Extrait

Le chant des revenants
de Jesmyn Ward

Le 25/02/2019 à 08:52

Auteur : Jesmyn Ward
Editeur : Belfond
Genre :
Date de parution : 07/02/2019
ISBN : 9782714454133
Total pages : 270
Prix : 21 €
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ISBN : 9782714479099

Editeur : Place des éditeurs

Prix grand format : 14,99 €

 

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Résumé du livre
Dans le Mississippi, de nos jours.A treize ans, Jojo essaie de comprendre : ça veut dire quoi, être un homme ? Non pas qu'il manque de figures masculines, avec en premier chef son grand-père noir, Pop. Mais il ya les autres, plus durs à cerner : son père blanc, Michael, actuellement en détention ; son autre grand-père, Big Joseph, qui l'ignore ; et les souvenirs de Given, son oncle, mort alors qu'il n'était qu'un adolescent.

 

Premier chapitre

 Pour ma mère, Norine Elizabeth Dedeaux,

qui m’a aimée dès avant mon premier souffle,

et me le montre à chaque seconde de ma vie

 

 

« Qui cherchons-nous, qui cherchons-nous ?

C’est Equiano que nous cherchons.

Est-il allé à la rivière ? Qu’il en revienne.

Est-il allé à la ferme ? Qu’il rentre.

C’est Equiano que nous cherchons. »

Chant kwa

au sujet de la disparition d’Equiano,

un garçon africain

 

« La mémoire est une chose vivante, elle aussi en transit.

Mais durant ce moment, tout ce qu’elle contient

se rassemble et vit – le vieux et le jeune,

le passé et le présent, les vivants et les morts. »

Eudora WELTY, Les Débuts d’un écrivain

 

« Le Golfe scintille, terne comme le plomb. La côte du Texas

scintille telle une monture de métal. Je n’ai de maison

tant que l’été au crâne bouillonnant

 

bout pour le jour où au nom du Seigneur

les braises seront empilées sur la tête

de tous ceux ayant le fouet et la flamme pour évangile,

 

siècle après siècle, les morts n’enseignent rien. »

Derek WALCOTT, Le Golfe

 

 

1


Jojo

 


* * *

 

 

J’AIME BIEN PENSER que je sais ce que c’est, la mort. J’aime bien penser que c’est un truc que je peux regarder en face. Quand Papy me dit qu’il a besoin d’aide et que je vois le couteau noir glissé dans sa ceinture, je laisse Mamie dormir dans son lit, ma petite sœur Kayla dormir sur sa couverture par terre, et je sors avec Papy, j’essaye de me tenir droit, les épaules en cintre ; c’est comme ça qu’il marche, Papy. J’essaye de faire mine que c’est normal et que je m’ennuie, histoire que Papy croie que j’ai mérité mes treize ans, histoire qu’il sache que je suis prêt à faire le nécessaire, à séparer les muscles des boyaux, les organes des cavités. Je veux que Papy sache que je peux me salir les mains. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

Je retiens la porte pour l’empêcher de claquer, je l’accompagne dans le montant. Je veux pas que Mamie ou Kayla se réveillent pendant qu’on est dehors. Vaut mieux qu’elles dorment. Vaut mieux que Kayla dorme parce que les nuits où Leonie travaille elle se réveille toutes les heures, elle s’assoit dans son lit et elle crie. Vaut mieux que Mamie dorme parce que la chimio l’a asséchée et creusée pareil que le soleil et l’air font aux chênes d’eau. Papy slalome entre les arbres, droit, mince et brun comme un jeune pin. Il crache dans la terre rouge et sèche, le vent remue les arbres. Ça caille. C’est un hiver têtu qui refuse de laisser la place au printemps. Le froid reste là comme de l’eau au fond d’une baignoire mal fichue. J’ai oublié mon sweat à capuche par terre dans la chambre de Leonie, là où je dors, et mon tee-shirt est fin mais je ne me frictionne pas les bras. Si je laisse le froid me piquer, je sais que lorsque je verrai la chèvre je flancherai ou je broncherai au moment où Papy lui coupera la gorge. Et Papy le verra, c’est forcé.

« Vaut mieux laisser dormir le bébé », dit Papy.

C’est Papy qui a construit notre maison, tout en longueur derrière une façade étroite, près de la route, histoire que le reste du terrain puisse rester boisé. Il a installé sa porcherie, l’enclos des chèvres et le poulailler dans des petites clairières au milieu des arbres. Pour arriver aux chèvres on doit passer devant les porcs. La terre est noire et boueuse à cause de la merde, et depuis que Papy m’a fouetté quand j’avais six ans parce que j’étais allé jouer sans chaussures autour des cochons, je ne suis jamais retourné pieds nus dans ce coin-là. T’aurais pu choper des vers, il avait dit, Papy. Plus tard ce soir-là, il m’avait raconté des histoires de son enfance avec ses sœurs et ses frères, quand ils jouaient pieds nus parce qu’ils n’avaient qu’une seule paire de chaussures chacun, et réservée à la messe. Ils avaient tous eu des vers, et quand ils allaient aux cabinets dans le jardin ils se les arrachaient du cul. Je ne le dis pas à Papy, mais c’est plus efficace que les coups de fouet.

Papy sélectionne le pauvre bouc, lui fait un nœud coulant autour du cou et le pousse hors de l’enclos. Les autres bêlent et bousculent Papy, lui donnent des coups de tête dans les jambes, lèchent son pantalon.

« Dégagez ! Dégagez ! » dit Papy en les écartant du pied. Je crois que les chèvres se comprennent entre elles ; je le vois aux bosses qu’elles ont sur le crâne, à leur façon de mordre et de tirer sur le pantalon de Papy. Je crois qu’elles savent ce que ça signifie, la corde au cou. Le bouc blanc avec ses taches noires sur le flanc danse d’une patte sur l’autre, il résiste, comme s’il commençait à flairer ce qui l’attend. Papy le tire en passant devant les porcs, qui se précipitent sur la clôture et grognent de faim, puis jusqu’à la remise, située plus près de la maison. Les feuilles me giflent les épaules, m’égratignent et me griffonnent des lignes blanches sur les bras.

« Pourquoi t’as pas mieux débroussaillé que ça, Papy ?

— Pas la place. Et personne a besoin de voir ce que je fais là-dedans.

— On entend les bêtes de loin. De la route.

— Et si quelqu’un a l’idée de venir les emmerder, je l’entendrai venir à travers les arbres.

— Tu crois que les bêtes se laisseraient faire ?

— Non. Les chèvres c’est mauvais et les cochons c’est plus malin qu’on croit. Et en plus c’est vicieux. S’ils ont pas l’habitude que tu viennes les nourrir, ils te mordent. »

Papy et moi on entre dans le cabanon. Papy attache le bouc à un piquet qu’il a planté dans la terre, et l’animal lui aboie dessus.

« Tu connais des gens qui mettent toutes leurs bêtes dehors, toi ? » demande Papy. Et Papy a raison. À Bois, personne ne met ses bêtes dehors dans des champs, ou devant chez lui.

Le bouc balance la tête, recule. Essaye de se débarrasser de la corde. Papy l’enjambe et lui glisse un bras sous la mâchoire.

