Extrait

Le livre des martyrs t3 : les souvenirs de la glace
de Steven Erikson

Le 19/04/2019 à 13:36

Auteur : Steven Erikson
Editeur : Leha
Genre :
Date de parution : 26/04/2019
ISBN : 9791097270322
Total pages :
Prix : 27 €
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ISBN : 9791097270346

Editeur : Éditions Leha

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Résumé du livre
Le continent ravagé de Genabackis a donné naissance à un nouvel empire terrifiant : le Domin de Pannion. Telle une marée de sang corrompu, il dévore ceux qui refusent de se soumettre à la sainte parole de son tyran fanatique. Pour l’affronter, l’Ost de Dujek Unbras et les Brûleurs de Ponts de Mésangeai et de Ganoes Paran devront forger une alliance avec leurs vieux ennemis : les forces du seigneur de guerre Caladan Rumin, les Tistes Andii d'Anomander Rake et les Rhivis des plaines.Mais ce ne sont pas les seuls événements qui se trament. Les clans t'lan imass se sont également réveillés, répondant à l’appel de l’antique rassemblement qui scellera leur destinée.



Dans l'ombre, une infection se propage, corrompant les garennes, souillant la chair de Brûle, la Déesse Endormie elle-même. À Morn, une déchirure écarlate porte la trace du Chaos, promesse d'une effroyable renaissance. Et partout l'on raconte que le Dieu Estropié, désormais libéré de ses chaînes, chercherait à assouvir son impitoyable vengeance...



traduction Nicolas Merrien

 

Premier chapitre

À R. S. Lundin

 

 

Prologue


Les anciennes guerres ayant opposé les T’lan Imass aux Jaghuts ont dévasté le monde. À cette époque, de vastes armées ont livré bataille dans des contrées ravagées. Les morts se sont entassés en de hautes piles, leurs os devenant les os des collines, leur sang versé devenant le sang des mers. Les sortilèges ont fait rage au point que le ciel lui-même n’était plus qu’un immense brasier…

 

Histoires anciennes, vol. I

Kinicik Karbar’n

 

I

 

Maeth’ki Im (Pogrom de la Fleur Pourrie), 33e Guerre Jaghut,

298 665 ans avant le Sommeil de Brûle.

 

Les hirondelles virevoltaient parmi les nuées de moustiques qui dansaient au-dessus des vasières. Le ciel surplombant les marais demeurait gris, mais il avait perdu sa teinte hivernale de mercure, et le vent chaud qui bruissait sur les terres ravagées portait en lui un parfum de renouveau.

Ce qui avait jadis été la mer intérieure d’eau douce que les Imass appelaient Jaghra Til, née de la fonte brutale des champs glacés jaghuts, poussait désormais ses ultimes râles d’agonie. Sa surface blafarde se reflétait au gré de flaques en voie d’évaporation et d’étendues aqueuses peu profondes, aussi loin vers le sud que le regard pouvait porter ; pour autant, les terres nouvellement apparues prédominaient dans le paysage.

Le fracas de sorcellerie à l’origine de l’âge glaciaire avait fait revenir dans la région les anciennes saisons naturelles, mais les souvenirs de la glace des hautes montagnes perduraient. La roche exposée au nord était érodée et criblée d’orifices, traversée de crevasses pleines d’éboulis. Les épais limons ayant autrefois constitué le fond de la mer intérieure enflaient toujours sous l’effet des gaz emprisonnés, tandis que la terre, affranchie de l’énorme poids des glaciers disparus durant les huit dernières années, poursuivait sa lente ascension.

Même si Jaghra Til avait connu un trépas rapide, une épaisse couche d’alluvions avait eu le temps de s’y déposer. Épaisse, mais semée de pièges.

Pran Chole, Jeteur d’Os du clan de Cannig Tol appartenant aux Imass de Kron, se tenait assis, immobile, sur un rocher partiellement enseveli non loin d’une ancienne plage. Des amoncellements de bois flotté le disputaient à des touffes d’herbe rases et vigoureuses sur la pente en contrebas. À une distance de dix pas, la terre s’affaissait légèrement puis laissait place à un large bassin de vase.

Trois ranags étaient retenus captifs au sein d’une doline marécageuse vingt pas plus loin. Un taureau mâle, sa compagne et leur progéniture, regroupés en un pathétique cercle défensif. Embourbés et vulnérables, ils auraient dû représenter des proies faciles pour la meute d’ays qui les avaient dénichés.

Mais la région était vraiment semée de pièges. Les grands loups de la toundra avaient succombé au même destin que les ranags. Pran Chole compta en tout six ays, dont un jeune. Des traces indiquaient qu’un autre louveteau avait tourné des dizaines de fois autour de la doline avant de s’en aller vers l’ouest, sans doute pour y chercher seul le trépas.

