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Le bonheur illicite des autres
de Manu Joseph

Le 10/12/2014 à 11:18 - 0 commentaire

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ISBN : 9782848763873

Editeur : Philippe Rey

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Résumé du livre
« Vous n’échapperez pas au bonheur », affirme, en gros, Unni, adolescent des années 1980 fasciné par les délires collectifs, avant de sauter du toit de son immeuble d’une cité de Madras. Pourquoi ce suicide? Telle est la quête – l’enquête – de son père, écrivain raté, ivrogne et néanmoins journaliste d’investigation. À travers des monceaux de vignettes, de planches, de bandes dessinées réalisées par son fils, par le biais de témoignages de ses anciens camarades de classe pris entre pensées profondes et coups de ceinture paternels, Ousep tente d’adoucir ses doutes et ceux de son épouse, Mariamma, elle-même détentrice d’un secret ancien. Dans son deuxième roman, en partie autobiographique, imprégné par l’univers volontiers sybillin des concepteurs de BD, Manu Joseph livre le portrait d’un groupe d’adolescents tourmentés par les grandes questions philosophiques (la vie est-elle un accident? ). Le tout exacerbé par le contexte indien, le goût de la procrastination, la passion distanciée des quêtes spirituelles et les défis jusqu’au-boutistes de la jeunesse. Nourrie de plans panoramiques comme de gros plans, de séquences comme d’ellipses et jouissant de multiples angles de vue, sans oublier les flash-backs, l’enquête d’Ousep avance et piétine à la fois, entraînant le lecteur dans un perpétuel travelling latéral dont les figurants soit lèvent le voile sur la psyché de l’adolescent indien d’aujourd’hui soit en démontrent toute l’imperméabilité.

 

Premier chapitre

 

 

 

 

 

 

1

 

Une famille de perdants

 

 

À en croire Mariamma Chacko, Ousep Chacko est le genre d’homme qui doit mourir à la fin d’une histoire. Mais il sait qu’elle n’en est pas tout à fait certaine en permanence, surtout le matin. Comme d’habitude, il est assis à son bureau, il étudie une énorme pile de bandes dessinées, tentant de résoudre la seule énigme à laquelle son épouse s’intéresse désormais. Il ne lui a pas réclamé son café, mais elle le lui apporte tout de même, posant le verre sur le bois de son bureau d’un geste presque brusque, question de lui rappeler son comportement honteux d’hier soir. Avec la même brusquerie, elle ouvre en grand les fenêtres, vide les cendriers et range les journaux sur la table. Quand, enfin, il part au travail sans un mot, elle se plante dans l’encadrement de la porte d’entrée et le regarde descendre l’escalier.

Sur le terrain de jeux, un rectangle de terre ponctué de rares touffes d’herbe, Ousep se dirige vers la grille à petits pas rapides. Il voit ses congénères, les bons maris, les bons pères, souliers noirs cirés, chemises sévères déjà mouillées par l’humidité ambiante. Ils vont jusqu’à l’abri à scooters, casque au bras, à l’envers car ils ont mis dedans leur repas végétarien scandaleusement frugal. D’autres continuent d’émerger du tunnel des escaliers du Bloc A, un austère bâtiment blanc de trois étages. Leurs épouses apparaissent alors aux balcons, leur font au revoir, vêtues de saris en coton, coquettes, de bon augure. Elles marmonnent des prières, sourient à leurs voisines, chacune vérifiant constamment d’un œil la bonne tenue de son bustier.

Les hommes ne saluent jamais Ousep. Ils détournent le regard, nettoient leurs lunettes ou s’intéressent soudain à ce qu’il y a par terre. Alors que, entre eux, ils ne s’épargnent aucun signe d’affection. Ils appartiennent à une fraternité au sein de laquelle, pour communiquer, il suffit de chasser une glaire avec un raclement de gorge.

« Gorbatchev, lâche un homme délicat.

– Gorbatchev », acquiesce l’autre.

Ayant ainsi complété son analyse de l’article phare du Hindu, l’élection de Mikhail Gorbatchev au poste de premier président de l’URSS, chacun avance vers son scooter. À Madras, un scooter est l’assurance qu’un mari ne rentrera pas ivre le soir. Les reporters d’investigation tels qu’Ousep Chacko trouveraient insultant d’être vus juchés sur l’un d’eux mais ses voisins sont pour la plupart employés de banque. Ils saisissent d’abord leur guidon et adoptent une pose alanguie. Puis ils donnent un coup de pied à l’engin, comme pour le surprendre, le réveiller. Plusieurs coups de pied, en fait, dont certains semblent rebondir. Le moteur finit par rugir et ils partent, à la queue leu leu, assis sur leurs ischions, bien en avant sur le siège du conducteur, comme si c’était plus économique. Ils reviendront de la même manière à six heures, rapportant une tresse de jasmin à leur épouse, qui l’attachera à son chignon lavé de frais, emplissant leur intérieur d’un parfum aphrodisiaque, entamant ainsi la paix de son beau-père, qui vit sous leur toit, vieillard tellement en manque de chair qu’il caresse les enfants, caresse les hommes adultes et se claque furtivement les cuisses l’une contre l’autre en regardant le tennis féminin à la télé.

 

 

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