Extrait

Le transfuge
de Siegfried Lenz

Le 11/02/2019 à 08:46

Auteur : Siegfried Lenz
Editeur : Robert Laffont
Genre :
Date de parution : 18/10/2018
ISBN : 9782221198230
Total pages : 340
Prix : 21 €
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ISBN : 9782221198230

Editeur : Robert Laffont

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ISBN : 9782221238837

Editeur : Groupe Robert Laffont

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Résumé du livre
Le roman inédit de Siegfried Lenz se révèle l'un des meilleurs livres de cet écrivain majeur, disparu en 2014.

Le dernier été avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le soldat Walter Proska est affecté dans une petite unité chargée d'assurer la sécurité d'une ligne de chemin de fer au plus profond de la forêt, à la frontière de l'Ukraine et de la Biélorussie. Dans cette région marécageuse, une poignée d'hommes étourdis par la chaleur, assaillis par les moustiques et abandonnés par leurs propres troupes face aux résistants doivent également subir les ordres de plus en plus absurdes et inhumains de leur caporal-chef, en proie à la folie. Le temps passe, les soldats s'isolent. Guettés par la démence, hantés par des désirs de mort. Et Proska cherche la réponse aux questions qui l'obsèdent : entre le devoir et la conscience, quel est le plus important ? peut-on agir sans devenir coupable ? et où est Wanda, cette jeune résistante polonaise qu'il ne parvient pas à oublier ?

Écrit en 1951, Le Transfuge est le deuxième roman de Siegfried Lenz. Refusé par son éditeur – qui jugeait malvenue, dans le contexte de la guerre froide, cette histoire de soldat allemand qui décide de rejoindre l'Armée rouge –, le manuscrit a été oublié pendant près de soixante-dix ans avant d'être redécouvert à la mort de l'auteur. Un triomphe posthume.



traduction : Frédéric Weinmann

 

Premier chapitre

1.

 

Personne ne vint ouvrir.

Proska frappa une deuxième fois, plus fort, avec insistance, en retenant son souffle. Il attendit, baissa la tête et regarda la lettre qu’il tenait à la main. Une clé se trouvait dans la serrure, il devait y avoir quelqu’un à l’intérieur. Pourtant, personne ne venait ouvrir.

Il s’éloigna de la porte à pas lents et se risqua à jeter un coup d’œil à travers la fenêtre à moitié opaque. Le soleil frappait assez fort sur sa nuque, mais cela ne le dérangeait pas. Soudain, les genoux de ce robuste assistant de trente-cinq ans se mirent à trembler. Il ouvrit grand la bouche, et un mince filet de salive s’étira entre ses lèvres.

Devant lui, à deux mètres de la vitre, un homme âgé, un vieillard, était assis sur une chaise. Il avait entièrement découvert son bras gauche, branche maigre et jaunâtre déjà à moitié fanée, et il remplissait une seringue avec une insupportable minutie. Puis il laissa tomber l’ampoule vide et usagée sur le sol, sans plus y prêter attention. Proska crut percevoir un infime bruit de verre qui casse, mais il se trompait : le son n’était pas assez fort pour franchir la vitre.

Le vieux posa la seringue avec précaution sur une petite table basse, arracha un pauvre bout de coton de ses doigts décharnés, le roula en boule d’un geste tremblotant et le plaqua contre le col d’une bouteille. Ensuite, il souleva lentement le récipient et le renversa. Le liquide imbiba le morceau d’ouate qui semblait insatiable et changea de couleur.

Proska ne perdait pas un geste, pas une opération, quelque insignifiante qu’elle fût. Jusqu’à présent il n’avait vu et salué le vieil homme que quatre ou cinq fois dans sa vie. Il ne savait pas grand-chose sur lui, sinon qu’il était pharmacien. Sur la plaque de sa porte, on pouvait lire : « Adomeit » – c’est tout.

Le vieux frotta un endroit sur son avant-bras à l’aide du tampon et attendit un moment. Pendant ce temps, il regarda par-dessus la monture de ses lunettes en métal et contempla l’aiguille qui luisait dans le soleil.

Que va-t-il faire ? Se piquer le bras ? une veine ? Pourquoi fait-il cela ?

Proska sentit un tressaillement aux commissures de ses lèvres.

Adomeit s’empara de la seringue et la plaça juste devant ses verres de lunettes. Il appuya brièvement sur le piston : un mince filet de liquide marron jaillit de l’aiguille. L’instrument était fiable, il obéissait à la perfection. Puis le vieux le planta dans son bras, de manière si soudaine que Proska en resta comme pétrifié à la fenêtre. Incapable de crier, de lever la main, de s’enfuir. Tandis qu’il fixait l’homme qui s’en prenait à son corps, il crut ressentir lui-même une douleur aiguë, profonde, une douleur aussi sensible qu’une racine de cheveu et aussi profonde qu’un œil humain. De son index, le vieillard injectait le liquide dans son sang, de façon continue, sans concession.

Quand il retira l’aiguille de son bras, d’un mouvement brusque, Proska se sentit de nouveau en mesure de bouger. Il retourna vers la porte, frappa et attendit. Mais personne ne vint lui ouvrir. Il baissa la poignée avec précaution ; la porte s’ouvrit dans un grincement et, à contrecœur, le laissa pénétrer dans la pièce.

— Bonjour, dit Proska.

Sa voix était enrouée.

Le vieux ne répondit pas. Manifestement, il n’avait pas remarqué l’homme qui était entré chez lui.

— Je voulais vous demander…, dit Proska plus fort.

Il laissa toutefois la phrase en suspens, constatant qu’Adomeit nettoyait avec le tampon d’ouate l’endroit d’où il venait de retirer l’aiguille. Ensuite, le vieil homme se leva de sa chaise et s’approcha de la fenêtre. Il tendit son bras jaune dans la lumière du soleil et murmura :

— Allez, lèche-moi cela, vite, sèche-le.

Proska distingua un petit point rouge sur une veine, la morsure de l’aiguille.

— Monsieur Adomeit ?

Aucune réaction.

— Bonjour, monsieur Adomeit !

Le vieux rabaissa sa manche en regardant par la fenêtre. Alors Proska cria :

— Je vous souhaite bien le bonjour !

Le pharmacien se retourna lentement, aperçut l’intrus et le dévisagea de ses petits yeux aimables, gris, surpris.

— Bonjour. Vous êtes monsieur Proska, c’est bien cela ?

— Oui, je voulais vous demander si vous pouviez me prêter un timbre.

Proska leva l’enveloppe.

— Du courrier pour moi ? demanda Adomeit. Qui peut bien m’écrire ?

— Non, répondit l’autre, je voulais vous demander…

— Il faut parler plus fort, l’interrompit le vieil homme. J’entends très mal.

Il se rassit sur sa chaise sans inviter son hôte à prendre lui-même un siège.

— Auriez-vous un timbre, monsieur Adomeit ?

— Donnez-moi cette lettre. Je ne vois vraiment pas qui pourrait bien m’écrire…

— La lettre n’est pas pour vous ! cria Proska. Je voulais simplement vous demander si vous pouviez me prêter un timbre. Disons jusqu’à demain.

— Vous voulez un timbre ?

— Oui, je vous le rendrai demain.

