Extrait

Le livre de Yaak
de Rick Bass

Le 23/01/2019 à 09:22

Auteur : Rick Bass
Editeur : Gallmeister
Genre :
Date de parution : 16/12/2016
ISBN : 9782351786086
Total pages :
Prix : 8.20 €
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ISBN : 9782404002415

Editeur : Code Errone

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Résumé du livre
La vallée du Yaak, dans le Montana, est l'un des derniers espaces sauvages des États-Unis, un lieu où cohabitent ours noirs et grizzlys, loups et coyotes, aigles, lynx, cerfs et même une poignée d'humains. Rick Bass, qui y vécut une vingtaine d'années, nous dresse le tableau de cet endroit magique, aujourd'hui menacé. À travers cette série de récits inspirés, il capture la grandeur de la nature sauvage du Yaak et de ses habitants, l'âme d'un lieu dont la disparition constituerait une perte irrémédiable pour chacun d'entre nous. Avec Le Livre de Yaak, Rick Bass confirme qu'il est l'un des grands écrivains du Montana et l'une des voix les plus emblématiques de l'Ouest américain.



Camille Fort-cantoni (Traducteur)

 

Premier chapitre

Pour Lincoln County,

Passé, présent et futur

 

Et

 

In Memoriam

Bill Shearer

1952-1996

 


En détruisant ce qui relève de l’ordre naturel,

nous nous dévorons nous-mêmes à vif.

WILLIAM KITTREDGE

 

 

Introduction


EN écrivant ceci, je tremble.

Je tremble parce que c’est l’hiver dans la cabane où j’écris, ce nid à rats sans fenêtre et sans chauffage.

Je tremble parce que je m’apprête à révéler, sans pudeur et sans rien dissimuler, les chers secrets de ma vallée, les lieux et les choses que je connais, qui m’ont été confiés par elle – la vallée du Yaak.

Lorsqu’on écrit un roman, une nouvelle ou, j’imagine, de la poésie, on pénètre un espace, un sanctuaire pareil à un autre monde. On y perd tout contrôle, et lorsqu’on ressort de ce lieu qu’on a habité et désigné par l’écriture, c’est animé d’une énergie nouvelle et d’une vision neuve des choses. On a touché du doigt un mystère.

C’est magique. Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier cela, pas d’autre moyen de l’expliquer.

Et c’est cela que j’aime pister ou pourchasser : ce sentiment, ce lieu qui cherche à s’échapper.

Ce livre est autre chose. C’est un livre source, un manuel, une arme du cœur. Quand on est écrivain, on donne au lecteur : on n’exige rien de lui. Ce serait criminel, tout comme connaître la chute de l’histoire ou son déroulement dès le départ au lieu de les découvrir chemin faisant ou tout à la fin.

Ma vallée est en feu, elle est en flammes. Voilà plus de vingt ans qu’elle se consume. Ces récits, ce plaidoyer pour son salut… c’est tout ce que je sais faire. J’ignore si un livre peut aider à protéger une vallée et ses habitants. Je sais qu’un livre risque plutôt de leur faire du tort en ces temps où il s’agit de posséder – où le monde marchand a fini par nous avoir, nous aussi, à force de nous répéter que nous voulons le Meilleur, l’Occasion Unique, le Haut du Panier –, que la révélation des secrets invisibles et sauvages de cette vallée pourrait y attirer de nouveaux acquéreurs : ceux qui viennent prendre au lieu de donner.

Le Yaak n’est pas une destination idéale.

C’est un endroit à préserver, un lieu où éprouver notre force et notre compassion, ou ce qu’il en reste et que les publicitaires n’ont pas étouffé à force de nous conditionner.

Cette vallée subsiste dans le territoire des Quarante-Huit États contigus1 et elle représente une dernière chance d’expliquer à l’Amérique des entrepreneurs – les compagnies forestières, notamment – que nous avons, en notre qualité d’humains, gardé au plus profond de nous une forme d’être, un désir ardent, une complicité avec la nature, que nous ne sommes pas un troupeau qu’elle peut entraîner à son gré.

Ce que je veux dans tout ça ?

Je veux que les terres vierges de cette vallée – pour ce qu’il en reste – demeurent ce qu’elles sont.

Je ne suis pas contre l’abattage des arbres, mais je suis contre l’idée de poursuivre les coupes à blanc. Trop souvent, nos adversaires traitent ceux qui, comme moi, veulent protéger les forêts, d’écolos rétrogrades.

