Extrait

Le pays des oubliés
de Michael Farris Smith

Le 18/01/2019 à 12:51

Auteur : Michael Farris Smith
Editeur : Sonatine
Genre :
Date de parution : 17/01/2019
ISBN : 9782355846458
Total pages :
Prix : 20 €
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Résumé du livre
Abandonné à la naissance, Jack est passé d'orphelinats en foyers, avant que Maryann, une lesbienne mise à l'écart par la bonne société de Louisiane, le prenne sous son aile. Aujourd'hui celle-ci vit ses derniers jours et sa propriété est menacée par les banques. Jack, qui veut à tout prix conserver cet héritage, doit trouver l'argent nécessaire. Mais, le corps cassé par une vie de combats, ravagé par de multiples addictions, il ne se sent plus la force d'avancer. D'autant plus qu'il doit aussi affronter Big Momma Sweet, qui règne sur cet empire du vice qu'est le delta du Mississippi.



Michael Farris Smith écrit mieux que personne sur le désespoir américain. Après Nulle part sur la terre, il s'impose ici définitivement comme la voix des exclus, des survivants, des combattants, aussi. Si le portrait est noir, l'écriture est d'une poésie rare, et le lecteur ne peut lâcher ce livre, qui oscille peu à peu de l'ombre vers la lumière.



traduction Fabrice Pointeau

 

Premier chapitre

Pour ma famille

 

Être vivant, de toute façon, c’est avoir des cicatrices.

John Steinbeck

 

 

Alors qu’il avait deux ans le garçon fut déposé à la porte des dons du bric-à-brac de l’Armée du Salut à Tunica, ne portant rien d’autre qu’une couche informe. Un sac à dos La Planète des singes rempli d’autres couches et de quelques tee-shirts, de chaussettes dépareillées et de soldats en plastique fut posé par terre à côté de lui. Puis une femme avec la gueule de bois frappa de son poing croûté sur la porte métallique et un homme avec la gueule de bois klaxonna et elle repartit en courant et grimpa dans la voiture tandis que l’enfant regardait avec une expression docile. Par la vitre l’homme lança au gamin une sorte d’adieu qui se perdit dans la pétarade syncopée du moteur, après quoi la Cadillac pourrie quitta le parking de gravier dans un bruit de ferraille, laissant l’enfant dans le nuage de poussière de l’abandon.

La porte s’ouvrit et deux femmes en tee-shirts rouges assortis de l’Armée du Salut baissèrent les yeux vers le garçon. Puis elles regardèrent en direction du parking le nuage qui flottait toujours. Dans un ciel gris matinal. Elles échangèrent un regard. Après quoi l’une d’elles déclara Je suppose qu’on va devoir accrocher une pancarte qui dira pas de gamins à côté de celle qui dit pas de matelas. L’autre femme souleva le garçon et le porta en le tenant sous les aisselles comme pour s’assurer qu’il était bien constitué de chair et d’os. Lorsqu’elle fut satisfaite, elle le serra dans ses bras et lui caressa l’arrière de la tête en disant Je plains ceux qui devront vivre après moi dans ce monde fatigué et cruel.

La police fut appelée et pendant l’attente les femmes lavèrent le garçon dans le lavabo des toilettes avec des essuie-tout et du savon. Des pieds dégoûtants et des mains dégoûtantes et la couche qui aurait déjà dû être changée deux fois. Lorsqu’elles eurent nettoyé l’enfant et rempli la poubelle d’essuie-tout sales, le garçon se tint nu et propre sur le sol en béton lisse des toilettes et elles admirèrent son innocence et sa beauté. Elles lui enfilèrent alors une nouvelle couche et un tee-shirt Spider-Man prélevé sur un portant du rayon enfants. Le garçon ne parla pas et ne pleura pas mais resta tranquillement assis entre les deux femmes sur un canapé en tweed étiqueté quinze dollars comme s’il avait déjà décidé que c’était sa nouvelle maison et que ça valait mieux comme ça.

