrance.

Sérine, jeune Bérelline de la Cité d'Orkhamir, entreprend un nouveau voyage en quête de vérité. Sa route croisera le destin d'une Moan en fuite, d'un ancien mineur et d'une Entité vagabonde, à travers les paysages de Walse et les drames qui se jouent à sa surface.

Depuis l'obscurité des Forêts fossiles aux glaces des Monts Siekter, des ruines d'un temps perdu à l'immensité des plaines de l'Est, le monde de Walse s'apprête à livrer tous ses secrets.

 

Premier chapitre

Prologue

 

Le feu crépitant illumine les visages silencieux. Sa lumière étend de longues ombres derrière chacun de nous, des ombres qui dansent doucement avec le lent mouvement des flammes. Autour du groupe, la nuit noire ne permet plus d’apercevoir ni les courbes des collines, ni l’horizon au-delà de l’immense plaine verdoyante qui nous entoure. Seule se laisse deviner la silhouette impressionnante de l’Aérien qui flotte doucement à une vingtaine de mètres, arrimé au sol par de solides cordes et de robustes pieux ancrés dans la terre. Son bois craque en produisant un doux ronronnement, et sa coque se balance et flotte dans la brise. Ses voiles sont repliées, uniques touches claires au sommet des mâts.

Tous nous sommes là, assis autour du feu. L’un le fixe d’un regard vide, une autre dessine de lents cercles avec une de ses serres dans le sol meuble, et un troisième a ses yeux fixés sur la pâle lueur verte de la lune au lever. À mes côtés, mon amie observe sa lame avec attention, la faisant tourner lentement sur sa pointe et admirant le reflet des flammes sur sa surface métallique. Et moi, je regarde chacun d’entre eux. Tout s’est passé si vite ces derniers mois, suite à ma traversée de l’océan. Ma rencontre avec la Bérelline et sa compagne Moan, l’obscurité des Grandes Mines, les glaces éternelles, les déserts épineux, les grandes plaines de l’Est… Tant de paysages, de rencontres. Bientôt, toute cette grande aventure sera terminée. Ce monde reprendra le cours de son histoire, plus serein et plus vivant, et moi, je reprendrai ma route. Leur avenir ne sera bientôt plus le mien. Je ne suis qu’un élément de traverse dans cette histoire.

Je ne crois pas être la seule à me douter de ce qu’il risque de se produire. J’espère seulement… que nous n’avons pas fait le mauvais choix. Mais je ne crois pas. Les Entités sont de curieuses créatures… Une énergie éternelle… qui favorise la vie. Nous réussirons.

Mais profitons encore de ce dernier moment passé ensemble. D’un léger soupir, je me couche sur le côté et abaisse ma tête jusqu’au sol. Rien que le crépitement du feu et le vent dans les herbes. La lumière de la lune. Et l’Océan au-dessus de nous. Une main vient se poser sur ma joue et descend jusqu’à mon épaule. Profiter encore de ce moment… Je ferme les yeux et me laisse doucement emporter par le sommeil.

 

 

Chapitre 1 : Souvenirs fossiles

 

« Les plaines inondées d’Armenor sont vivement déconseillées à tout voyageur ce mois-ci, d’importantes précipitations ont enfoui les terres sous cinq mètres d’eau…

Les champs de Meneri subissent une nouvelle vague de sécheresse, ce qui sera probablement dommageable pour les récoltes de cette année. Les récoltes fruitières devraient quant à elles être avancées de plusieurs semaines…

Le Nova, premier modèle de la troisième génération d’Aérien, a pris son envol aujourd’hui depuis la cité d’Orkhamir. Premier à être doté de la technologie N3, il devrait devenir le cargo majoritaire dans les années à venir. Sa construction n’aurait pas été possible sans les talents de l’architecte Alsid et la capacité de production des Grandes Mines de Myste ouvertes il y a cinq ans…

La cité de Laminas prospecte actuellement dans les Montagnes Bleues de Siekter dans le but d’ouvrir une nouvelle mine. Cela sera un formidable… »

 « Ça suffit comme ça » se murmura Sérine en enroulant le rouleau d’information. Elle prit la chope fumante qui se tenait sur la table et y trempa les lèvres. Elle avala quelques gorgées de la boisson aux herbes poivrées qu’elle avait commandée. Cela piquait un peu la gorge, mais il n’y avait rien de tel pour se réveiller le matin.

Un grand Moan de couleur sombre s’approcha d’elle :

« Bonjour, mon capitaine, dit-il d’une voix enjouée.

– Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça, Perse, répondit Sérine en lui souriant.