— J’ai beaucoup de timbres, dit le vieillard d’un ton aimable. Je peux vous en donner plusieurs. À mon âge, ça ne sert plus à rien. À qui voulez-vous que j’écrive ? J’ai encore un ami, près de Braunschweig. Mais cela fait soixante ans que nous nous connaissons. Tout ce que deux personnes peuvent se raconter, nous nous le sommes déjà raconté au cours de ces soixante ans. Combien de timbres vous faut-il ?

— Deux !

— Combien, dites-vous ? Vous devez parler plus fort, je n’entends pas bien.

— Il me faut deux timbres, cria Proska, jusqu’à demain.

— Je vais vous donner cela, marmonna le vieux en se levant.

Il ouvrit une commode, en sortit un cahier et s’approcha de son hôte à petits pas.

— Tenez, servez-vous.

L’assistant ouvrit le cahier, en tourna furtivement les pages et trouva une bande de dix timbres.

— Les voilà ! dit le vieux. Prenez-en autant que vous voulez.

Il dégageait une désagréable odeur d’hôpital. Proska ressentit un léger mal de tête dans la moitié gauche de son front et eut envie d’un grand bol d’air frais.

— Servez-vous, je vous en prie, insista le pharmacien en le voyant hésiter.

— Ces timbres sont trop vieux, ils ne sont plus valables.

— Vous pouvez en prendre plus que deux.

Le vieil homme suivait attentivement les mouvements sur les lèvres de son hôte.

— Je vous dis que ces timbres ne sont plus bons, cria Proska. Vos timbres ne valent rien ! Ils sont vieux et périmés.

— Pourtant, ils collent encore très bien.

— Cela n’intéresse personne aujourd’hui. Les timbres doivent non seulement coller, mais aussi être valables.

— Vous pouvez quand même en prendre quelques-uns, dit aimablement le vieux.

— Mais je ne peux rien en faire.

— Combien en voulez-vous ?

— Je ne peux rien en faire ! hurla Proska.

Adomeit glissa la planche de timbres dans son cahier, haussa les épaules d’un air désolé et repartit vers la commode en trottinant. Avant de l’ouvrir, il se retourna et demanda :

— Vous avez dit quelque chose ?

Proska secoua la tête et lorgna la lettre non affranchie qu’il tenait à la main. Le pharmacien se rassit.

— Il faut vraiment que vous écriviez ? demanda-t-il.

— Oui.

— Quand j’avais votre âge, dit Adomeit en faisant un clin d’œil derrière ses lunettes, quand j’avais votre âge, j’écrivais beaucoup également.

— C’est une lettre pour ma sœur.

— Il y a longtemps que ma mère est morte.

Proska cria :

— Cette lettre est pour ma sœur !

— Sœur ? Ah, sœur ! Vous avez une sœur ?

— Oui, bien sûr que j’ai une sœur. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

Proska avait envie de partir, mais quelque chose l’en empêchait. Son mal de tête s’intensifiait, lui donnant l’impression qu’un marteau piqueur lui perforait le crâne derrière la partie gauche de son front.

Adomeit, lui, se gratta le bras avec la paume de la main à l’endroit où il avait planté l’aiguille.

— Pourquoi écrivez-vous donc à votre sœur ? D’ordinaire, les membres d’une famille n’ont pas grand-chose à se raconter. C’est une longue lettre ?

— Quinze pages ! hurla Proska.

— Ah, bon sang, quinze pages ?

Proska sentit que ses genoux se remettaient à trembler. Il passa le bout des doigts sur son front court et large, dans ses mèches poisseuses blondies par le soleil, et ferma les yeux.

— Vous êtes fatigué ? demanda le vieux.

— Plutôt. J’ai fait fonctionner mes méninges. Ce genre de choses épuise toujours.

— C’est pour cela qu’il ne faut pas trop travailler, répliqua l’autre.

Proska hurla :

— J’ai réfléchi !

— Réfléchi ? Ah bon. Réfléchi… Pourtant, ça ne sert à rien de réfléchir, vous savez ?

— Peut-être, dit Proska avec indifférence.

Soudain, il leva la tête, regarda le vieillard d’un air dur, plus longtemps qu’on ne se le permet d’habitude, et demanda :

— Pourquoi vous êtes-vous planté ce machin (ses yeux se dirigèrent une seconde vers la seringue) dans le bras ? Je vous ai vu faire.

— Vous voulez quand même les timbres finalement ?

— Pourquoi vous êtes-vous, cria Proska si fort que la violence de sa voix l’effraya, pourquoi vous êtes-vous planté cette aiguille dans la veine ?

— L’aiguille ?

Le vieux fit claquer sa langue.

— C’est une aiguille très pointue. On ne ressent aucune douleur. Quand le produit est sous la peau, ça gonfle un peu autour du point d’injection. Mais cela ne dure pas longtemps.

— Pourquoi faites-vous ça ?

— Vous voulez essayer ? C’est très simple. On prend la seringue comme cela, vous voyez…

Le pharmacien la coinça entre ses doigts et la tint à la verticale.

— Pourquoi vous faites-vous des injections ? hurla Proska d’un ton rageur.

Il était en colère contre le vieux, bien qu’il n’eût aucune raison de l’être. Il ferma le poing et le frappa contre sa propre cuisse. Il avait de grandes mains rougeaudes.

Adomeit posa la seringue sur la petite table, sourit avec bienveillance, émit un ricanement, puis releva la tête à la manière d’un vieux chevreuil alerté par un bruit suspect.

— Je vais vous dire exactement pourquoi je m’injecte ce produit, monsieur Proska. C’est bien ce que vous voulez savoir ?

— Oui… Si cela ne vous ennuie pas.

— Bien, je vais tout vous raconter par le menu. Mais ne vous mettez pas en colère, pour l’amour de Dieu.

Il se gratta au niveau du point d’injection, lorgna rapidement par la fenêtre, puis se tourna vers Proska avec un clin d’œil perfide.

— Mais surtout, ne vous mettez pas en colère ! Vous aussi, vous aimez sûrement vous asseoir à la fenêtre, non ? Et quand vous regardez ce qui se passe à l’extérieur, il arrive sûrement que des idées vous traversent l’esprit, pas vrai ? Des souvenirs ? Je me trompe ? Vous ne pensez à rien, peut-être, quand vous voyez les vieilles rues stupides, la forêt avec ses douces cachettes et les beaux endroits derrière le pétron… Ne me dites pas que vous ne pensez à rien quand une jeune femme emprunte la route de la forêt. Cela ne vous fait ni chaud ni froid peut-être, vous vous en fichez ? Même si vous savez qu’une jeune femme pourrait vous apporter un peu plus derrière le pétron qu’en pleine rue ? Je suis un vieil homme, vous voyez, un renard perclus qui n’attrape plus de poules. Mais j’ai des souvenirs, vous savez. Certaines personnes peuvent se repaître pendant vingt ans de leurs souvenirs. Elles les trimballent avec eux, elles les attachent à une chaîne de montre de gousset et les glissent dans leur poche la plus sûre. Moi, je ne peux pas, je déteste cela ! Cependant, quand ils débarquent à l’improviste, les souvenirs, ils restent, qu’on ait besoin d’eux ou non. Chez moi, du moins, c’est comme ça. Quand je regarde la rue et que… vous me comprenez ? Il ne faut pas se souvenir ! Les gens capables de tirer les leçons du passé sont peu nombreux. Je n’en fais pas partie. C’est pour cela que j’envoie les souvenirs au diable. Et pour qu’ils ne reviennent jamais, je me fais des piqûres. Vous me comprenez, non ? Maintenant, vous m’en voulez.

