Extrait

Le cartographe des Indes boréales
de Olivier Truc

Le 06/03/2019 à 21:14

Auteur : Olivier Truc
Editeur : Metailie
Genre :
Date de parution : 14/03/2019
ISBN : 9791022608671
Total pages : 624
Prix : 23 €
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ISBN : 9791022608688

Editeur : Anne-Marie Métailié

Prix grand format : 15,99 €

 

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Résumé du livre
Stockholm, 1628. Alors que le magnifique Vasa s'enfonce dans les eaux sombres du Mälaren, Izko est témoin d'une scène étrange : un homme est tué, une femme en fuite met au monde un enfant. Elle fait un geste. Malédiction ou prémonition ?



Comme tous les jeunes Basques, Izko rêvait de chasse à la baleine dans les eaux glacées des confins du monde sur les pas de son père, un harponneur de légende. Mais une force mystérieuse a changé le cours de son destin, le vouant au service de Dieu et du roi : il sera espion de Richelieu.



Après avoir étudié la cartographie à Lisbonne et Stockholm, Izko part explorer les Indes boréales, où les Suédois espèrent trouver des mines d'argent pour financer leurs guerres tandis que des prêtres fanatiques convertissent les Lapons par la force.





Tenu par un terrible chantage, Izko devra frôler mille morts, endurer cent cachots pour conjurer le sort et trouver sa liberté, aux côtés des Lapons fiers et rebelles et d'une femme qui l'a toujours aimé.



Un extraordinaire roman d'aventures, porté par un héros courageux, dans l'Europe tourmentée des guerres de religion et de l'Inquisition. On embarque sans hésiter pour le Grand Nord du monde.

 

Premier chapitre


Pour Yara, celui-ci et tous mes rêves.

 

Pour Patrícia Reis et Sidarta Ribeiro.

 

Pour Laurinda Gouveia, Rosa Conde, Luaty Beirão, Domingos da Cruz, Nito Alves, Mbanza Hamza, José Hata, Samussuko Tchikunde, Inocêncio Brito, Sedrick de Carvalho, Albano Bingo, Fernando Matias, Nelson Dibango, Arante Kivuvu Lopes, Nuno Álvaro Dala, Benedito Jeremias,

Osvaldo Caholo, et tous les jeunes rêveurs angolais.

 

 

PRÉCISIONS

L’auteur a volontairement utilisé le terme “lapon”, en usage à l’époque, et non “sami”.

Par souci de simplification, les distances sont exprimées uniformément selon l’échelle suivante :

1 pouce = 2,7 cm

1 pied = 32 cm

1 pas = 62,4 cm, soit 50 pas = 30 m

1 lieue = 5 km

La carte présentée ici indique les frontières modernes, différentes de celles du XVIIe siècle, notamment en Laponie, où le flou était de rigueur, jusqu’au premier tracé reconnu dans la région, entre la Suède et la Norvège, datant de 1751.

 

 

Avant-propos


Le récit se déroule entre 1628 et 1693. Jusqu’ici, tout est vrai.

Le livre démarre en Suède, se termine en Laponie, traverse l’Europe du Portugal au Svalbard, en passant par le Pays basque et les Provinces-Unies des Pays-Bas. Jusqu’ici, tout est encore vrai.

J’ai découvert l’existence d’Izko Detcheverry en réalisant des recherches pour mon premier roman. À ce point, il devient déjà difficile de dénouer le vrai du vraisemblable. Mais à ce point, il devient impossible de reculer. Alors autant présenter les principaux protagonistes :

 

En France…

IZKO DETCHEVERRY, jeune homme de Saint-Jean-de-Luz, qui se rêve chasseur de baleines, dans la crainte de Dieu

PASKOAL DETCHEVERRY, père d’Izko, chasseur de baleines renommé et armateur

ALAIA SALABERRIA, mère d’Izko

FRèRE JEAN ELIZONDO, prêtre franciscain du couvent des Récollets de Saint-Jean-de-Luz

PIERRE DE LANCRE et JACQUES DE MONS, juges au parlement de Bordeaux

 

Au Portugal…

FABIO DA FARO, capitaine du terço de l’Algarve, forteresse de Sagres

MARIO DE OLIVEIRA, prêtre à la forteresse de Sagres

FEDERICO DE CARVALHO, frère dominicain, juge inquisiteur à Lisbonne

LUIS LAVANHA, cosmographe et cartographe à la Casa da India, à Lisbonne

 

En Suède…

FREDRIK EKEBLAD, homme du roi (puis de la reine)

LENA et ANNA EKEBLAD, filles de Fredrik

KRISTINA, princesse, puis reine de Suède

PAULINUS LENAEUS, pasteur luthérien puis évêque

CARL PONTANUS, pasteur luthérien, disciple de Lenaeus

IVAR GRUBB, contremaître et homme des pasteurs

AMBROSIUS BIURMAN, géomètre, originaire d’Uppsala

MARKUS SAND, soldat de ville à Göteborg

ANDREAS BUREUS, architecte suprême du royaume

OLOF TRESK, chef de l’expédition de Nasafjäll

BENNT PERSSON, ancien marin du Vasa

PER SARRI, diacre lapon, un des six enfants

 

En Laponie…

ISAK, l’homme du Vasa

DARJA, la femme en vert

LE CLAN KIERRI : SAHKAR, ASLAK, ISSAT

DáVVET SEVĀ, chef de clan lapon, intermédiaire des Suédois

AILA, petite-fille de Dávvet

ERET LURFWO, chef de clan lapon et guide

ABRAHAM JONSSON, commissaire aux affaires lapones à Piteå

LAURENTIUS GOTHUS, pasteur en Laponie

KNUT CLEMETSSON, paysan de Piteå, fils du vieux CLEMET, et père du jeune CLEMET

LARS HENRIKSSON, géomètre suédois, membre de l’équipe d’Olof Tresk

CHRISTIERN MANSFELDER, mineur allemand

 

Dans les Provinces-Unies des Pays-Bas…

NICOLAES CAULWAERT, marchand hollandais à Stockholm

CORNELIS VEENHUIS, marchand d’Amsterdam et bourgeois de la milice de Saint-Joris

WILLEM HENRIKS, bourgeois chef de la milice de Saint-Joris et membre du Conseil des Dix-sept de la Compagnie hollandaise des Indes orientales

 

… plus quelques autres, ici et là, avec qui la vie n’est pas toujours tendre. Mais l’époque était-elle tendre pour quiconque ?

