Extrait

Le dernier des nôtres
de Clermont-Tonnerre, Adelaide De

Le 05/09/2016 à 17:33

Auteur : Clermont-Tonnerre, Adelaide De
Editeur : Grasset Et Fasquelle
Genre : litterature francaise romans nouvelles correspondance
Date de parution : 17/08/2016
ISBN : 9782246861898
Total pages : 488
Prix : 22 €
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ISBN : 9782246861904

Editeur : Grasset

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Résumé du livre
" La première chose que je vis d'elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu'enserrait la bride d'une sandale bleue... " Cette jeune femme qui descend l'escalier d'un restaurant de Manhattan, élégante, rieuse, assurée, c'est Rebecca Lynch. Werner Zilch, qui l'observe, ne sait pas encore que la jeune artiste est aussi une richissime héritière. Werner n'a pour lui que ses yeux bleus délavés. Son nom étrange. Et une énergie folle : enfant adopté par un couple de la classe moyenne, il rêve de conquérir New-York avec son

 

Premier chapitre

Pour Laurent

 

Manhattan, 1969
La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue. Je n’avais jamais été fétichiste avant ce jour de mai et si j’avais dû me concentrer sur une partie de l’anatomie féminine, j’aurais spontanément choisi les fesses, l’entrejambe, la gorge ou peut-être le visage, certainement pas les pieds. Je ne les remarquais que s’ils étaient moches ou mal tenus, ce qui n’arrivait pas souvent. J’avais la chance d’être aimé des jolies femmes et je mettais un point d’honneur à répondre à leur affection. C’était justement le sujet de notre conversation…
« Il te les faut toutes mon vieux, s’agaçait Marcus avec qui je déjeunais. C’est à croire que tu veux planter ton drapeau sur chaque satellite féminin de ce système solaire ! » Mon ami et associé, qui avait du mal à en séduire une seule, ajouta : « Tu t’assois quelque part, tu regardes, tu bois des verres et hop ! Au bout d’un quart d’heure il y en a déjà deux qui te tournent autour et se trémoussent. »
Il ouvrit de grands yeux, la bouche en cœur, pour imiter l’effet que j’étais supposé produire sur les filles, moment que choisit l’une des serveuses, une petite brune timide et potelée, pour me sourire.
« C’est exaspérant, s’indigna Marcus. Si j’étais elle, j’aurais plutôt la frousse de t’approcher. Avec ta dégaine de géant, ta tête slave et tes yeux délavés…
— Mes yeux ne sont pas délavés ! Ils sont bleu clair…
— Ils sont délavés. Les miens sont bleus, et ils ne leur font pas du tout le même effet. Elles adorent me raconter leur vie, leurs malheurs, leurs parents et leur première dent. J’écoute leurs confidences pendant des semaines, je suis sur le point d’arriver à mes fins, et toi, en un quart d’heure tu deviens leur amant.
— Je ne t’ai jamais piqué personne !
— C’est pire ! Tu ne fais rien pour me les piquer et elles te tombent dans les bras…
— Si tu me disais celles qui te plaisent, je ne les regarderais même pas.
— Je ne veux pas d’une copine qui m’oublie à la minute où tu entres dans la pièce… Elle perd toute valeur pour moi. »
Le portrait que Marcus faisait de moi était très exagéré. Je ne me contentais pas de m’asseoir en attendant qu’elles se jettent sur moi. Je me donnais le mal qu’il fallait pour les avoir. Je lui avais répété mes règles d’or, mais mon approche directe lui semblait « simpliste ». Il préférait excuser sa propre timidité par mon prétendu magnétisme. Il était pourtant plus riche que moi, mais ses principes lui interdisaient d’utiliser cet avantage. Il se ligotait dans un schéma mental compliqué alors que les femmes sont, contrairement à ce que l’on dit, prévisibles. Pour coucher avec une fille, il faut :
A/ Trouver ce qu’elle a de beau – car il y a de la beauté en chacune d’entre elles – et lui montrer que vous l’admirez ;
B/ Demander, voire quémander du sexe ;
C/ Toujours ajouter à cette demande suffisamment d’humour pour ne pas perdre la face quand elle vous dit non ;
D/ Rester simple et concret en évitant de lui envoyer trois pages de citations littéraires qui vous feront passer pour un détraqué.
J’avais dit vingt fois à Marcus qu’il fallait être plus clair, mais ce n’était pas dans sa nature. Il avait le talent pour susciter les confessions, masculines ou féminines, sans savoir les utiliser à son avantage. J’avais la même efficacité pour attirer les filles dans mon lit.