Ça valait mieux, mais ce fut le début d’une enfance passée en compagnie d’inconnus. Les dix années suivantes le virent déménager d’une ville du Delta à une autre. Quatre familles d’accueil et deux foyers. Cinq écoles différentes. Une poignée d’assistantes sociales. Des enseignants dont il ne se souvenait jamais du nom, ce qu’il cessa d’essayer de faire car il savait qu’il ne resterait pas longtemps dans leur classe. La montée régulière et certaine de l’agitation et de l’anxiété en cet enfant qui ne savait avec certitude ni d’où il venait ni où il allait.

Quand il eut douze ans le directeur adjoint du foyer lui demanda de rassembler ses affaires. Encore une fois. Assis sur la banquette d’une camionnette blanche dont le flanc était orné du logo du foyer, il regarda d’un œil sombre les champs de soja et de maïs tandis qu’on l’emmenait de la ville assoupie aux rues bordées de briques de Greenwood vers sa cinquième famille d’accueil. Roulant vers le nord-ouest et approchant du grand fleuve, jusqu’à la périphérie de Clarksdale, l’ancienne plaque tournante animée du négoce et du commerce dans le Delta qui avait désormais la mine blafarde du temps passé. Son regard changea lorsque la camionnette s’engagea sur l’allée de terre qui menait à une maison à deux niveaux. Une bâtisse blanche antérieure à la guerre de Sécession avec des galeries qui s’étiraient sur la façade au rez-de-chaussée et à l’étage. De la peinture écaillée côté soleil et du lierre qui pendait de paniers le long des galeries, ses tiges vertes et entortillées balançant dans le vent. Une femme était assise dans un rocking-chair et elle se leva pour venir à leur rencontre. Elle portait des gants de travail qu’elle ôta et jeta par terre tandis qu’elle approchait de la camionnette comme si elle se préparait pour ce qui risquait d’en sortir.

Elle le mena à la chambre à l’étage et ouvrit les tiroirs des commodes pour lui montrer où il pouvait ranger ses affaires, et il répliqua que c’était inutile.

Je resterai pas ici assez longtemps pour défaire les couvertures du lit.

Bien sûr que si, répondit-elle.

Non, dit-il. Un gamin de douze ans sûr de la façon dont tournait le monde.

Tu vas t’enfuir ?

Je sais pas. Et vous ?

Parce qu’à moins que tu t’enfuies, c’est ici que tu vis désormais.

C’est ce que vous croyez.

C’est ce que je sais, dit-elle.

Vous savez rien, rétorqua-t-il, et il quitta la chambre, descendit l’escalier et sortit dans le jardin.

Elle se tint à la fenêtre et le regarda par la fente entre les rideaux. Il traversa le jardin sans s’arrêter et s’engagea sur le chemin de terre qui s’enfonçait encore et encore entre les rangs de coton. Le soleil à son zénith et une ombre courte qui le suivait. Elle ne s’élança pas à sa suite. Elle resta à la fenêtre et observa jusqu’à ce qu’il soit presque hors de vue, et elle avait fait un pas vers la porte pour lui courir après lorsqu’il s’arrêta. Une minuscule silhouette au loin.

Il s’arrêta et resta plusieurs minutes au même endroit, et elle ne pouvait pas savoir qu’il se parlait. Qu’il se disait Je ne veux plus faire ça. Je ne sais pas pourquoi je ne peux pas avoir quelqu’un. À cause de l’espace qui les séparait elle ne put pas remarquer qu’il se retourna vers la grande maison et prononça Cet endroit là-bas ne veut pas de moi non plus et cette femme ne pourra pas me rattraper. Je vais me mettre à courir et elle me rattrapera jamais. Personne me rattrapera. Je veux plus de cette merde. Elle ne pouvait ni l’entendre ni le voir en détail, mais elle attendait. Elle voyait seulement qu’il s’était arrêté. Elle murmura une prière sans bouger les lèvres, comme si le plus infime des mouvements risquait d’effrayer le garçon et de le faire détaler sur ses pieds furieux et imprudents. Il se tenait là, se parlant, et elle se tenait là, murmurant une prière silencieuse et immobile. Et alors au loin dans le ciel un faucon vola vers le garçon. Il volait bas avec ses ailes largement déployées, et lorsqu’il fut à proximité du garçon il descendit en piqué et sembla flotter devant lui. Implorant le garçon d’admirer son éloquence. Implorant le garçon de voir autre chose que lui-même et ses problèmes. Implorant le garçon de penser à autre chose que fuir cette femme. L’oiseau s’éleva et redescendit et le garçon le regarda, ses yeux le suivant tandis qu’il décrivait de longues courbes gracieuses dans le ciel d’un blanc bleuté. De la fenêtre Maryann aperçut le faucon puis elle baissa les yeux du ciel vers la terre, attendant de voir ce que le garçon ferait. Le souffle qu’elle retenait s’échappa d’elle quand l’oiseau prit la direction de la maison. Et le garçon le suivit.