 

 

I

1628

 

 

“Salut, Étoile de la mer…”

 

 

1. Une clameur immense


On était au milieu de l’après-midi quand une clameur immense s’éleva des îles alentour. Izko Detcheverry oublia un instant la petite fille à ses pieds. La rumeur se répercuta sur les flots, bouscula les barques, rebondit des façades de la cité aux falaises où le jeune garçon se tenait, se nourrit de chaque murmure. Paysannes. Soldats. Vendeuses. Nobles. Artisans. Tous balayés par la vision étincelante. Tous agitant un chapeau ou un mouchoir d’un même élan. Et le grondement enflait, virevoltait. Jamais Izko n’avait ressenti une telle ferveur.

Au retour des pêcheurs peut-être ? Même pas. Et pourtant, moi le premier, je prie chaque seconde quand les voiles s’annoncent à l’entrée du golfe de Biscaye. J’ai appris à maudire le vent qui ne pousse pas les navires assez vite vers moi, j’ai appris à le supplier de ramener mon père en vie sans le faire chavirer au dernier moment !

Mais rien de comparable à maintenant. Tant d’attente, tant d’espoirs, tant de fierté. Il frissonna, tous les sens en éveil, s’ouvrant à la vague qui le traversait pour emporter les autres et revenir plus forte encore. Il n’osait pas crier sa joie, pour ne pas effrayer la fillette, mais sa poitrine se gonfla d’émotion. La clameur tournoyait, fusait, à croire qu’elle allait elle-même gonfler les voiles du vaisseau magnifiquement orné de centaines de sculptures en bois aux peintures éclatantes. Le Vasa, majestueux et terrible, quittait enfin la berge du château où il avait été amarré depuis la fin du printemps pour y charger les canons de l’arsenal.

Le drapeau flottant au faîte du navire n’était pas le sien, mais Izko ressentit la même exaltation que s’il avait été suédois. Il prit la fillette sur ses genoux et lui montra le bateau.

– Regarde, il est à toi !

La petite fille aux yeux bleus, bientôt deux ans, avait un visage chafouin encadré de fines boucles châtain clair. D’un air buté, elle ignora le bateau, mais tira les mèches d’Izko.

À treize ans, le jeune garçon portait les cheveux mi-longs, épais et ondulés, qui se séparaient en deux au milieu du front pour couvrir ses tempes et ses oreilles. Ils étaient plus foncés que ses yeux souvent graves qui avaient l’éclat de la châtaigne tout juste tombée au pied de l’arbre. Son nez droit et fin répondait parfaitement à l’alignement régulier de sa bouche aux lèvres charnues. La fillette tira jusqu’à obtenir la grimace qu’Izko lui concéda. Elle rit. Alors, elle consentit à regarder le bateau.

Le Vasa glissait le long de Stockholm, venant dans leur direction, vers l’île située juste au sud de la cité.

– Ah, les braves gens, s’exclama Fredrik, il faut dire qu’ils n’ont guère l’occasion de se réjouir. Mais regardez ces splendeurs, ces sculptures des gloires grecques et romaines, la Méditerranée vient à nous sans que l’on quitte la Baltique. Ah, qu’il est beau et bon d’être suédois en ce jour !

Izko regardait le Suédois. Fredrik Ekeblad, crinière blonde retenue en catogan, visage puissant barré d’une blessure encore fraîche à la tempe, un parfait modèle pour une sculpture du Vasa. Ekeblad affichait un air attendri inhabituel pour un colonel d’artillerie et conseiller à la chancellerie. Avec son habit de drap et de soie, les boutons de porcelaine de Chine à tête de dragon qui ornaient les boucles de ses chaussures et son chapeau noir à larges bords, il respirait la personne de goût ayant voyagé. Son aisance tout autant que le regard satisfait qu’il portait sur ce qui l’entourait suffisaient à signaler l’homme de pouvoir, de ceux qui définissaient les règles pour les autres. Et moi, je suis assis à ses côtés, comme si je portais moi-même un habit de soie. Le jeune garçon se redressa. La fierté du Suédois devenait la sienne.

– Que Dieu bénisse votre père, Izko, dit Fredrik, sans lui je n’aurais pas assisté au baptême de ce galion dont les voiles porteront le renom de mon roi Gustav II Adolf sur les mers et les océans. J’ai pitié de ceux qui songeraient à s’opposer à sa magnifique destinée ! Les Polonais et les Danois n’ont qu’à bien se tenir !

Izko surprit un mouvement sur un coin de la bouche de son père qui se transforma en fossette sur sa joue gauche. Une ébauche de sourire qui trahissait la gêne. Tel était son père, un homme qui jamais ne tremblait, mais un homme de peu de mots. Trop taiseux, trop fier. Trop capable de tout dire d’un regard. Comme lui, Izko avait pris l’habitude de s’exprimer avec parcimonie. Il écoutait, contemplait, et cela lui convenait.

– Regardez-le ! Quelle prestance ! reprit Fredrik Ekeblad. Gageons que sa seule silhouette découragera les navires ennemis quand il escortera nos troupes en route pour la Pologne.

Entouré de dizaines de petites barques, le Vasa, alliage de force et de beauté, longeait lentement l’île de Stockholm, venant vers eux, relançant la ferveur des gens qui les entouraient.

 

Son père, Paskoal Detcheverry, chasseur de baleines, harponneur de légende, grâce à son adresse, à son courage et à son intelligence, avait sauvé la vie de Fredrik Ekeblad quelques mois auparavant. Il avait détourné sa chaloupe pour lui porter secours alors que le Suédois se débattait avec d’autres marins jetés dans l’eau glaciale des mers arctiques du Spitzberg après l’attaque d’un corsaire anglais.

– La situation était absolument chaotique, Izko. Quel courage a eu votre père, d’ainsi braver les Anglais ! Et ce froid ! Mon Dieu, ce froid !

Paskoal, comme à son habitude, avait minimisé son intervention.

– Les Anglais ne m’auraient pas fait grand-chose, ils ont tout autant besoin des harponneurs basques que n’importe qui d’autre.

– Vous faites votre modeste, Paskoal, je vous reconnais bien là. Mais trinquons quand même, dit-il en portant à ses lèvres une pinte de bière.