Je venais de fêter mes quatorze ans quand elles ont commencé à me prêter attention, au lycée, après ma bagarre avec Billy Melvin. De deux ans mon aîné, il terrorisait les élèves de Hawthorne High School. Un jour, Billy m’a traité de « zéro », allusion à mon patronyme, « Zilch ». Je l’ai mal pris.
Ses traits étaient plissés de haine comme s’il avait le soleil dans les yeux. Il ne voulait pas, disait-il, que des têtes dépassent. La mienne était déjà presque à sa hauteur, ça l’énervait. Je n’étais pas mieux disposé à son égard. Je détestais ce genre de types qui se croient tout permis parce qu’ils ont tout reçu. La révérence dont on les entoure, le mépris qu’ils témoignent au reste de l’humanité me font tourner le sang. J’aime l’argent, mais je ne le respecte que s’il a été gagné, pas hérité par des types comme Billy. Il suffisait d’un regard pour comprendre qu’il était bête. Je n’aimais pas sa tête carrée et sa peau de roux. Je n’aimais pas ses manières. Je n’aimais pas sa façon de marcher, de parler ni de regarder les gens avec le nez pincé et l’air supérieur. Il faut dire que je n’aimais pas grand-chose à l’époque…
En entendant Billy Melvin répéter : « T’es un zéro, Zilch, un bon gros zéro qu’un couple de paumés a recueilli par charité », j’ai été pris d’une de ces colères qui me submergent parfois. Marcus dit que toute couleur quitte mon visage, je sens un autre prendre possession de moi et je ne contrôle plus rien. J’ai agrippé Billy par le bras, je l’ai fait tourner deux fois autour de moi comme nous l’avions appris au lancer de poids et l’ai envoyé s’assommer contre l’une des baies vitrées qui faisaient la fierté de notre lycée. Billy est resté sonné quelques secondes. Puis il s’est secoué comme un doberman qui sort d’une mare et s’est rué sur moi. Nous nous sommes battus au sol. Nous étions enragés. Il a fallu que le pion et le capitaine de l’équipe de football nous ceinturent pour nous séparer. Le nez en sang, une oreille décollée, Billy Melvin boitait et jurait. J’avais le col de mon T-shirt arraché jusqu’au ventre, le poing gauche amoché et une entaille sous le menton qui gouttait en perles rouges sur le béton de la cour. La plaie, mal recousue, m’a laissé une cicatrice en W comme « Werner » dont je suis très satisfait.
Nous fûmes tous les deux exclus une semaine. Le directeur du lycée en profita pour nous coller des travaux d’intérêt général. Il voulait plaire au maire de Hawthorne. Pendant deux jours, sans nous adresser un mot, nous dûmes balayer et ramasser les feuilles sur Lafayette Avenue – où habitait le maire –, décaper, poncer et repeindre la barrière de son jardin avant de déplacer des centaines de cartons d’archives à la mairie pour qu’il puisse agrandir son bureau. Cette exclusion me valut une sérieuse engueulade d’Armande, ma mère, et les félicitations officieuses d’Andrew, mon père. Depuis mes premières années, il a des accès d’attendrissement en me regardant. Il me tâte les épaules ou les biceps et répète avec une mine émerveillée : « Ça c’est de la belle construction ! Ça c’est du solide. » L’idée que j’aie fichu une raclée à un garçon de deux ans plus vieux que moi, même si cela me causait des ennuis, lui plaisait. A notre retour au lycée, Marcus, qui avait déjà une attirance pour le droit, même si à l’époque il s’imaginait plus concertiste qu’avocat, organisa les négociations de paix. Elles aboutirent à la signature d’un traité solennel rédigé par ses soins. Cet accord, agrémenté d’une carte du lycée, partageait la cour selon une diagonale qui s’étendait de la porte des vestiaires à celle de la cantine. Les toilettes des filles et des garçons furent hachurées et déclarées territoire neutre. Marcus, déjà passionné d’histoire, les avaient rebaptisées « la Suisse ». C’est resté une blague entre Marcus et moi. Aujourd’hui encore, quand nous allons pisser, nous « allons en Suisse ».