Proska inclina son crâne anguleux sur le côté et se racla la gorge.

— Vous avez dit quelque chose ? Il faut parler plus fort.

— Non, cria Proska, je n’ai rien dit ni rien pensé !

— Attendez, je n’ai pas fini, reprit le pharmacien. Les souvenirs ne valent pas grand-chose. Ils sont lourds comme des sacs de sucre. Celui qui les trimballe partout finit par ployer sous leur poids. Je n’aime pas les souvenirs. Chaque jour diffère du précédent, rien ne se répète.

La sueur perlait au front de Proska. Sa migraine lui battait les tempes avec régularité.

— Puis-je m’asseoir ? demanda-t-il.

— Déjà ? Il faut vraiment que vous partiez maintenant ?

— Je vous demande si je peux m’asseoir ! cria-t-il.

— Oh ! Oui, oui ! Tenez, sur le lit. Faites, je vous en prie, asseyez-vous ! Je n’ai pas encore fini, encore un petit instant. Vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas ? vraiment pas ? Vous voyez, moi aussi, j’ai été soldat. J’ai fait la guerre, pas la dernière bien sûr, mais à l’époque aussi, il y a eu des morts. Et moi aussi, j’ai tué quelqu’un. Un beau jeune homme. Il avait des cheveux noirs et un joli nez de fille, petit, mince, et un peu retroussé au bout. Un nez en trompette, comme on dit. À quoi cela me sert-il de me rappeler tout ça ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Imaginez : je m’étais couché au bord d’un sentier, les bras sous la poitrine, le menton sur les mains. Les aiguilles de sapin étaient humides et douces, leur odeur – vous connaissez l’odeur que les aiguilles peuvent avoir de tout près – m’étourdissait presque. Un geai chantait au-dessus de moi, de grands nuages solitaires traversaient le ciel, tout était calme, paisible et beau. Soudain, un homme a surgi et descendu tranquillement le chemin, un beau Russe, un ennemi, un jeune homme. Il ne pouvait pas me voir et ne se doutait pas que quelqu’un, allongé là, le fixait des yeux aussi intensément qu’une buse un campagnol. Comme il avançait, j’ai remarqué qu’il portait sur la poitrine une grosse médaille en argent galonnée de bleu. À dix pas de moi, il s’est arrêté et s’est frotté l’œil, un bel œil sombre. De toute évidence, un insecte y était entré. Je l’ai laissé faire calmement, mais lorsqu’il eut fini et qu’il s’est avancé encore plus près de moi, si près qu’il pouvait me découvrir à tout instant, j’ai pressé sur la détente… Vous comprenez maintenant pourquoi les souvenirs nous servent si peu ? Vous voyez : peut-être que cet homme était très malheureux. Peut-être qu’il m’est reconnaissant aujourd’hui. Qu’est-ce que cela apporte de se remémorer de telles choses ? Ceux qui peuvent en tirer quelque bénéfice n’ont qu’à le faire. Mais ceux qui n’en sont pas capables font bien de s’occuper de leurs soucis du moment ; c’est plus important.

Adomeit se tut, tourna les yeux vers la seringue et ferma presque complètement les paupières, sentant qu’il avait raconté plus de choses qu’il ne le voulait vraiment ; cela l’agaçait.

Proska se releva et cria :

— Qu’avez-vous visé ?

Le pharmacien murmura :

— La médaille argentée.

Les deux hommes gardèrent un instant le silence, leurs regards se croisèrent dans la pièce. Soudain, le visage transformé, le vieux dit :

— Peut-être que j’ai d’autres timbres finalement.

Il ouvrit un tiroir, chercha pendant un bon moment, finit par trouver un calepin tout abîmé et lâcha :

— Ah, voilà ! Certains objets jouent à cache-cache avec nous, non ? Regardez un peu ! Je crois qu’il y a encore des timbres récents à l’intérieur.

Proska prit le calepin et le feuilleta. Il y trouva quatre timbres. Alors, il cria :

— Ils sont bons. Je peux en prendre deux ? Jusqu’à demain ?

— Oui, oui, dit le pharmacien, faites ! Votre lettre va arriver, pas de souci. Bon courage. Au revoir.

Une fois dans la cour, Proska s’arrêta : l’air frais adoucissait son mal de tête. Derrière un grillage, un vieux cerisier était en fleur ; le printemps arrivait. Dans un pigeonnier accroché au-dessus de la fenêtre d’Adomeit, rien ne bougeait – les roucouleurs étaient en vadrouille. Proska passa la langue sur le dos des deux timbres et les colla sur l’enveloppe. Puis il se dirigea vers la porte de la petite clôture en bois badigeonnée en blanc, s’y faufila et s’arrêta pour scruter longuement la route. Mais comme il n’aperçut ni jeune femme courant vers les douces cachettes de la forêt, ni homme, ni enfant, il ouvrit le rabat de la boîte à lettres jaune, leva l’enveloppe, l’examina avec une mine profondément songeuse – comme s’il s’agissait de prendre une décision grave, exceptionnelle – et finit par la jeter d’un geste rapide dans la fente étroite et sombre. Le couvercle se rabattit : il s’était produit quelque chose d’irrévocable. À présent, la lettre ne lui appartenait plus, il n’avait plus aucun droit sur elle ; il avait renoncé à quelque chose – pour toujours.

Proska traversa la route déserte, gravit les marches menant à sa chambre au plafond bas et se dirigea vers la fenêtre ouverte. Là-bas, à trente mètres de lui, se trouvait la boîte à lettres. Le soleil la frappait de ses rayons, projetant son ombre filiforme sur le sol.

Que va-t-elle faire une fois qu’elle aura lu cette lettre ? Que va faire Maria ? Elle va poser les deux mains sur sa poitrine et essayer de ralentir le rythme de son cœur. Mais elle n’y parviendra pas. Quand elle aura pris connaissance de cette lettre, Maria pensera à moi. Elle va me maudire. Peut-être n’aurais-je pas dû lui écrire ; cela aurait sans doute mieux valu. Cette lettre va, tel un bon coup de fusil, tuer tout espoir en elle. Elle va se laisser tomber sur la chaise, incapable de pleurer ; le désespoir va lui nouer la gorge, fermement et longuement. Elle va ôter son tablier, lire une deuxième fois la lettre, puis, quand elle se sera un peu calmée… Mais elle ne pourra jamais se calmer. Personne ne le pourrait après une telle lettre. Pourtant, il fallait que je lui écrive, le désespoir m’y forçait. C’est lui qui m’a fait ouvrir l’armoire, qui m’a forcé un jour à en sortir plume et papier, à m’asseoir et à écrire. Peu importe que Maria porte plainte. C’est ma sœur, elle saura bien ce qu’il faut faire. Je m’attends à tout, je suis prêt à tout. Aujourd’hui, c’est mardi, un mardi de printemps ensoleillé et chaud. Elle recevra la lettre après-demain, un jeudi, vers dix heures. Tout va se décider à ce moment-là, si jamais il y a une décision à prendre. C’est ma faute si elle est toute seule. C’est moi qui ai, il y a six ans…

D’un geste las, Proska attrapa la seule chaise de sa chambre à l’aveuglette, s’assit et posa les coudes sur l’appui de fenêtre, le menton dans ses grandes mains, pour fixer la boîte à lettres. Il entendit des battements d’ailes rapides et bruyants ; les pigeons rentraient. L’assistant inspira et expira profondément à plusieurs reprises. Ce faisant, il fut pris d’un léger vertige, agréable. L’espace d’une seconde, il eut l’impression de tomber dans le vide du haut d’un mur, d’un toit, d’un arbre ou d’un rocher. Puis il eut l’impression de pencher la tête au-dessus d’un puits pour chercher, en retenant son souffle, à entendre des bruits remontant du vide et du silence profond et réconfortant. Et tandis qu’il prêtait ainsi l’oreille en quelque sorte au monde terni du passé, tandis qu’il s’imaginait distinguer son front court et large, son cou musculeux et ses cheveux éclaircis par le soleil sur la lointaine surface de l’eau, dans le miroir des épreuves traversées, endurées et vaincues, tandis que cela lui arrivait, des images émergèrent du brouillard de sa mémoire. L’assistant Walter Proska entendit soudain siffler une locomotive…

 

 

2.