Il la reposa bruyamment sur la table en chêne.

Le bruit fit sursauter la fillette qui cria sa peur.

– Allons bon, notre future reine a l’oreille sensible !

Izko la prit dans ses bras et lui parla en français en lui soufflant sur le nez, ce qui la fit bientôt rire.

– Paskoal, votre fils a un don avec notre petite Kristina, je ne connais pas grand monde capable de la dérider ainsi !

Izko s’attira aussitôt le regard acéré d’un homme sec et sévère, rabougri même, qui restait debout, en marge de leur petit groupe. Habillé d’une longue robe noire boutonnée par le devant et d’un simple col blanc, dont deux courtes langues parallèles tombaient sur la poitrine, un bonnet de tissu également noir sur la tête. Le moindre geste du pasteur Paulinus Lenaeus, sec, vif, exprimait la dureté de sa conscience.

– N’ayez donc crainte, monsieur, ce jeune hérétique ne pourra pas convertir Kristina au catholicisme simplement en lui soufflant dessus. Et puis, nous sommes bien entourés.

Des soldats de la garde formaient un cordon à quelques pas d’eux, mais les laissaient tranquilles, car outre la soldatesque, une poignée de jeunes filles bien mises, des nourrices chargées de veiller sur la petite, passaient gaiement le temps en écoutant les allusions graveleuses des soldats les plus intrépides.

Izko évita de regarder le pasteur.

– Eh bien, moi je vous dis que ces Français représentent la pire engeance, ni plus ni moins !

– Vous avez raison, monsieur, mais celui-ci m’a sauvé la vie. Et aujourd’hui est jour de fête et de gloire.

Paulinus Lenaeus ne perdit pas pour autant son air fiévreux, les yeux enfoncés dans les orbites et la peau fine sculptant les os du visage. Par politesse pour le colonel, Izko ne soutint pas le regard du pasteur et le reporta sur le lac.

Le lourd navire continuait à venir vers eux, poussé par un léger vent du nord. L’air était doux, le soleil ne brûlait pas mais renvoyait les mille éclats des sculptures flamboyantes.

Izko avait cessé de souffler sur le nez de Kristina pour lui donner son pouce à sucer. Elle s’endormit enfin, s’affaissant dans son panier en osier rempli de coussins brodés.

– Je sais bien ce que vous pensez, monsieur, mais nous avons laissé Kristina à la garde d’Izko sur décision royale, vous le savez. En remerciement de l’action de son père qui malgré mon insistance a refusé toute récompense. Sans le vouloir, Izko, tu inventes la diplomatie du couffin !

Fredrik Ekeblad rit de son bon mot. Il répéta sa trouvaille à un autre spectateur assis près de lui, un homme au ventre proéminent surmonté par une épaisse barbe taillée en rond, à l’ancienne mode, de telle sorte qu’il n’était que rondeur par quelque côté qu’on le regarde. Les deux hommes s’exprimaient en suédois, mais Fredrik avait présenté le rond comme un marchand hollandais renommé de Stockholm, Nicolaes Caulwaert, membre éminent de la chambre de commerce d’Amsterdam.

– Il est de ceux qui font la pluie et le beau temps ici, avait dit Fredrik en aparté à Paskoal, tant il est vrai que les Hollandais disposent de cet argent qui nous fait défaut… C’est son navire qui a été coulé par les Anglais au Spitzberg. Mais il en compte d’autres, et son argent nous est bien utile, n’est-ce pas, monsieur ? reprit-il à l’adresse du pasteur.

Le pasteur Lenaeus ne broncha pas, continuant à tenir Izko et Paskoal à l’œil.

Le Vasa était parvenu au pied de leur falaise et s’apprêtait à virer vers l’est pour longer la grande île où ils se trouvaient. Le Hollandais se leva, imité par Fredrik et les autres.

Fredrik Ekeblad trépignait d’impatience, parlant fort, prenant ses compagnons à témoin de la puissance qui défilait à leurs pieds. La princesse se réveilla en sursaut, cria.

– Je la mets à l’écart pour ne pas l’effrayer, proposa Izko.

– Bonne idée, s’exclama Fredrik. Aujourd’hui, que rien ne freine nos cris de joie et de fierté !

Izko s’éloigna du tumulte et emporta le panier quelques pas en contrebas, le posa et s’accroupit à côté pour suivre le premier voyage du Vasa. Il redonna son pouce à Kristina, qui se rendormit aussitôt.

De sa place, Izko voyait le pont supérieur. Des femmes et des enfants couraient sur le pont. Il pensa qu’ils ne pouvaient faire partie de l’équipage. Bien sûr, à treize ans, lui s’était embarqué au départ de Saint-Jean-de-Luz sur La Jehanne, un navire de cent vingt tonneaux armé de six canons et de deux pierriers, pour sa première campagne de pêche à la baleine dans les eaux du Spitzberg. Il avait tenu son rôle de mousse, toujours prêt à grimper au mât même par les pires coups de vent, sans jamais manquer de retourner chaque demi-heure le sablier indispensable pour calculer la route. Mais ces enfants étaient bien trop jeunes. Et puis on n’embarquait sûrement pas de femme sur un tel navire.

Non, la place des femmes était à terre. Comme sa mère. Alaia les attendait depuis si longtemps. Sait-elle seulement si nous sommes en vie ? Peut-être les marins meurent-ils à chaque départ pour que leur absence reste supportable à ceux qui restent ? Izko se souvint des départs de son père auxquels il avait assisté. L’avait-il vu mort à chaque fois ? Comment parlait-on à un mort ?

Arrivés au pied de la falaise où se trouvait Izko, les marins commencèrent à hisser quatre lourdes voiles. Par les sabords, les canons tirèrent des coups d’honneur pour le plus grand plaisir de tous. Kristina se réveilla de nouveau et pleura. Izko la rassura, lui donnant encore son pouce, et déplaça le panier de quelques pas un peu plus à l’abri, derrière un buisson dont les branchages épais atténueraient le bruit. Izko avait du mal à suivre le navire. Il dénoua le long tissu rouge qui lui cintrait la taille, en enveloppa le panier d’un voile protecteur et posa par-dessus sa cape. Il jeta un coup d’œil inquiet vers les hauteurs. Personne ne venait. Il jeta un œil encore sur le couffin, Kristina s’était rendormie.