« Big Joseph », je dis. En le disant, j’ai envie de regarder à l’extérieur de la remise, derrière moi dans le jour froid et vert vif, mais je me force à fixer Papy, à fixer le bouc avec son cou tendu vers la mort. Papy renifle. Je n’ai pas fait exprès de dire son nom. Big Joseph c’est mon grand-père blanc, Papy c’est mon grand-père noir. Je vis avec lui depuis ma naissance ; mon grand-père blanc, je ne l’ai vu que deux fois. Big Joseph est rond et grand et il ne ressemble pas du tout à Papy. Il ne ressemble même pas à Michael, mon père, qui lui est mince et barbouillé de tatouages. Une collection de souvenirs d’artistes ratés, récoltés à Bois et en mer quand il travaillait au large, et en prison aussi.

« Allez, c’est parti », dit Papy.

Papy maîtrise le bouc comme si c’était un homme et les genoux de la bête fléchissent. Elle tombe dans la terre museau en avant, tourne la tête et du coup elle me regarde pendant que sa joue frotte contre le sol, dans la poussière et le sang. Elle me montre son œil doux mais je ne me détourne pas, je ne cille pas. Papy tranche. Le bouc fait un bruit étonné, un bêlement ravalé par un gargouillement, et ensuite il y a du sang et de la boue partout. Les pattes du bouc ramollissent et plient, et Papy cesse de lutter. Dans le même mouvement il se relève et enroule une corde autour des chevilles du bouc, hisse le corps à un crochet fixé à la charpente. Cet œil : encore humide. Qui me regarde comme si c’était moi qui lui avais coupé le cou, moi qui le saignais, qui lui tartinais du rouge sur tout le museau.

« T’es prêt ? » demande Papy. Il jette un coup d’œil rapide dans ma direction. Je hoche la tête. Je ne bronche pas, visage de marbre. J’essaye de me détendre pendant que Papy découpe les pattes dans la longueur, trace sur le bouc des coutures de pantalon, des coutures de chemise, des lignes dans tous les sens.

« Attrape ça », dit Papy. Il me montre une ligne sur le ventre du bouc, alors je plonge les doigts et j’attrape. C’est encore chaud, et c’est mouillé. Ne glisse pas, je me dis. Ne glisse pas.

« Tire », dit Papy.

Je tire. Le bouc a les entrailles à l’air. C’est gluant et ça pue, piquant, moisi, l’odeur d’un homme qui n’a pas pris de bain depuis des jours. La peau se détache pareil que celle d’une banane. Chaque fois ça me surprend, comme elle vient facilement dès qu’on tire. Papy y va fort de l’autre côté, et ensuite il coupe et arrache la peau aux sabots. Je retrousse la peau sur toute la patte de la bête jusqu’au pied, mais pas moyen de l’avoir comme Papy, alors il coupe et il arrache.

« L’autre côté », dit Papy. J’attrape la couture près du cœur. Le bouc est encore plus chaud à cet endroit, et je me demande si c’est parce que son cœur paniqué battait tellement fort avant qu’il meure que ça chauffait sa poitrine, mais ensuite je regarde Papy, il est déjà en train d’arracher la peau au bout de la patte du bouc et je comprends que mes questions m’ont fait prendre du retard. Je ne veux pas qu’il prenne ma lenteur pour de la peur, de la faiblesse, qu’il conclue que je suis trop petit pour regarder la mort comme un homme, alors j’empoigne et je tire. La peau se détache du pied de la bête, et ensuite la bête se balance au plafond, du rose et du muscle, elle reflète le peu de lumière qu’il y a, miroite dans l’obscurité. Tout ce qu’il reste du bouc, c’est un museau poilu, et je crois que c’est encore pire que le moment avant que Papy lui tranche la gorge.

« Prends le seau », dit Papy, et je prends le bac en métal sous une étagère au fond de la remise et je l’installe sous la bête. Je ramasse la peau qui commence à raidir et je la laisse tomber dans le bac. Quatre épaisseurs.

Papy découpe le ventre par le milieu et les boyaux dégoulinent dans le bac. Il découpe et une odeur de fumier de porc nous saute au visage. Une odeur de glaneurs morts qui pourrissent au fond des bois, quand tout ce qui indique leur présence c’est les relents et les buses qui tournoient dans le ciel. Une puanteur d’opossum ou de tatou à moitié aplati, qui pourrit sur le bitume brûlant. Mais pire. Cette odeur est pire ; c’est l’odeur de la mort, du pourri sortant d’une chose qui vient d’arrêter de vivre, d’une chose réchauffée par le sang et la vie. Je grimace, je veux prendre l’expression dégoûtée de Kayla, celle qu’elle a quand elle s’énerve ou quand elle s’impatiente ; tout le monde croit qu’elle vient de sentir une saleté : elle plisse ses yeux verts, le nez en champignon, la bouche ouverte sur ses douze quenottes de bébé. Je veux faire cette grimace parce que si je fronce le nez pour expulser l’odeur ça l’atténuera peut-être, ça pourra bloquer cette puanteur de mort. Je sais que c’est l’estomac et les intestins, mais tout ce que je vois c’est la tête de Kayla et l’œil doux du bouc et après ça plus moyen de tenir en place et de regarder, je sors de la remise et je vomis dehors dans l’herbe. J’ai le visage en feu mais les bras gelés.

 

Papy émerge de la remise, il tient une rangée de côtes dans son poing. Je m’essuie la bouche et je le regarde, mais lui ne me regarde pas, il regarde la maison et il hoche la tête.

« Je crois que j’ai entendu pleurer le bébé. Tu devrais aller jeter un œil. »

Je mets les mains dans mes poches.

« T’as pas besoin d’aide ? »

Papy secoue la tête.

« C’est bon », il dit, mais ensuite il me regarde pour la première fois et il n’y a plus la dureté dans ses yeux. « Pars devant. » Après ça il se retourne et il rentre dans la remise.

Papy a dû se tromper parce que Kayla dort encore. Elle est par terre dans son slip et son tee-shirt jaune, la tête sur le côté, les bras tendus comme pour essayer d’attraper l’air, les jambes écartées. Il y a une mouche sur son genou et je l’éloigne, j’espère qu’elle n’a pas été là tout le temps où j’étais dans la remise avec Papy. Elles mangent du pourri. Quand j’étais petit, à l’époque où j’appelais encore Leonie Maman, elle m’a dit que les mouches nous chient dessus dès qu’elles se posent. C’était l’époque où il y avait plus de bon que de mauvais, l’époque où elle me poussait sur la balançoire que Papy avait accrochée à un des pacaniers du jardin, l’époque où elle s’asseyait près de moi sur le canapé pour qu’on regarde la télé ensemble et elle me caressait la tête. L’époque où elle était présente et pas absente. Avant qu’elle commence à sniffer des cachets broyés en poudre. Avant que toutes les petites méchancetés qu’elle m’a dites s’accumulent et se logent comme un petit caillou dans une écorchure au genou. À l’époque où j’appelais encore Michael Papa. C’était l’époque où il vivait avec nous avant qu’il reparte habiter avec Big Joseph. Avant que la police l’embarque il y a trois ans, juste avant la naissance de Kayla.

Chaque fois que Leonie me disait une méchanceté, Mamie lui disait de me fiche la paix. Mais c’est pour rire, répondait Leonie, et elle avait son grand sourire, elle se passait une main sur le front pour lisser ses mèches courtes et colorées. Je prends des teintes qui mettent ma peau en valeur, elle disait à Mamie. Pour avoir un noir éclatant. Et puis : Michael adore.

