Extrait

Le Vagabond Solitaire
de Jack Kerouac

Le 22/01/2015 à 19:09 - 0 commentaire

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Jack Kerouac

Gallimard

litterature romans poche

9782070371877

280

7.50 €

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ISBN : 9782070371877

Editeur : Gallimard

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Résumé du livre
Le vagabond solitaire, c'est "un recueil de morceaux... qui ont été rassemblés ici parce qu'ils ont un thème commun: le voyage". Ces pérégrinations recouvrent les États-Unis du nord au sud et d'est en ouest, le Mexique et une partie de l'Europe dont la France, que Jack Kerouac considère comme sa seconde patrie. Tour à tour cheminot en Californie, aide-cuisinier sur un cargo, flâneur avec les beatniks de New York, Jack Kerouac part à l'aventure et déclare qu'"il n'est rien de plus noble que de s'accommoder des quelques désagréments que nous apportent les serpents et la poussière pour jouir d'une liberté absolue".

 

Premier chapitre

 

 

 

 

 

 

1

 

Môles de la nuit vagabonde

 

 

 

ICI-BAS SUR LA TERRE NOIRE

avant que nous montions au Ciel

VISIONS DE L'AMÉRIQUE

Tous ces voyages en stop

Tous ces voyages en train

Tous ces retours

vers l'Amérique

 

 

Par la frontière mexicaine, par la frontière canadienne...

D'abord, il faut me voir, le col remonté jusqu'au menton et entouré d'un mouchoir bien serré, pour me tenir chaud ; je m'en vais d'un pas lourd le long des entrepôts froids et noirs, sur les quais de ce San Pedro que j'ai toujours aimés ; les raffineries de pétrole, dans ce brouillard humide de la nuit de Noël 1951, déversent leurs odeurs de caoutchouc brûlé ; les mystères de la Sorcière Marine du Pacifique m'enveloppent et, tout de suite à ma gauche, tandis que je chemine, vous pouvez voir les remous huileux des eaux de cette sacrée vieille baie qui montent embrasser les poteaux écumeux ; et là-bas, sur les eaux plates comme un fer à repasser, des lumières hululent dans les flots mouvants ; lumières des bateaux, lumières des chaloupes qui s'en vont, côte à côte, et quittent cette dernière lèvre de la terre américaine. – Là-bas, sur cet océan ténébreux, cette mer sauvage et noire que le ver chevauche, invisible, comme une sorcière qui vole à travers les airs, allongée négligemment, semble-t-il, sur un divan triste ; les cheveux épars, elle s'en va trouver la joie rouge des amants pour la dévorer ; c'est la Mort pour ne point la nommer ; là-bas, donc, le bateau de la mort et du destin, le Roamer, peint en noir avec des guis de misaine orange, arrivait maintenant comme un fantôme, sans autre bruit que les vastes frémissements de ses machines, pour être halé et toué au môle de Pedro, venant de New York par le canal de Panama, avec à bord mon sacré vieux copain, Deni Bleu qu'il s'appelle, qui m'a fait parcourir cinq mille kilomètres en car, en me promettant qu'il me prendrait à bord pour que je fasse avec lui le reste du voyage autour du monde. – Et puisque pour la santé ça ne va pas trop mal, puisque je suis reparti à l'aventure, que je n'ai rien d'autre à faire que de promener mes joues creusées dans la vraie Amérique, avec mon cœur irréel, me voilà tout feu tout flamme, prêt à me faire exploiter comme marmiton ou laveur de vaisselle sur un quelconque gros-cul, du moment que je pourrai m'acheter ma prochaine chemise fantaisie dans une boutique de Hong-kong ou brandir un maillet de polo dans quelque vieux bar de Singapour ou jouer des chevaux en Australie ; pour moi, c'est du pareil au même si ça risque d'être excitant, du moment que je roule ma bosse autour du monde.

Depuis mon départ de New York, j'ai voyagé pendant des semaines en direction de l'Ouest. Arrivé à Frisco, j'ai logé chez un copain, profitant des fêtes de Noël pour me faire cinquante dollars chez un transporteur qui expédiait ses colis par ce bon vieux tacot ferroviaire, et je viens de faire les huit cents bornes qui restaient de Frisco jusqu'ici, comme invité secret et honoré dans le fourgon du Zipper, un train de marchandises de première classe, grâce à mes relations dans les chemins de fer de Frisco, et maintenant j'ai comme l'impression que je vais être un grand marin, je vais monter à bord du Roamer, ici, à Pedro, c'est du moins ce que je m'imagine, bêtement ; d'ailleurs, s'il n'avait pas été question de cette croisière, je serais sûrement entré aux chemins de fer, j'aurais appris le métier de garde-frein, et on m'aurait payé pour monter ce sacré vieux Zipper vrombissant. – Mais voilà que j'étais tombé malade, j'étais oppressé tout d'un coup, j'avais attrapé cette terrible grippe, le virus X, type californien, et c'est à peine si je pouvais voir à travers les vitres poussiéreuses du fourgon quand il fonçait le long des remous blancs comme neige à Surf, Tangair et Gaviota, sur la section de ligne qui va de San Luis Obispo à Santa Barbara. – J'avais tenté l'impossible pour profiter au maximum de ce voyage, mais je ne pouvais rien faire d'autre que rester allongé, sur la banquette du fourgon, le visage enfoui dans ma veste nouée, et tous les chefs de train de San Jose à Los Angeles durent me réveiller pour me demander mes références, j'étais frère de garde-frein, et garde-frein moi-même, au Texas, et chaque fois, je me redressais en me disant : « Mon vieux Jack en ce moment, tu voyages dans un fourgon, et tu suis la côte blanche d'écume sur la voie la plus spectrale que tu aies jamais voulu suivre, dans tes rêves les plus fous, c'est comme un rêve de gosse, comment ça se fait que tu ne peux pas relever la tête pour regarder et jouir du spectacle des côtes duveteuses de la Californie, cette dernière côte à être blanchie par la fine écume poudreuse de ces eaux qui accourent de toutes les baies d'Orient et puis s'en vont d'ici, comme des linceuls, vers Catteras Flapperas Voldivious et Gratteras, allons, mon vieux », mais je levais la tête, et il n'y avait rien à voir, rien que mon âme maculée de sang, et aussi de vagues aperçus d'une lune irréelle qui brillait sur une mer irréelle, et le défilé rapide des cailloux de la voie, et le rail à la lueur des étoiles. – J'arrive à Los Angeles le matin, et me voilà parti en titubant, une énorme musette bien pleine sur l'épaule, de la gare de Los Angeles vers le centre de la ville ; j'arrive à Main Street, et je reste couché vingt-quatre heures de suite dans une chambre d'hôtel, avalant du jus de citron au bourbon et de l'anacin, et là, couché sur le dos, je vois de l'Amérique une vision qui n'a pas de fin – et qui ne fait que commencer – et pourtant, je me dis : « Je vais aller sur le Roamer à Pedro, et je serai au Japon avant que vous ayez eu le temps de dire ouf. » – Quand je me suis senti un peu mieux, j'ai regardé par la fenêtre et j'ai vu les rues ensoleillées et chaudes du Noël à Los Angeles, jusqu'au bout, vers les taudis et les masures, et j'ai erré comme une âme en peine, en attendant que le Roamer vienne s'amarrer au môle de Pedro, là où je devais retrouver Deni, au pied du débarcadère, avec le revolver qu'il avait envoyé !

 

 

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