 

À Provursk, on donna à boire à la petite locomotive. Une trompe en fer s’avança au-dessus de son corps brûlant, quelqu’un tourna un robinet et un épais jet d’eau s’abattit alors dans son flanc béant.

Proska entendit le grondement de l’eau et s’avança à la fenêtre du compartiment, dont la vitre était brisée. Un minuscule bâtiment blanc portant un numéro sur la façade, un quai à l’abandon, deux tas de bois : c’est tout ce qu’il pouvait voir car le village lui-même se trouvait à une bonne demi-heure de la gare, derrière une forêt d’arbres feuillus. Un soldat patrouillait devant le train. Il avait ouvert son col parce qu’il faisait très chaud. Il portait un fusil d’assaut sur le dos avec la même aisance qu’une mère africaine son enfant. Arrivé à l’extrémité du petit convoi, qui se composait de la locomotive, d’un wagon de ravitaillement et d’un fourgon postal, il fit demi-tour sans relever la tête et revint en traînant les pieds. L’opération se répéta à plusieurs reprises. Le paysage faisait penser à un gigantesque campement délaissé ; il n’y avait pas de vent, pas un souffle d’air, les minces arbustes des haies ne laissaient pas entendre le moindre bruissement.

— Nous restons longtemps ici ? demanda Proska lorsque la sentinelle fut à sa hauteur.

— Jusqu’à ce que nous repartions !

— Je crois que la locomotive a simplement besoin d’eau.

— Ah bon, dit la sentinelle d’un ton grincheux, elle manque d’eau ?

Soudain, il releva la tête et suivit des yeux le chemin de terre qui descendait vers Provursk. Debout à la fenêtre, Proska regarda dans la même direction et découvrit une jeune femme qui s’approchait à vive allure en faisant des signes de la main à l’attention du train. Elle portait une petite robe vert tilleul, une large ceinture autour de sa taille qu’elle avait aussi fine qu’un sablier et des chaussures en toile marron. Elle s’avança sur le quai à pas rapides et alla droit vers la sentinelle. Elle avait les cheveux roux, un petit nez court et des yeux d’un bleu tirant sur le vert.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda la sentinelle en baissant le regard sur ses jambes nues.

— Monsieur le soldat…, commença-t-elle d’une voix tremblante.

Elle posa une cruche en terre cuite sur le sol et mit dessus un imperméable plié.

— C’est du lait ou de l’eau ?

Elle secoua la tête et se passa la main dans les cheveux pour les ramener en arrière. Proska admira le galbe de ses seins.

— Je suppose que vous voulez venir avec nous ? demanda la sentinelle.

— Oui, un petit bout de chemin. Jusqu’au marais du Pripet. Je peux vous donner de l’argent si vous voulez, ou…

— Fichez-moi le camp, et vite ! Nous n’avons pas le droit de prendre des gens. Vous devriez le savoir. Ne me l’avez-vous pas déjà demandé ?

— Non, monsieur.

— Vous êtes polonaise, pas vrai ?

— Oui.

— Et où est-ce que vous avez appris l’allemand ?

À cet instant, la petite locomotive émit deux sifflements, d’abord un long, puis un bref. La sentinelle laissa la jeune femme en plan, jeta un regard hargneux à Proska et partit vers l’avant. Il monta à bord du wagon de ravitaillement en pestant, s’assit sur une caisse et alluma une cigarette. Le fusil d’assaut lui rentrait dans le dos, mais il était trop paresseux pour l’enlever.

La chaleur scintillait sur la terre assoiffée.

La locomotive s’ébranla, elle geignit, et le petit train se mit lentement en marche.

La jeune femme ramassa la cruche et le manteau, puis marcha à côté du dernier wagon. Elle fixait Proska d’un air implorant. Elle vint tout près de lui et murmura :

— Je vous en prie, emmenez-moi !

L’assistant n’eut pas la force de résister à ses yeux, ses cheveux, ses jambes minces et nues, au galbe provocant de sa poitrine. Il ouvrit la portière d’un geste brusque, posa un pied sur le marchepied et tendit la main. Elle lui donna la cruche et l’imperméable, sauta sur le marchepied et se laissa tirer dans le compartiment. Il ferma la portière et se retourna. Elle se tenait devant lui et le regardait en souriant.

— Je descends avant les marécages, dit-elle comme pour s’excuser.

Il garda le silence et fixa ses dents robustes.

— Votre camarade ne va pas être content, murmura-t-elle.

Il eut du mal à laisser les mains dans ses poches.

— Il va me tirer dessus ? demanda-t-elle avec un sourire.

Il sourit à son tour, sortit un paquet de cigarettes et dit :

— Prenez-en une. Cela vous calmera un peu.

— Je ne fume pas.

— Dans ce cas, nous pouvons nous asseoir.

Ils s’assirent. Ses genoux n’étaient qu’à quelques centimètres des siens.

Le soleil lança un rayon de lumière dans le compartiment. Proska vit la poussière qui flottait dans l’air. Ils écoutaient en silence les gémissements de la petite locomotive tandis que le paysage défilait devant la fenêtre cassée : des prés, des terres brûlées, de petites forêts de bouleaux et, plus rarement, une petite chaumière au-dessus de laquelle, parfois, une colonne de fumée s’élevait dans l’air sec. Personne ne travaillait aux champs, et dans les prairies, seules quelques vaches regardaient bêtement dans le vide tandis que leur queue, dans une indolente habitude, frappait de temps à autre leur postérieur osseux et s’efforçait de chasser les mouches.

— Vous habitez à Provursk ? demanda-t-il.

— Oui, c’est là que je suis née.

— Je n’aurais jamais cru qu’il y avait des filles comme vous ici. Votre père aussi a des vaches ?

— Mon père était garde forestier. Il est mort.

— Depuis longtemps ?

— Deux ans.

— À la guerre ?

— Si on veut. Il y a deux ans, un soldat a été tué à Provursk. Le lendemain, à l’aube, les gendarmes sont arrivés dans notre village. Ils ont fouillé toutes les maisons à la recherche d’hommes et de fusils. Nous habitons à l’entrée du village, c’est chez nous qu’ils sont venus en premier. Mon père n’a pas eu le temps de bien se cacher. Il s’est réfugié dans l’armoire. Quand les gendarmes sont arrivés, je les ai guidés et leur ai montré tout ce qu’il y avait dans la maison. Ils étaient sur le point de repartir, mais quand nous sommes repassés dans la pièce où se trouvait l’armoire, mon père a dû éternuer. Un gendarme a sorti son pistolet et a tiré quatre fois dans l’armoire : deux fois en haut et deux fois en bas.