Je remonte la couverture sur le ventre de Kayla et je m’allonge par terre à côté d’elle. Son petit pied est chaud dans ma main. Sans se réveiller, elle repousse la couverture et elle prend mon bras, elle l’attire sur son ventre et puis elle retrouve son calme. Elle ouvre la bouche, je repousse la mouche qui lui tourne autour, et Kayla laisse échapper un petit ronflement.

 

Quand j’arrive à la remise, Papy a déjà tout nettoyé. Il a enterré dans les bois les intestins qui sentaient, il a emballé la viande qu’on mangera d’ici plusieurs mois et il l’a mise dans le petit congélateur calé dans un coin. Il ferme la porte de la remise, et quand on longe les enclos je ne peux pas m’empêcher de faire un écart parce que les chèvres se jettent sur la barrière en bêlant. Elles réclament leur ami, celui que j’ai contribué à tuer. Celui dont Papy porte des morceaux : pour Mamie le foie tendre, qu’il fera tout juste revenir à la poêle pour que le sang ne lui dégouline pas dans la bouche quand je le lui apporterai à manger ; pour moi les cuissots, qu’il fera bouillir pendant des heures avant de les fumer et de les cuire au barbecue pour mon anniversaire. Quelques chèvres s’éloignent et lèchent l’herbe. Deux mâles avancent l’un vers l’autre, puis l’un donne un coup de tête à l’autre et ils commencent à se battre. Le perdant s’éloigne en boitant et le gagnant, blanc sale, se met à embêter une petite femelle grise en essayant de la monter, et alors je rentre les bras dans mes manches. La femelle lui donne des coups de sabot et bêle. Papy s’arrête près de moi et secoue la viande fraîche pour empêcher que les mouches se posent dessus. Le mâle mord l’oreille de la femelle, elle pousse une espèce de grognement et recule brutalement.

« C’est toujours comme ça ? » je demande à Papy. J’ai déjà vu des chevaux ruer et se monter dessus, déjà vu des porcs se rouler dans la boue, déjà entendu des chats sauvages crier et feuler la nuit en mettant bas.

Papy secoue la tête et lève vers moi les meilleurs morceaux. Il a un demi-sourire, le côté de sa bouche où on voit ses dents est pointu comme une lame, et puis son sourire disparaît.

« Non, il dit. Pas toujours. Regarde. »

En beuglant, la femelle envoie sa tête dans le cou du mâle. Le mâle bat en retraite. Je crois Papy. C’est vrai. Parce que je vois comment il est avec Mamie. Mais je vois aussi Leonie et Michael, comme s’ils étaient devant mes yeux, pendant leur dernière grosse dispute avant que Michael nous quitte et reparte vivre avec Big Joseph, juste avant qu’il aille en prison il y a trois ans : il a balancé ses pulls, ses pantalons de treillis et ses Jordan dans des grands sacs-poubelle noirs et il a traîné toutes ses affaires dehors. Il m’a pris dans ses bras et quand il s’est penché vers moi je n’ai plus vu que ses yeux, verts comme les pins, et les taches de rouge sur sa figure : ses joues, sa bouche, les côtés de son nez, là où les veines faisaient des ruisseaux écarlates sous la peau. Il a passé son bras dans mon dos et il m’a donné une petite tape, et une autre, mais elles étaient si légères que ça ne ressemblait pas à un câlin, et il avait un côté bizarre et tendu, comme si en dessous de sa peau il avait du scotch qui lui tirait le visage. Comme s’il allait pleurer. À cette époque-là, Leonie attendait Kayla, elle avait déjà choisi le prénom et elle l’avait écrit au vernis à ongles sur le siège-auto de Kayla, qui était à moi avant. Mais son ventre était encore petit, on avait juste l’impression qu’elle avait une balle en mousse sous son tee-shirt. Elle a suivi Michael sous le porche, où j’étais, avec encore la sensation des deux petites tapes dans mon dos, pas plus fortes qu’une brise, et Leonie l’a chopé par le col, elle a tiré, elle l’a giflé et ça a fait un grand bruit mouillé. Il s’est retourné et il lui a attrapé les bras, ils criaient et ils respiraient fort, ils se poussaient et ils se tiraient d’un bout à l’autre du porche. Ils étaient tellement collés par les hanches et la poitrine et le visage qu’ils ne faisaient plus qu’un, un bernard-l’ermite empoté qui se carapate sur le sable. Et après ça ils sont restés collés mais ils parlaient, sauf que leurs mots ressemblaient à des gémissements.

« Je sais, a dit Michael.

— T’as jamais su, a dit Leonie.

— Pourquoi tu me rejettes ?

— Tu vas où tu veux », a dit Leonie, et ensuite elle s’est mise à pleurer et ils se sont embrassés, et ils se sont séparés seulement quand Big Joseph s’est garé dans l’allée en terre, histoire de mettre son camion dans le jardin et pas sur la rue. Il n’a pas klaxonné ni fait signe ni rien, il a juste attendu Michael. Du coup Leonie s’est détachée de lui, elle a claqué la porte et elle a disparu dans la maison, et Michael regardait ses pieds. Il avait oublié de mettre des chaussures, ses orteils étaient rouges. Il respirait dur et il a soulevé ses sacs, et ses tatouages bougeaient sur son dos blanc : le dragon à l’épaule, la faux le long du bras. Une faucheuse entre les omoplates. Mon prénom, Joseph, sur la nuque entre des empreintes de mes pieds de bébé.

« Je reviendrai », il a dit, puis il a sauté du porche, il a secoué la tête, il a chargé ses sacs-poubelle sur l’épaule et il a marché jusqu’au camion où l’attendait son père, Big Joseph, l’homme qui n’a jamais prononcé mon nom. J’aurais voulu lui faire un doigt quand il est parti en marche arrière, mais j’avais peur que Michael descende du camion et me foute une volée, alors je me suis retenu. À cette époque-là je ne m’étais pas rendu compte que Michael remarquait certaines choses et d’autres non, que par moments il me voyait et que des jours entiers, ou même des semaines, il ne me voyait pas. Pour le coup, ça n’aurait rien changé. Michael ne s’était pas retourné depuis qu’il avait sauté du porche, il n’avait même pas relevé les yeux après qu’il avait jeté ses sacs sur le plateau du pick-up et qu’il était monté à l’avant. À croire qu’il continuait à se concentrer sur ses pieds nus et rouges. Papy, il dit qu’un homme ça regarde les autres hommes en face, alors je n’ai pas bougé et j’ai regardé Big Joseph qui enclenchait la marche arrière, Michael qui fixait ses genoux, jusqu’à ce qu’ils soient sortis de l’allée et se soient éloignés. Après quoi j’ai craché comme fait Papy, j’ai sauté du porche et j’ai couru voir les animaux dans leurs cachettes au milieu des bois.

« Viens, petit », fait Papy. Il reprend la direction de la maison et je le suis en essayant de me sortir du souvenir de la dispute entre Leonie et Michael, qui flotte comme le brouillard dans le jour humide et frais. Mais ça me suit, de la même façon que je suis la piste que Papy trace sur la terre avec le sang des organes tendres, une piste qui indique l’amour aussi clairement que les miettes de pain semées dans les bois par Hansel.