Il se décida et dévala le sentier qu’il avait repéré en contrebas. Ébloui, il s’arrêta alors que le Vasa passait juste à ses pieds. Je pourrais sauter et atterrir sur le pont. Il ferma les yeux un instant, caressé par la brise, imagina qu’il volait vers le navire. L’idée lui donna le vertige. Il s’accrocha à une branche de peur de céder à une pulsion. Le tumulte qui régnait sur le pont le fascina. Les marins ahanaient à hisser les lourdes voiles que le faible vent du nord peinait à déployer. Le capitaine s’égosillait. Femmes et enfants couraient d’un côté à l’autre, riant, oubliant pour un court moment leur vie à terre.

L’attention d’Izko fut attirée par un jeune couple qui se tenait dans un recoin au côté du lourd escalier de bois qui montait sur le pont supérieur. Ils ne se réjouissaient pas, regard à l’affût. L’homme entourait la jeune femme vêtue d’une robe et d’un voile verts de ses bras, protecteur. L’image de la femme, mains jointes sur sa poitrine, émut Izko. De loin, elle ressemblait à la Vierge des icônes qui peuplaient ses journées d’étude auprès de frère Elizondo, à la chapelle des Franciscains de Saint-Jean-de-Luz.

Autour d’eux, les gens se pressaient, une femme portait de la bière aux marins, l’effort et la chaleur épongeaient leurs forces. Adossé à un mât, un homme semblait insensible aux mouvements qui l’entouraient, le visage tourné vers le pont supérieur, ou peut-être vers l’escalier. Izko sentit un frémissement. Le bateau commençait à tanguer. Un vent soudain venait enfin de s’engouffrer dans les voiles. Le bateau allait pouvoir s’épanouir. Izko approcha encore du bord, suivant le Vasa qui s’éloignait sur sa droite. Il serra les poings en apercevant le navire pencher sur son tribord. Izko n’avait rien d’un marin avisé, mais ce ne pouvait être normal. Le Vasa se redressa, pour basculer de l’autre côté, sur bâbord, avec plus d’amplitude encore. Le léger vent qui lui soufflait au visage était maintenant d’une tout autre force au pied de la falaise. Izko entendit des cris en provenance du navire. Le Vasa ne se redressait plus.

 

 

“Je vous salue, Marie, Reine des martyrs,

dont l’âme a été transpercée

d’un glaive de douleur.”

 

 

2. La Vierge verte


Lentement, le Vasa s’enfonça dans l’eau du Mälaren, à quelques brasses d’Izko, à une portée de flèche de l’île de Beckholmen. Sur le pont, la fête virait à la panique. Des hommes d’équipage se jetaient à l’eau. Ailleurs, tout le monde semblait avoir saisi l’impensable. Les barques alentour s’approchaient déjà pour venir en aide aux premiers naufragés. Le Vasa sombrait, des objets mal arrimés transperçaient l’espace du pont, des gaffes, des cordages, des seaux, les femmes et les enfants roulaient sur le bastingage, criaient leur désespoir. Des hommes tentaient de se hisser de l’intérieur du navire, apparemment pris au piège. Des mains s’agitaient. D’autres cris. Des cordes claquaient. Le chaos triomphait.

Le regard d’Izko sautait d’un drame à l’autre. Il saisit l’image du couple. L’homme n’avait plus rien de protecteur. Une gaffe volante l’avait transpercé de part en part. On l’aurait dit cloué à la palissade de bois, crucifié au pied du pont supérieur. La femme en vert était agenouillée à ses pieds, voile au vent, son visage tourné vers celui de l’homme. Elle était seule maintenant. Se tenait le ventre. Le regard d’Izko sauta ailleurs. Quand il se reposa sur la scène, la Vierge verte avait disparu.

Ailleurs, un marin jetait une femme à la mer, et sauta à sa suite avec un enfant. Ceux-là s’agrippèrent à des pièces de bois qui flottaient. Mais les autres ? Qui savait nager ? Le chaos, la malédiction, le malheur. Izko n’y tint plus, oubliant Kristina, il dévala le sentier, à l’abri de jeunes bouleaux.

Il arriva à temps pour voir quelques rescapés qui parvenaient sur la rive. Le vent était retombé. Les cris qui rebondissaient sur l’eau, de toutes parts, n’en étaient que plus glaçants. Izko se sentit paralysé. Il pensa à Kristina. Il l’avait abandonnée. Devait-il tenter de venir en aide à ces malheureux ? Il serait alors piégé ici, sur la rive. Longtemps peut-être. Et si Kristina se réveillait ? On comprendrait qu’il l’avait abandonnée. La future reine de Suède ! Izko aperçut la femme en vert gagner la berge, se tenant le ventre, tirée par un homme qui s’enfuit aussitôt.

La femme souffrait, blessée à la tête. Elle resta allongée, soufflant fortement. Izko vit alors. Elle était enceinte. Tout se passa très vite, sous les yeux tétanisés du jeune Basque. Des secondes, des minutes, le temps s’étirait. La jeune femme, au bord de l’évanouissement, accouchait. Si vite. Izko retint son souffle, incapable d’agir, tenu par Kristina et par la peur du pasteur s’il venait à découvrir son absence. Il devait partir, mais ne parvenait pas à détacher son regard du masque de souffrance. Secondes interminables. Temps suspendu. Hurlait-elle ? Visage halluciné par la violence subite. Vite, mêlant sa douleur à celle de ceux qui se noyaient dans le Vasa, elle donna naissance à son enfant. Sur le Mälaren, le Vasa continuait toujours de s’enfoncer. Le lac était couvert de cris et de malheur, de désespoir et de râles. Des petites embarcations recueillaient à leur bord de nombreux naufragés. D’autres nageaient vers les rives. Un homme, loin encore, arrivait à son tour vers l’endroit où se cachait Izko, où la femme rassemblait ses ultimes forces. Izko ne bougeait plus, ne respirait plus. Le bébé reposait contre sa mère. Elle porta le cordon ombilical à sa bouche, ensanglanté et gluant, et le mordit à pleines dents. S’acharna à découper ce lien de chair à coups de mâchoires. Regard grimaçant, brutal, désespéré. Izko ne pouvait s’en détacher. Puis la chair céda. Et la femme s’évanouit.