Combien d’années s’étaient écoulées depuis ce drame ? Impossible de le dire. La boue s’était solidifiée sur les ranags comme sur les ays, formant un manteau d’argile lacéré de fissures. Des saillies vert clair révélaient les endroits où des graines portées par le vent avaient germé, réminiscences des visions dont le Jeteur d’Os avait été gratifié lorsqu’il avait voyagé dans la surnature, une foule de détails banals qui tournoyaient en un ensemble irréel. Pour ces bêtes, la lutte était devenue éternelle, chasseurs et chassés entravés ensemble jusqu’à la fin des temps.

Quelqu’un s’approcha et s’agenouilla à côté de lui.

Les yeux fauves de Pran Chole demeurèrent fixés sur le tableau figé. Par leur rythme, les bruits de pas avaient renseigné le Jeteur d’Os sur l’identité de son compagnon, puis vinrent à lui des odeurs de sang chaud qui lui étaient tout aussi familières que le visage d’un homme.

Cannig Tol prit la parole :

— Qu’y a-t-il sous l’argile, Jeteur d’Os ?

— Rien que ce qui lui a donné sa forme, Chef de Clan.

— Ne vois-tu dans cette scène aucun présage ?

Pran Chole sourit.

— Et toi ?

Cannig Tol demeura pensif quelques instants, puis hasarda :

— Les ranags ont quitté ces terres, tout comme les ays. Nous avons sous les yeux une ancienne bataille. Ce constat interpelle mon âme.

— Tout comme la mienne, concéda le Jeteur d’Os.

— Nous avons chassé les ranags jusqu’à extinction, ce qui a entraîné une famine parmi les ays car nous avons traqué les tenags de la même manière. Les agkors, compagnons des bhederins, n’ont pas partagé leur subsistance avec les ays, et désormais la toundra est vide. J’en déduis que nous nous sommes montrés déraisonnables et inconscients dans notre chasse.

— Et cependant le besoin de nourrir nos propres enfants…

— La nécessité de donner naissance à davantage d’enfants était grande.

— Elle l’est toujours, Chef de Clan.

Cannig Tol grommela :

— Les Jaghuts étaient puissants en ces terres, Jeteur d’Os. Ils n’ont pas pris la fuite, en tout cas pas tout de suite. Tu sais ce que cela nous a coûté en sang imass.

— Et la terre nous prodigue ses grâces en paiement de ce dû.

— Afin de servir notre guerre.

— Ainsi, les profondeurs sont agitées.

Le chef de clan acquiesça puis demeura silencieux.

Pran Chole attendit. En échangeant ces paroles, ils avaient cherché à emprisonner la peau des événements, mais ni le muscle ni l’os n’avaient encore été dévoilés. Pour autant, Cannig Tol n’était pas un imbécile, et l’attente ne fut pas longue.

— Nous sommes semblables à ces bêtes.

Les yeux du Jeteur d’Os se focalisèrent sur l’horizon, au sud.

Cannig Tol poursuivit :

— Nous sommes l’argile, et notre guerre sans fin contre les Jaghuts est à l’image de la bête qui lutte en dessous. La surface prend la forme de ce qui gît en profondeur.

Il fit un geste de la main.

— Et devant nous aujourd’hui, en ces créatures qui se changent lentement en pierre, repose la malédiction de l’éternité.

Cette déclaration était lourde de sens. Pran Chole ne commenta pas.

— Ranags et ays, reprit Cannig Tol, quasiment disparus du royaume mortel. Chasseurs et proies réunis.

— Jusqu’au moindre de leurs os, murmura le Jeteur d’Os.

— Si seulement tu avais pu voir dans cette scène un présage, murmura le chef de clan en se relevant.

Pran Chole se remit lui aussi debout.

— Je l’aurais souhaité tout autant, acquiesça-t-il d’un ton qui ne fit que faiblement écho à la déclaration désabusée et sardonique de Cannig Tol.

— Sommes-nous proches, Jeteur d’Os ?

Pran Chole baissa les yeux vers son ombre et observa la silhouette coiffée de ramures, l’individu vêtu d’une cape de fourrure et de peaux de bêtes en haillons qui s’étirait devant lui. L’angle du soleil le faisait paraître grand, presque aussi grand qu’un Jaghut.

— Demain, dit-il. Ils s’affaiblissent. Une nuit à cheminer les affaiblira plus encore.

— Bien. Dans ce cas, le clan campera ici cette nuit.

Le Jeteur d’Os écouta Cannig Tol s’en retourner là où les autres l’attendaient. Quand viendrait l’obscurité, Pran Chole irait voyager dans la surnature, au sein de la terre murmurante, à la recherche de ceux de son espèce. Et même si leur gibier agonisait, le clan de Cannig Tol agonisait plus encore. Moins de dix adultes avaient survécu. Lorsque l’on poursuivait un Jaghut, la distinction entre chasseur et proie perdait tout son sens.

Il redressa la tête et huma l’air du crépuscule. Un autre Jeteur d’Os errait en ces terres. Impossible de confondre cette souillure. Il se demanda qui il était, pourquoi il voyageait seul, loin de son clan et de sa famille. Et, sachant que sa présence avait été remarquée tout comme lui-même avait senti la sienne, il se demanda pourquoi il n’avait pas encore cherché à les rejoindre.