Ce coup d’éclat, et la victoire relative qui consistait à ne pas m’être fait ratatiner par Billy, me valut de nouveaux amis et ma première copine : Lou. Elle me coinça un jour dans le gymnase et me fourra sa langue dans la bouche. Cette fille avait un goût de bonbon à la cerise et une langue un peu molle passée la première audace de ce baiser. J’ai trouvé l’expérience trop mouillée et je n’ai pas aimé être entrepris au lieu d’entreprendre, mais Lou était la plus belle fille de Hawthorne. Elle avait de longs cheveux bruns, un air insolent qui contredisait sa jupe plissée, deux ans de plus que moi – à savoir l’âge de Billy – et des seins qui déjà tendaient ses pulls et faisaient tourner la tête des garçons du lycée. Lou était une chance qui ne se refuse pas. Dans le club d’entrepreneurs de l’école où se formait « la future élite du business », le professeur répétait qu’il fallait « identifier et saisir les opportunités ». Bien que débordé par l’assaut de Lou, je menai, en ouvrant la bouche et en répondant ses sollicitations, une consciencieuse analyse de conjoncture. J’en conclus que Lou répondait au schéma de type 2 : « Opportunité avec risque modéré », l’un des cas où le bénéfice potentiel est le plus grand. Fier de marcher dans les pas des grands entrepreneurs qui avaient construit ce pays, et bien qu’un peu effaré, j’empoignai cette fille qui s’offrait à moi avec tant de bonne volonté. Je commençai par lui toucher la poitrine comme on règle l’eau chaude et l’eau froide sous la douche, étonné par la mollesse de ses melons que j’aurais imaginés plus fermes, puis je saisis son arrière-train à pleines mains et, ne sachant comment procéder, le secouai énergiquement de haut en bas. Ces expérimentations n’entraînèrent aucune réaction de la part de mon cobaye ; je me trouvai rapidement à court d’idées. Après un temps d’hésitation, je poussai donc mon avantage et explorai l’entrejambe de Lou qui eut la mansuétude de m’arrêter… En ressortant du gymnase, j’avais cette fille canon pendue à mon bras. Devant le lycée, elle s’enroula autour de moi comme du lierre à un arbre. Le professeur d’histoire, un vieil aigri qui n’avait d’affection que pour Marcus (le seul à trouver passionnantes les conquêtes de rois aux noms imprononçables dans des contrées minuscules et des temps si reculés que les hominidés étaient à peine descendus de leur arbre), vint nous demander de « nous tenir correctement ». Je lui fis une réponse bravache ne laissant pas soupçonner le flot de doutes et d’hormones mâles qui se bousculaient à l’intérieur de moi et Lou se joignit à ma rébellion. Elle lâcha un : « Ça va ! On est en démocratie quand même ! » Puis, les yeux vissés dans ceux du poussiéreux professeur, elle lapa mon oreille avant de la gober entièrement, ce qui me valut de pénibles acouphènes le reste de la journée. A ce spectacle, qui dépassait de loin ce qu’il avait pu tenter de plus fou avec sa femme protestante, le professeur prit la couleur bordeaux de sa cravate tricotée et s’éloigna sans demander son reste.