— Ce sera bientôt fini, dit Proska.

Elle posa les mains sur ses cuisses et remua les pieds.

— Vous êtes mariée ?

— Non. Il ne faut pas se marier avant vingt-huit ans…

— Pourquoi cela ?

Elle le fixa longuement, puis glissa soudain dans sa direction, prit sa tête entre ses mains brûlantes et souffla sur son front. La main de Proska se posa autour de son épaule, mais la jeune femme recula aussitôt et se rassit à son ancienne place.

— Je voulais lire sur votre front.

Il dit :

— Vous savez faire ça ici ? Qu’est-ce qui y est écrit (il se frappa la tête du plat de la main), que peut-on y lire ?

Elle inspira, sa poitrine se gonfla. Elle avait un air mystérieux, et il crut tout à coup pouvoir plonger dans ses yeux bleu-vert comme dans l’eau d’un étang.

— Que tout va s’arranger, dit-elle, ou peut-être pas.

Il rit :

— C’est comme ça que c’est écrit ?

— Exactement comme ça.

— Tu es un vrai petit prophète, alors ! Et on adore croire des prophètes tels que toi. Comment t’appelles-tu ?

— Wanda.

— Quel âge as-tu ?

— Vingt-sept ans. Et toi ?

— Vingt-neuf.

— Et comment t’appelles-tu ?

— Walter, dit-il.

— Walter et Wanda. Si ton camarade ne me tue pas, nous nous reverrons un jour.

Elle sourit d’un air narquois.

— Ne dis pas de bêtises, dit-il, il ne va rien te faire.

Ils se turent, s’évitant du regard et écoutant le rythme du train en marche : hem-tem-tem, hem-tem-tem. On aurait dit cou-ver-ture, ou au-tre-fois, ou ai-me-moi, ou crois-moi-ça, ou em-brasse-moi.

Il commençait à faire une chaleur insupportable dans le compartiment. La sueur perlait au front de Proska, son palais était sec. La jeune femme leva les yeux vers un fusil d’assaut pendu à un crochet, le canon noir tourné vers le bas.

— Tu t’en es déjà servi ? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas, se leva, se dirigea vers la portière et passa sa tête par la fenêtre. Le courant d’air lui cingla le visage et emporta ses cheveux blonds vers l’arrière. La fraîcheur lui fit du bien. Il sentait qu’elle l’observait et pensa : Si seulement nous nous étions arrêtés un soir à Provursk ! Elle a des seins extraordinaires. Et comme ses cheveux roux s’accordent bien à ses yeux bleu-vert ! Dans deux heures, la nuit va tomber. J’espère que…

Il se retourna et demanda :

— Tu sais combien de temps il nous reste jusqu’aux marécages ?

— Quatre heures environ. S’il ne se passe rien.

— Qu’est-ce qui peut se passer ?

— Des mines, dit-elle avec un sourire.

— Comment le sais-tu ?

— Parfois, les gens parlent de cela au village.

— À Provursk ?

— Oui. Je ne sais pas d’où ils le tiennent, mais il leur arrive d’en discuter.

— C’est la chaleur qui doit leur faire dire ça, supposa-t-il, ou bien le ciel hypocrite, ou vos arbres avachis. Les gens parlent-ils souvent de catastrophe ferroviaire ?

— Tous les jours.

— Il y a un train qui saute tous les jours ?

— Non, mais quand ça se produit, les gens ont de quoi parler pendant une semaine. Et après, ça recommence.

Il s’assit à côté d’elle et pressa sa cuisse contre la sienne.

— À quand remonte la dernière fois ?

— Cinq jours.

Elle se tourna vers lui, posa ses doux bras sur ses épaules, avança les lèvres et dit :

— Je suis fatiguée. La chaleur me rend paresseuse.

Le regard de Proska effleura son oreille et s’arrêta sur la fenêtre brisée. Ils traversaient une forêt de conifères et de feuillus qui avait reconquis une moitié du talus de la voie ferrée en envoyant à la charge de petits bouleaux, des sapins et des buissons de saules. La petite locomotive fit entendre un bref sifflement, on aurait dit qu’elle ne savait pas elle-même pourquoi.

— Moi, la chaleur me donne soif, lâcha Proska. J’aimerais bien avoir quelque chose à boire maintenant. Une bière fraîche ou… qu’est-ce que tu as dans ta cruche ? du lait ou de l’eau ?

Elle secoua la tête et retira ses bras de ses épaules.

— Rien à boire. C’est mon frère qui est dans cette cruche.

Il tourna les yeux vers le récipient en terre cuite et demanda :

— Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?

— Tu ne me crois pas ?

Proska lui pinça l’avant-bras ; elle semblait ne pas éprouver de douleur.

— À présent, le prophète se fait enchanteur. Dans le marais, les renoncules poussent particulièrement bien. Pourquoi un frère ne pourrait-il pas y pousser lui aussi à merveille ? Tu comptes le replanter, c’est ça ?

Elle afficha un air sérieux, lissa sa petite robe vert tilleul au niveau des genoux et évita de le regarder dans les yeux.

— Cette cruche contient les cendres de mon frère. Nous l’avons fait incinérer à Lemberg. Il était cheminot, son train a sauté sur une mine. Je vais à Tamachgrod. C’est là qu’habite sa femme. Elle m’a prié de lui apporter les cendres.

— Ton frère est mort sur cette voie-ci ?

— Je ne sais pas.

Proska passa son bras derrière elle et fixa le modeste récipient en terre cuite d’un air inquiet. Il avait désormais le sentiment d’être observé en permanence, et plus il s’efforçait de refouler cette sensation, plus elle s’installait en lui avec force et obstination. Il éprouvait une certaine pitié pour Wanda, il caressa son cou de ses gros doigts vigoureux. Il approcha sa tête de ses lèvres et lui embrassa les cheveux.

— Ce sera bientôt fini, dit-il avec une sincère conviction. Je crois que tout va disparaître comme c’est venu, en une nuit. Tu vas ouvrir ta fenêtre, pas demain, mais un beau jour, et le soleil éclairera ton visage et te souhaitera une bonne journée. Le merle se tiendra dans le jardin, tu l’écouteras et apprendras que tout a changé. Tu me crois, Wanda, quand je dis que ça va se passer ainsi ? Tu es bien incapable de te l’imaginer, n’est-ce pas ? Il faut dire que tu n’as que vingt-sept ans et que tu ne peux pas te marier avant vingt-huit…

Ils se turent. Quelques vieux sapins qui vivaient dans une sombre dignité au pied du remblai jetèrent un coup d’œil indifférent à l’intérieur du wagon. Le soldat tambourina avec ses doigts sur sa clavicule, puis, soudain, il inclina doucement la jeune femme dans sa direction et lui toucha le sein droit. Elle se libéra aussitôt de son étreinte, recula et sourit d’un air menaçant. Ce sourire formait entre eux comme un obstacle magique, une barrière infranchissable.

— Maintenant, je voudrais dormir, dit-elle.

— Tu peux t’appuyer sur mon épaule, suggéra-t-il.

— C’est trop dangereux.