 

***

 

Elle s’extirpa de la boue et s’affala sur la berge sablonneuse, le souffle lourd et laborieux. Son fils et sa fille, en se tortillant, se dégagèrent de ses bras pesants comme du plomb et rampèrent plus avant sur la modeste butte de l’île.

La mère jaghute baissa la tête jusqu’à ce que son front repose sur le sable frais et humide. La peau de son torse se pressa sur les gravillons avec une rude insistance, ravivant des brûlures trop récentes pour avoir pu cicatriser et qui probablement ne guériraient jamais. Elle était vaincue, et la mort n’avait plus qu’à attendre l’arrivée de ses chasseurs.

Pour le moins faisaient-ils preuve d’une habileté confinant à la charité. Ces Imass n’avaient que faire de la torture. Ils lui règleraient promptement son compte, ainsi qu’à ses enfants, et avec eux, avec les vestiges de cette pauvre famille en lambeaux, les derniers Jaghuts disparaîtraient de ce continent. La pitié pouvait revêtir bien des formes. S’ils n’avaient été capables d’entraver Raest, tous, Imass et Jaghuts, auraient courbé l’échine face à ce Tyran. Une trêve pour le moins opportune. La femme avait été suffisamment futée pour s’enfuir une fois l’enchaînement achevé, mais déjà à ce moment-là, elle avait compris que le clan imass ne cesserait jamais de la traquer.

La mère ne ressentait aucune amertume, mais elle n’en était pas moins désespérée.

Percevant une nouvelle présence sur la petite île, elle redressa tout à coup la tête. Pétrifiés et terrorisés, ses enfants avaient le regard rivé sur la femme imass qui se tenait à présent devant eux. Les yeux gris de la mère s’effilèrent :

— Tu t’es montrée maligne, Jeteuse d’Os. Mes sens n’étaient focalisés que sur ceux qui nous pourchassaient. Allez, qu’on en finisse.

La jeune femme à la chevelure noire lui sourit.

— Tu ne marchandes pas, Jaghute ? Vous avez toujours cherché à négocier pour épargner la vie de vos enfants. As-tu donc coupé tout lien de parenté avec ces deux-là ? Ils semblent pourtant bien jeunes.

— Les marchés sont vains. Votre peuple ne les a jamais pris en considération.

— Non, et cependant votre peuple tente toujours d’en conclure.

— Je ne m’y abaisserai pas. Tue-nous, et fais vite.

L’Imass était vêtue d’une peau de panthère. Ses yeux noirs chatoyaient dans la lueur mourante du jour. Elle semblait bien nourrie, et ses seins larges et gonflés indiquaient qu’elle avait récemment enfanté.

La mère jaghute ne put décrypter l’expression de la femme et se contenta de remarquer l’absence de cette certitude sinistre qu’elle associait généralement aux étranges visages arrondis des Imass.

La Jeteuse d’Os reprit la parole :

— J’ai suffisamment de sang jaghut sur les mains. Je te laisse au clan de Kron qui te rattrapera demain.

— De mon point de vue, gronda la mère, peu importe qui d’entre vous nous tuera. Vous nous tuerez, et c’est tout ce qui importe.

La large bouche de la femme adopta une forme singulière.

— Je comprends ta position.

La Jaghute manqua s’effondrer d’épuisement, mais elle parvint à se redresser en position assise.

— Que veux-tu ? demanda-t-elle, pantelante.

— Conclure un marché avec toi.

Retenant sa respiration, la mère jaghute sonda les yeux noirs de la Jeteuse d’Os et n’y vit aucune moquerie. Son regard s’égara ensuite, durant un bref instant, sur son fils et sa fille, avant de revenir fixer celui de la femme.

L’Imass hocha lentement la tête.

 

***

 

À une certaine époque, une faille avait lézardé la terre, une plaie si profonde qu’elle avait donné naissance à une rivière en fusion, tellement étendue qu’elle s’étirait d’un horizon à l’autre. Vaste et noire, la rivière de pierres et de cendres s’écoulait vers le sud-ouest jusqu’à la mer lointaine. Seules de très petites plantes avaient réussi à prendre racine sur ses berges, et d’étouffants nuages de poussière flottaient dans l’air à la suite de la Jeteuse d’Os qui, un enfant jaghut au creux de chaque bras, poursuivait inlassablement sa route.

Elle estima que le garçon devait avoir cinq ans ; sa sœur, peut-être quatre. Aucun d’eux n’était pleinement éveillé à la conscience, et, clairement, aucun d’eux n’avait compris que leur mère venait de leur faire ses adieux. La longue fuite à travers le L’amath et Jaghra Til les avait mis en état de choc. Nul doute que le fait d’avoir contemplé l’épouvantable mort de leur père n’avait pas arrangé les choses.

Ils s’agrippaient à elle avec leurs petites mains crasseuses, sinistre réminiscence des enfants qu’elle venait de perdre. Ils ne mirent pas longtemps à lui téter les seins. Le signe, à l’évidence, d’une faim désespérée. Peu après, les enfants s’endormirent.