 

Malgré la graisse de bacon que Papy a versée dessus, l’odeur du foie qui grésille dans la poêle me pèse au fond de la gorge. Ça sent fort, mais la sauce forme un petit cœur autour de la viande quand papy la sert et je me demande s’il l’a fait exprès. Je porte l’assiette jusqu’à la chambre de Mamie mais elle dort encore, alors je rapporte le repas à la cuisine, où Papy le recouvre d’une serviette en papier pour le garder au chaud, et ensuite je le regarde découper la viande et l’assaisonnement, l’ail, le céleri, le poivron et l’oignon qui me pique les yeux, et mettre le tout à bouillir.

Si Mamie et Papy avaient été là le jour où Leonie et Michael se sont disputés, ils seraient intervenus. Papy aurait dit, Le petit n’a pas besoin de voir ça. Ou bien Mamie aurait dit, Ne laisse pas ton enfant penser que c’est comme ça que tu traites les gens. Mais ils n’étaient pas là. C’est pas souvent que je peux dire ça. Ils n’étaient pas là parce qu’ils avaient appris que Mamie avait le cancer, du coup Papy enchaînait les allers-retours chez le médecin. Avant ça, je ne me souviens pas qu’ils aient compté sur Leonie pour s’occuper de moi. Quand Michael est parti avec Big Joseph, ça m’a fait bizarre de m’asseoir en face de Leonie et de me préparer un sandwich aux patates frites pendant qu’elle regardait dans le vide, les jambes croisées avec un pied qui gigotait, et la fumée de ses cigarettes qui s’échappait de ses lèvres et enveloppait sa tête comme un foulard, même si Mamie et Papy détestaient qu’elle fume à l’intérieur. C’était bizarre d’être seul avec elle. Elle mettait ses cendres et ses mégots dans la canette de Coca qu’elle venait de terminer, et quand j’ai croqué dans mon sandwich elle a dit :

« Ça a l’air dégueu. »

Elle avait séché ses larmes après la dispute, mais je voyais encore les marques sur son visage, brillantes, là où elles avaient coulé.

« Papy, il les mange comme ça.

— T’es obligé de tout faire comme Papy ? »

J’ai fait non de la tête parce que je pensais que c’était ça qu’elle attendait. Mais j’aimais bien la plupart des trucs que faisait Papy, sa façon de se tenir quand il parlait, de coiffer ses cheveux bien raides avec une raie au milieu qui le faisait ressembler aux Indiens Chactas et Creeks des livres d’histoire, de me laisser m’asseoir sur ses genoux pour conduire son tracteur autour de la maison, même sa façon de manger, vite fait bien fait, et les histoires qu’il me racontait avant de dormir. Quand j’avais neuf ans, Papy réussissait tout.

« Pourtant on dirait bien. »

Au lieu de répondre, j’ai dégluti un grand coup. Les patates étaient épaisses et salées, je n’avais pas mis assez de mayonnaise et de ketchup et elles avaient du mal à passer.

« Même le bruit a l’air dégueu », a dit Leonie. Elle a lâché sa cigarette dans la canette qu’elle a poussée vers le côté de la table où je mangeais debout. « Va me jeter ça. »

Elle est allée au salon, elle a ramassé une des casquettes de Michael, qu’il avait oubliée sur le canapé, et elle se l’est enfoncée sur la tête.

« Je reviens », elle a dit.

Mon sandwich dans la main, j’ai trottiné derrière elle. La porte s’est refermée et je l’ai poussée. J’avais envie de demander à Leonie, Tu vas m’abandonner ici ? mais le sandwich formait une boule dans ma gorge et il ne pouvait pas descendre à cause de la panique qui remontait de mon ventre ; je n’avais jamais été tout seul à la maison.

« Papy et Mamie ne vont pas tarder », elle a dit en claquant la portière de sa voiture. Elle avait une Chevy Malibu marron et basse que Papy et Mamie lui avaient achetée quand elle avait fini le lycée. Elle est sortie de l’allée, une main dehors pour attraper l’air ou faire signe, je ne savais pas trop, et elle est partie.

La maison était trop silencieuse et ça me faisait peur de m’y retrouver sans personne, alors je suis resté sous le porche un moment, mais ensuite j’ai entendu un homme chanter, chanter d’une voix aiguë qui sonnait faux, chanter les mêmes mots en boucle. Oh Stag-o-lee, why can’t you be true ? C’était Stag, le plus grand frère de Papy, qui tenait un long bâton de marche. Ses vêtements paraissaient raides et gras, et il agitait son bâton pareil qu’une hache. Je ne captais jamais un mot de ce qu’il baragouinait ; je savais que c’était de l’anglais, mais il aurait aussi bien pu parler dans une langue étrangère : chaque jour il faisait tout le tour de Bois Sauvage en chantant et en agitant un bâton. Il marchait droit comme Papy, fier comme Papy. Il avait le même nez que Papy. Mais à part ça il ne ressemblait pas du tout à Papy, ou alors à Papy qu’on aurait essoré comme un torchon et séché à l’envers. C’était ça, Stag. Une fois j’ai demandé à Mamie ce qui ne tournait pas rond chez lui, pourquoi il sentait toujours le tatou, et elle avait froncé les sourcils et elle avait dit, Il a un problème à la tête, Jojo. Et puis, N’en parle jamais à Papy.

Comme je ne voulais pas qu’il me voie, j’ai bondi sur mes pieds et j’ai couru vers les bois derrière la maison. Ça avait un côté rassurant, d’entendre les porcs renifler et les chèvres brouter, de voir les poules gratter et picorer. Je me sentais moins seul et moins petit. Je me suis accroupi dans l’herbe pour les observer ; je pouvais presque les entendre me parler, les entendre communiquer. Des fois, quand je regardais le gros cochon avec les taches noires sur le flanc, il grognait et il battait des oreilles, et j’avais l’impression qu’il me demandait, Gratte-moi ici, petit. Quand les chèvres me léchaient la main et me poussaient de la tête en me mordillant les doigts, quand elles bêlaient, j’entendais, C’est bon le sel, ça pique le sel, donne-nous du sel. Quand le cheval de Papy baissait la tête et piaffait avec ses flancs qui brillaient comme la boue rouge du Mississippi, je comprenais, Je pourrais sauter par-dessus ta tête, petit, et je courrais, je courrais, et tu me verrais clair comme le jour. Je pourrais te faire trembler. Mais ça me faisait peur de les comprendre, de les entendre. Parce que Stag aussi avait ça ; des fois il se plantait au milieu de la rue et il avait des longues conversations avec Casper, le corniaud noir du quartier.

Mais c’était impossible de ne pas entendre les animaux, parce que dès que je les regardais je les comprenais, direct, et c’était comme quand on regarde une phrase et qu’on pige les mots, ça venait tout d’un coup. Donc après le départ de Leonie, je me suis assis un moment derrière la maison et j’ai écouté les porcs et les chevaux, et le chant du vieux Stag qui s’éteignait pareil qu’un vent qui cingle et qui retombe. Je suis passé d’un enclos à l’autre, j’ai scruté le soleil en évaluant depuis combien de temps Leonie était partie, et Mamie et Papy aussi, et quand je pourrais espérer les voir revenir et donc rentrer dans la maison. Je marchais le nez en l’air, guettant le grondement des pneus, et à cause de ça je n’ai pas vu le tranchant de la boîte de conserve qui sortait de terre, je ne l’ai pas vu quand j’ai posé le pied dessus, quand je l’ai écrasé en marchant à l’instinct. Il s’est enfoncé profond. J’ai hurlé et je suis tombé en me tenant la jambe, et là j’ai su que les animaux aussi me comprenaient : Lâche-moi, grande dent ! Épargne-moi !