— Tant que tu ne poses pas ton manteau sur la cruche, tu n’as rien à craindre.

— Je ne comprends pas.

L’assistant désigna le récipient et expliqua :

— J’ai le sentiment que cette chose me regarde. C’est – du moins pour moi – comme si elle avait des yeux. Elle me donne l’impression d’être observé en permanence. Tu comprends ce que je veux dire ?

— Dans ce cas, rétorqua-t-elle avant de s’allonger sur la banquette et de poser sa tête sur ses cuisses.

Elle leva vers lui un gentil regard et se mit à respirer profondément.

— Tu dors déjà ? demanda-t-il au bout d’un moment.

— Oui, dit-elle, je rêve de toi et de retrouvailles.

— Ton frère est-il là aussi ? Je veux dire : la cruche est-elle à proximité ?

— Non, nous sommes seuls. Nous sommes tout seuls, et c’est merveilleux. Personne ne nous surveille. Nous nous aimons. Il n’y a que ton fusil qui est là et qui nous regarde. Mais il se tait. Il sait se taire, ton fusil ?

— Quand il le doit. Dors, Wanda, dors et rêve. Attends, je vais t’installer plus confortablement.

Il défit tant bien que mal sa veste d’uniforme, sans se lever, souleva la tête de Wanda posée sur ses genoux et glissa dessous le vêtement plié en guise de coussin.

— Merci, murmura-t-elle.

Il ne répondit rien et fixa la cruche. Il pensa : Si ça ne risquait pas de lui causer du chagrin, je jetterais cette chose stupide. Je n’ai encore jamais eu un tel compagnon de voyage. S’ils font sauter le train, son frère va tourbillonner dans l’air. Avec un peu de chance, elle pourra ensuite le ramasser sur les feuilles. Un doigt sur le bouleau par exemple, un orteil sur le tronc d’un sapin.

Un frisson lui parcourut le dos. Il se leva, fit quelques pas dans le compartiment et s’arrêta devant la cruche, posée dans un coin et vibrant sous l’effet des cahots. C’était une poterie toute simple, sans doute cuite avec les moyens du bord et munie d’une anse solide. L’ouverture était obstruée par du papier sulfurisé et, pour que celui-ci ne s’enlève pas, Wanda, ou peut-être une autre personne ayant pris soin de boucher le récipient, l’avait entouré d’une ficelle fine mais résistante dont les deux bouts étaient consciencieusement noués.

Il jeta un regard rapide en direction de Wanda et, constatant qu’elle n’ouvrait pas les yeux et qu’elle s’efforçait de dormir, il attrapa l’imperméable d’un geste résolu, le déplia et le jeta sur la cruche. La jeune femme semblait n’avoir rien remarqué. Proska se sentit aussitôt plus libre et plus courageux ; il étira les bras et se dirigea vers la fenêtre. Le soleil le salua à travers la cime des arbres ; sur le sol, un lapin fit plusieurs zigzags avant de s’enfuir à toute vitesse. La petite locomotive traînait son chargement cahin-caha à travers la forêt mixte. Il pensa aux environs boisés de Lyck, la petite ville de Mazurie où il avait vu le jour. Il y avait là exactement la même odeur ; la forêt du Borek, surtout à l’endroit où elle jouxte le lac de Sunowo, lui procurait autrefois cette sensation. L’assistant aperçut dans les branches un écureuil qui regardait le train passer de ses yeux sombres et brillants.

Elle a les cheveux de la même couleur que le pelage de cet animal. Je vais l’appeler Écureuil.

Il se détacha de la fenêtre. Wanda était tranquillement allongée sur la banquette, les jambes croisées, une main entre les cuisses, l’autre sur sa bouche. Il s’approcha prudemment d’elle, prit l’ourlet de sa robe entre ses doigts et souleva légèrement le tissu. Ensuite, il se pencha et l’embrassa sur sa jambe bronzée, juste au-dessus du genou. Il examina son visage : elle avait les yeux toujours fermés, ses lèvres tressaillirent. Quand il se redressa, elle dit :

— Pas sur la bouche.

— Je pensais que tu dormais.

— Un malheur guette celui qui m’embrasse sur la bouche.

— Vraiment ?

— Prends garde à toi !

— Je m’en moque. Au risque de…

— Ne fais pas cela, dit-elle en souriant.

Il prit son visage entre ses mains et l’embrassa. Elle lui rendit son baiser, passa les bras autour de sa nuque musculeuse, puis le repoussa d’un geste tendre.

— Dans une heure et demie, il fera nuit, dit-il. Nous devons nous revoir.

— Tu as couvert la cruche avec mon manteau.

— Oui, je n’en pouvais plus. Cela me mettait mal à l’aise.

— Enlève-le, s’il le plaît. Dans une heure et demie, il fera nuit.

Proska s’exécuta d’un geste indifférent, s’allongea sur l’autre banquette, fit au revoir de la main et essaya de dormir. Mais le sommeil ne tolère aucune injonction : plus Proska essayait de se délasser et d’oublier ce qui l’entourait, plus ses chances de s’endormir se réduisaient. Il regarda la jeune femme en clignant des yeux et l’appela à voix basse :

— Écureuil ?

— Que veux-tu dire ?

— Toi non plus, tu n’arrives pas à dormir, Écureuil ?

— Qu’est-ce que c’est, un écureuil ?

— Toi par exemple.

— Qu’est-ce que je suis ? demanda-t-elle d’une voix morne.

— Un animal châtain-roux, aux yeux curieux et aux petites oreilles pointues. Tu joues dans les arbres et tu t’es liée d’amitié avec un vieux noisetier grincheux. Tu taquines les jeunes branches, les défies et sautes de l’une à l’autre. Mais en hiver, mon Écureuil, tu dors, et quand tu as faim, tu te contentes de te servir dans ta réserve de noisettes.

— Tu m’as donné un baiser sur la bouche, dit-elle.

— Tu as compris, maintenant, ce que c’est qu’un écureuil ? demanda-t-il.

— Tu m’as embrassée, il va y avoir un malheur.

Elle prononça ces paroles avec un doux sérieux et il eut l’impression de ne pas reconnaître sa voix. Inquiet, il se releva.

— Tu crois qu’il va arriver quelque chose au train ?

— Je t’ai prévenu…

— Et tu n’as pas peur ? Ça te serait égal si soudain…

Il décrocha son fusil, le soupesa, caressa la culasse et sortit un chargeur de sa musette.

— Que comptes-tu faire ? lui demanda-t-elle en l’observant depuis la banquette.

— On ne sait jamais, répondit-il en introduisant le chargeur.

— Combien de cartouches contient-il ?

— Bien assez.

Après avoir enlevé le cran de sécurité, il posa le fusil dans un coin et passa la tête à la fenêtre.

— Que vois-tu ?

— L’obscurité.

— On peut voir l’obscurité ?

— Elle est très peureuse, et il faut se montrer extrêmement attentif si on veut voir quels chemins elle emprunte pour s’approcher de nous sans bruit… Que dirais-tu si j’étais obligé de tirer ?

— Pourquoi veux-tu savoir cela ?

— Après tout, ce serait ton peuple, dit-il en allumant une cigarette.

— Ils ne vont pas tarder à nous attaquer.

Il s’avança vers elle.

— Lève-toi, dit-il.

Elle resta allongée.

— Tu dois te lever, Wanda.