Izko demeura prostré. Le bruit et les cris alentour revinrent, tout ce chaos vibrait et rebondissait de roche en roche, jusqu’à ranimer ses sens. Le bébé, masse sanglante, glissait vers l’eau. Y sombra. Visage tourné vers le fond. Ses bras s’agitaient. Sa mère gisait toujours, inconsciente. Il se noyait. Izko se signa, et bondit. Il attrapa le petit. Là-bas, le nageur s’approchait, Izko n’entendait pas ses hurlements. Il appelait à l’aide sûrement. Izko mit le bébé sur le dos. Lui massa doucement la poitrine. Il toussa. Cria. Cracha. Sauvé. Mais Izko ne pouvait pas attendre. Kristina. Il maudissait déjà ce geste de bonté. Sainte Mère, ai-je donc sauvé un bébé pour me perdre moi-même ? Il jeta de l’eau sur le visage de la femme, la secoua, l’aspergea encore. Elle finit par ouvrir les yeux, se retourna comme un animal aux abois. Elle vit l’homme qui approchait de la rive. Lui aussi était blessé, il avait l’air épuisé, mais son regard exprimait la détermination. Il arriverait à se sauver seul, Dieu merci. La jeune femme se redressa, attrapa le nouveau-né. Elle poussa une sorte de feulement avec une grimace toujours sanglante, levant une main aux doigts crochus. Izko eut un mouvement de recul, la femme se saisit du bébé et, sans un regard pour Izko, se mit en marche. Izko frissonna, ébranlé. Il regagna la protection des petits bouleaux. La femme essaya de courir, trébucha aussitôt de fatigue et d’impuissance, sans lâcher le bébé, se releva de nouveau. Elle disparut bientôt hors de la vue d’Izko. L’homme atteignit enfin la berge. Il tenta de se remettre debout, mais retomba, épuisé lui aussi. Il se prit la cuisse, ce qui lui arracha une grimace de douleur. Izko le regardait sans le voir, perturbé de trop de détresse. Le rescapé se releva encore, tremblotant, titubant, et cria en direction de la femme.

Izko n’en attendit pas plus. Il fit demi-tour et remonta le sentier en courant. Il se retourna un instant, assez pour voir le Vasa terminer de couler dans un bouillonnement fabuleux et le rescapé de la rive le suivre des yeux.

Lorsque Izko parvint près du buisson, il fut soulagé de ne découvrir ni le pasteur ni personne d’autre. Mais le buisson criait, hurlait. Tel le buisson ardent de Moïse, ne put s’empêcher de songer Izko. Il s’en voulut aussitôt de cette vision blasphématoire. Kristina se débattait dans son couffin, prisonnière de sa ceinture en voile. Izko se précipita et la libéra. Le visage disgracieux de la fillette était méconnaissable tant les pleurs la déformaient. Izko ne s’était pas absenté plus de quinze minutes. Avait-elle pleuré durant tout ce temps ? Il remit sa ceinture de voile et sa cape, cachant du mieux qu’il pouvait les taches d’eau et de sang de sa veste, et serra la petite dans ses bras, à l’étouffer, la suppliant silencieusement de se taire. Il la serrait et ne pouvait se débarrasser de cette terrible image, cette femme à la bouche ensanglantée, ce geste menaçant vers lui, le regard fou, tenant elle aussi un petit corps dans les bras. Le bébé vivait-il encore seulement ? Izko se rendit compte qu’il n’avait pas souvenir de l’avoir entendu crier, mais pouvait-il se fier à ses sens après une telle succession de drames ?

Il ferma les yeux, berçant doucement Kristina, tentant d’effacer le souvenir de cette scène sauvage, du naufrage, de l’homme cloué, des cris des femmes et des enfants se jetant par-dessus bord, de ceux restés prisonniers du navire. Au bout de longues secondes, il sentit Kristina se calmer. Il osa rouvrir les yeux, à temps pour découvrir le pasteur approcher vers eux d’un pas nerveux, le regard accusateur.

 

 

“Éclaire mon intelligence, toi qui as été comblée de la faveur de Dieu.”

 

 

3. Ils tambourinent à nos portes


Fredrik Ekeblad remonta le chantier naval de Blasieholm au pas de course, comme un chien fou, comme s’il s’attendait à découvrir la cause du naufrage au coin d’un atelier. Derrière lui, des fonctionnaires de la couronne et des soldats suivaient au trot, une main sur le pommeau de l’épée, un poing ferme sur leur lance. Izko et Paskoal accompagnaient aussi le colonel suédois qui ne décolérait pas. Autour d’eux, la consternation régnait. Ekeblad écartait les uns, houspillait les autres. Les malheureux se laissaient faire, frappés d’apathie. Stockholm se réveillait sous le choc au lendemain du drame.

Ce matin, ce chantier doit être le lieu le plus désolé de la terre, se dit Izko.

L’officier conseiller du roi s’arrêta un instant pour reprendre son souffle.

– Heureusement, le roi est occupé à guerroyer en Prusse. Il faudra des semaines avant qu’il soit prévenu. Mais quand ce sera le cas…

Fredrik avait le regard noir. Autour d’eux, beaucoup de Suédois traînaient sur les rives, tournés vers le lieu du naufrage, incrédules, comme s’ils ne pouvaient accepter cet incroyable coup du sort. Comme si le Vasa devait ressurgir des flots et reprendre sa fière course vers les destins glorieux qui lui étaient promis. Jour de désastre, jour de honte.

Fredrik Ekeblad, artilleur et navigateur, conseiller de la cour et homme d’influence, avait obtenu d’être nommé à la commission d’enquête aussitôt mise sur pied.

– Deux années de labeur qui viennent de sombrer ! Et l’honneur bafoué de notre pays et de notre roi ! Venez, dépêchons…

Il allait reprendre sa course lorsqu’il se pencha vers Paskoal.

– Et que dire de nos canons de bronze… la plupart étaient des 24 livres, ils valaient à eux seuls plus que le navire !

Leur perte représentait une catastrophe de dimension épique dans un royaume aux finances exsangues, aux frontières en expansion, aux ennemis sournois et aux alliés gourmands. Izko ne comprenait pas tout, mais les mots de Fredrik dessinaient un sombre tableau.