Mais non, ça brûlait et ça saignait, et je me suis assis par terre dans le paddock du cheval et j’ai pleuré et senti un goût de ketchup et d’acide au fond de ma gorge et j’ai agrippé ma cheville. J’avais trop peur pour retirer le couvercle et puis j’ai entendu claquer la portière d’une voiture et puis plus rien et ensuite la voix de Papy qui m’appelait ; j’ai répondu et il m’a trouvé assis par terre en train de sangloter et de renifler en me fichant d’avoir le visage trempé. Papy est venu près de moi, il m’a touché la jambe comme il fait à notre cheval pour lui inspecter les sabots. Une seconde après il a arraché le couvercle et j’ai beuglé. Pour la première fois, j’ai eu l’impression que Papy ratait quelque chose.

Ce soir-là, quand Leonie est rentrée, elle n’a rien dit. Je crois qu’elle n’a pas remarqué mon pied jusqu’à ce que Papy lui hurle, Mais bon sang, Leonie ! Je piquais du nez à cause des calmants, les antibiotiques me grattaient, j’avais le pied bandé bien serré, tout blanc, et je regardais Papy qui tapait sur le mur pour ponctuer : Leonie ! Elle a sursauté et elle a dit d’une petite voix, À son âge tu bouffais des huîtres sur les quais, et Maman changeait les couches. Puis, Il est assez grand. Elle a dit, Ça va aller, hein, Jojo ? Et je l’ai regardée et j’ai fait, Non, Leonie. C’était nouveau, de la regarder qui se frottait les mains, avec ses dents de traviole dans sa bouche qui remuait, et de ne pas entendre Maman dans ma tête, mais son prénom : Leonie. Elle a ri quand je l’ai prononcé, un bruit expulsé du fond d’elle comme sorti à coups de pelle. Papy la fixait avec l’air de vouloir la gifler, mais ensuite il a changé, il a reniflé de cette façon qu’il a quand les récoltes ne poussent pas ou quand une de ses truies donne une portée à moitié morte : déçu. Il s’est assis avec moi dans un des deux canapés du salon. Ça a été la première fois qu’il a laissé Mamie dormir seule dans le lit. J’ai dormi sur la causeuse et lui sur le divan, et vu que Mamie est devenue de plus en plus malade, il y est resté.

 

En bouillant, la chèvre, ça sent le bœuf. Et ça y ressemble aussi, c’est noir et filandreux. Papy tapote avec une cuillère, il vérifie que c’est tendre et il incline le couvercle pour que la vapeur fasse un gros nuage tourbillonnant.

« Papy, tu veux bien me reparler de Stag et toi ? je demande.

— Te parler de quoi ? demande Papy.

— Parchman », je dis. Papy croise les bras. Il se baisse pour renifler la chèvre.

« Je t’ai pas déjà raconté ? » il demande.

Je hausse les épaules. Des fois j’ai l’impression d’être comme Stag, au niveau du nez et de la bouche. Stag et Papy.Je voudrais qu’il m’explique en quoi ils sont différents. De quelle manière ils sont différents.

« Si, mais n’empêche », je dis.

C’est ça qu’il fait, Papy, quand on est seuls, quand on veille tard dans le salon ou qu’on est dans le jardin ou dans les bois. Il me raconte des histoires. Des histoires de l’époque où il mangeait des massettes que son père était allé chercher dans le marais. Des histoires de l’époque où sa mère et d’autres gens cueillaient de la barbe de vieillard pour bourrer les matelas. Il arrive qu’il me répète la même histoire trois ou quatre fois. Quand je l’écoute, sa voix devient une main qu’il tend vers moi, comme s’il me caressait le dos, et alors je peux échapper à tout ce qui me fait croire que je ne lui arriverai jamais à la cheville, que je n’aurai jamais son assurance. Je transpire et ça me colle à ma chaise dans la cuisine, où il fait tellement chaud à cause de la chèvre qui bout sur la cuisinière que les fenêtres sont couvertes de buée, et le monde entier s’est réduit à cette pièce dans laquelle il y a Papy et moi.

« S’il te plaît », je dis. Papy tape sur la viande qu’il lui reste à ajouter au ragoût, pour l’attendrir, et il se racle la gorge. Je pose mes coudes sur la table et j’écoute.

Stag et moi, on a le même papa. Mes autres frères et sœurs, ils ont d’autres pères parce que le mien il est mort jeune. Je crois qu’il avait à peine quarante ans. Je sais pas à quel âge c’était parce que je sais pas quel âge il avait. Il disait que sa mère et son père ils évitaient les gens du recensement, ils leur mentaient, ils disaient pas combien d’enfants ils avaient et ils les déclaraient pas. Il disait que si le recensement venait pêcher ces informations-là c’était pour les contrôler, pour les domestiquer comme du bétail. Donc ils ont jamais rien fait d’officiel, ils ont continué à faire comme autrefois. Mon père m’a un peu appris avant de mourir : il m’a appris à chasser et à pêcher, à m’occuper des animaux, il m’a appris des choses sur l’équilibre, sur la vie. Et moi je l’écoutais. Je l’ai toujours écouté. Mais Stag, lui, il écoutait jamais. Même quand il était petit il était trop occupé à courir avec les chiens ou à se baigner à l’étang pour rester tranquille et écouter. Et après, il était tout le temps au café. Mon père disait qu’il était trop beau, beau comme une femme, que c’était de naissance et que c’est pour ça qu’il avait eu tous ces ennuis. Vu que les gens aiment les belles choses, il a tout eu servi sur un plateau. Maman lui disait de se taire quand Papa disait ça, quand il disait que Stag sentait trop les choses. Que ça l’empêchait de prendre le temps de réfléchir. Je leur ai pas dit, mais moi je pense qu’ils avaient tort tous les deux. Moi, je crois que Stag il avait l’impression qu’il était mort en dedans, et que c’est pour ça qu’il pouvait pas se tenir tranquille et écouter, qu’il fallait toujours qu’il grimpe le plus haut possible et qu’il plonge la tête la première quand on allait se baigner à la rivière. C’est pour ça qu’il est allé boire au café pratiquement tous les week-ends quand il a eu dix-huit, dix-neuf ans, et qu’il se promenait avec un couteau dans chaque chaussure et un dans chaque manche, qu’il s’en servait et qu’il rentrait souvent blessé – il avait besoin de ça pour se sentir vivant. Et ça aurait pu durer si un type de la Marine avait pas débarqué avec un groupe de blancs qui étaient stationnés au nord, à Ship Island. Je te parie qu’il voulait s’encanailler avec les noirs, sauf qu’il est tombé sur Stag au bar, le ton est monté et le type a cassé une bouteille sur la tête de Stag, alors Stag lui a mis un coup de couteau, pas assez pour le tuer mais assez pour lui faire mal, pour le ralentir histoire que Stag puisse s’enfuir, mais les copains du type lui ont collé une raclée avant qu’il ait le temps de mettre les voiles. J’étais tout seul à la maison quand Stag est rentré, Maman était chez sa sœur pour s’occuper d’elle et Papa était au champ. Quand tous les blancs sont arrivés pour choper Stag, ils nous ont ligotés tous les deux et ils nous ont embarqués. On va vous apprendre à bosser, qu’ils ont dit. À respecter la loi de Dieu et des hommes. On vous emmène à Parchman, les gars.