 

 

1

Premier round

Il traversa Vicksburg à minuit, les lumières ternes des supérettes et des fast-foods ouverts 24 heures sur 24 disparaissant dans le rétroviseur tandis qu’il roulait sur l’autoroute 61 en direction du nord et s’enfonçait dans le Delta. La grande plaine alluviale qui recouvrait des milliers d’hectares, des siècles de crues du Mississippi ayant créé des dépôts du sol le plus fertile du monde, du sol qui des générations durant avait fait bien des riches et bien plus de pauvres encore. Des centaines de kilomètres plats. Des repaires d’esclaves et de soldats. Une terre d’oubliés couverte de cieux infinis.

Entre ses jambes une bouteille de Wild Turkey. Entre ses doigts un fin cigare à embout de bois. Dans le porte-gobelet un café de station-service. Sur le siège passager un sac en plastique ouvert contenant deux douzaines de comprimés rouges contre la douleur. Ses yeux à l’affût et vivants et sa main qui tenait le cigare tapant sur le volant au rythme raide et métallique de la radio et au battement sourd de la route accidentée. À moitié à cran, à moitié saoul, plein aux as. Les autres phares étaient rares, et sur l’autoroute déserte il glissait d’une voie à l’autre comme si la camionnette elle-même en avait sa claque de la nuit.

Sur le siège à côté du sac de comprimés se trouvaient une boîte de cigares ouverte, une pile de chemises et de jeans, la ceinture qu’il avait ôtée quand il avait traversé à la hâte le parking du casino à Natchez deux heures plus tôt. Atteignant la camionnette et ouvrant la porte, ôtant sa ceinture et la balançant à l’intérieur puis enfonçant l’enveloppe de cash dans la boîte à gants et repartant avant que quiconque découvre l’homme qu’il avait laissé face contre terre sur le sol des toilettes.

La banquette et le sol de la camionnette étaient encombrés de cartouches pour un pistolet qu’il ne possédait plus, de reçus de boutiques de prêteurs sur gages froissés et d’un cahier à spirale avec des dates et des noms qu’il avait notés à sa propre intention. À côté de chaque nom il avait inscrit ami ou ennemi. Après chaque adresse il avait indiqué sûr ou ne pas approcher. Les pages étaient remplies de bribes énonçant des directions et des numéros de téléphone, ce qu’il devait et à qui il le devait, ainsi que d’autres notes qu’il avait prises par frustration ou par colère ou par désespoir, des notes pour se rappeler à quel monde il appartenait. Deux pages étaient consacrées à Maryann et à elle seule, des demi-phrases sur sa détérioration et sur la dernière fois qu’il l’avait vue. Coincé derrière ces pages se trouvait l’avis de saisie en haut duquel il avait coché les jours car le temps était compté. Il y avait jeté un coup d’œil avant de quitter le parking et avait constaté qu’il était parti de Clarksdale depuis vingt-deux jours. Plus que huit avant que l’avis de vente soit délivré. Il n’était pas encore suffisamment détaché de sa mémoire pour avoir besoin de chaque note, nom et avertissement, mais il se préparait à ce que ce jour arrive à mesure que des morceaux de son passé disparaissaient, et que les événements récents commençaient petit à petit à s’effriter comme s’ils étaient écorchés par une lame acérée et brillante.