Izko découvrait cet énorme chantier naval situé non loin de l’île de Stockholm. Quand il courait les ateliers qui bordaient la Nivelle, à Saint-Jean-de-Luz et à Ciboure, Izko les trouvait énormes, ne s’arrêtant jamais. Celui-ci dépassait tout. La moitié des hommes de la cité devaient y travailler. Mais à ce moment précis, le temps s’était arrêté. Le cœur n’y était pas. Le désordre et l’inquiétude planaient sur la ville.

Nicolaes Caulwaert, le Hollandais tout en rondeurs, un des principaux agents maritimes, associé dans plusieurs navires en construction, vint à leur rencontre.

– Le chantier naval appartient à la couronne suédoise, mais les Hollandais le gèrent au quotidien, grinça Fredrik. Sans eux et sans les Allemands, il ne nous restera que les yeux pour pleurer.

– Tout cela en bonne intelligence, n’est-ce pas, colonel ? rectifia Caulwaert.

– Caulwaert, j’ai promis à mon sauveur Paskoal que vous l’aideriez dans ses affaires, puisqu’il refuse la moindre récompense. Ce naufrage met-il en danger ce projet ?

– La perte d’un tel navire risque de peser sur la réputation du chantier et de nuire à mes intérêts. Et donc aux vôtres, colonel.

– Vous ne croyez pas si bien dire, murmura Fredrik. Où se cache de Groot ?

Dès que le maître d’œuvre du Vasa fut trouvé, Fredrik ordonna son arrestation. Les soldats l’emmenèrent au château.

Lorsque le Suédois les retrouva dans sa demeure le soir, il jeta son chapeau à terre de rage.

Les premiers interrogatoires avaient démarré au château dès l’après-midi. Outre Arendt de Groot, le commandant du navire, Söfring Hansson, qui avait réussi à sauver sa peau, était passé lui aussi à la question.

– Chacun a tenté de se disculper. Bande d’incapables ! Lâches ! Le plus gros vaisseau jamais construit par la Suède ! Dis-moi, Izko, toi qui étais un peu plus en contrebas, d’après ce que m’a dit le pasteur, tu as vu peut-être des choses qui nous ont échappé ?

Izko sentit le sang quitter son visage. Il contrôla sa respiration, priant pour que l’affolement des battements de son cœur ne fasse pas d’écho dans la vaste pièce d’où il pouvait apercevoir la berge de l’île du sud.

– Non, rien, je n’ai rien vu.

Trop vite, j’ai parlé trop vite, pensa-t-il aussitôt.

Fredrik le regardait avec un air concentré. Le pasteur Paulinus Lenaeus l’observait avec le même air revêche que la veille.

– Vraiment… Tu as dû le voir d’encore plus près pourtant…

Izko jeta un coup d’œil à son père, qui l’encouragea d’un signe.

– Je me suis fait une réflexion, si cela peut vous être utile. Je l’ai vu basculer sur tribord d’abord, de mon côté, puis brutalement sur bâbord. Mais quand il est passé à mes pieds, je me souviens avoir songé un instant que je pourrais presque, avec beaucoup d’élan bien sûr, sauter et atterrir sans dommage sur le pont supérieur qui était bien haut.

Izko garda le silence, attendant les réactions. Venait-il de trahir sa position ? Il ne le pensait pas.

Le pasteur Lenaeus passa derrière lui et se pencha à son oreille.

– Et tu es bien sûr que tu n’as rien vu d’autre ? Un tel navire ne coule pas comme ça. Il n’a pu sombrer que par la grâce de Dieu ou par la main de l’homme. As-tu vu trace d’acte de sabotage ?

Izko ne comprenait plus ce que le pasteur tentait de lui dire. En quelques mois, il avait appris assez de suédois pour saisir ce qu’il lui demandait, mais qu’entendait-il par sabotage ?

Des images confuses s’entrechoquaient, Izko revoyait la scène, mais les cris de Kristina brouillaient son entendement.

– Non, non, je me souviens des gens courant sur le pont, des enfants qui jouaient d’abord, puis soudain le sauve-qui-peut, ces mêmes pauvres gens sautant à l’eau, se débattant dans les bouillonnements, je ne sais plus, vous comprenez, d’où j’étais, je ne voyais pas si bien en fait, et puis j’avais la princesse, oui la princesse, c’était elle avant tout qui avait toute mon attention.

– Oui, bien sûr…

Le pasteur se planta face à lui. Izko se retint de frémir. Chez lui à Saint-Jean-de-Luz, on racontait ces histoires d’inquisiteurs qui terrifiaient les populations, passaient les gens à la question. Izko savait que ces hommes de justice et de foi les sauvaient du diable et de ses démons, leur bras ne devait pas faiblir. Izko les admirait, et les redoutait, une peur égale à celle de manquer à ses prières. De voir cet homme sec et accusateur tout de noir vêtu, jusqu’au sommet du crâne, si près de lui, et semblant le soupçonner, le pétrifia.

– On me dit qu’une femme est soupçonnée d’avoir porté le malheur, elle était impure, et d’après ce que j’en sais, elle en a réchappé. Une jeteuse de sort, à moitié sauvage…

Cette fois-ci, Izko ne put s’empêcher de déglutir. Le mouvement de sa glotte avait dû se voir à des lieues à la ronde. Le pasteur devait sentir sa sueur perler à fleur de peau, humer l’odeur de la peur qui allait lui faire perdre pied.

Izko se taisait. Réduit à la souffrance, luttant pour ne rien laisser paraître. Lenaeus lui tournait autour. Si Izko parlait, cette femme moitié sauvage lui jetterait-elle un sort ? Ou peut-être l’avait-elle déjà fait ? Cette main levée aux doigts durs, ce feulement. Peut-être la pourriture faisait-elle déjà son chemin en lui… Les histoires de sorcières de son pays lui revenaient en tête. Peut-être n’avait-elle pas survécu ? Mais elle pourrait bien le poursuivre à distance. Et ce pasteur, de quels pouvoirs disposait-il ? Pouvait-il fouiller son âme, sa conscience ? D’un effort qui lui sembla surhumain, Izko garda le masque, mais il se liquéfiait intérieurement.

Paskoal s’avança alors.

– Sans vouloir vous manquer de respect, monsieur, je ne crois guère à ces histoires de jeteuse de sort et de sorcellerie.