Le flot de lave se tarissait à mesure que la femme s’approchait de la côte. À sa droite, une chaîne de collines s’élevait au pied de lointaines montagnes. Une plaine parfaitement plate s’étendait devant elle, interrompue par une crête qui s’érigeait à deux lieues de distance. Même sans rien en voir, elle savait qu’au-delà de cette crête le terrain descendait en pente raide jusqu’à la mer. La plaine elle-même était constellée de bosses régulières, et la Jeteuse d’Os fit halte pour les observer. Les monticules étaient disposés en cercles concentriques, dominés en leur centre par un dôme plus large. Tous étaient habillés d’un manteau de lave et de cendre. Telle une dent cariée, une tour en ruine se dessinait non loin de la première chaîne de collines, elles-mêmes bien trop régulièrement espacées pour que cela relève d’un phénomène naturel, comme l’Imass l’avait noté la première fois qu’elle avait visité les lieux.

La Jeteuse d’Os redressa la tête. Les odeurs entremêlées étaient impossibles à confondre, l’une ancienne et morte, et l’autre… beaucoup moins. Le garçon s’étira dans ses bras mais demeura endormi.

— Ah, murmura-t-elle, toi aussi, tu la sens.

Quittant la plaine, elle s’avança vers la tour noircie.

Le portail de la garenne flottait à plusieurs toises de hauteur juste après l’édifice en ruine. Il ressemblait à une zébrure rouge, une plaie ayant cessé de saigner. La Jeteuse d’Os ne put reconnaître de quelle garenne il s’agissait, car la vieille blessure masquait les caractéristiques du passage. Une once de malaise la fit frémir.

Elle déposa les enfants au pied de la tour, puis s’assit sur un bloc de maçonnerie éboulé. Elle lança un regard aux deux jeunes Jaghuts allongés sur leur lit de cendre, toujours plongés dans un profond sommeil.

— Que choisir ? murmura-t-elle. Il doit s’agir d’Omtose Phellack. Ce n’est certainement pas Tellann. Starvald Demelain ? Peu probable.

Elle plissa les yeux en observant la plaine et se focalisa sur le cercle de monticules.

— Qui résidait ici ? Qui d’autre avait coutume de bâtir avec de la pierre ?

Elle se tut durant un long moment, puis reporta son attention sur la ruine.

— Cette tour constitue la preuve que je cherchais, car elle n’est rien moins qu’un ouvrage jaghut, et une telle structure n’aurait jamais été érigée à proximité d’une garenne inamicale. Non, il s’agit d’un portail Omtose Phellack, il ne peut en être autrement.

Néanmoins, d’autres risques les menaçaient. Un Jaghut adulte, au sein de cette garenne, pouvait tout aussi bien les tuer que les adopter s’il découvrait deux enfants qui n’étaient pas de son sang.

— Dans ce cas, leur mort salirait d’autres mains, celles d’un Jaghut.

Maigre réconfort que cette distinction. Peu importe qui d’entre vous nous tuera. Vous nous tuerez, et c’est tout ce qui importe. La respiration de la femme siffla entre ses dents.

— Que choisir ? s’interrogea-telle encore.

Elle allait les laisser dormir encore un peu. Ensuite, elle leur ferait traverser le portail. Un mot pour le garçon – prends soin de ta sœur. Le voyage ne sera pas long. Et à tous deux – votre mère vous attend au-delà. Un mensonge, mais il leur faudrait du courage. Si elle ne peut vous trouver, alors l’un des vôtres vous trouvera. Allez, donc, vers la sécurité, vers le salut.

Après tout, qu’y avait-il de pire que la mort ?

 

***

 

Elle se redressa à leur approche. Pran Chole huma l’air et afficha un air soucieux. La Jaghute n’avait pas dévoilé sa garenne. Plus déconcertant encore, où étaient passés ses enfants ?

— Elle nous accueille avec calme, marmonna Cannig Tol.

— En effet, acquiesça le Jeteur d’Os.

— Cela ne m’inspire nullement confiance. Nous devrions la tuer immédiatement.

— Elle pourrait parler, lui fit remarquer Pran Chole.

— Ce serait courir là un risque funeste, car elle chercherait à apaiser son désir.

— Je ne peux désapprouver, Chef de Clan. Et cependant… qu’a-t-elle fait de ses enfants ?

— Ne peux-tu sentir leur présence ?

Pran Chole secoua la tête.

— Prépare tes lanciers, intima-t-il en s’avançant.

Il y avait de la paix dans le regard de la Jaghute. Elle était si pleinement consentante à l’idée de sa mort imminente que le Jeteur d’Os en fut ébranlé. Pran Chole pataugea dans l’eau peu profonde puis prit pied sur le banc de sable de l’île et se tint face à elle.

— Qu’as-tu fais d’eux ? lui demanda-t-il.

La mère sourit, dévoilant ses défenses à travers ses lèvres ourlées.

— Ils sont partis.

— Où ça ?

— Hors de ta portée, Jeteur d’Os.

Pran Chole fronça davantage les sourcils.

— Tu te trouves sur nos terres. Il n’y a ici nul endroit qui soit hors de notre portée. À moins que tu les aies occis de tes propres mains ?