Il fuma le cigare jusqu’à l’embout puis baissa la vitre et l’air nocturne le fouetta, chassant momentanément l’odeur nauséabonde de la cabine de la camionnette. Il balança le mégot et une traînée d’étincelles orange dansa et disparut dans la nuit. Il but à la bouteille de Wild Turkey et roula un peu plus vite. Il but au gobelet de café et baissa la radio. Un pincement dans son épaule tandis qu’il tendait la main vers le bouton. Une tension au creux des reins lorsqu’il reprit sa position sur le siège. L’horloge disait 12 h 27 et il tenta de se rappeler combien de temps s’était écoulé depuis le dernier comprimé avant d’enfoncer la main dans le sac en plastique et d’en saisir un minuscule, rouge. Il le goba et le fit passer avec du bourbon puis pencha la tête en arrière et s’étira la nuque, et ses yeux se mirent à pleurer tandis que le comprimé et l’alcool descendaient en le brûlant. Le vent qui s’engouffrait par la vitre était puissant, et il se pencha dehors pour cracher avant de la remonter. Il ouvrit la boîte à gants, sortit l’enveloppe pour s’assurer qu’elle était toujours là. Qu’il ne l’avait pas imaginée.

C’était une enveloppe en kraft pliée avec le logo du casino de Magnolia Bluffs dans le coin supérieur gauche. Une fleur de magnolia déployée qui évoquait plus un bal de débutantes qu’une table de roulette. Il cala ses genoux contre le volant, ouvrit l’enveloppe et en sortit deux liasses de cash, cinq mille dollars chacune. Un élastique entourait une liasse plus petite et il les regarda toutes les trois, les sentit, puis les replaça dans l’enveloppe. Il tira le mot qu’il avait écrit pour lui même – 12K direct à Big Momma Sweet. Il enfonça le mot dans la poche avant de son jean et l’enveloppe dans la boîte à gants puis tira la photo de la femme et de l’enfant.

Il alluma le plafonnier de la cabine et regarda le cliché de lui et Maryann se tenant devant sa première voiture. Un garçon de seize ans sans chemise et hâlé par le soleil. Elle avec sa jupe qui descendait jusqu’au genou et ses sandales et ses cheveux châtain clair qui commençaient à montrer des mèches argentées, et tous deux avec une main posée sur le toit du véhicule. Pare-chocs rouillé et le capot d’une couleur différente du reste de la carrosserie, mais payé rubis sur l’ongle. Encore un an avant qu’il pénètre pour la première fois dans la cage. Et vingt de plus avant que l’esprit de la femme la trahisse au point de représenter un risque pour elle-même. Encore temps de nous sauver tous les deux, pensa-t-il.

Sa vie était remplie de dealeurs et de parieurs clandestins, d’hommes qui tuaient des chiens avec d’autres chiens et de combattants tels que lui qui vivaient dans des mondes violents et impitoyables. Il y avait eu des femmes, et même quand il avait trouvé un peu de compassion ou de tendresse il avait su que ce n’était pas vrai mais que ça faisait partie du jeu. La seule qui l’aimait se trouvait dans une maison de retraite à Clarksdale et ne reconnaissait plus ni son visage ni son nom, il l’avait trahie au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer mais il avait huit jours pour la ramener à la maison.

