Extrait

La fille
de Hassman, Tupelo

Le 14/01/2014 à 02:38

Auteur : Hassman, Tupelo
Editeur : Christian Bourgois
Genre : littÉrature anglo-saxonne
Date de parution : 2014
ISBN : 9782267025866
Total pages : 352
Prix : 20 €
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Résumé du livre
La Calle. C’est sur ce terrain pour caravanes, à Reno, que Rory Dawn Hendrix vit avec sa mère, barmaid au Truck Stop. Autant dire qu’elle n’a pas le profil de la scoute typique. Si elle se révèle étonnamment hardie, Rory Dawn demeure toutefois une petite fille vulnérable, qui doit sans cesse combattre les mauvais penchants de sa mère. Tout cela alors qu’elle-même, prodige en orthographe, n’aspire qu’à lire et à écrire… C’est à partir des pages de son journal intime, de lettres de sa grand-mère, de souvenirs, de rapports d’assistantes sociales ou encore d’avis de la Cour suprême des États-Unis que Rory Dawn bricole un texte-collage magistral. Surgissent ainsi en filigrane les personnalités originales et tendres d’une famille décomposée à l’extrême, de même que les non-dits qui frappent une communauté rarement évoquée. « Il faut beaucoup de talent pour parvenir à extraire quelque chose de beau d’un trailer park. […] Les mots de Tupelo Hassman sont aussi élégants que cruels. Il est rare de lire une voix aussi revigorante que la sienne. » (Susannah Meadows, The New York Times)

 

Premier chapitre

 

 

Dents

 

 

Maman se cachait toujours la bouche quand elle riait. Et même quand elle parlait trop joyeusement, bouche distendue par des muscles heureux, dents trop visibles. Aujourd’hui encore, je reconnais quelqu’un de chez moi à ses dents. Ou plutôt à leur absence. C’est suffisant pour considérer que ces gens font partie de la famille. Je sais tout de suite que je peux leur confier mon chien mais pas les clés de la voiture ni compter sur eux pour se souvenir de l’heure précise à laquelle ils doivent venir récupérer leurs mômes. Je sais qu’en cas de bagarre, si la flicaille débarque, on sera d’accord, « pas de problème, monsieur l’agent, on va se calmer ».

Je sais ce qu’ils cachent quand ils cachent leurs dents. À quinze ans, maman n’en avait plus que trois qui n’étaient ni cassées ni noires ni en train de le devenir. Ce sourire, elle avait eu tout le temps d’apprendre à le planquer. Peu importe à quoi elle ressemblait par ailleurs, grande, des grandes jambes, des longs cheveux bruns, une peau pâle qui rougissait facilement, c’était ce côté vulnérable autour de la bouche et des yeux qui poussait les hommes à revenir vers elle. Eux, ils disaient généralement que c’était son empressement à les accueillir, et maman a peut-être bien été une fille facile, mais ça ne me dérange pas trop parce que n’importe quelle fille facile vous le dira, donner l’impression que c’est facile, c’est un sacré travail. N’empêche, elle avait beau être magnifique, surtout après s’être offert une double rangée de belles quenottes blanches pour son vingt-cinquième anniversaire, maman n’a jamais oublié à quel point elle se sentait laide avec ces dents infâmes. Dans sa tête, elle n’a jamais cessé d’être une fille à la bouche pourrie.

C’est la même chose avec le fait d’être une arriérée. Aussi maligne qu’on paraisse plus tard avec des brassées de diplômes sur un beau parchemin blanc, les erreurs commises avant que les vraies leçons aient été assimilées ne s’effacent jamais. Aussi haut qu’on accroche ces documents bardés de sceaux et de signatures officiels, aussi étincelants que soient leurs cadres bien astiqués, le reflet qu’on voit dans le verre ne permettra jamais d’oublier à quel point on se sentait idiote à l’époque où on n’en savait pas tant. On n’arrête jamais de voir les trous de son sourire.

 

 

 

Malle au trésor

 

 

Voilà deux objets qui m’appartiennent : une licorne en verre avec des sabots dorés, le corps en morceaux, et ce qui ressemble à un collier, cassé lui aussi. Est-ce moi qui ai cassé ces objets ? La cuisse du cheval, ça c’est vrai, mais le collier, non. Le collier je l’ai eu comme ça, une chaîne de petits cailloux lisses dans des teintes sous-marines. À chaque pierre un anneau métallique ou un reste de colle durcie là où, autrefois, il y avait un anneau. Ce qui manque, ce que je n’ai plus, c’est la lettre donnant l’explication de ces pierres et ce que je suis censée en faire aujourd’hui. La lettre m’avait été écrite par ma grand-mère un des derniers Noëls, sur du papier pelure (comme elle faisait toujours) et au feutre noir (comme elle faisait toujours) avec son emphase et ses soulignements habituels et je me souviens au moins de ces mots-là : … ces pierres sont à l’image des femmes de notre famille, certaines ont décroché, d’autres se sont perdues, mais chacune fait partie d’une plus vaste chaîne, chacune a sa beauté propre. Autrefois, le collier avait plusieurs rangs mais voilà tout ce qu’il reste. Ce sera à toi de les conserver ensemble. Je sais aussi que ces mots-là, Grandma Shirley Rose les disait mieux, beaucoup mieux. Mais elle n’est plus là. Ce qui est là, ce sont ces pierres, ce cheval brisé, ces piles de lettres écrites au feutre noir sur papier pelure, un Manuel de la parfaite scoute tout écorné, une copie sur papier carbone d’un dossier d’assistance sociale, des cierges brûlés, des cartouches de fusil de chasse, des chaussures de tennis, une main verte et moi. Je m’appelle Rory Dawn Hendrix, fille arriérée d’une fille arriérée, elle-même produit d’une lignée d’arriérées. Bienvenue à la Calle.

 

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