La Jaghute redressa légèrement la tête et toisa l’Imass :

— J’ai toujours cru que c’était la haine que vous vouez à notre espèce qui vous unissait. J’ai toujours cru que des concepts tels que la compassion et la pitié étaient étrangers à votre nature.

Le Jeteur d’Os dévisagea la femme durant un long moment, puis son regard la quitta et s’égara sur le sol d’argile lisse derrière elle.

— Une Imass était présente, affirma-t-il. La Jeteuse d’Os.

Celle que je n’ai pas pu trouver en voyageant dans la surnature. Celle qui a choisi de ne pas être trouvée.

— Qu’a-t-elle fait ?

— Elle a exploré ce pays, répondit la Jaghute. Elle a découvert un portail loin au sud. Il s’agit d’Omtose Phellack.

— Il est heureux que je ne sois pas une mère, songea Pran Chole à voix haute.

Et toi, femme, tu devrais être heureuse que je ne me montre pas cruel envers toi. Il fit un signe de la main. De lourdes lances jaillirent de part et d’autre du Jeteur d’Os. Six longues têtes de silex affûtées s’enfoncèrent dans la poitrine de la Jaghute. Elle chancela, puis s’effondra dans un fracas de hampes.

Ainsi s’acheva la Trente-Troisième Guerre Jaghute.

Pran Chole fit volte-face :

— Nous n’avons pas le temps de lui allumer un bûcher. Nous devons partir vers le sud, et vite.

Cannig Tol s’avança tandis que ses guerriers récupéraient leurs armes. Le chef de clan dévisagea le Jeteur d’Os.

— Qu’est-ce qui t’inquiète ainsi ?

— Une Jeteuse d’Os renégate a emporté les enfants.

— Vers le sud ?

— Vers Morn.

Les sourcils du chef de clan s’affaissèrent.

— La renégate a épargné les enfants. La renégate pense que la Déchirure s’ouvre sur Omtose Phellack.

Pran Chole vit le sang refluer du visage de Cannig Tol.

— Rends-toi à Morn, Jeteur d’Os, murmura le chef de clan. Nous ne sommes pas cruels. Vas-y tout de suite.

Pran Chole s’inclina. La Garenne Tellann l’engouffra complètement.

 

***

 

Déployant à peine son pouvoir, elle fit s’envoler les deux enfants jaghuts jusqu’à ce qu’ils se retrouvent devant le portail. La fille pleurnicha avant d’arriver à destination, exprimant une longue plainte à l’intention de sa mère qui, s’imaginait-elle, l’attendait de l’autre côté. Puis les deux petites silhouettes s’évanouirent à l’intérieur.

La Jeteuse d’Os soupira et continua de fixer la Déchirure du regard, cherchant une preuve que l’opération avait mal tourné. Il lui sembla cependant qu’aucune blessure ne s’était rouverte, qu’aucun flot de pouvoir sauvage ne s’était mis à s’écouler du portail. Paraissait-il différent ? Elle n’en était pas sûre. Cette nouvelle contrée lui était étrangère. Elle ne ressentait nullement la sensation ancrée au plus profond de ses os qu’elle avait connue tout au long de sa vie passée sur les terres du Clan Tarad, au cœur du Premier Empire.

La Garenne Tellann s’ouvrit derrière elle. La femme se retourna tout à coup, à deux doigts de virer sous sa forme de Solipris.

Un renard arctique fit son apparition. Il ralentit en la voyant, puis mua en sa forme imass. Elle vit devant elle un homme jeune, paré de la fourrure de son animal totem et portant une coiffe de ramures bosselées. La peur déformait ses traits. Ses yeux l’ignoraient et fixaient le portail au-dessus d’elle.

La femme lui sourit.

— Bienvenue à toi, camarade Jeteur d’Os. Oui, je les y ai envoyés. Ta vengeance ne peut désormais plus les atteindre, et cela me réjouit.

Il la considéra de ses yeux fauves.

— Qui es-tu ? De quel clan es-tu ?

— J’ai quitté mon clan, mais j’ai autrefois compté parmi les Logros. Je me nomme Kilava.

— Tu aurais dû me laisser te trouver la nuit dernière, lui reprocha Pran Chole. J’aurais alors été en mesure de te convaincre d’accorder une mort rapide à ces enfants plutôt que d’agir comme tu l’as fait, Kilava.

— Ils sont suffisamment jeunes pour être adoptés…

— Tu te trouves en un endroit appelé Morn, lui apprit Pran Chole d’une voix froide. Dans les ruines d’une ancienne ville.

— Jaghute…

— Tu te trompes ! Cette tour l’est, oui, mais elle a été construite bien après, entre le moment où la ville fut détruite et l’apparition du T’ol Ara’d, ce flot de lave ne servant qu’à enterrer quelque chose de déjà mort.

Il leva la main et désigna le portail suspendu :

— C’est cela – cette plaie – qui a détruit la ville, Kilava. Cette garenne. Comprends-tu ? Ce n’est pas Omtose Phellack ! Dis-moi donc : comment de telles plaies se trouvent-elles scellées ? Tu connais la réponse, Jeteuse d’Os !