Il retourna la photo. Avec une encre récente il avait noté Moi et Maryann. Il passa le pouce sur ces mots puis posa le cliché sur l’enveloppe du casino. Éteignit le plafonnier. Pendant trois semaines il avait traversé le fleuve Mississippi dans un sens et dans l’autre entre Natchez et Vidalia. Se terrant dans une chambre de motel à Vidalia puis passant le pont pour aller au casino quand il avait suffisamment de cash pour jouer. Parfois en veine et parfois non, puis se rendant à la scierie abandonnée à la périphérie de Vidalia quand il était complètement fauché, où la lune fixait la terre déserte et où des combats étaient organisés le vendredi et le samedi soir. S’inscrivant pour y participer et faisant ce qu’il pouvait pour survivre à une nouvelle nuit de poings et de genoux, s’abrutissant à coups de dope pour tenir à distance son mal de tête paralysant pendant que les phalanges s’enfonçaient dans ses côtes ou le côté de son cou. Parvenant à rester debout suffisamment longtemps pour être payé puis regagnant la chambre de motel. Se faisant couler un bain brûlant puis y glissant son corps fatigué et attendant avec la tête contre la baignoire et les yeux clos. Attendant le moment où il pourrait se relever. Emporter au casino les deux cents dollars que lui avait rapportés le combat, et cette fois serait la bonne. Tout ce qu’il te faut, c’est soixante minutes de folie, qu’il se disait. Et alors tu pourras rembourser Big Momma Sweet, puis payer la banque et aller chercher Maryann, et fini les combats et fini les autres conneries. Tu pourras rester avec elle là où est sa place, porter son lit sur le porche et regarder le soleil traverser le ciel et les ombres bouger, et ce sera juste vous deux ensemble.

Mais ils étaient après lui. Quelqu’un l’avait vu aux combats à Vidalia et savait qu’il avait une dette envers Big Momma Sweet, et cette personne avait passé un coup de fil et ils étaient venus. Sa tête était mise à prix. Il avait donné un coup de boule à l’un d’eux dans une allée derrière le motel et assommé un autre dans les toilettes du casino après avoir raflé la mise. Il devait retourner auprès de Maryann et il devait effacer son ardoise auprès de Big Momma Sweet, sinon ils le retrouveraient et lui feraient mal. Il avait donc enjambé l’homme qui gisait sur le sol des toilettes, le sang qui coulait de son nez formant une flaque sur le carrelage brillant, et avait foncé jusqu’au caissier et vidé ses poches remplies de jetons de cent et cinq cents dollars. Il avait juste de quoi la rembourser, plus quelques centaines de dollars pour retenter sa chance au prochain casino. Il croyait au miracle et pensait que la veine lui sourirait une fois de plus, rien qu’une fois, sans que ses sbires soient là à regarder par-dessus son épaule. Et une fois les trente mille dollars atteints il n’aurait qu’à déchirer en petits morceaux l’avis de saisie puis faire sortir Maryann de cet endroit.

Il fonçait à présent vers le Delta pour aller voir Big Momma Sweet là-bas dans le trou du cul du monde où la rivière était large et noire, où les vieux cimetières peinaient à retenir les morts dans leur tombe et où un homme disparaissait s’il ne réglait pas ce qu’il devait. Paye, se disait-il. Paye puis remplis de cailloux et de terre le canyon que tu t’es creusé, et ensuite recouvre-le d’herbe et plante des fleurs et des arbres, et si quelqu’un passe à proximité il ne saura jamais combien ce canyon était profond et caverneux et accidenté.

Il donna un coup de poing dans le plafond de la camionnette et poussa un bref cri féroce. Il avait eu l’opportunité de gagner le jackpot, et quand il était entré dans les toilettes du casino avec les douze mille pour Big Momma déjà en poche il savait que tout ce qu’il lui fallait c’étaient deux autres séries de bonnes cartes à la table de black jack. Il retournerait s’asseoir et miserait tout et arriverait à vingt-quatre mille. Il miserait une fois de plus et atteindrait les quarante-huit, et sans plus regarder ni le croupier ni la serveuse et sans écouter les exclamations de surprise et les encouragements il se contenterait de ramasser les jetons et de marcher jusqu’au caissier. Il retournerait à Clarksdale et quand le soleil se lèverait la maison appartiendrait à Maryann et non à la banque. Et sa vie lui appartiendrait à lui et non à Big Momma Sweet. Il donna une rapide série de coups de poing dans le plafond de la camionnette, conscient qu’il n’aurait jamais dû se lever pour aller aux toilettes. Conscient qu’il aurait dû rester tranquillement assis avec les glaçons frais dans les verres, avec les sourires à la con du croupier. Avec le doux feutre vert des tables, les coussins en Skaï rouge des chaises. Conscient qu’il aurait dû rester où il était tant qu’il était chaud, tant que les cartes tombaient comme il en avait besoin et tant que la femme de l’autre côté de la table se penchait en avant dans sa robe échancrée et lui disait avec le battement de ses longs cils Je suis à toi si tu me veux. Garde la main, baby, garde la main.

