Extrait

Le chiffre des soeurs
de Antoine Piazza

Le 23/05/2013 à 09:35 - 0 commentaire

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ISBN : 9782812603136

Editeur : Rouergue

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ISBN : 9782812603648

Editeur : Éditions du Rouergue

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Résumé du livre
Le chiffre, ce sont les initiales emmêlées qu'on brodaient autrefois sur les trousseaux de famille. Les soeurs, elles sont au nombre de quatre. Nées dans le premier quart du XXe siècle au sein de la petite bourgeoisie provinciale, elles forment le quatuor de tantes redoutable et fascinant de ce nouveau livre d'Antoine Piazza, qu'on aimerait dire roman, bien qu'il soit nourri exclusivement de ses souvenirs familiaux. Au travers de ces personnages hauts en couleurs, souvent truculents, il balaie un siècle, celui des siens sur plusieurs générations et nous dresse le portrait d'une certaine France.
Secrets et scandales familiaux, bons mots d'enfants répétés sur des décennies, anecdotes ressassées et amplifiés. Chaque famille a sa propre mythologie et l'art d'Antoine Piazza est d'en creuser avec minutie chaque épisode et chaque personnage. Les femmes, donc, sont au coeur de cette chronique. Annabelle, la soeur aînée, en est la maîtresse femme : elle tient salon à Maillac, petite ville industrieuse du Sud-Ouest enrichie dans les peaux (Mazamet en réalité), dont nous est racontée la prospérité, puis la chute à l'orée des années 80. La cadette est professeur de piano dans une très sélecte institution catholique parisienne, les dernières, infirmière et religieuse. à elles quatre, elles forment l'axe et le moteur de ces histoires fondatrices où l'héroïsme côtoie souvent la mesquinerie et la trivialité. La force d'Antoine Piazza est dans cet équilibre, décrire un groupe humain au plus juste mais sans jugement, au travers de ses mille contradictions.
Ainsi se tissent magistralement petite et grande Histoire, au gré de la geste familiale de ces Français si représentatifs de ce XXe siècle, dont les greniers dissimulent des revues à la gloire de Pétain. Et la chance de l'auteur est sûrement d'avoir eu à disposition un matériau humain d'une richesse incomparable, qu'il transfigure avec maestria en matière romanesque. Tout est vrai, dans Le chiffre des soeurs : la tante infirmière barrant la route avec inconscience à vingt miliciens armés. La religieuse défroquée découvrant l'amour à 70 ans.
L'écriture, classique et précise, sert ce regard attentif et acéré, bienveillant mais jamais sentimental. En douze chapitres à la chronologie bousculée comme les spirales de la mémoire, Antoine Piazza nous aspire dans ces scènes à l'ironie mordante, temps retrouvé d'une France disparue. C'est enfin la genèse d'un écrivain qu'il nous fait entendre, dans ce rôle de témoin muet et avide, enfant cherchant à déchiffrer le monde incompréhensible des adultes. Après ses trois précédents livres, Les ronces, La route de Tassiga et Voyage au Japon, il poursuit son oeuvre singulière, nourrie exclusivement de son histoire personnelle.

 

Premier chapitre

1

Nice, 1999 

 

 

 

 

 

Un homme en costume gris bleu traversa la rotonde du funérarium et vint à notre rencontre. Nous avions quelques minutes, mon cousin et moi, pour nous recueillir devant notre tante, après quoi une équipe allait fermer le cercueil. L’homme se tenait respectueusement à l’écart, parlait avec application et plaçait des silences entre chacune de ses phrases. Je ne pouvais détacher mon regard de son nez, un nez de cirrhotique, énorme, sanguin, magnifique au milieu d’un visage glabre. Comment un ordonnateur de pompes funèbres officiait-il avec un tel nez ? Pourquoi avait-il été choisi, lui plutôt qu’un autre, pour se présenter aux gens, avec son petit discours et son air contrarié ? Il marcha devant nous comme un maître d’hôtel qui conduit des invités à leur table, s’arrêta non loin du cercueil ouvert et laissa notre oncle et notre tante Angèle, les deux survivants d’une fratrie de huit, s’approcher de nous. Je m’étais penché sur ma tante Alice avec cette appréhension du vide contemplé depuis la vitre d’un téléphérique ou le sommet d’une tour. Alice était un peu à l’étroit dans la boîte que les menuisiers avaient découpée sur ses mesures, mais la toilette mortuaire avait été faite avec soin et la vieille femme allongée sous mes yeux semblait rajeunie et reposée, malgré une marque qui apparaissait sur la figure. Mon oncle se glissa derrière moi pour m’expliquer que les employés des pompes funèbres s’étaient succédé sur la dépouille afin de remettre en place la mâchoire qui s’était inexplicablement décrochée. Il cherchait ses mots. Peut-être n’osait-il pas me dire que, pendant sa dernière nuit, au moment de mourir, Alice avait poussé le cri qu’elle retenait depuis longtemps, un seul cri, trop faible pour réveiller Angèle qui occupait la chambre voisine et lui-même qui couchait sur le canapé du salon. Sur un signe de leur chef, quatre hommes en costume gris bleu vissèrent le couvercle et portèrent le cercueil jusqu’au fourgon garé devant l’entrée. L’ordonnateur aborda mon oncle et, à voix basse, avec le même ton, les mêmes précautions entrecoupées de silences dont il avait usé pour nous accueillir, mon cousin et moi, lui indiqua un snack proche du funérarium en précisant que nous avions tout notre temps, qu’ici, à Nice, les offices religieux ne commençaient jamais à l’heure.