J’avais quinze ans. Mais y en avait un encore plus jeune que moi, dit Papy. C’était Richie.

Tout à coup Kayla se réveille, elle se retourne, elle s’assoit et elle sourit. Elle a les cheveux en pétard, tout emberlificotés comme le lierre accroché aux pins. Elle a les yeux verts de Michael, et pour les cheveux c’est un mélange de Leonie et de Michael avec une touche de blond clair.

« Jojo ? » elle demande. C’est toujours ça qu’elle dit, même quand Leonie est couchée avec elle dans le lit. C’est pour ça que je ne peux plus dormir dans le salon avec Papy ; quand Kayla était bébé, elle avait l’habitude que je vienne lui donner le biberon au milieu de la nuit. Du coup, je dors par terre à côté du lit de Leonie et les trois quarts du temps Kayla finit avec moi sur ma paillasse, vu que Leonie n’est jamais là. Elle a un machin pâteux au coin de la bouche. Je lèche le bas de ma chemise et je lui essuie la joue, et elle repousse ma main et rampe sur mes genoux : vu qu’elle est petite pour ses trois ans, quand elle se blottit sur moi ses pieds ne dépassent même pas. Elle sent la paille cuite au soleil, le lait tiède, le talc.

« Tu as soif ? je demande.

— Oui », elle murmure.

Une fois qu’elle a terminé, elle laisse tomber son gobelet par terre.

« Chante, elle dit.

— Qu’est-ce que tu veux que je chante ? » je lui demande, même si elle ne me répond jamais. Moi j’aime entendre Papy raconter, et elle aime m’entendre chanter. « Wheels On The Bus ? » je dis. Celle-là, je l’ai apprise à la garderie : des fois, les bonnes sœurs venaient à l’école, elles avaient des guitares dans le dos comme des fusils de chasse et elles jouaient pour nous. Je chante tout bas pour ne pas réveiller Mamie, ma voix fléchit, se fêle et siffle, mais ça n’empêche pas Kayla de faire la ronde en bougeant les bras. Quand Papy délaisse sa marmite et vient dans le salon, j’ai le souffle court et les bras en feu. Je chante Twinkle, Twinkle, Little Star, un autre tube de la garderie, et je lance Kayla en l’air, très haut, presque au plafond, puis je la rattrape. Je ne le ferais pas si c’était une couineuse, elle réveillerait Mamie. Mais, au milieu des nuages qui sentent bon l’ail et l’oignon, le poivron et le céleri cuit au beurre, Kayla s’envole et retombe, les bras et les jambes en croix, les yeux brillants, la bouche ouverte dans un sourire tellement grand qu’on la croirait en train de crier.

« Encore », elle halète. « Encore », elle grogne quand je la rattrape pour la lancer encore.

Papy secoue la tête mais je continue, parce que, à sa façon de s’essuyer les mains dans les torchons et de s’appuyer au jambage de la porte qu’il a raboté et cloué pour faire une voûte, je sais qu’il ne désapprouve pas. Il a fait exprès de construire des plafonds hauts, quatre mètres, c’est Mamie qui lui a demandé, elle disait que plus il y aurait de place entre le sol et le plafond, moins on aurait chaud. Il sait que je ne vais pas faire de mal à Kayla.

« Papy », je dis dans un souffle, à un moment où Kayla atterrit sur ma poitrine et non dans mes bras. « Tu me raconteras la suite avant de sortir la viande du fumoir ?

— Le bébé », dit Papy.

J’attrape Kayla et je la tourne dans l’autre sens. Elle râle quand je la pose puis je tire de sous le canapé une boîte de jouets Fisher Price qui m’appartenait, avant. Je souffle la poussière et pousse la boîte vers elle. Il y a une vache et deux poules, et une des portes de la grange rouge est cassée, mais Kayla se met quand même à plat ventre et fait sautiller les animaux en plastique.

« Jojo, regarde, elle dit en tenant la chèvre. Bêê, bêê.

— C’est bon, je dis. Elle fait pas attention à nous. »

Papy s’assoit derrière Kayla et donne une pichenette dans la porte survivante.

« C’est pas simple », il dit. Après ça il lève les yeux vers le plafond crépi et son soupir devient une phrase, puis une autre. Il recommence à raconter.

Richie, il s’appelait. Son vrai nom c’était Richard, et il avait tout juste douze ans. Il avait pris trois ans pour avoir volé de quoi manger : de la viande séchée. Ils étaient un paquet à être là pour avoir volé à manger parce que tout le monde était pauvre et crevait de faim, et même si les blancs pouvaient pas nous faire bosser à l’œil ils se débrouillaient pour qu’on ait ni contrat ni salaire. Richie, c’est le garçon le plus jeune que j’aie vu à Parchman. Y avait bien deux mille hommes répartis dans plusieurs fermes pénitentiaires sur je sais pas combien d’hectares. Pas loin de trente mille, je dirais. Parchman, c’est un endroit qui fait semblant de pas être une prison, quand t’arrives tu te dis que ça va pas être l’horreur, parce qu’il y a pas de murs. À l’époque, c’était juste une quinzaine de camps fermés par des barbelés. Pas de briques, pas de pierres. Nous, les détenus, on nous appelait les bandits et on bossait sous les ordres des tireurs, des détenus comme nous sauf que le directeur leur avait filé des armes pour qu’ils nous surveillent. Les tireurs, c’était le genre de mecs à parler les premiers quand ils entrent dans une pièce. À attirer toute l’attention sur eux, à la ramener à propos de tous les types qu’ils ont cognés, plantés et tués pour atterrir dans un endroit pareil parce qu’ils se sentent plus forts quand ils se font remarquer. Faut qu’ils voient la peur pour avoir l’impression d’être des hommes.

Au début, à Parchman, je travaillais dans les champs, je plantais, je désherbais et je faisais la récolte. Elle tournait bien, la ferme. T’aurais vu les champs, on pouvait regarder à travers les barbelés, on pouvait les choper et y caler le pied, s’y trancher la main, les arbres étaient coupés ras et la terre était nue et dégagée d’un bout à l’autre du monde, et nous on se disait, Je pourrais me tirer si je voulais. Je pourrais suivre les étoiles vers le sud jusque chez moi. Mais si tu penses ça, c’est que tu vois pas les tireurs. Tu connais pas le sergent. Tu sais pas que le sergent il descend d’une lignée d’hommes qui ont appris à nous traiter comme des bêtes de trait, comme des chiens de chasse – et qui ont appris à croire qu’ils peuvent nous faire aimer ça. Le sergent, il descend d’une longue lignée de surveillants. Tu sais pas que si les tireurs ils sont à Parchman, c’est pas juste à cause d’une baston au café. Tu sais juste que les tireurs, ceux qui gardent les détenus, ils ont été envoyés là parce qu’ils aiment tuer, et parce qu’ils ont tué beaucoup, et salement, et pas que des hommes, mais aussi des femmes et…