– Et c’est un catholique qui dit ça ! s’emporta Lenaeus. Comment osez-vous ? Vous ignorez sans doute que notre foi, la foi chrétienne enfin purifiée, subit les attaques de mille fronts. Et pas seulement de vos acolytes catholiques. Les diables et les sorciers sont légion, ils tambourinent à nos portes, prennent les visages les plus abjects et les plus doux.

– Nous ne le savons que trop bien, le coupa Paskoal. Pensez-vous que nous n’avons pas nos démons ?

– Vous êtes les démons ! éructa Lenaeus.

– Allons, monsieur, temporisa Fredrik Ekeblad, Paskoal est ici mon ami, et un démon ne m’aurait pas sauvé la vie, accordez-lui ça.

Paskoal ignora le pasteur et s’adressa au colonel.

– Izko a fait une observation intéressante. Il disait qu’il aurait presque pu sauter tant le pont supérieur lui paraissait proche. À la réflexion, j’ai pensé aussi que ce pont supérieur était bien haut, et bien large dans sa partie supérieure, et peu large à sa base, vu sa hauteur inhabituelle. Comme une sorte de disproportion.

– Disproportion ? Comment osez-vous ? s’emporta de nouveau le pasteur. Un navire royal disproportionné ? La grandeur et la force seraient-elles disproportionnées quand elles se mettent au service du roi et de Dieu ? Votre tête doit être bien malade pour énoncer de tels blasphèmes !

– Voilà de quoi nourrir ma réflexion, intervint Fredrik, mettant fin à l’échange. Monsieur, nous nous verrons à l’église ce soir.

Le pasteur quitta la salle d’un pas vif, sans un mot. Fredrik s’approcha de Paskoal.

– Mon cher Paskoal, vous êtes mon ami et vous ne craignez rien chez moi. Mais méfiez-vous tout de même. N’allez pas crier sur les toits que vous êtes catholique.

– Mais je n’ai rien dit qui ne soit de bon sens !

– Certes, mais la Suède craint toujours de retomber sous l’influence de Rome, poursuivit Fredrik, et on ne plaisante pas avec cette menace ici.

– Une menace ? s’enquit Paskoal. Nos deux pays sont alliés.

– Certes, certes, mais vous m’avez sauvé la vie, et je vous dois la franchise. Cette belle alliance n’empêche pas votre Richelieu de poursuivre les protestants en France, et l’honnêteté exige de vous dire que chez nous, depuis une dizaine d’années, tout Suédois qui se convertit au catholicisme est déshérité et expulsé du pays.

Tout le monde garda le silence. La discussion dépassait Izko, qui n’avait en tête que cette femme mystérieuse.

Fredrik sourit.

– Le pasteur Paulinus Lenaeus se comporte de façon un peu… abrupte. Mais sa mission le transcende. Il a mon soutien entier, je connais la pureté de ses intentions. Mais vous savez que l’installation de la foi luthérienne est récente ici. Elle doit s’imposer. Sans Église, le pouvoir terrestre est bien fragile, il faut en convenir.

– Et parfois le pouvoir terrestre sait se marier avec celui de l’Église pour parvenir à ses fins. Dans mon pays, ce sont les juges qui font œuvre d’inquisiteurs.

– Eh oui, c’est la modernité, elle frappe même Stockholm. Notre roi s’est mis en tête de muscler son administration et de faire de Stockholm sa vraie capitale. Pourquoi pensez-vous que toutes les activités de construction de navires soient concentrées ici ? Allez, je vous emmène à la taverne pour oublier tout ça.

Ils remontèrent jusqu’à la grande place, s’écartèrent pour laisser passer les charrettes de ramassage d’ordures tirées par les condamnés récents.

– Qu’est-ce que je vous disais, montra Fredrik. Notre roi veut embellir sa ville. Mais après tout, voilà bien cinq années que la peste nous fiche la paix.

Ils arrivèrent à l’extrémité de l’île, où le vent de la Baltique parvenait presque à chasser la puanteur. Rådhuskällaren, la plus grande taverne de la cité, bénéficiait de cet emplacement privilégié. Deux animaux étranges ressemblant à des cerfs, en plus petits, étaient parqués dans un enclos coincé entre la taverne et le lac. Izko marqua un temps d’arrêt. Dans un coin de l’enclos, deux formes humaines accroupies cachaient leur tête dans leurs bras. À moins que ces êtres ne fussent endormis. Les deux animaux au pelage fauve étaient de la taille d’un veau, mais leurs bois sans fin doublaient leur hauteur.

– Ne vous inquiétez pas, dit Fredrik, ils ne vous feront pas de mal. Des sauvages, mais parfaitement inoffensifs. Ils vivent dans les montagnes. Tellement original. Malheureusement, ils ne durent guère longtemps hors de leur habitat traditionnel. Mais c’est un cadeau toujours apprécié, qui montre combien notre royaume est vaste, puisqu’il a ses propres Indiens. Ils sont très populaires dans les cours d’Europe. J’imagine que ceux-là attendent d’être expédiés. Venez, allons nous restaurer.

Un des sauvages, un homme, releva lentement la tête. Son regard sombre croisa un instant celui d’Izko. Il faisait noir, mais pas assez. Izko frissonna et se signa aussitôt. Fredrik éclata de rire et prit le jeune homme par l’épaule avant de pousser la porte de la taverne.

Une servante, la taille serrée d’un tablier de drap bleu, s’empressa d’apporter de la bière, du pain et du beurre.

– Sers-nous du poisson de Bergen, je sais qu’il vient d’en arriver, et des langues de bœuf.

Elle revint avec tout cela, et encore des saucisses et de l’oignon, des œufs et des gélinottes, du vinaigre et des racines de persil, du miel et du sel.

– De la part de messire Paulus, dit-elle en désignant le patron.

Fredrik leva sa pinte en direction de Paulus Eriksson. Celui-ci s’enrichissait et grossissait à vue d’œil depuis que la population de Stockholm explosait. Les personnels royaux et militaires affluaient, les nobles aussi, les affaires allaient bon train. Sans compter les Allemands et les Hollandais, qui transformaient Stockholm en une de leurs bases commerciales pour leurs affaires autour de la mer Baltique.

– Vois-tu, Paskoal, c’est pour cela que j’ai insisté pour que tu restes un peu avant de rejoindre ton Pays basque. Si tu veux te développer, tu pourras avec moi compter sur un ami éternel, et sur un partenaire bien introduit. Et ce qui vaut pour toi vaut pour Izko. Il sera toujours accueilli ici comme mon propre fils.