Mais à la place il roulait maintenant à travers la nuit. La dangereuse dette dans la boîte à gants. Le miracle toujours en suspens. Cette mixtion nocturne de caféine et de nicotine et de bourbon et de gentils petits cachets pour les parties démolies de son corps. Tout ça lui donnait l’énergie de regagner les terres noires où il pénétrerait dans le chalet délabré où on jouait pour le sang voire plus et dirait à Big Momma Sweet Tiens, en balançant l’enveloppe sur ses larges cuisses confortables. Tiens, et si un de tes types me suit et s’approche de moi sur un parking ou s’assied face à moi où que ce soit je le casserai en deux et j’enterrerai le haut de son corps puis je t’enverrai le bas pour que tu puisses embrasser son cul mort.

Il s’essuya le front du revers de la main. Se regarda dans le rétroviseur. Cheveux châtains courts, du gris apparaissant aux tempes. Longs favoris pour dissimuler une balafre irrégulière qui courait depuis le lobe de son oreille le long de sa mâchoire du côté gauche de son visage. Nez tordu. Des cicatrices sur le front. Jack Boucher, murmura-t-il et il secoua la tête. T’es rien qu’un pauvre type déglingué. Puis il répéta son nom plus fort, étirant chaque syllabe. Boo-shay. Boo-shay. Se souvenant que c’était Maryann qui lui avait appris à le dire. Presque treize ans quand il l’avait entendu prononcé correctement pour la première fois. Elle l’avait écouté le répéter, puis l’avait interrompu et avait demandé Tu sais ce que ça signifie en français ?

Le Boucher, dit-il en se regardant dans le rétro. Le boucher.

Il se massa la tempe et remua sur son siège, et à chaque mouvement il les sentait. Il sentait les vingt et quelques années de poings de granit et de jointures de doigts noueuses cognant ses tempes et l’arête de son nez, son front et l’arrière de sa tête. Les pointes acérées des coudes dans ses reins et dans les muscles durs de ses cuisses et dans sa gorge, et la pression des genoux contre les siens et dans le bas de son dos, contre ses oreilles et sa mâchoire. Il sentait la torsion des bras et des jambes et des poignets et des tee-shirts, retournés et tirés d’une manière pour laquelle Dieu ne les avait pas conçus. Il sentait ses dents qui se brisaient et le sang dans sa bouche, les doigts gonflés et les yeux gonflés et le sifflement dans ses oreilles et le grillage écrasé contre son visage. Il sentait les cicatrices et sa langue fendue et les petits nœuds sur son corps qui avaient poussé mais jamais totalement disparu, et il sentait la rouille dans ses articulations quand il bougeait les doigts ou tournait la tête ou levait les bras pour enfiler une chemise. L’impact de son corps heurtant le sol dur ou l’un des quatre poteaux d’acier dans les coins de la cage. Il sentait la douleur dans sa tête à cause des innombrables commotions cérébrales et vivait dans le monde brumeux d’un esprit ébranlé. Il sentait des pointes de douleur dans ses yeux et sa colonne vertébrale et des explosions de lumières vives et les bruits perçants et inattendus du monde moderne qui hurlait dans son cerveau. Doigts brisés, rotules luxées, entorses cervicales et crâne ouvert, et encore et encore et encore les poings et les jointures de doigts, les genoux et les coudes, et il sentait tout ça comme si chaque coup qu’il avait reçu et chaque coup qu’il avait donné continuaient d’exister dans un nuage de douleur invisible qui l’enveloppait et le retenait comme une âme migrante à la recherche de sa maison. Les années qui passaient et son corps qui rouillait et son esprit tel un gigantesque espace dégagé avec des vents hurlants et tournoyants et des tourbillons de souvenirs qui ne faisaient pas la différence entre maintenant et avant, et il sentait tout ça.