Stag et moi on a été mis dans des camps différents. Lui il était là pour violences, moi parce que j’avais caché un fugitif. J’avais déjà bossé dans ma vie, mais jamais comme ça. Jamais du lever au coucher du soleil dans un champ de coton. Jamais sous une chaleur pareille. C’est différent là-bas. La chaleur. Y a pas d’eau pour entraîner le vent et rafraîchir l’air, donc la chaleur stagne et te cuit. Une étuve. Il a pas fallu longtemps pour que j’aie les mains calleuses et de la corne aux pieds, ça saignait et j’ai compris qu’il fallait pas que j’y pense quand j’étais dans mon rang au milieu du champ. Fallait pas que je pense à mon père, à ma grand-mère, à Stag, au sergent, aux tireurs ou aux chiens qui aboyaient et qui bavaient au bord du champ en rêvant de croquer un talon ou un cou. J’oubliais tout et je me baissais, je me relevais, je me baissais, je me relevais, et je pensais à rien d’autre qu’à ma mère. Son long cou, ses mains habiles, sa façon de se faire une tresse au-dessus du front pour masquer que ses cheveux étaient implantés bizarrement. Rêver d’elle, c’était comme les dernières braises la nuit quand il fait froid : chaud et accueillant. J’avais que ça pour détacher mon esprit de mon corps et le laisser s’envoler au-dessus des champs. Il fallait ça, sinon je me serais écroulé et j’aurais crevé par terre avant la fin de mes cinq ans.

Richie il avait pris beaucoup moins que ça. C’est déjà dur pour un homme de quinze ans, mais pour un gosse ? Un gosse de douze ans ? Il est arrivé un peu plus d’un mois après moi. Il chialait en entrant dans le camp, mais il chialait sans bruit. Pas de sanglots, que des larmes qui coulaient sur son visage et qui le faisaient briller. Il avait une grosse tête en forme d’oignon qui paraissait trop grosse pour son corps : il avait que la peau sur les os. Il avait des oreilles qui dépassaient de sa tête comme des feuilles sur une branche, et des gros yeux au milieu de la figure. Il clignait jamais. Il était rapide : il marchait vite, sans traîner des pieds, pas comme la plupart des gars quand ils arrivaient au camp, lui il levait haut les pieds, les genoux en l’air, pareil qu’un cheval. Ils lui ont enlevé les menottes, ils l’ont emmené au baraquement, à son lit, et il s’est allongé dans le noir à côté de moi et je savais qu’il continuait à pleurer parce que ses petites épaules étaient toutes ramassées comme les ailes d’un oiseau qui vient d’atterrir, à part qu’elles remuaient encore, mais il faisait toujours pas un bruit. Le soir, quand les gardiens du baraquement sont en pause, il peut arriver plein de trucs dans le noir à un gamin de douze ans qui pleure comme une fillette.

Le matin, quand il s’est réveillé, il avait le visage sec. Il m’a suivi aux latrines et au petit déjeuner, et il s’est assis près de moi dans la terre.

« T’es bien jeune pour être là. T’as quoi, huit ans ? » je lui ai demandé.

Il a eu l’air vexé. Il a tiré la tronche et sa mâchoire s’est décrochée.

« Comment ils peuvent être aussi dégueu, ces biscuits ? » il a demandé, et il a mis sa main devant sa bouche. J’ai cru qu’il allait tout recracher, mais il a avalé et il a dit, « J’ai douze ans.

— Ça reste bien jeune pour être ici.

— Je suis un voleur. » Il a haussé les épaules. « Je suis bon. Je vole depuis que j’ai huit ans. J’ai neuf petits frères et sœurs qui chialent parce qu’ils ont faim. Et ils chialent fort. Ils disent qu’ils ont mal au dos, qu’ils ont mal à la bouche. Ils ont des plaques rouges partout sur les mains et sur les pieds. Et sur le visage c’est tellement épais, on voit presque plus la peau. »

Je voyais ce qu’il voulait dire. Nous on appelait ça la « flamme rouge ». D’après un médecin que j’avais entendu, la plupart des gens qui avaient ça étaient pauvres et mangeaient que de la viande, de la farine et de la mélasse. Moi j’aurais pu lui dire que ceux-là, c’est ceux qui avaient de la chance : dans le Delta, j’ai entendu parler de gens qui bouffaient des steaks de terre. Il était tout fier de me raconter ce qu’il avait fait, même s’il s’était fait pincer ; je le voyais à la façon qu’il avait de se pencher en avant, de me regarder quand il avait fini de parler, comme s’il cherchait mon approbation. J’ai compris que je pourrais pas me débarrasser de lui, vu qu’il me collait et qu’il dormait dans le lit à côté du mien. Il me regardait comme s’il avait besoin d’un truc que personne pouvait lui donner à part moi. Le soleil se levait derrière les arbres, il mettait un nouveau feu dans le ciel et je le sentais déjà sur mes épaules, sur mon dos, sur mes bras. J’ai mordu dans un truc craquant qui avait cuit avec le pain. J’ai avalé rapidement – valait mieux pas y penser.

« Comment tu t’appelles, petit ?

— Richard. Tout le monde m’appelle Richie. Ça les fait marrer. » Il m’a regardé, il avait les sourcils dressés et un petit sourire aux lèvres, tellement petit que sa bouche s’ouvrait pile assez pour qu’on voie ses dents, blanches et toutes cabossées. Moi je pigeais pas la blague, alors il s’est tassé et il m’a expliqué en bougeant sa fourchette. « Parce que je vole. Donc je suis riche ? »

J’ai baissé les yeux et j’ai regardé mes mains. Plus une miette, mais ça aurait été pareil si j’avais rien mangé.

« C’est une blague », il a dit. Alors moi je lui ai donné ce qu’il voulait. C’était qu’un gosse. J’ai ri.

 

Des fois j’ai l’impression de comprendre le reste du monde mieux que je ne comprendrai jamais Leonie. Elle est à la porte, elle disparaît derrière ses sacs de courses, elle se bat contre la moustiquaire et l’ouvre avec le pied, et ensuite elle se faufile par la porte. Kayla court vers moi quand la porte se referme en claquant ; elle attrape son biberon de jus de fruits, elle tète et puis elle tire sur mon oreille. Elle pince et elle malaxe, ça fait presque mal mais c’est une habitude qu’elle a, si bien que je la soulève dans mes bras et je la laisse faire. Mamie dit que ça la rassure parce que Leonie ne lui a jamais donné le sein. Mamie soupire tout le temps, Pauvre Kayla. Leonie a mal pris que Mamie et Papy se mettent à l’appeler Kayla comme moi. Elle a dit, Elle a un prénom, et c’est celui de son père. Mamie a répondu, Elle a une tête à s’appeler Kayla, mais Leonie ne l’a jamais appelée comme ça.

« Coucou Michaela, mon bébé », dit Leonie.

C’est seulement en arrivant à la porte de la cuisine et en voyant Leonie sortir une petite boîte blanche d’un de ses sacs que je prends conscience que c’est la première année où Mamie ne me fera pas de gâteau pour mon anniversaire, et je me sens coupable de m’en apercevoir aussi tard dans la journée. Papy va faire le dîner, mais j’aurais dû savoir que Mamie ne pourrait pas. Elle est trop malade avec son cancer qui part et qui revient, aussi régulier que l’eau du bayou qui monte et qui descend avec la lune.