– Pardon, mon général.

– Tu ne changeras jamais, soupira-t-elle en s’étirant longuement.

– Quoi de beau comme nouvelles cette semaine ? s’enquit-il en baissant ses grands yeux vers le rouleau de papier.

– Rien de passionnant. Orkhamir est toujours à se vanter de ses nouvelles mines.

– On peut les comprendre… grogna Perse de sa voix rauque. Ils gagnent des points en termes économiques, en faisant perdre son monopole à Meneri…

– Grand bien leur fasse. » fit Sérine d’un ton neutre.

Elle avala les dernières gorgées de son breuvage et reposa la chope sur la table. Torchon à la main, le Moan frotta machinalement le dossier de la chaise qui faisait face à Sérine. Cette dernière s’apprêta à se lever.

« Tu pars donc aujourd’hui de notre petit village, tu n’as pas changé d’avis ? demanda Perse.

– Oui, je m’en vais. Je dois reprendre ma route, tu sais bien.

– J’aurais espéré que tu me tiennes compagnie encore quelques jours.

– J’aime beaucoup ton auberge, mais le devoir m’appelle, répondit-elle avec un regard entendu.

– Toi non plus, tu ne changeras jamais. Toujours à courir par monts et par vaux. Je ne te retiens pas. »

Il s’affaira aussitôt à débarrasser la table de sa cliente. Sérine observa les serres de l’hôtelier s’emparer de sa chope et essuyer rapidement sa table en bois massif usée par le temps. Les longues plumes aux teintes bleu-gris et rouge sang parant ses bras étaient maculées d’un brun forestier. L’âge les faisait chatoyer de toute une diversité de couleurs qui se fondaient et se mélangeaient entre elles.

« C’est moi où tu commences à faire des plumes blanches ? le taquina Sérine.

– Ne m’en parle pas, ça me donne un sacré coup de vieux. Tu verras dans quelques années, tu seras comme moi, rétorqua-t-il.

– J’ai encore un peu de temps devant moi.

– Eh bien, profites-en. Un jour, tu verras tes premiers cheveux blancs, et tu auras envie de te poser quelque part… pourquoi pas dans le village de ce bon vieux Perse, hein ? »

Sérine lui sourit et lui tapota le bras tendrement. Il lui rendit son sourire et retourna à son comptoir.

Sérine se leva et regarda autour d’elle. Pas grand-monde dans l’auberge, les clients l’avaient déjà tous quittée. Au-dehors, des bruits de voix indiquaient que le village de Tersime avait repris vie après la nuit. La salle principale de l’auberge dans laquelle elle se trouvait était typique des constructions Moan forestières. Elle était élaborée autour du tronc d’un immense arbre qui servait de pilier central à l’ensemble de la structure. Le long du tronc, de minces escaliers grimpaient vers les étages supérieurs où se trouvaient les chambres. Le bar et le salon étaient tout en bois brun, noir et beige, et parsemés de tables et de chaises. Leurs murs étaient tapissés d’étagères de bibelots ou de gravures, et de lampes à résine. La lumière orangée qu’elles projetaient s’associait à celle de l’âtre construit le long du mur circulaire externe. Çà et là, quelques herbes géantes poussaient là où le plancher n’avait sciemment pas été refermé. Leurs longues feuilles venaient caresser le plafond de la pièce, ajoutant une touche de couleur verte à l’ambiance feutrée.

Sérine réajusta sa tunique de cuir et le fourreau de sa lame accroché à sa taille. Elle attrapa d’une main son arc et son carquois et repoussa sa chaise de l’autre main.

Elle était une Bérelline, seule espèce humanoïde de ce monde. Une silhouette élancée, des cheveux sombres et épais, et une peau d’un brun cuivré uniforme.

La Bérelline remonta le bord de ses hautes bottes usées par les voyages et noua ses cheveux dans son dos. Elle était prête à repartir. Son sac de voyage endossé, elle se tourna vers l’hôtelier.

« Perse, il est temps pour moi de te dire au revoir.

– Bon vent, ma petite, fais bien attention, et reviens vite me donner de tes nouvelles, fit-il en se retournant vers elle. Là où tu vas, les forêts ne sont plus depuis longtemps.

– Je sèmerai alors des graines sur mon chemin. » répondit-elle à la formule de politesse.