Lou était une prise très enviée. Elle augmenta encore le crédit que m’avaient conféré le combat et le traité de paix avec Billy. Les copains me prêtèrent des pouvoirs de séduction démesurés. Je n’en étais pas si convaincu, mais force était de constater que depuis que je « sortais » avec Lou – mot étonnant puisque l’essentiel du jeu ne me semblait pas de sortir, mais d’entrer en Lou, ce à quoi elle se refusait obstinément –, les filles me regardaient avec des airs énamourés. Elles gloussaient sur mon passage et confiaient à Marcus qu’elles adoraient mes yeux bleus ou mon sourire « trop gnon ». Il y en a même une, dont j’ai oublié le nom, qui, ayant remarqué mes fringales, me préparait un gâteau tous les jours. Ces cadeaux exaspéraient Lou, mais ma copine n’avait aucune envie de se mettre à la cuisine. Elle se contentait de prélever sa part. Comme elle était soucieuse de sa ligne, elle distribuait cet écot à ses amies et les regardait le manger avec la satisfaction qu’ont les filles minces à exercer leur volonté tandis que, sous leurs yeux, d’autres plus en chair sont dominées par leur gourmandise.
Depuis cette époque, je n’avais pas rencontré de difficultés avec les femmes. Je m’y étais habitué. Elles venaient facilement à moi, et si certaines me résistaient, cela ne durait pas. Les plus coriaces se faisaient désirer. Rapidement ferrées ou pas, je les considérais comme d’agréables moments de distraction, rien de plus, légèreté qui engendra, au fil des années, ma mauvaise réputation. Je suis respectueux, mais rarement sentimental. Je m’attache difficilement. Une de mes copines, étudiante en psychologie – j’adorais cette habitude qu’elle avait de garder ses lunettes quand nous faisions l’amour –, avait analysé ce trait de caractère. D’après elle, le fait d’avoir été adopté m’avait rendu méfiant. J’avais, m’expliqua-t-elle, une phobie de l’abandon qui me poussait à multiplier les relations. Je crois surtout que les femmes ont toutes l’obsession du couple, de la construction et du « sérieux ». Elles veulent que les hommes tombent amoureux et traitent de salauds ceux qui n’y parviennent pas. Elles pensent que l’amour a le pouvoir de laver le péché de chair. A l’inverse de Marcus, et c’est pour cette raison qu’il n’arrivait pas à grand-chose, je me passais très bien de cette eau de Javel archaïque qu’est le sentiment. J’ai été jeune au bon moment. Dans les années 1960, les filles mettaient un point d’honneur à profiter de leur liberté. Elles étaient entrées dans une sorte de compétition, où la fierté naissait de l’exercice de leur sexualité et non de sa répression. J’en ai profité, je le reconnais. L’amour n’était qu’un jeu, mais cette période bénie a pris fin le jour où, au restaurant Gioccardi, une jeune femme a écrasé mon insouciance de ses sandales bleues.
Nous déjeunions avec Marcus au rez-de-chaussée de cette trattoria de SoHo. Nous y venions presque tous les jours. Le patron accueillait Shakespeare, mon chien, comme une divinité. Il lui préparait de généreuses gamelles. C’était précieux car Shakespeare en effrayait plus d’un. Dressé sur ses pattes arrière, il atteignait le mètre quatre-vingts. Sa fourrure d’ours beige et feu ne faisait pas oublier sa gueule qui, s’il n’avait eu si bon caractère, aurait pu régler son compte à un homme en quelques secondes. Je me penchais avec appétit sur mes spaghettis al pesto, lorsque la cheville qui allait changer ma vision des femmes apparut sur les tomettes de l’escalier. Elle capta immédiatement mon attention. Sa propriétaire, qui descendait de la salle au premier étage, marqua une pause. Elle parlait à quelqu’un. Je mis un certain temps à isoler sa voix, moqueuse, dans le brouhaha des discussions et des bruits de couverts. Ses pieds pivotèrent légèrement. J’admirai ses orteils enfantins aux ongles brillants. Elle continuait à parler d’une voix insistante. Elle voulait déjeuner en bas. En haut la salle était presque vide. Il n’y avait personne, c’était triste. Une voix d’homme, dont j’apercevais les mocassins marron, protestait. C’était plus calme en haut. Le pied gauche de la fille descendit une