« Je t’ai pris un gâteau », dit Leonie comme si j’étais trop bête pour deviner ce qu’il y a dans la boîte. Elle sait que je ne suis pas bête. Elle l’a même dit un jour, quand une prof l’a convoquée à l’école pour lui parler de ma conduite, pour lui dire, Il ne bavarde pas en classe, mais il n’écoute pas non plus. La prof a dit ça devant toute la classe, les autres étaient encore assis, ils attendaient qu’elle les libère pour aller prendre le bus. Elle m’avait mis sur le pupitre tout devant, le plus près de son bureau, et toutes les cinq minutes elle me demandait, Est-ce que tu écoutes ? donc forcément ça m’interrompait dans ce que je faisais et ça m’empêchait de me concentrer. J’avais dix ans à cette époque-là, et j’avais déjà commencé à voir des choses que j’étais le seul à voir, par exemple que la prof se rongeait les ongles jusqu’au sang, que des fois elle se maquillait trop pour camoufler que quelqu’un l’avait frappée ; je le savais parce que des fois Leonie et Michael avaient les mêmes bleus sur le visage après leurs disputes. Je me demandais si ma prof aussi avait un Michael. Le jour du rendez-vous, Leonie a craché, Il est pas bête. On y va, Jojo. J’ai grimacé parce qu’elle avait dit « il est pas » en fonçant vers la prof sans même se rendre compte de ce qu’elle faisait, la prof avait cligné des yeux et elle s’était éloignée de la violence tapie dans le bras de Leonie, qui descendait de l’épaule à son coude et jusqu’à son poing.

Pour mon anniversaire, Mamie me faisait toujours un gâteau red velvet, à la cerise avec plein de glaçage blanc. La première fois, c’était pour mes un an. Quand j’ai eu quatre ans, je commençais à avoir l’habitude et je le réclamais : je disais gâteau rouge et je montrais la photo sur la boîte à l’épicerie. Le gâteau que Leonie m’a acheté n’est pas gros, à peu près mes deux poings côte à côte. Il y a des vermicelles bleu et rose pastel balancés dessus, et, sur le côté, deux petites chaussures bleues. Leonie renifle, elle tousse dans son avant-bras maigre, et puis elle déballe deux litres de glace premier prix, celle qui a une texture de chewing-gum froid.

« Y avait plus de gâteaux d’anniversaire. Mais les chaussures sont bleues, donc ça va. »

Avant qu’elle dise ça, je ne m’étais pas rendu compte qu’elle avait acheté un gâteau de baptême à son fils de treize ans. Je ris mais il n’y a rien de chaud ou de joyeux en moi. C’est un rire qui n’est pas un rire, et il est tellement dur que Kayla regarde tout autour d’elle et ensuite elle me regarde comme si je l’avais trahie. Elle se met à pleurer.

 

D’habitude, le moment que je préfère c’est la chanson, parce que les bougies mettent de l’or partout, elles illuminent le visage de Papy et de Mamie, et ils ont l’air aussi jeunes que Michael et Leonie. Chaque fois qu’ils chantent pour moi, je souris. Je crois que c’est aussi le moment préféré de Kayla, elle babille en chœur. Je suis obligé de la porter parce qu’elle a pleuré, elle a rejeté Leonie en poussant sur ses clavicules et elle a tendu les mains vers moi jusqu’à ce que Leonie me la passe en tirant la tronche, Tiens. Mais cette année, ce n’est pas le moment que je préfère, parce qu’on n’est pas dans la cuisine mais entassés dans la chambre de Mamie, et Leonie porte le gâteau de la même façon qu’elle portait Kayla un peu plus tôt, bien loin d’elle, comme si elle allait le laisser tomber. Mamie est réveillée mais elle n’en a pas vraiment l’air, elle a les yeux à moitié ouverts, dans le vide, qui glissent sur Leonie, Kayla, Papy et moi. Malgré la transpiration, sa peau est pâle et sèche, une flaque réduite à rien après des semaines d’été sans pluie. Un moustique bourdonne autour de ma tête, plonge dans mon oreille, fait demi-tour, menace de me piquer.

Au début, il n’y a que Leonie qui chante. Elle a une jolie voix, qui sonne bien dans les graves mais qui se casse un peu sur les notes aiguës. Papy ne chante pas ; il ne chante jamais. Quand j’étais plus petit, je ne m’en rendais pas compte parce que j’avais toute une famille qui chantait pour moi : Mamie, Leonie et Michael. Mais cette année, Mamie ne peut pas chanter à cause de sa maladie, Kayla invente des paroles et Michael est parti, alors je sais que Papy ne chante pas, il se contente de bouger les lèvres, en play-back, et il n’y a rien qui sort. La voix de Leonie se fêle sur Joseph, et la lumière des treize bougies est orange. À part Kayla, personne n’a l’air jeune. Papy se tient trop loin de la lumière. Les yeux de Mamie ne sont plus que deux fentes dans son visage de craie, et les dents de Leonie paraissent noires sur les bords. Il n’y a pas de bonheur ici.

« Joyeux anniversaire, Jojo », dit Papy, mais sans me regarder. C’est Mamie qu’il regarde, ses mains molles et ouvertes contre ses flancs. Les paumes vers le haut comme une chose morte. Je me baisse pour souffler mes bougies, mais le téléphone sonne, Leonie sursaute et le gâteau saute avec elle. Les flammes vacillent et me chauffent sous le menton. Des perles de cire gouttent sur les chaussures de bébé. Leonie pivote avec le gâteau, vers la cuisine, vers le téléphone sur le plan de travail.

« Tu comptes laisser le petit souffler ses bougies, Leonie ? demande Papy.

— C’est peut-être Michael », dit Leonie, et après ça il n’y a plus de gâteau parce que Leonie l’a emporté avec elle dans la cuisine et l’a posé à côté du téléphone noir. Les flammes dévorent la cire. Kayla braille et secoue la tête. Du coup je vais dans la cuisine pour rejoindre Leonie et mon gâteau, et Kayla sourit. Elle tend la main vers le feu. Le moustique nous a suivis, il bourdonne autour de ma tête, il parle de moi comme d’une bougie ou d’un gâteau. C’est chaud, c’est bon. Je le repousse.

« Allô ? » fait Leonie.

Je prends le bras de Kayla et je m’approche des flammes. Elle est hypnotisée.

« Oui. »

Je souffle.

« Bébé. »

La moitié des bougies s’éteint.

« Une semaine ? »

L’autre moitié grignote le reste de cire.

« T’es sûr ? »

Je souffle encore et l’obscurité s’abat sur le gâteau. Le moustique se pose sur ma tête. Miam, il dit, et il pique. Je l’écrase et ma paume est couverte de sang. Kayla tend la main.

« On sera là. »

Kayla a du glaçage plein la main et son nez coule. Son afro blonde boucle bien haut. Elle se fourre les doigts dans la bouche, et moi j’essuie.

« Du calme, bébé. Du calme. »

À l’autre bout de la ligne, Michael est un animal dans une forteresse de béton et de barreaux, sa voix transite par des kilomètres de câble et de poteaux inclinés et blanchis par le soleil. Je sais ce qu’il dit, comme avec les oiseaux que j’entends cacarder et voler vers le sud en hiver, comme avec n’importe quel animal. Je rentre à la maison.

 

 

 

 

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