Sur ces mots, ils se saluèrent de la main et Sérine sortit dans l’air frais du petit matin. Devant elle, les arbres de la Forêt Fossile s’élevaient vers le ciel. Les énormes troncs sombres, morts depuis des centaines d’années, s’étaient grisés avec le temps. À leurs pieds, quelques dizaines de structures avaient été construites : des habitations et des ateliers d’artisans en bois, ou de simples abris de toile pour l’accueil des itinérants ou des différentes manifestations organisant la vie du village… Le sol forestier dépourvu de végétation s’étendait sous les arbres, ponctué de multiples taches et rais de lumière. Les hautes branches, dénuées de feuilles depuis bien longtemps, permettaient à la lumière de pénétrer jusqu’au sol, mais la pénombre restait constante dans ces bois. L’humidité du matin créait une ambiance embrumée où chaque rayon semblait transpercer l’air.

Çà et là, Moans et Bérellins se croisaient et vaquaient à leurs occupations. Les uns partaient, outils à la main, cultiver leur lopin de terre, d’autres escaladaient le tronc de leur arbre-gîte pour évaluer le niveau des réserves d’eau douce accumulées et préservées au cœur des troncs, d’autres encore discutaient avec animation de la météo changeante et du dernier rouleau d’information apporté par les coursiers. À une centaine de mètres, un Bérellin ambulant vendait toutes sortes de tissus fabriqués à Orkhamir. Sur la gauche, la cheminée d’un artisan laissait échapper une épaisse fumée noire ponctuée d’étincelles brillantes qui s’élevaient rapidement et disparaissaient dans l’air.

Sérine observa une belle Moan qui passait devant elle, tenant son enfant par la main. Dépassant nettement les deux mètres de haut, sa silhouette avienne était dotée d’une démarche lente et paisible. Deux solides et hautes jambes, couvertes d’un cuir épais et terminées par trois doigts aux serres épaisses – le troisième à l’opposé des deux premiers – supportaient un corps d’oiseau incliné vers l’avant. Au sommet d’un cou allongé, la tête était munie d’un bec court, arrondi sur sa partie supérieure et puissant, et de deux grands yeux bleus. Une courte queue dotait l’extrémité du corps, terminée par un faisceau de longues plumes colorées de jaune, de rouge et de turquoise. Les deux bras grêles étaient également pourvus de serres et portaient au niveau du coude de longues et élégantes plumes alaires, plus esthétiques que fonctionnelles. L’ensemble du corps, hormis les jambes et les avant-bras, était partiellement couvertde plumes. La peau d’un gris-bleu très sombre était souvent visible sous le plumage. Probablement originaire de la Forêt Fossile, cette jeune Moan portait de nombreuses plumes maculées d’un brun forestier qui brisait l’éclat de ses couleurs vives.

Sérine resta quelques instants en haut des marches du perron, huma l’air frais de la forêt, et observa le village s’animer peu à peu à l’ombre des grands arbres.

Mais elle ne put contempler la forêt envahie par la brume matinale très longtemps : une longue ombre provenant du sud s’avançait entre les troncs, masquant la lumière du soleil – une ombre si gigantesque que tout le village sombra un instant dans l’obscurité. Sérine leva la tête pour voir passer un énorme Aérien au-dessus d’eux, à une altitude très inhabituelle pour un engin de cette taille. La couleur argentée de sa figure de proue, la forme caractéristique de cette statue bérelline : il s’agissait sans conteste du Nova, le cargo dont la conception nouvelle avait souvent fait la une des rouleaux d’informations ces derniers temps. Des craquements secs indiquaient que sa coque frottait contre les branches des hautes cimes, et les branches les plus fragiles tombaient en pluie sur le village, accompagnées de filets d’eau froide. L’Aérien cherchait probablement à se poser en urgence. Mais il n’existait aucune aire d’accueil pour Aérien aux abords de ce village ! pensa Sérine.

Un Moan s’indigna dans sa langue, mélange de sonorités claires, de claquements de bec et de mouvements de plume. Il indiqua à son entourage une clairière ensoleillée située à quelques centaines de mètres, seul terrain dégagé dans les environs, qui servait à la fois de terrain de jeu, de lieu de rencontre et de fête.

Curieuse de comprendre ce qui pouvait pousser un Aérien flambant neuf à se poser en catastrophe dans une Forêt Fossile inhospitalière, Sérine emboîta le pas aux quelques villageois qui étaient partis vers la clairière, et qui se couvraient la tête de leurs bras pour éviter les branches se brisant au sol. Distancée par les grands pas des aviens, elle traversa les bois d’un pas rapide.