marche, dévoila le début d’un mollet. Il remonta, descendit à nouveau, et enfin s’engagea. A mesure qu’elle se révélait, je caressais du regard la ligne fine de ses tibias, ses genoux, le début de ses cuisses que creuse cette diagonale du muscle qui m’affole chez une femme. La peau à peine dorée, d’une perfection irréelle, disparaissait ensuite sous la corolle d’une étoffe bleue. Une ceinture mettait en valeur sa taille où j’aurais voulu d’emblée ancrer mes mains. Son chemisier sans manches laissait voir des bras d’une fraîcheur ronde, appétissante. Plus haut, dans l’échancrure, émergeait un cou élégant que j’aurais pu briser d’une main. Elle dévala les trois dernières marches en riant. Une lumière entra avec elle dans la pièce, celle de ses cheveux. Elle traînait par la cravate un homme d’une quarantaine d’années, habillé d’un pantalon beige et d’un blazer bleu marine à pochette jaune. Tiré par le col, rouge et très contrarié, il tentait de la suivre sans tomber. Elle lui rendit sa liberté en laissant filer la cravate entre ses doigts presque transparents de finesse puis s’exclama :
« Ernie, tu es assommant ! »
Je l’observais avec une telle attention qu’alertée par un instinct animal, elle croisa mon regard et s’immobilisa une fraction de seconde. Dès qu’elle tourna ses yeux insolents vers moi, je sus que cette fille me plaisait plus que toutes celles que j’avais pu connaître ou simplement désirer. J’eus l’impression qu’une lave coulait en moi, mais la jeune femme ne sembla pas troublée, ou, si elle le fut, mon étincelante créature avait suffisamment de retenue pour ne pas le montrer. Le type au blazer s’agaça de l’intérêt que je lui portais. Il me dévisagea d’un air irrité. Instantanément, mon corps se tendit. J’étais prêt à me battre. Il n’avait rien à faire dans ce restaurant. Il ne méritait pas cette déesse. Je voulais qu’il me la laisse et qu’il foute le camp. Je lui adressai un sourire narquois, espérant qu’il viendrait me provoquer, mais Ernie était un pleutre. Il détourna les yeux. Ma beauté fit une volte-face gracieuse lorsque le serveur, aussi ébloui que moi, lui indiqua leur table. Il écartait les chaises sur son passage, tandis qu’elle avançait, tête légèrement baissée, avec cet air modeste des filles qui se savent admirées.
« Tu es conscient que je t’ai posé une question, il y a déjà une minute quinze ? » me demanda Marcus qui regardait sa montre neuve, cadeau d’anniversaire de son père, dont il avait lancé le chronographe.
Je ne pouvais me détacher d’elle, même si Ernie, de sa grande stature molle, tentait de la soustraire à mes regards. Elle s’assit dos à la salle. Dans un demi-rêve, je répondis :
« Tu ne la trouves pas sublime ? »
Marcus, qui avait compris l’origine de ma distraction depuis une minute quarante-cinq à présent, répondit, sans lever les yeux du cadran :
« Effectivement, elle est très jolie, et très accompagnée, cela ne t’aura pas échappé…
— Tu crois qu’ils sont ensemble ? »
L’association de cette fille radieuse avec ce vieux dandy – à l’époque, quarante ans me semblait le début de la sénescence – m’était insupportable.
« Je n’en ai pas la moindre idée, Wern, me répondit Marcus, mais si, pour une fois, nous pouvions déjeuner et avoir une conversation sans que tu te décroches les cervicales pour regarder tout ce qui porte une jupe, cela ferait beaucoup de bien à mon ego.
— Chéri, pardonne-moi, je ne fais pas assez attention à toi », me moquai-je en posant ma main sur la sienne.
Mon ami retira sa main d’un air froissé.
« Tu me donnes l’impression d’être invisible. C’est très pénible. D’autant que nous avons quelques minuscules détails à régler avant le rendez-vous de cet après-midi. »

