Extrait

La flèche du temps
de Martin Amis

Le 14/01/2014 à 02:25

Auteur : Martin Amis
Editeur : Gallimard
Genre : romans et fiction romanesque
Date de parution : 29/03/2010
ISBN : 9782070399147
Total pages : 234
Prix : 6.80 €
chaPitre.com title=
  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Envoyer à un(e) ami(e)

Version poche

 

illustration

ISBN : 9782070399147

Editeur : Gallimard

Prix grand format : 6.80 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Version numérique

 

illustration

ISBN :

Editeur : Editions Gallimard

Prix grand format : 6.49 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Résumé du livre
Raconter la vie d'un homme à l'envers: telle est l'idée maîtresse de ce livre. Tod, le héros, n'avale pas sa soupe ; il la recrache. Toute relation sentimentale commence par une gifle, se poursuit par un corps-à-corps passionné avant de finir par un échange de numéros dans le métro. Tod est médecin: les patients viennent vers lui souriants, en bonne santé, pour sortir de l'hôpital en sang. De quoi être fatigué d'être humain. À moins que le passé de Tod – son futur? – ne cache un secret susceptible de rendre son sens au monde... Au-delà de la maestria avec laquelle Martin Amis décompose nos gestes quotidiens, c'est notre morale qu'il met en question: l'absurdité de notre existence ne se résume pas au passage des ans. La drôlerie laisse place au scandale...

 

Premier chapitre

 

 

1

 

Ce qui s’en va revient

 

 

Me voici. Je suis sorti des ténèbres du sommeil pour me retrouver entouré de médecins… des médecins américains : je sentais qu’ils contenaient aussi difficilement leur vigueur que leur pilosité profuse ; et le toucher menaçant de leurs mains menaçantes, des mains de médecins, si fortes, si propres, si aromatiques. Bien que ma paralysie soit quasiment totale, je découvris que je pouvais bouger les yeux. De toute façon, mes yeux bougeaient. Les médecins semblaient profiter de mon immobilité. Je sentais qu’ils étaient en train de discuter mon cas mais aussi d’autres choses liées à leurs vastes loisirs : hobbies, etc. Et je me dis, avec une fluidité et une conviction surprenantes, une netteté parfaite, une certitude parfaite : « Oh, comme je hais les médecins. » N’importe quel médecin. Tous les médecins. Pensez à la blague juive de la vieille dame qui court comme une folle sur la plage : « Au secours ! Mon fils, le médecin, est en train de se noyer. » Amusant, j’imagine. Son orgueil, je suppose, est amusant : il est plus fort que son amour. Mais pourquoi cet orgueil pour ces enfants médecins (pourquoi pas de la honte, pourquoi pas une peur incrédule ?) : intimes des bacilles et de la trichine, du traumatisme et de l’humiliation, avec leurs mots écœurants et leurs objets écœurants (le tablier de caoutchouc taché de sang pendu à son crochet). Ils sont les gardiens de la vie. Et pourquoi voudrait-on l’être ?

Les médecins qui étaient à mon chevet portaient tous bien sûr des vêtements de sport ; ils dégageaient une bouffée d’assurance bronzée renforcée par le sentiment de sécurité du groupe unanime. Étant donné ma situation, j’aurais pu me sentir insulté par leurs manières informelles. Pourtant la fadeur même de ces médecins me rassurait, de ces coureurs ou culturistes, ces experts en vigueur, qui avait quelque chose à voir avec leur recherche laborieuse de la bonne vie. Au moins, la bonne vie est mieux que la mauvaise vie. On y pratique la planche à voile, par exemple, de bonnes opérations boursières à terme, le tir à l’arc, le deltaplane et de bons dîners. Dans mon sommeil j’ai rêvé de… Non, ce n’était pas comme ça. Ce serait plutôt : dominant les ténèbres d’où je suis sorti, il y avait une silhouette, une forme masculine, dotée d’une aura totalement incontrôlable qui contenait des choses telles que la beauté, la terreur, l’amour, la saleté et surtout le pouvoir. Cette forme ou cette essence mâle semblait porter une blouse blanche (une blouse blanche de médecin amidonnée). Et des bottes noires. Et elle souriait étrangement. Je pense que cette image était peut-être un négatif du médecin numéro un, de son jogging noir et de ses chaussures de course blanches puissantes, et de la grimace satisfaite qu’il a faite en indiquant ma poitrine et en hochant la tête.

Le temps s’est mis à passer sans que je puisse le suivre : désormais consacré à la lutte, le lit transformé en piège ou en ring, couvert de filets, et j’ai eu l’impression de démarrer un voyage terrible vers un terrible secret. Quel secret ? Celui de cet homme : le pire homme au pire endroit au pire moment. Je devenais certainement plus fort. Mes médecins allaient et venaient, les mains et le souffle lourds, admirer mes nouveaux gargouillis et geignements, mes tressaillements les plus spectaculaires, mes secousses athlétiques. Souvent, seule une infirmière était là, pour me veiller, adorable. Son uniforme couleur crème faisait un bruit de papier d’emballage, un bruit dans lequel je sentais que je pouvais reposer tous mes désirs et toute ma confiance. Parce que alors, mon état s’était remarquablement amélioré, et je me sentais vraiment en pleine forme. Je ne m’étais jamais mieux senti. C’est d’abord mon côté gauche qui retrouva (soudain) la sensation et tous ses luxes, puis mon côté droit (d’une façon merveilleusement furtive). J’eus même droit aux compliments de mon infirmière pour avoir souplement cambré le dos, plus ou moins sans aide, alors qu’elle faisait son truc avec le haricot… De toute façon je restai allongé là, dans un état de célébration tranquille, pendant une durée indéterminée jusqu’à l’heure fatale et les ambulanciers. Les docteurs golfeurs, j’arrivais à les supporter, l’infirmière était un plus absolu. Mais les ambulanciers !… Ils arrivèrent à trois et me traitèrent avec de l’électricité et de l’air. Sans cérémonie aucune. Ils me précipitèrent dans la pièce et m’empaquetèrent dans mes vêtements puis m’emportèrent sur une civière dans le jardin. C’est ça. Là, avec des câbles électriques, comme deux téléphones (blancs, chauffés à blanc), ils me flinguèrent dans la poitrine. Enfin, avant de partir, l’un d’eux m’embrassa. Je crois connaître le nom de ce baiser. Il s’appelle le baiser de la vie. Puis j’ai dû perdre connaissance.

 

Suivez-nous

 

Désinscription

16

1

la-fleche-du-temps-martin-amis

2500