Tandis qu’il roulait vers le nord le terrain devint plus plat et la nuit ouvrit sa large bouche accueillante et l’avala. Reste éveillé, pensa-t-il. Garde la main. Fonce à travers l’obscurité avec abandon.

 

 

2

 

À l’ouest, des éclairs de chaleur cinglaient l’horizon éternel et donnaient à ses yeux ivres et camés quelque chose à poursuivre tandis qu’il roulait entre les champs sombres et bas. L’été avait été dur et des arroseurs métalliques se dressaient à hauteur de tête dans les champs de coton et de soja, profitant de la clémence de la nuit pour projeter de longs jets à travers la terre assoiffée. Des insectes filaient devant ses phares et il écrasa un tatou ou un opossum et hurla pour que la camionnette fonce tandis qu’il poussait le moteur comme s’il poussait un cheval éreinté sur une terre éreintée.

Il n’était qu’à une quinzaine de kilomètres de Clarksdale lorsqu’il dut s’arrêter pour prendre de l’essence dans un magasin ouvert 24 heures sur 24 où l’on fumait des travers de porc nuit et jour dans des bidons d’acier noirs. C’était une structure de parpaings avec un auvent en aluminium tordu qui protégeait l’unique pompe. Derrière le bâtiment de la fumée s’élevait doucement dans la nuit, et après avoir fait le plein Jack laissa sa faim le guider jusqu’à l’arrière du magasin où quelques vieux Noirs étaient assis sur des chaises pliantes et buvaient des cannettes de bière. Sur une table à côté d’eux se trouvaient trois paquets de cigarettes et un gros bidon de lait rempli de sauce barbecue faite maison. Un tas de bois et des petits sacs de charbon empilés à côté des fumoirs. La porte arrière du magasin était ouverte. À l’intérieur une demi-douzaine de personnes étaient assises sur des cageots de lait et sur une causeuse miteuse qui faisait face aux réfrigérateurs remplis de bière, et devant eux un duo jouait. Le battement sourd d’une grosse caisse et le son strident d’un harmonica faisaient remuer les genoux des noctambules.

Jack s’approcha des hommes assis dehors et demanda à qui il devait payer l’essence.

« Je vais prendre ton argent, mon grand », dit un homme à la barbe grise. Il posa la main sur l’épaule de la personne à côté de lui et se leva. « T’en as pour combien ? »

Jack tendit un billet de vingt dollars.

« Tout ça.

– Tant mieux parce que j’ai pas de monnaie.

– Une éternité que je m’arrête dans ce magasin et vous en avez jamais.

– Une éternité ? Je t’ai jamais vu, déclara Barbe-Grise.

– Je vais et je viens. »

Barbe-Grise se tourna vers les autres vieux.

« Vous connaissez ce gars ? »

Tous secouèrent la tête sauf un. Il portait un chapeau de paille incliné sur sa tête et il se leva et s’approcha de Jack.

« Ouais, dit-il. C’est le gars qui m’a coûté tout mon pognon à Itta Bena un soir. »

Les autres s’esclaffèrent et l’un d’eux demanda : « Qu’est-ce que tu foutais à Itta Bena de toute manière ?

– Je perdais mon foutu fric sur ce type. En pleine cambrousse dans ce trou à rats où personne devrait aller. Pour aller se faire bouffer le cul par des moustiques. Et je me suis fait dépouiller.

– Dépouiller parce que j’ai gagné ou perdu ? demanda Jack.

– Je me souviens pas.

– Parce que si vous avez perdu quand j’ai gagné vous auriez dû avoir un peu plus de jugeote.

– T’as pas l’air d’avoir jamais gagné grand-chose, déclara l’homme au chapeau de paille en tendant le cou pour mieux voir le visage tordu et couvert de cicatrices de Jack.