La jeune femme se retourna lentement et étudia la Déchirure.

— Si une âme scellait cette plaie, alors elle a dû se trouver libérée lorsque les enfants sont entrés…

— Libérée, cracha Pran Chole, à leur place !

Tremblante, Kilava lui fit de nouveau face :

— Alors où est-elle ? Pourquoi n’est-elle pas là ?

Pran Chole lui tourna le dos afin d’observer le monticule sur la plaine.

— Oh, murmura-t-il, mais elle est là.

Il dévisagea sa camarade Jeteuse d’Os.

— Dis-moi, donneras-tu en retour ta vie pour ces enfants ? Ils sont désormais pris au piège d’un éternel cauchemar de douleur. Ta compassion ira-t-elle jusqu’à te sacrifier par le biais d’un nouvel échange ?

Il observa son expression stupéfaite, puis soupira.

— J’en doute, alors sèche tes larmes, Kilava. L’hypocrisie sied mal à un Jeteur d’Os.

— Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui a été libéré ? parvint à articuler la femme au bout d’un moment.

Pran Chole secoua la tête en s’intéressant à nouveau au monticule central.

— Je n’en suis pas certain, mais nous allons devoir nous en occuper tôt ou tard. Je suppose que nous avons largement le temps. La créature doit maintenant se libérer elle-même de son tombeau, et celui-ci dispose de protections à toute épreuve. De plus, le manteau de pierre de T’ol Ara’d qui habille le tumulus est solide.

Quelques instants plus tard, il ajouta :

— Quoi qu’il en soit, du temps, nous en aurons.

— Que veux-tu dire ?

— Nous avons tous été conviés au Rassemblement. Le Rituel de Tellann nous attend, Jeteuse d’Os.

Elle prit un ton agressif :

— Vous êtes fous, tous autant que vous êtes. Choisir l’immortalité pour mener à bien une démence guerrière… Je ne répondrai pas à l’appel, Jeteur d’Os.

Il hocha la tête :

— Et cependant le Rituel doit être effectué. J’ai voyagé dans la surnature à travers l’avenir, Kilava. J’ai contemplé, avec mon visage atrophié, les deux cent mille années futures, et plus encore. Nous aurons droit à notre guerre éternelle.

La voix de Kilava se fit pleine d’amertume :

— Mon frère en sera enchanté.

— Qui est ton frère ?

— Onos Out’ilan, le Premier Glaive.

Pran Chole sursauta à ces paroles :

— Tu es la Défiante. Tu as massacré ton clan, tes pairs…

— Pour rompre le lien et ainsi me libérer, oui. Hélas, les talents de mon frère aîné font plus qu’égaler les miens. Désormais, nous sommes tous les deux libres, mais ce qui s’avère pour moi une bénédiction est pour Onos Out’ilan une infortune.

Elle croisa fermement les bras sur sa poitrine, et Pran Chole perçut en elle d’infinis torrents de douleur. Il ne lui enviait guère la liberté qui était sienne. Elle reprit la parole :

— Cette ville, qui l’a bâtie, jadis ?

— Les K’Chains Che’Malle.

— Je les connais de nom, mais j’en sais très peu sur eux par ailleurs.

Pran Chole hocha la tête :

— Nous apprendrons, j’imagine.

 

II

 

Continents de Korelri et de Jacuruku, au Temps de la Mort, 119 736 ans avant le Sommeil de Brûle (trois ans après la Chute du Dieu Estropié).

 

La Chute avait anéanti un continent tout entier. Des forêts avaient brûlé pendant que des orages flamboyants avaient déchiré l’horizon à perte de vue, baignant de pourpre les lourds nuages chargés de cendres qui blanchissaient le ciel. La conflagration avait semblé ne jamais devoir s’achever, dévorant le monde, semaine après semaine, mois après mois, et à travers elle avait-on pu percevoir les cris d’un dieu.

La douleur avait enfanté la rage, et la rage, le poison, une infection à nulle autre pareille.

Seuls erraient encore quelques survivants épars, réduits à l’état sauvage dans cette contrée parsemée de grands cratères eux-mêmes emplis d’une eau trouble et dépourvue de vie, sous un ciel qui tournoyait sans fin au-dessus de leurs têtes. Les liens de parenté avaient été démembrés, l’amour s’étant révélé un fardeau bien trop lourd à porter. Ils mangeaient ce qu’ils trouvaient au point bien souvent de s’entredévorer, tout en scrutant le monde ravagé autour d’eux avec des intentions prédatrices.

Un individu arpentait ce paysage, seul. De taille moyenne, il était vêtu de loques putréfiées. Son visage aux traits érodés et peu engageants exprimait une humeur sombre ; une lourde inflexibilité se décelait dans ses yeux. Il marchait comme s’il cherchait à accumuler toutes les souffrances en lui, dédaigneux de leur immense poids ; il marchait, incapable de renoncer aux dons de son propre esprit, de les renier.