Quand elle fut tout proche, elle entendit la clameur des passagers avant de voir le fantastique vaisseau. Après le dernier rideau d’arbres, elle apparut sur un terrain dégagé, pourvu d’un tapis de mousse et d’une herbe rase et jaunie. Au-dessus du sol, un navire portant deux hauts mâts flottait doucement. Sa coque rutilante comportait de multiples éraflures. La clairière était assez étroite et, en levant les yeux derrière l’Aérien, on pouvait remarquer le sillage du vaisseau dans la canopée au moment de son atterrissage forcé. Seul un léger ronronnement trahissait l’activité de l’engin qui lui permettait de rester statique dans l’air. De grandes quantités d’eau s’écoulaient encore le long de sa coque. Quelques ingénieurs étaient déjà descendus par une échelle de corde pour constater les dégâts, tandis que le pilote rassurait les personnes situées sur le pont.

À leur vue, Sérine recula d’un pas pour rester dans l’ombre du sous-bois. Elle connaissait certains d’entre eux, puisqu’ils travaillaient à l’aérogare d’Orkhamir. Et les revoir, très peu pour elle. Elle se contenterait, pour une fois, d’observer la scène :

« L’état de la coque ? demanda l’ingénieur supérieur.

– Rien d’anormal, monsieur. L’atterrissage a été un peu brusque mais nous n’avons pas percuté d’arbre. Seulement quelques rayures mineures…

– Bon sang, il fallait vraiment que ça arrive pendant le vol inaugural. J’ai la poisse ! pesta le premier sans vraiment écouter son subordonné.

– Nous ne pouvions pas prévoir. Cette chose est venue du ciel comme un boulet de canon…

– Cette chose a brisé le mât central au moment de l’émergence du Nova ! s’énerva le supérieur. C’est un moment particulièrement critique pendant le voyage d’un Aérien !

– Cela se répare, tenta de raisonner le second.

– Ce navire a coûté une fortune ! Le mât principal est tombé sur le pont et a brisé le bastingage, les voiles se sont déchirées, et cela va certainement me coûter ma place !

– Reprenez-vous, Orp, raisonna un troisième, pas la peine d’en faire tout un drame. » C’était un ingénieur plus âgé qui venait de terminer d’effectuer le tour du navire. « Aucun blessé, une coque intacte et un système de vol indemne. Nous pourrons rentrer sur Orkhamir dans les meilleurs délais. Ravalez votre fierté, nous ne sommes jamais à l’abri d’un incident. »

L’ingénieur supérieur se renfrogna et acquiesça.

Un grand Moan sortit alors du couvert des arbres et s’avança vers les ingénieurs :

« Bonjour, Bérellins, pouvons-nous vous être utiles ? les salua-t-il en déployant largement ses plumes alaires colorées de rouge rosé.

– Bonjour, Moan. Excusez notre irruption, nous avons eu un accident regrettable… expliqua le troisième ingénieur.

– Il semble que vous ayez un mât brisé, coupa l’avien. Nous autres Moans pouvons peut-être vous aider à évacuer la partie qui s’est effondrée sur le pont.

– Nous vous en serions reconnaissants, en effet. Oh, vous êtes venus nombreux ! » s’étonna le Bérellin en voyant s’avancer une petite dizaine d’autres Moans.

Il y avait des enfants accompagnés de leur mère, tout émerveillés de voir leur premier Aérien, des individus plus âgés aux plumes dépareillées, et d’autres pleins de vigueur qui se hâtèrent vers l’échelle de corde pour grimper sur le pont.

L’arrivée de congénères d’un village voisin fut l’objet de quelques acclamations du côté des passagers Moans, tandis que les Bérellins, tout aussi ravis, leur laissaient la place pour travailler. Les Bérellins pouvaient difficilement rivaliser avec la force des Moans : ils n’y paraissaient pas avec leurs membres d’apparence frêle, mais ils cachaient sous leur plumage des muscles efficaces et des os solides. Les qualités des Bérellins relevaient plutôt de l’habileté et de la minutie. De ce fait, les deux peuples, en s’associant plusieurs centaines d’années auparavant, avaient su trouver le moyen de se compléter dans leurs ouvrages tout en établissant une relation pacifique.