Notre toute jeune entreprise de construction traversait une phase dangereuse de son développement. Ce que notre première affaire nous avait permis de gagner, nous l’avions réinvesti, en y ajoutant un maximum d’emprunts, dans la réhabilitation de deux immeubles de rapport à Brooklyn. Après avoir obtenu les autorisations de démolition, les permis de construire et résolu la multitude de problèmes inhérents à tout projet immobilier à New York, l’un des fonctionnaires municipaux avait fait suspendre les travaux pour une obscure histoire de cadastre. Ce sale coup m’avait mis hors de moi. Le président d’arrondissement de Brooklyn se foutait bien de la loi, il voulait nous forcer à lui graisser la patte une deuxième fois. Nous avions une audition prévue à 16 heures ce jour-là, des arguments à fourbir et un avenir à sauver, mais j’avais vraiment du mal à me concentrer : à quelques tables de nous, l’objet de mon désir me captivait. Elle se tenait très droite. Ses épaules ne touchaient pas le dossier de la chaise. Ses mains, qui volaient autour d’elle, accompagnaient ses paroles de chorégraphies complexes. Mon associé m’examinait d’un drôle d’air. Il connaissait mon goût pour les femmes, mais il savait aussi que notre entreprise avait toujours été prioritaire. L’inconnue renversa la tête et s’étira sans pudeur d’un mouvement souple et paresseux de panthère. Ses épaules rondes se creusèrent. La rivière de ses cheveux avait une vie propre. J’aurais voulu la saisir et y enfouir mon visage.
« Il y a un problème, monsieur Werner ? » me demanda Paolo, le patron.
Une bouteille de marsala à la main, il regardait mon assiette intacte. J’étais l’un de ses clients préférés et il tirait une fierté de mère sicilienne à me voir, plusieurs fois par semaine, engloutir un kilo de pâtes, un plat entier de lasagnes, une côte de bœuf ou deux pizzas à moi seul. Ce jour-là, je n’avais pas touché aux spaghettis qui refroidissaient devant moi :
« La pasta n’est pas bonne ? Pas assez salée ? Trop cuite ? » mitrailla-t-il, les yeux rivés sur mon assiette, pour établir un diagnostic.
Je ne prêtais pas attention à ses paroles. L’inconnue venait, d’une main décrivant un cercle rapide, de ramener la masse de ses cheveux sur l’une de ses épaules, révélant la naissance de sa nuque. Pourquoi me semblait-elle si familière ? Comment allais-je parvenir à lui parler ? Paolo saisit mon plat. Il fronça le nez pour le renifler comme un chien de chasse et s’emporta :
« Giulia ! Qu’est-ce que tu as fait aux pâtes del signore Zilch ! »
La fureur du patron fit se retourner toute la salle, dont mon inconnue. Je la dévorais des yeux avec une fièvre qui dut l’amuser parce qu’elle me sourit avant de me tourner le dos. Il me la fallait. Je voulais tout savoir d’elle, son parfum, sa voix, ses parents, ses amies ; où elle habitait, avec qui ; la décoration de sa chambre, les robes qu’elle portait, la texture de ses draps, si elle dormait nue, si elle parlait la nuit. Je voulais qu’elle me confie ses tristesses et ses rêves, ses besoins et ses désirs.
« Cela fait vingt fois que je lui explique ! s’indignait Paolo. Elle ne saura jamais faire le pesto ! C’est dans la main… Il faut de la force, il faut écraser et tourner dans le mortier », expliquait-il en mimant le mouvement de rotation d’un air féroce. « Giulia, elle vous touille ça comme une vinaigrette avec le poignet cassé au lieu de tenir le bras ferme et droit ! »
J’aurais voulu me lever, aller au-devant d’elle. Casser la gueule du crétin qui l’accompagnait, la prendre par la main, l’emmener, l’enlever, la connaître tout entière.
« Il est malade ? Il ne se sent pas bien ? » s’inquiéta Paolo qui venait de goûter les spaghettis et n’y trouvait rien à redire, capitulation qui fit paraître un sourire triomphal sur le visage de Giulia, sortie en urgence de sa cuisine.
Marcus tenta de reprendre l’assiette à Paolo :
« Ne t’inquiète pas Paolo, la pasta est délicieuse et Wern en pleine forme, il est juste amoureux.
— Amoureux ! » s’exclamèrent Paolo et Giulia à l’unisson.
L’idée que je sois amoureux leur semblait incompatible avec le nombre de filles qu’ils avaient vu défiler à ma table ces derniers mois. Ils évaluèrent, sur mon visage, la progression de ce fléau sentimental.