À quelque distance, des groupes d’individus déguenillés observaient l’individu parcourir pas à pas les vestiges du continent que l’on en viendrait un jour à nommer Korelri. La faim aurait pu les attirer plus avant, mais la Chute avait eu raison des imbéciles ; aussi la prudence les tenait-elle éloignés, leur peur surpassant leur curiosité. Car cet homme était un Ancien Dieu, et il marchait au milieu d’eux.

Par-delà la souffrance qu’il avait amassée, K’rul aurait volontairement pu embrasser leurs âmes brisées, et cependant il s’était nourri – il se nourrissait encore – du sang versé sur ces terres, et à la vérité, il allait bientôt avoir besoin du pouvoir issu de cette sustentation.

Dans son sillage, des hommes et des femmes tuaient des hommes, des femmes et des enfants, sombre massacre semblable à la rivière sur laquelle K’rul dérivait.

Les Anciens Dieux incarnaient une foule de cruelles incivilités.

 

Le dieu venu d’ailleurs avait été pulvérisé lorsqu’il était tombé du ciel, réduit à l’état de morceaux et de traînées de flammes. Sa douleur n’avait été que feu, cris et tonnerre, un déchirement que la moitié du monde avait entendu. Souffrance, indignation et, songea K’rul, chagrin. Le dieu étranger allait devoir attendre longtemps avant de pouvoir revendiquer à nouveau les fragments restants de sa vie et ainsi révéler sa vraie nature. K’rul craignait la venue de ce jour. Seule la folie pouvait naître d’un tel morcellement.

Les invocateurs avaient péri, détruits par ce qu’ils avaient appelé à descendre sur eux. Il n’y avait nul lieu de les haïr, nul besoin d’imaginer un châtiment qui fût digne de leur crime. Après tout, le désespoir les avait accablés au point de leur faire déchirer la toile du chaos et d’ouvrir une voie conduisant à un lointain domaine étranger ; au point de les pousser ensuite à attirer par la ruse un dieu curieux, trop près, bien trop près pour le piège qu’ils avaient préparé à son intention. Seul importait le pouvoir.

Tout cela pour détruire un seul homme.

L’Ancien Dieu avait vagabondé sur le continent en ruine, contemplé la chair encore vivante du Dieu-Martyr, vu les sinistres asticots qui grouillaient dans cette chair putréfiée – quoique éternellement pulsatile – et ses os rompus, vu en quoi ces larves s’étaient métamorphosées. En cet instant, alors qu’il atteignait le littoral accidenté de Jacuruku, l’ancien continent-frère de Korelri, ils le survolaient en cercle de leurs grandes ailes noires. Sentant le pouvoir émaner de lui, ils avaient faim de le goûter.

Mais un dieu fort pouvait ignorer les charognards qui humaient sa trace, et K’rul était un dieu fort. On avait érigé des temples en son nom, des flots de sang avaient trempé les innombrables autels de son culte. Les hommes avaient façonné des villes naissantes dans la fumée des forges et des bûchers, lueurs rouges à l’aube de l’humanité. Le Premier Empire était apparu sur un continent situé à l’autre bout du monde, si loin de celui que K’rul arpentait à présent. Un empire humain, né de l’héritage des T’lan Imass dont il avait pris le nom.

Mais il n’était pas resté seul bien longtemps. Ici, en Jacuruku, à l’ombre des ruines des K’Chains Che’Malle depuis longtemps disparus, un autre empire était né. Cruel, son souverain était un guerrier sans égal qui n’avait de cesse de dévorer les âmes.

K’rul était venu pour le détruire, il était venu pour briser les chaînes d’une dizaine de millions d’esclaves. Même un Tyran jaghut n’avait jamais exercé une emprise aussi malveillante sur ses sujets. Non, il avait fallu que ce soit un homme qui atteigne un tel degré de tyrannie envers ses semblables.

Deux autres Anciens Dieux convergeaient au sein de l’empire kalloréen. Tous avaient pris une décision. Il fallait que les trois derniers Anciens mettent un terme au règne despotique du Grand Roi. K’rul pouvait sentir la présence de ses compagnons. Tous deux étaient proches ; tous deux avaient été ses camarades autrefois, mais tous – K’rul y compris – avaient changé, et leurs chemins s’étaient séparés. Cette rencontre allait marquer leurs premières retrouvailles depuis un millénaire.

Il pouvait également sentir une quatrième présence, une antique bête sauvage qui suivait sa trace. Une bête de la terre, nimbée du souffle givré de l’hiver, une bête à la fourrure blanche tachée de sang, blessée quasiment à mort lors de la Chute. Une bête qui, de son seul œil valide, contemplait la contrée détruite qui avait jadis été sa terre natale, bien avant que l’empire ne se lève. Elle le pistait tout en gardant ses distances, et, K’rul le savait pertinemment, elle observerait de loin les événements en instance. L’Ancien Dieu ne pouvait se permettre d’éprouver de la tristesse à son égard, et cependant il n’était pas indifférent à sa douleur.