Sérine décida de partir. Le Nova repartirait bientôt, une fois les morceaux récupérés et solidement attachés au pont, et la Forêt Fossile retrouverait son calme. Elle retourna tranquillement sur ses pas et bifurqua bientôt en direction de l’ouest, où elle avait prévu de reprendre sa route. Elle repéra un vieux sentier qui s’enfonçait entre les arbres. À peine discernable, le sol tassé et parsemé d’empreintes serpentait dans la pénombre et disparaissait au loin. Sérine le connaissait pour l’avoir emprunté plusieurs fois. Ses pensées restèrent un moment fixées sur le Nova. Quelle sorte d’obstacle avait bien pu rencontrer un si grand navire pour être déstabilisé à ce point ? Ils avaient parlé d’une chose venue du ciel… serait-il possible qu’une météorite… Cela serait une coïncidence bien improbable. Ou un animal gigantesque qui aurait surgi de l’Océan dans le ciel ? Ces grands reptiles marins étaient parfois si impressionnants qu’ils semblaient pouvoir briser un Aérien en deux d’un coup de queue… Mais cela n’était jamais arrivé auparavant et ces animaux effleuraient rarement la surface des eaux claires de l’océan. Non, elle ne voyait pas ce qui avait pu arriver. Et visiblement, aucun des membres du personnel ni des voyageurs n’avait encore découvert de restes de cette « chose ». Ce qui avait percuté le navire avait disparu dans les eaux et, quoi que ce soit, ne réapparaîtrait probablement plus jamais à la surface.

Toute à ses réflexions, Sérine s’enfonça au cœur de la forêt et de son silence. C’était une contrée étrange à traverser qui perturbait souvent les voyageurs non préparés. Seuls de larges troncs droits et largement espacés tenaient encore debout, et leurs immenses ramifications projetaient un jeu d’ombre et de lumière mouvant sur le sol de la forêt. Les tons bruns, gris et beiges apportaient un réconfort certain à la voyageuse. Le craquement des branches et brindilles écrasées sous ses pas résonnait dans cette forêt aux allures de cathédrale. Tout était si vieux ici, et à la fois si paisible. Bien que la lumière du soleil baignât la canopée dénudée, il ne faisait réellement jour que lorsque le soleil se trouvait proche du zénith et que les rayons ne se trouvaient plus bloqués par les énormes troncs.

Autour d’elle, Sérine percevait le martèlement d’une antilope sautant sur les couches séculaires d’humus forestier. Un peu plus loin, c’était une procession d’insectes aux longues ailes brunes qui s’envolaient en hélice vers le ciel, puis là-haut, un grand rongeur à la queue bifide, friand d’écorce, qui grattait la surface d’une énorme branche. Les arbres avaient beau avoir perdu toute vie depuis bien longtemps, ils faisaient le bonheur d’une multitude d’espèces aux populations peu abondantes, qui se nourrissaient de ce que la forêt pouvait encore offrir : des écorces, des branches, de la sève séchée, des mousses, des herbes…

En dehors de la faune discrète, on croisait peu de monde dans ces forêts. À l’exception du large sentier forestier qui menait aux différents hameaux de la Forêt, les voyageurs de commerce et visiteurs de toutes origines évitaient de pénétrer dans l’immense boisement. On racontait toutes sortes d’histoires et de légendes à son propos : les manifestations bruyantes de certains animaux nocturnes et la sensation que le temps s’était arrêté dans ces bois en avaient effrayés plus d’un. Les alentours étaient si semblables au détour de chaque butte ou derrière chaque arbre qu’on pouvait tourner en rond sans s’en rendre compte. Sérine connaissait bien ces lieux pour y avoir séjourné régulièrement ces dernières années, et elle était désormais habituée à cette monotonie et au silence qui les caractérisaient. À une période de sa vie, elle avait eu besoin de s’isoler de ceux qu’elle connaissait, et avait trouvé ici un endroit idéal pour se cacher et réfléchir. La tranquillité de ce lieu, son éloignement de la vie trépidante des Cités, l’impression que le temps s’y écoulait plus lentement… elle avait aimé vivre et voyager dans cette Forêt, séjourner quelques semaines à Tersime, puis s’en aller, découvrir les contrées voisines, et enfin revenir conter ses histoires à Perse. La jeune Bérelline urbaine était rapidement devenue une voyageuse itinérante courageuse, mais dont le sens de la vie s’était perdu quelques temps.

Elle l’avait retrouvé désormais. Il n’était plus temps de s’attarder ici. Elle n’était pas revenue à Tersime pour y rester, mais pour débuter un nouveau voyage. Il lui fallait comprendre ce pourquoi elle s’était battue cinq ans auparavant, ce qui l’avait poussé à quitter sa famille, sa Cité, son métier et tout ce qui la rattachait à une vie confortable. Tout cela était terminé pour elle, mais elle ne regrettait pas cette décision. Elle ne savait pas ce que lui réservait la route qu’elle venait d’entreprendre, mais elle entretenait l’espoir d’une forme de rédemption de ses erreurs passées. Elle voulait croire que tout prendrait bientôt un sens.

 

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