« Amoureux, confirma Marcus.
— Ma de qui ? » s’insurgea le patron, cherchant à connaître l’identité de la créature pernicieuse qui nuisait à l’appétit de son meilleur client.
« La blonde en blanc et bleu », résuma Marcus, prosaïque, en désignant l’inconnue du menton.
Nous fîmes traîner le déjeuner. Paolo tenta de se renseigner sur cette fille en discutant un peu avec elle, mais Ernie le moucha. Nous commandâmes notre quatrième café. Shakespeare, qui avait l’habitude de nous voir engouffrer nos plats en vingt minutes, s’impatientait. Il reçut une caresse brouillonne sur le crâne et se recoucha à mes pieds dans un soupir. Je ne pouvais détacher les yeux de cette fille et répondais, distrait, aux questions de Marcus qui, son stylo en argent à la main, notait sur un carnet relié de cuir la liste des arguments supposés convaincre le président d’arrondissement. Lorsque je vis Ernie payer l’addition, l’adrénaline monta en moi. Ma beauté allait s’évanouir dans la jungle de Manhattan et je ne savais absolument pas quoi faire. Ils se levèrent. Je les suivis dans l’espoir de me faire remarquer ou de ravir à nouveau son regard. Je cherchais un prétexte pour l’arrêter quand, par chance, la bandoulière de son sac à main se prit dans la poignée de la porte et se rompit, renversant une partie de ses affaires par terre. Elle s’accroupit. Je me précipitai pour l’aider. Je fus ébloui lorsque le pendentif en V qu’elle portait autour du cou se coinça entre ses seins. Les angles du bijou en or s’enfoncèrent dans sa peau. Cela ne sembla pas l’incommoder alors que cette vision me donna le vertige. Je raflai tout ce qui me tombait sous la main. Il y avait des feutres, une gomme à encre, des feuilles volantes griffonnées de schémas étranges, une brosse à cheveux, un baume à lèvres Carmex, une casquette en jean et un tire-bouchon, ce qui m’étonna beaucoup. Cet objet utilitaire comme le désordre de son sac me la rendirent plus humaine et plus désirable encore. Ernie était relégué dans la rue. L’étroitesse du passage l’empêchait d’intervenir et les coutures de son costume trop étroit auraient craqué s’il avait voulu s’accroupir. Il cherchait à m’éloigner :
« Merci, nous allons nous débrouiller… Relevez-vous ! Puisque je vous dis que nous n’avons pas besoin d’aide ! »
Je tendis à ma beauté une poignée de ce que j’avais ramassé. Elle redressa la tête et je fus saisi par la couleur de ses yeux. Ils étaient d’un violet profond, pailleté d’intelligence et de sensibilité. Elle ouvrit grand son sac pour que j’y jette les objets en vrac, je fis tomber un carnet qui révéla des esquisses d’hommes nus. Elle le referma avec un sourire amusé, puis elle planta à nouveau son regard dans le mien :
« Merci, c’est gentil. »
Sa voix, plus ferme et plus grave que ne le laissait présager la finesse de ses traits, me fit frissonner. Sa manière de m’envisager aussi. Elle était directe et ouverte, comme si en quelques secondes elle cherchait – et parvenait – à me capter tout entier. Lorsqu’elle se releva, je reçus dans un souffle son parfum d’ambre et de fleurs. Je regrettai de ne pas avoir réussi à lui toucher la main, mais c’est Ernie qui se pencha, lui saisit le poignet et l’attira à l’extérieur. Avant que j’aie le temps d’inventer un prétexte pour la retenir, mon inconnue s’engouffra dans la Rolls avec chauffeur de ce dandy dégénéré. Sa disparition derrière les vitres teintées me causa une douleur physique. J’eus, littéralement, le souffle coupé à la perspective de ne jamais la revoir. Je me mis à courir comme un fou, Shakespeare sur mes talons. A voir cet énorme chien cavaler en liberté sur le trottoir, certains passants se mirent à crier. Marcus, qui avait profité de cet interlude pour « aller en Suisse », se lança à ma poursuite : « Attends ! Mais qu’est-ce qui te prend ? » Je fis monter Shakespeare dans notre Chrysler jaune. Je démarrai en trombe, tandis que mon ami prenait le véhicule en marche en me traitant d’« élément social instable » et de « psychopathe en phase maniaque ». Je cherchai désespérément la Rolls. En voyant l’expression de rage impuissante qui contractait mon visage, Marcus murmura, inquiet :
« Wern, tu fais peur parfois. »

 

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