Chacun de nous survit comme il le peut, et quand vient le temps de mourir, il nous faut gagner notre lieu de solitude…

L’empire kalloréen s’étendait jusqu’à chaque rivage de Jacuruku, et cependant K’rul n’avait vu personne depuis qu’il avait pénétré en ces terres. Partout s’offraient à son regard de vastes étendues exsangues. L’air était gris de cendre et de poussière, et les cieux qui surplombaient le continent tournoyaient comme du plomb dans le chaudron d’un forgeron. L’Ancien Dieu ressentit pour la première fois une impression de malaise, un frisson qui traversa son âme.

Au-dessus de lui, les charognards éclos du dieu étranger caquetaient en le survolant en cercle.

Dans l’esprit de K’rul retentit une voix familière.

Frère, je me trouve sur le rivage septentrional.

— Et moi sur le rivage occidental.

Es-tu préoccupé ?

— Je le suis. Il n’y a ici que… mort.

Tout est incinéré. La chaleur persiste en profondeur sous le lit de cendres. De cendres, et d’os.

Une troisième voix parla :

Mes frères, je viens du Sud, l’endroit sur lequel les villes furent autrefois bâties. Tout est détruit, et seul résonne encore le cri d’agonie du continent. Serions-nous dupés ? Serait-ce une illusion ?

K’rul s’adressa au premier Ancien à avoir parlé dans son esprit.

— Draconus, je ressens moi aussi ce même cri d’agonie. Toute cette douleur… apparaît encore plus épouvantable que celle incombant à Celui-qui-est-Tombé. S’il ne s’agit pas d’un subterfuge, comme notre sœur le suggère, qu’a-t-il donc fait ?

Nous avons arpenté ces contrées et partageons tous ce que tu ressens, K’rul, répondit Draconus. Moi-même, je ne suis pas certain de la véracité de ce que je vois. Sœur, approches-tu de la résidence du Grand Roi ?

La troisième voix répondit :

Oui, frère Draconus. Toi et frère K’rul, viendrez-vous me rejoindre dès à présent afin que nous puissions confondre ensemble ce mortel ?

— Nous viendrons.

Des garennes s’ouvrirent, l’une loin au nord, l’autre juste devant K’rul.

Les deux Anciens Dieux rejoignirent leur sœur au sommet d’une colline érodée ; le vent soufflant sur les cendres donnait forme à des volutes funéraires qui tournoyaient vers le ciel. Juste devant eux, sur un amas d’ossements brûlés, se trouvait un trône.

L’homme qui y était assis souriait.

— Comme vous pouvez le voir, grinça-t-il après leur avoir octroyé un regard méprisant, je me suis… préparé à votre venue. Oh oui, je savais que vous viendriez. Draconus, de la lignée de Tiam. K’rul, Ouvreur de Passages.

Il pivota la tête vers la troisième Ancienne et la dévisagea de ses yeux gris.

— Et toi. Ma chère, j’ai eu l’impression que tu avais abandonné ta… précédente personnalité. Marcher ainsi parmi les mortels, jouer le rôle d’une médiocre sorcière, quel risque funeste ! Bien que ce soit peut-être ce qui t’attire tant dans ce jeu fatal. Tu t’es engagée sur des champs de bataille, femme. Une flèche perdue aurait pu…

Il secoua lentement la tête.

— Nous sommes venus, annonça K’rul, pour mettre un terme à ton règne de terreur.

Kallor fronça les sourcils.

— Vous me priveriez de tout ce pour quoi j’ai œuvré si dur ? Cinquante années, chers rivaux, voilà ce qu’il m’a fallu pour conquérir un continent entier. Oh, peut-être qu’Adartha me résiste encore – elle est toujours en retard pour m’adresser l’offrande qui me revient de droit –, mais je suis passé outre de telles mesquineries. Elle a fui, le saviez-vous ? La chienne. Vous pensez être les premiers à me défier ? Le Cercle nous a apporté un dieu étranger. Certes, la tentative a mal tourné, bien que m’épargnant la tâche de devoir tuer ces idiots de mes propres mains. Et Celui-qui-est-Tombé ? Eh bien, il ne sera pas rétabli avant un bon moment, et même alors, peut-on imaginer qu’il accédera aux requêtes de n’importe qui ? J’aurais…

— Assez, gronda K’rul. Tes bavardages nous indisposent, Kallor.

— Très bien, soupira le Grand Roi, avant de se pencher en avant. Vous êtes venus libérer le peuple de mon joug tyrannique. Hélas, je ne suis pas homme à renoncer à de tels privilèges. Ni pour vous, ni pour qui que ce soit d’autre.

Il se renversa et leva une main léthargique.

— Ainsi, ce que vous m’avez refusé, je vous le refuse à présent.

Même si K’rul se trouvait devant le fait accompli, il ne pouvait en croire ses oreilles.

— Qu’est-ce que…

— Êtes-vous aveugles ? s’écria Kallor en s’agrippant aux accoudoirs de son trône. Il n’y a plus rien ! Plus personne ! Vous pouvez briser les chaînes, allez-y. Ou plutôt, non, je vais le faire moi-même ! Voyez, tout ce qui vous entoure est désormais...

 

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