– Vous avez quelque chose à manger ? demanda-t-il.

– Pas pour toi, répondit l’homme au chapeau.

– Bon, allez, fit Barbe-Grise. Si tu paries, faut être un homme quand tu perds. Parce que ton cul de poissard sait pertinemment que tu vas paumer. »

Les autres acquiescèrent et dirent Tu sais que c’est vrai. C’est vrai.

Barbe-Grise attrapa un demi-travers de porc enveloppé dans du papier aluminium sur la table. Il le tendit à Jack qui voulut le saisir mais chancela.

« Merde, dit Barbe-Grise. Faut que tu poses ton cul. »

Jack posa la main sur le travers de porc mais l’autre s’y accrocha. Il tira alors un billet de dix froissé de sa poche et le tendit au vieil homme.

« Tu ferais mieux de t’asseoir, répéta-t-il.

– C’est bon.

– Assieds-toi et mange ce travers. Sly là-bas va te passer une de ses bières.

– De quoi ? demanda Sly.

– Vous autres, arrêtez d’être aussi radins. »

À l’intérieur, la grosse caisse et l’harmonica s’arrêtèrent. Jack s’avança, s’appuya contre la table et commença à ôter le papier aluminium. Barbe-Grise demanda à Sly de donner une bière au garçon, et l’homme sortit une cannette d’un réfrigérateur et la posa sur la table à côté de Jack. Celui-ci mangea et but pendant que les hommes recommençaient à causer des garces qu’ils avaient aimées et du soleil brûlant qui les avait rendues comme ça.

 

Dans l’entrebâillement de la porte du magasin le joueur d’harmonica alluma une cigarette. Il était maigre et tendu et portait un tee-shirt aux manches et au col découpés. Il regarda Jack et fuma sa clope puis il glissa l’harmonica dans sa poche. Ses dents étaient grises et des poils hirsutes tombaient de son menton. Il regarda Jack boire sa bière et ronger le travers de porc puis retourna à l’intérieur. Il décrocha le téléphone et composa un numéro. C’était le milieu de la nuit mais il savait qu’elle voudrait savoir ce qu’il avait devant les yeux. Et s’il pouvait lui livrer ce qu’il avait devant les yeux, il pourrait sauver sa propre peau que Big Momma Sweet avait menacé de lui arracher.

Une voix profonde répondit.

« Elle est levée ? demanda Skelly.

– C’est qui ?

– Est-ce que ça change quelque chose au fait qu’elle soit levée ou non ?

– Oui. Ça change tout.

– Alors c’est Skelly.

– Elle est pas levée.

– Bon sang, attends une seconde. Elle se lèvera peut-être pour ce que je vois à environ vingt mètres de moi.

– Elle s’en fout.

– Jack Boucher », prononça Skelly d’un ton définitif et triomphal.

Une longue pause au bout du fil.

« Tu m’entends ? » demanda-t-il après avoir attendu.

Alors, à travers la porte il vit Jack terminer sa bière et s’essuyer la bouche sur sa manche de chemise. Il taxa une cigarette puis adressa un signe de tête aux hommes et se dirigea vers la camionnette.

« J’ai pas le temps pour ça. Tu le veux ou pas ?

– Amène-le.

– Pas sans une foutue promesse.

– Promettre quoi ?

– Que je dois que dalle.

– Elle dit non.

– Tu lui as pas demandé.

– Pas besoin.

– Tu ferais mieux de bien réfléchir parce qu’il marche en direction de sa camionnette en ce moment même. Je l’amène là-bas et je dois plus rien à personne. »

Nouvelle pause. Dehors la camionnette démarra.

« Tu l’amènes et tu dois rien à personne », répondit la voix profonde, puis il y eut un clic.

Skelly laissa tomber le téléphone et attrapa un paquet de cigarettes derrière le comptoir du magasin. Le batteur sortit des toilettes et lui demanda où il allait, mais il ne répondit pas. Il se rua hors du bâtiment et était planté devant la camionnette lorsque Jack alluma les phares.

 

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