Izko savait que pour Fredrik, une telle parole n’était pas une simple politesse. Sa femme lui avait donné neuf enfants, dont quatre avaient passé l’âge de cinq ans, mais, par une étrange fatalité, seules les filles avaient survécu.

À la table voisine étaient installés des marchands hollandais, trois hommes en habit sombre et col blanc que Fredrik salua d’un geste. L’un d’eux le lui rendit. Une foule sombre et bruyante parlait dans toutes les langues de la terre. Des pasteurs buvaient trop et parlaient fort, s’escrimant en latin.

– Vous voyez ce que je voulais dire, Paskoal, tous les hommes d’Église n’ont pas la droiture du pasteur Lenaeus.

Izko ne perdait pas une miette du spectacle. Fasciné, honteux aussi de se trouver dans un tel lieu, gêné d’y être en compagnie de son père, qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir fréquenter ce type d’établissement. Paskoal conservait son air sombre. Izko l’imita.

Les voûtes qui les recouvraient dansaient par la magie des bougies posées avec parcimonie sur les lourdes tables de chêne. Izko regardait toujours son père, réalisant qu’il demeurait impassible face à sa chope tandis qu’il avait vidé la sienne. La bière forte aida à diluer les visions de la femme à la bouche ensanglantée et au regard fou. Mais les paroles du pasteur s’incrustaient en lui. Cette femme avait-elle vraiment survécu après son accouchement ? L’homme l’avait-il rattrapée ?

 

 

Remerciements


Le Cartographe des Indes boréales est un roman. J’ai donc pris la liberté d’adapter à l’occasion des noms, des dates, des événements réels à la nécessité du récit.

Cela étant posé, une foule de personnages bien réels et passionnants ne souffrent pas la moindre distorsion, et ce sont tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à cette histoire.

Au Pays basque,

Jean-Loup Ménochet, qui fut un merveilleux guide sur les traces des procès en sorcellerie de 1609 ; Caroline Lugat, auteure de plusieurs romans historiques, notamment Coup de mer (Elkarlanean, 2005) ; Peyo Lizarazzu, l’homme de la Belharra ; Sandrine Montoya, qui m’a ouvert les portes et montré le chemin de la plage.

Au Svalbard,

Per Kyrre Reymert, conservateur du musée de Longyearbyen.

À Stockholm,

Olof Risberg, chef de chorale de Sankt Göran, qui m’a guidé sur les traces de Marie dans les psaumes luthériens ; Fred Hocker, du musée Vasa ; Jonas Monie Nordin, chercheur au musée d’Histoire, qui travaille sur le passé colonial suédois en Laponie ; Ingrid Kaijser, ethnologue qui a enquêté sur l’éventuelle présence de deux Sami à bord du Vasa.

À Sagres,

Artur Jorge Vieira de Jesus, historien local.

À Lisbonne,

Rui Santos, de l’association Aporvela.pt qui a reconstitué une caravelle ; Francisco Roque de Oliveira, sur la cartographie portugaise, qui m’a ouvert les portes de la Société géographique de Lisbonne ; Paulo Fernandes, du musée de Lisbonne.

À Séville,

Guillermo Morán Dauchez, spécialiste des archives générales des Indes, qui m’a initié aux arcanes de la Casa de la Contratación.

À Amsterdam,

Lodewijk Wagenaar, historien, spécialiste de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, la fameuse VOC ; D.H. Duco, confrère des maîtres pipiers, curator du Pijpenkabinet.

En Laponie,

Maria Söderberg, qui m’a guidé en randonnée sur l’ancienne mine de Nasafjäll ; le professeur Lars Östlund, spécialiste de la forêt boréale, déjà remercié pour La Montagne rouge, qui m’avait invité à participer à une expédition scientifique dans les tréfonds des terres sami sur les traces des arbres marqués ; tous les habitants du Grand Nord, sami et non sami, qui depuis le milieu des années 1990 m’ont initié à leur territoire, ont partagé des bouts de vie, leurs craintes et leurs espoirs.

À Paris,

Anne Marie Métailié, chevalier de l’ordre d’Henri le navigateur, mon éditrice très impliquée et enthousiaste, qui m’a mis sur la piste de Sagres ; les spécialistes de cartographie au XVIIe siècle Jean-Marc Besse, directeur de recherche au CNRS et président de la commission Histoire du Comité français de cartographie ; Émilie d’Orgeix, historienne de l’architecture ; Nicolas Verdier, directeur de recherche au CNRS et directeur d’étude à l’EHESS.

Citer la littérature consultée n’a pas grand intérêt ici, mais je veux néanmoins évoquer quelques ouvrages qui ont joué un rôle particulier pour différentes raisons :

Nasafjäll, Janrik Bromé (Nordiska bokhandeln, 1923) ;

The end of drum-time, Håkan Rydving (Almqvist & Wiksell International, 1993) ;

Lapskt silver, Phebe Fjellström (Almqvist & Wiksell, 1962) ;

De historiska relationerna mellan Svenska kyrkan och samerna, le livre blanc de l’Église suédoise sur ses relations passées avec les Sami, anthologie en deux volumes (Artos, 2016) ;

Lapponia, Johannes Schefferus (1673) ;

Voyage en Laponie, Jean-François Regnard (1681) ;

Berättelse om en missionsresa till Lappland 1659-1660 (récit d’un voyage missionnaire en Laponie).

Au couvent franciscain de Saorge, dans les Alpes-Maritimes, où j’ai bénéficié d’une résidence d’écriture en octobre 2017, je tiens à remercier Bernard Le Magoarou, Estelle, et toute l’équipe du Centre des monuments nationaux, la verte et lumineuse Lucie qui m’a permis de survivre pendant un mois, et le merveilleux Francesco, grand connaisseur du culte marial et d’autres cultes moins avouables, et l’accueil chaleureux de Bruno à l’Osteria Lou Pountin.

Je tiens enfin à remercier toutes celles et tous ceux qui m’ont accompagné, conseillé et soutenu dans l’écriture de ce récit, Marc de Gouvenain, Lily Guillard, Anna Soler-Pont, Johanna Kinch, Anne Marie Métailié, Lise Belperron, Marie-Louise Kristola, Martine Truc, Anna Marck.

 

 

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