Le snack se trouvait à côté d’un supermarché dont le toit s’était écroulé sur ses clients, quelques mois plus tôt, à une heure d’affluence, et avait fait des victimes. Mon cousin et mon oncle parlèrent de la catastrophe pour distraire ma tante. Tous ces morts, disaient-ils d’une voix monotone, si l’on s’attendait à mourir quand on fait tranquillement ses courses… Mme Guerrand, la belle-mère de mon cousin, habitait dans le quartier et se rendait souvent dans ce supermarché… Ma tante ne répondait pas. Elle s’était laissé conduire sans dire un mot. Elle ne donnait pas l’impression d’être entourée, consolée, par son frère et ses neveux, mais d’avoir été enlevée par eux, placée contre la vitre, près des passants qui ne la voyaient pas. Tout, dans ce snack, paraissait exigu, fragile, bancal : les tables, les verres, les assiettes, les portes. Les gens entraient pour acheter des cigarettes, pour prendre l’apéritif au comptoir. Des courants d’air humides et froids entraient avec eux et la conversation entre le patron et ses habitués se faisait à distance, nourrie par des éclats de voix, des rires. C’était sans doute le pire endroit pour déjeuner ce jour-là mais personne ne proposa de partir. Mon oncle, qui n’avait rien pris depuis la veille et mon cousin, qui n’avait bu qu’un café d’aire d’autoroute, incitaient Angèle à manger. Le plat du jour était une sorte de daube servie avec des frites. Angèle était en face de moi, son visage à quelques centimètres du mien. En promenant sa fourchette sur l’assiette, elle avait ramassé un peu de nourriture. Je surveillais avec inquiétude la viande à peine mâchée que retenaient ses dents. Je me demandais quelle opération mystérieuse engageait le tout dans son ventre plutôt que sur la table, pourquoi, alors qu’elle n’avait pas faim, ma tante s’obstinait-elle à manger. Comme je ne disais rien, mon oncle revint sur la catastrophe du supermarché, sur Mme Guerrand qui était malade et alitée le jour du drame, une véritable miraculée. Il voulait s’assurer qu’Angèle entendait encore, qu’elle n’allait pas s’effondrer. À son tour, mon cousin évoqua les retrouvailles tardives de nos deux tantes, scellées par vingt ans de vie commune. La cadette des quatre sœurs et la benjamine se connaissaient peu à cause des dix années de différence qui les avaient empêchées de vivre la même enfance, à cause de l’armée, et de l’Église, auxquelles l’une et l’autre avaient donné la moitié de leur vie. Elles avaient quitté la maison des parents au tout début de l’âge adulte, pour devenir infirmière militaire et religieuse, parce que le traitement de professeur de lycée de mon grand-père n’était rien sitôt que dix personnes vivaient avec. En parcourant les colonies à la suite du général de Lattre de Tassigny ou en restant enfermée dans un couvent, elles ne se coupèrent pas simplement de leur famille, elles devinrent étrangères l’une à l’autre. Comme son aînée militaire, retenue dans des garnisons lointaines, la religieuse fut cloîtrée dans des villes inconnues, inaccessibles. Au début, elle ajouta à la contemplation du ciel l’éducation des filles perdues que recueillaient les refuges du Bon Pasteur, ses filles, devait-elle dire plus tard, quand certaines d’entre elles, qui s’étaient émancipées de leur souteneur pour prendre un mari, fonder une famille et oublier le passé, accoururent à Nice, la sachant défroquée, seule et inapte, après le couvent, à remplir le moindre formulaire, à faire un chèque. Les années qui suivirent le temps des filles perdues furent celles de sa gloire. Angèle avait été nommée mère supérieure, à Alençon ou Laval, une de ces villes qu’aucun membre de la famille, fût-il employé de banque ou infirmière militaire, n’avait jamais atteintes. Là, pour la première fois, elle se mit à exister aux yeux d’Annabelle – Nabelle –, l’aînée de mes tantes, et de tous ceux qui n’avaient pas compris qu’une élue de Dieu avait pu s’occuper des femmes de mauvaise vie. Devenue mère supérieure, Angèle était toujours aussi pauvre. Elle n’avait pas de compte en banque, pas d’argent, et les rares effets personnels qu’elle avait arrachés à sa jeunesse étaient restés chez les filles, mais son dénuement extrême ne l’empêchait pas d’être servie comme une reine. J’avais sept ou huit ans quand la mère supérieure se dressa devant moi, dans le vaste salon de sa sœur, à Maillac. Pour attirer le reste de la famille, Nabelle avait couru d’une maison à une autre, avec le verbe haut du tambour de ville annonçant jadis dans les campagnes la visite exceptionnelle du préfet, de l’impresario proposant à un directeur de cirque Buffalo Bill en personne. Épouse d’un industriel prospère, que la disparition de mes grands-parents avait placée à l’avant de la famille, Nabelle affirmait qu’il était temps, maintenant qu’elle était « servie comme une reine », que la religieuse se montrât dans ses atours immaculés de mère supérieure. Et Angèle fit son apparition dans le salon, debout sur une estrade improvisée pour la circonstance, docile, paralysée comme une mariée le matin de ses noces, quand tourne autour d’elle un couturier armé d’épingles.

 

 

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