— Je suis si fatiguée. Il fera bientôt nuit.

Une étrange inquiétude le saisit. Il demanda brusquement :

— Qui va nous attaquer ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires de prophétie ?

— Ah, ces moustiques ! Il y a tellement de moustiques dans ces marais.

Il rit d’un rire qu’il trouva libérateur.

— Vous n’avez qu’à élever plus d’oiseaux, tu sais, vous auriez moins de moustiques. Mais chez vous, les oiseaux meurent très jeunes. Les rares oiseaux que j’ai vus se sentaient seuls, ils traversaient le ciel d’un air triste. Les chants leur sont restés coincés dans la gorge.

— Autrefois, c’était différent, remarqua-t-elle.

— Je sais, dit-il.

Soudain, la petite locomotive poussa un long sifflement enroué et ralentit l’allure. Proska saisit son fusil d’assaut et posa la crosse contre sa hanche.

— On est loin de Tamachgrod.

— Je me doute, dit-il. Sûrement que ça ne va pas tarder.

Le train roulait désormais au pas.

— De jour, continua-t-il, ils se cachent comme des chouettes dans leurs nids et n’osent pas en sortir. Mais dès que la nuit tombe, ils se réveillent et sortent de leur torpeur. Ils sont tapis sous les jupes de la nuit, y font de petits trous et tirent à travers comme en plein jour.

— De qui veux-tu parler ?

— Des gars qui font sauter les trains.

— N’est-ce pas leur bon droit ?

— Tais-toi, veux-tu ?

Il ouvrit lentement la porte du compartiment, se pencha et jeta un coup d’œil à l’avant. Puis il se retourna vers la jeune femme et dit rapidement :

— Tu dois partir tout de suite. Vite, la police militaire est là. Ils vont vraisemblablement fouiller le train. Allez, presse-toi ! Allonge-toi sur le talus et attends. Je te ferai signe quand le danger sera passé. Sors de l’autre côté !

Elle se leva d’un bond et se précipita vers la porte.

— La serrure coince, s’exclama-t-elle sur un ton désespéré.

Il leva le pied et frappa de toutes ses forces contre le loquet.

— Allez, Wanda, il faut que tu sortes. S’ils te trouvent ici, nous allons tous les deux passer un sale quart d’heure.

Elle sauta et atterrit sans accroc sur le talus, glissa encore un peu vers le bas et s’allongea à plat ventre.

Le petit train fit encore une cinquantaine de mètres, puis les freins crissèrent.

Tout en enfilant sa veste d’uniforme, Proska pensa : J’espère qu’elle pourra rattraper le train. Il n’y a guère plus de cinquante mètres. Gare à elle si elle me laisse en plan. Mais cela ne se produira pas, car la cruche est toujours ici et elle a également laissé son manteau. Je ne supporte plus de voir ce satané machin !

Il enveloppa la cruche dans le manteau et la poussa le plus loin possible sous la banquette. Au moment où il se relevait, un gendarme monta dans le compartiment.

— Alors, tout va bien ? demanda-t-il. Puis-je voir ton ordre de route ?

Proska lui tendit un bout de papier froissé, couvert de tampons.

— Où vas-tu ?

— Près de Kiev.

— Et d’où viens-tu ?

— De Lyck. J’étais en permission.

— Et où se trouve ce coin perdu ?

— En Mazurie, à dix-sept kilomètres de la frontière polonaise.

— De l’ancienne frontière, le corrigea le gendarme en allumant une lampe de poche carrée, accrochée à son cou.

Il dirigea le faisceau lumineux vers le bout de papier, vérifia les tampons un à un, tendit un index couvert de cicatrices vers une signature et demanda :

— C’est bien Kilian qu’il faut lire, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, c’est le nom de mon capitaine. C’est lui qui a signé mon laissez-passer. Je lui rapporte un paquet, de la part de sa femme.

— Ton paquet, tu peux tout de suite le renvoyer. Ton capitaine est mort.

— Tombé ?

— Un Kalmouk lui a tiré une balle pile entre les deux yeux.

— Quand cela ?

— Il y a quatre jours. J’avais à faire à l’avant. Ils ont porté le capitaine sur deux kilomètres, mais arrivé au poste de secours, il ne s’est plus réveillé.

— Et qu’est-ce que je dois faire du paquet ?

— Qu’est-ce qu’il contient ?

— D’après ce que m’a dit sa femme, des manchons et des cache-oreilles. En hiver, il avait presque toujours froid aux oreilles.

— On est presque en été à présent, répliqua le gendarme. Si tu crois que les cache-oreilles pourront t’être utiles l’hiver prochain, tu n’as qu’à les garder.

— Merci, mais chez moi, ce sont les pieds qui gèlent.

Le gendarme leva les yeux vers le ciel.

— Qu’est-ce que la lune est étrange aujourd’hui ! Je crois qu’elle va avoir du spectacle.

— Tu crois que le train va sauter ?

— En tout cas, n’approche pas la tête de la fenêtre, répondit le gendarme avant d’éteindre sa lampe de poche et de s’éclipser.

L’assistant bondit de l’autre côté du compartiment. Ses yeux sondèrent le talus, Wanda demeurait invisible. Il attendit un instant, puis appela :

— Écureuil ? Tu m’entends ? Tu peux venir ! Wanda ! Où es-tu passée ? Viens, je te dis !

Elle ne vint pas. Elle ne sortit pas de derrière un arbre comme il l’espérait, elle ne se releva pas, comme il le souhaitait, du talus de la voie ferrée.

Le train se mit en branle.

— Wanda ! cria Proska plus fort. Pourquoi ne viens-tu pas ?

Le train prit de la vitesse.

— Nous nous reverrons, hurla-t-il, nous nous croiserons bientôt !

Il claqua la porte qu’il avait laissée ouverte en espérant qu’elle pourrait ainsi monter à bord plus facilement et s’assit.

Elle a oublié sa cruche et son manteau. Sans doute avait-elle plus peur qu’elle ne voulait bien l’avouer. Je vais laisser la cruche à Tamachgrod.

Il se leva, sortit la cruche de dessous le banc et la posa devant lui. La lumière de la lune tombait sur le récipient. Proska eut l’impression qu’il lui faisait un clin d’œil.

— N’aie pas peur, murmura-t-il, je ne vais pas te jeter par la fenêtre. Ce ne serait pas difficile, mais je ne le ferai pas. Je vais te traiter de manière humaine. Même si tu n’es plus un être humain, tu l’as été, et cela ne me laisse pas indifférent, tu me peux me croire.

Une curiosité sans âge s’empara de lui, une question élémentaire se mit à brûler à l’intérieur de son crâne. Il sortit lentement son poignard de son fourreau et s’approcha de la cruche.

Il faut quand même que je voie à quoi on ressemble quand on en est arrivé là. Je ne peux plus te faire de mal. Ne m’en veux pas si je prends une pointe de toi.

Il planta la lame du poignard dans le papier sulfurisé qui obstruait la cruche, agrandit le trou et sortit d’une main tremblante un petit tas de cendre. Il renifla, cela ne sentait rien.

Ça pourrait tout aussi bien avoir été du bois, du tabac ou du papier.

Proska se leva avec précaution et tint le poignard devant la fenêtre cassée. Le courant d’air se jeta sur la cendre et la dissémina.

— Pardonne-moi si tu le peux, marmonna l’assistant.