 

 

Je n’écris pas ceci sur le mode de mes précédents livres, surtout pas de mon roman. Ceci n’est pas un livre, pas vraiment. Plutôt un produit de la vie dans les bois, un peu comme un bloc de rhyolite, la ramure abandonnée d’un cerf, un crâne d’ours, la plume d’un héron.

Je suis convaincu que ceux qui entendront le message du Yaak, exploitants forestiers ou militants de l’environnement2, s’accorderont à dire qu’il faut soustraire ce site à l’Amérique des affaires. Je suis sûr et certain que le Yaak – 191 000 hectares aux deux tiers défrichés – peut encore être sauvé. Il a cédé jusqu’ici parce que l’inertie règne, mais je doute qu’elle règne à jamais.

Je tremble car ces mots que j’écris, on les retrouve – à la lettre – dans toutes les publicités qui nous arrivent par courrier et qui plaident toutes les nobles causes d’ici et d’ailleurs. Ces causes où les enfants, invariablement, payent le prix fort. Ces causes qui nous stupéfient par leur banalité, leur étendue, leur omniprésence. Pour nous mettre un peu de baume au cœur, nous battons en retraite, nous les reléguons dans une partie de notre cerveau – une case vide, inerte et avare – avant de nous réfugier dans l’art – une lecture, un morceau de musique, un tableau – pour apaiser le flot d’adrénaline, le coup porté à l’âme.

S’il est impossible de mobiliser les volontés au nom de la poignée de loups qui hantent la vallée du Yaak ou des quelques grizzlys et des caribous solitaires, des quelques douzaines d’ombles à tête plate, des orchidées et de la lune-fougère, de la laîche et des cygnes, peut-être se mobiliseront-elles au nom des hommes, car à nous aussi on fait du tort. C’est l’histoire peu glorieuse des États-Unis qui se raconte ici, avec pour héros les exploitants miniers et leurs hommes de main, pour décor les villes d’entreprise, une histoire de l’intolérance et du fric facile qui décourage d’envisager sereinement l’avenir.

Les loups, les cygnes et les ours attendent patiemment. Et nous nous sauverons nous-mêmes, j’en suis certain, si nous sauvons la vallée du Yaak. Vous pouvez lever les yeux au ciel et repousser ce livre – ce produit – en m’entendant parler ainsi, et si tel est le cas, j’aurais failli à mon devoir envers les gloutons et les ours, envers mon voisin Jesse qui sculpte d’immenses totems, cinq à six l’an, dans les troncs de pins morts ; j’aurais trahi mes amis qui tannent les peaux d’animaux pris au piège et en font des tenues en daim (qu’ils vendent parfois aux firmes cinématographiques, aux acteurs et actrices qui tournent ensuite des publicités pour ces mêmes compagnies forestières et pétrolières dont nous achetons les produits et qui sont résolues à éradiquer les dernières terres vierges, les derniers espaces sauvages…).

Il nous faut la vie sauvage pour nous protéger de notre propre violence.

Il nous faut la nature sauvage pour contrer cette culbute dans le noir, infinie et tourbillonnante, où s’est précipitée une démocratie branlante, déstabilisée par le big business.

Nous sommes un pays adolescent qui imite les poses viriles des cow-boys Marlboro à la mâchoire carrée affichés sur Madison Avenue.

Il nous faut la force des lys, des fougères, des mousses et des éphémères. Il nous faut la virilité des lacs et des rivières, la féminité des pierres, la sagesse du calme sinon du silence.

Depuis trente ans, les organismes – au premier rang desquels le service national des Eaux et Forêts – et les industries qui manipulent ce scandale secret répètent, d’une année l’autre, leurs platitudes : “Nous avons changé” et “Avant, nous étions méchants, parce que nous ne savions pas, mais nous sommes devenus gentils, nous nous sentons concernés” et “Tous les jours, c’est le Jour de la Terre”.

Tous les jours, dans le Montana et l’Ouest des États-Unis, c’est le jour de liquidation totale. Les industriels pillent les fonds et le domaine publics à un rythme tel qu’ils ne leur laissent aucune chance de s’en remettre. À présent, c’est le mystère qu’ils pillent.

Ce qui suit est une chronique et un compte rendu de ces choses et de ces lieux dont certains voudraient aujourd’hui faire table rase.

________________________

1 Les Lower Forty-Eight : les quarante-huit États américains situés au cœur du continent, c’est-à-dire ne comprenant ni Hawaï ni l’Alaska. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2 L’auteur utilise l’expression tree hugger – littéralement “ceux qui étreignent les arbres” – faisant référence à certains militants écologistes qui s’enchaînent aux arbres afin d’éviter qu’ils ne soient abattus.

 

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