Cela l’agaçait que la jeune femme ne soit pas revenue. Il se rassit lentement près de la cruche et, sans vraiment le vouloir, planta une deuxième fois le couteau dans la cendre. Mais la lame ne s’enfonça pas très profondément. La cruche n’était remplie de cendre qu’au tiers, tout au plus.

Qu’est-ce que c’est que ça ? On dirait presque un bruit de métal. Y aurait-il quelque chose d’autre sous la cendre ? Peut-être voulait-elle me rouler, la prophétesse aux beaux seins. Je vais regarder ce qui se cache là-dessous. Son frère n’était peut-être qu’un bout de bois après tout.

Il prit la cruche à deux mains et la tint hors de la fenêtre. Le vent emporta la cendre. Au fond du récipient luisaient quatre cartouches de dynamite.

Les bras de Proska se mirent à trembler ; il s’était attendu à tout, sauf à cela. J’étais tellement confiant, tellement stupide que je l’ai aidée à transporter ces machins ! Quatre cartouches de dynamite : ça suffirait pour deux trains et deux semaines de discussion au village. Quatre cartouches de dynamite : ça veut dire des voies détruites, des wagons désintégrés, des cadavres broyés – ça signifierait une nouvelle source d’inquiétude, une nouvelle peur, de nouvelles représailles.

Il ferma les yeux, inspira profondément, s’emplit les poumons d’air du soir, presque jusqu’à les faire éclater, et ramena un peu sa main droite vers lui. Puis, en expirant, il jeta la cruche de toutes ses forces au bas du talus. Le récipient percuta le tronc d’un sapin et se brisa, mais aucune explosion ne se produisit.

Épuisé, il se recula et s’assit sur une des banquettes. Il sentait la sueur couler sous ses aisselles et mouiller sa chemise.

— Sale bête, murmura-t-il.

— Sa-le-bête, répéta le train.

— Tu vas voir.

— Tu-vas-voir, dirent les roues.

Le marais commençait. Une odeur douceâtre pénétra dans le compartiment, une odeur ronde, une odeur de vie gloussante, luxuriante.

Proska pensa : Voilà ce que c’est d’être trop gentil. Elle était allongée sur cette banquette en face de moi, les jambes tendues. De belles jambes, il faut le reconnaître. Si j’avais su que la cruche contenait des cartouches de dynamite et non son frère ! Quelle fille sournoise ! Si jamais je te retrouve, je vais tellement te… que tu ne sauras plus comment tu t’appelles.

La nuit progressait dans le marais et chassait la chaleur. L’air devenait frais. L’homme dans le compartiment avait un peu froid. Les épineux se raréfiaient. Des deux côtés de la voie, il n’y avait plus que d’accommodants bouleaux. Avec quelle indifférence le bois attend la hache ! L’âme humaine est comme le coucou qui s’envole vers Dieu dès que le soleil brille. Les buissons de saules somnolaient tels des vieillards en train de mendier. On ne peut pas leur faire confiance. Fais dodo, Proska mon petit frère, fais dodo ! Papa est en haut ! Papa fait du gâteau, t’auras de la dynamite. Fais dodo, Proska, fais dodo.

Il s’allongea sur la banquette, se tourna tout d’abord vers la gauche pour se retourner ensuite vers la droite, et s’endormit bientôt.

C’est ainsi qu’il rata le village de Tamachgrod, dans les marais. Il faut dire que la petite locomotive ne s’y arrêta pas plus de deux minutes. Elle semblait avoir envie de retrouver une étable noire de suie. Et la sentinelle, dans le wagon de ravitaillement, ne descendit pas même du train : elle passa juste le nez à la portière, mais comme elle ne pouvait rien distinguer, du moins rien d’important – la lune n’était pas importante à ses yeux, pas plus que le silence au-dessus du marécage ou le cri étrange et solitaire d’un oiseau –, comme elle ne pouvait, donc, rien distinguer qui lui parût essentiel, elle alluma une cigarette, la retourna et examina la cendre incandescente qui s’était formée à son extrémité.

Si Proska avait été éveillé, il aurait peut-être jeté hors du compartiment l’imperméable que la jeune femme y avait laissé. Avec ce manteau, il se serait débarrassé du dernier souvenir qu’il avait d’elle. Mais il dormait, il dormait la bouche ouverte, son crâne dur posé sur la banquette non moins dure.

Le train se remit en marche plus rapidement qu’à Provursk. La locomotive était certes petite, mais elle savait sans doute déjà qu’il existe des choses plus belles dans la vie que le travail. Tamachgrod, le minable patelin imprévisible au milieu des marais, ne broncha pas.

Pf, pf, pfut, lança la locomotive.

Proska perçut ce bruit dans son sommeil et se retourna sur le côté gauche. Quel miracle ! Au même instant, Kurt Rogalski, son beau-frère, se tournait lui aussi vers la gauche sous sa couette en duvet d’oie à Sybba, près de Lyck. C’était le hasard qui était à l’origine de cette rencontre, une pure coïncidence. M. Rogalski ne pouvait pas savoir, bien sûr, que M. Proska voyageait dans un petit train. Et il ne pouvait pas non plus le rêver car, lorsqu’il rêvait, il ne voyait jamais que du blé, des betteraves et des pommes de terre. De fait, il pensait plus souvent à ses champs qu’à Proska, le frère de son épouse Maria.

Le fusil d’assaut reposait dans un coin, le cran de sécurité enlevé. Le paquet contenant les cache-oreilles et les manchons destinés au capitaine Kilian se trouvait dans le filet, juste au-dessus de la tête du soldat endormi. Une étoile filante traversa le ciel. Un projectile que Dieu laissait échapper de sa main pour signifier de façon mystérieuse aux quelques personnes qui levaient les yeux vers lui qu’elles devaient contenir leur recherche dans une attentive patience, qu’il était là et qu’il comprenait certes leur désir de le connaître, mais qu’il ne pouvait se révéler à leurs yeux. C’était pour adoucir et apaiser les souffrances que leur causait cette recherche qu’il faisait cependant l’effort de lancer le projectile et les laissait espérer.

Peu après minuit, le train passa sur une mine. La petite locomotive fut propulsée dans les airs, son corps d’acier brûlant déchiré en mille morceaux. La vapeur détenue dans la chaudière s’échappa en sifflant. Quatre civils, comme par hasard équipés de mitraillettes et comme par hasard assis en haut d’une échelle d’affût d’où ils dominaient le virage où la catastrophe s’était produite, eurent tout d’abord l’impression que le véhicule allait juste faire un énorme bond par-dessus les rails disloqués, tordus et fracassés, puis atterrir sur la voie ferrée intacte et continuer son chemin comme si de rien n’était. Mais ensuite, ils durent bien admettre qu’ils avaient surestimé la petite locomotive. Un jet incandescent sortit de son front, puis elle se renversa, tomba sur le bord du talus, lâcha prise et roula – tel un lourd animal blessé à mort – le long de la pente. Les deux wagons dont elle avait la charge furent entraînés dans le fossé. Deux roues arrière tournaient dans le vide – on aurait dit les mouvements d’une tortue coincée sur le dos. Ce qui restait de l’approvisionnement en eau de Provursk s’écoulait par un tuyau percé et imprégnait la terre.

Il n’était pas rare que les infirmiers trouvent des gens morts depuis peu, au pantalon trempé.

 

 

 

 

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