Extrait

La femme murée
de Fabienne Juhel

Le 23/01/2019 à 09:27

Auteur : Fabienne Juhel
Editeur : Rouergue
Genre :
Date de parution : 04/04/2018
ISBN : 9782812616051
Total pages : 192
Prix : 18.80 €
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ISBN : 9782812616068

Editeur : Éditions du Rouergue

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Résumé du livre
Elle s’appelait Jeanne Devidal (1908-2008), connue sous le surnom de « La folle de Saint-Lunaire ». En Bretagne, sa maison tarabiscotée, faite de bric et de broc, débordant sur la rue et abritant en son centre un tilleul, fut longtemps objet de scandale, verrue dans le paysage de la côte d’Émeraude. Aujourd’hui démolie, cette forteresse dérangeante aurait pourtant pu faire reconnaître Jeanne Devidal comme un Facteur Cheval au féminin.



Toujours sensible aux figures de femmes en marge, Fabienne Juhel rend hommage à ce personnage aux nombreuses zones d’ombre : employée aux PTT avant-guerre, résistante torturée par la Gestapo, plusieurs fois internée en psychiatrie.



Ce récit est construit à la façon Devidal, depuis les fondations jusqu’au mirador, dans une fantaisie inspirée. Voici donc un tombeau littéraire, pour une femme qui batailla toute sa vie entre folie et art brut.



Fabienne Juhel est l’auteur de huit romans, dont À L’angle du renard (Prix Ouest-France/Étonnants voyageurs), et La Chaise numéro 14. Elle vit près de Saint-Brieuc.

 

Premier chapitre

À la mémoire de Jeanne Devidal (1908-2008)

et de Gabrielle Fleurisson (1933-2015)

à mes trois petits guetteurs d’aube

 

 

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang

Jacques Prévert, Paroles

Murs ! Tenez-vous ! Grandissez

dur bas […] Maison-grotte

l’animal façonne la tanière goulet

Perrine Le Querrec, L’Apparition

 

 

PROLOGUE

 

 

À la fin de l’année 2015, quelques jours avant de fêter mon anniversaire, je fis la rencontre d’une morte.

Comme le poète, je dirai que cette rencontre ne fut pas le fruit d’un hasard mais un rendez-vous. Depuis sa tombe, une morte me fixait un ultime rendez-vous.

À l’instar des personnes passant des petites annonces dans Le Monde pour retrouver l’inconnu entrevu dans la rue ou le métro, c’est par un journal du pays que la défunte entra en communication, ou plutôt en résonance, avec moi.

Un article intitulé « L’incroyable histoire de “la folle de Saint-Lunaire” » retint mon attention.

Si les faits divers peuvent s’avérer une base de données pour amorcer l’écriture d’un texte, tous ne sont pas exploitables. Parfois, passé le titre, ils ne tiennent pas leurs promesses.

Or ici, rien de tel ; il était question de folie – une folie déclinée au féminin –, et d’une petite station balnéaire de la côte nord de la Bretagne : Saint-Lunaire, située en face du cap Fréhel et de Fort la Latte. Des sites familiers fréquentés – fréquentables – une fois délestés de leurs hordes de touristes.

Je commençai par faire l’économie du « Saint », si courant en Bretagne, terre d’abordage des moines évangélisateurs irlandais, tandis que je m’emparai de « Lunaire » pour ses connotations poétiques et, a contrario, païennes, profanes.

Changeantes et déraisonnables.

Déraison serait le maître-mot. Il deviendrait, dans le bâti du texte à venir, le liant, pour filer la métaphore du bâtiment, entre une femme, prétendue folle, sa maison et la ville de son dernier ancrage.

Lunaire, Lune, lunatique, mer, femme et folie : un panel séduisant et d’un genre exclusivement féminin. L’équation du désir.

Mais ce n’était pas tout. L’article était accompagné d’une photo étonnante. Celle d’une maison tarabiscotée débordant sur la voie publique.

Était-ce d’ailleurs une maison ?

Une bâtisse, un château, une forteresse, une concrétion, une tanière, un bunker… Les termes étant légion pour désigner ce qui allait vite devenir une curiosité de la Côte d’Émeraude, voire une étape au programme des tours-opérateurs et, pour certains, un objet de scandale, une verrue dans le paysage.

Comment cette bâtisse, faite de bric et de broc, tenait-elle debout ? Et comment avait-on pu tolérer l’existence, des décennies durant, d’une telle maison tant la construction défiait, outre les lois du bel ouvrage, celles du Code de l’urbanisme et de la propriété ?

J’étais admirative.

En lisant l’article, j’appris que l’occupante de la maison en avait été aussi la bâtisseuse, que la demeure n’existait plus – démolie au début des années quatre-vingt-dix, car fragilisée par une tempête – et que l’habitante était décédée. J’appris également le nom de celle qui avait occupé quarante ans, seule avec quelques chats – les chats sont toujours du voyage quand il est intérieur –, la fabuleuse maison.

Elle s’appelait Jeanne, Jeanne Devidal.

Comme l’entièreté du nom sonnait bien ! Et quel beau nom pour un personnage ! Je trouvai le patronyme charpenté, doté d’une solide assise. Il témoignait d’une belle architecture tant au niveau de sa graphie que du signifié : la double consonne dentale avait du corps, du coffre ; ensemble, elles dressaient les murs porteurs que la consonne finale, liquide, entraînerait bientôt, et immanquablement, dans le flot du temps.

Il rappelait évidemment le verbe « dévider », l’action de dérouler un fil. Soie, coton, narratif. Il renvoyait au tissage, au métier, au fuseau, aux Parques – puisqu’il s’agissait d’un rendez-vous avec une morte –, il donnait la trame, il disait le tissu – le linceul –, et renvoyait enfin au texte.

Du moins, il en appelait un.

L’article circulait sur le Facebook d’une amie sur lequel j’étais tombée par hasard croyant consulter ma propre page depuis son ordinateur. Mais comme il n’y a pas de hasard…

Il faudrait dire aussi que je me situais, ce jour-là, à une dizaine de kilomètres de Saint-Lunaire, et par conséquent du signal que la morte émettait d’outre-tombe comme pour me guider jusqu’à elle.

Il annonçait, en préambule, que « Jeanne Devidal et son étrange maison » feraient « l’objet d’un documentaire – La Dame de Saint-Lunaire – pour le printemps prochain ». Le journaliste citait longuement les propos de la jeune réalisatrice, Agathe Oléron, dépositaire d’un impressionnant travail d’enquête et de témoignages sur l’étrange bâtisseuse.

Jalouse de ma trouvaille, je me gardai bien de cliquer sur la mention « j’aime » et encore moins de la partager sur mon mur.

Et des murs, il en serait bientôt question dans la construction du récit à venir, récit que je voulais à la mesure de la maison de Jeanne Devidal.

Mentalement, j’en dessinais le plan, l’équivalent du plan de masse. Quatre murs, ouest, sud, est et nord – dans cet ordre-là –, quatre pans à l’épreuve des saisons – printemps, été, automne, hiver selon l’orientation des murs –, solides, bien que montés en dépit du bon sens, totalement hétéroclites dans la manière que Jeanne avait d’y imbriquer, elle, d’y agréger les objets collectés sur la plage, les matériaux charriés par la mer.

Ce que j’ignorais encore, tout en plantant le décor, la mer en arrière-plan, c’est qu’il me faudrait emprunter les chemins de la folie de Jeanne, entrer dans cet intérieur comme dans son intériorité, pour découvrir ses obsessions, ses manies – les miennes pareillement – et faire remonter la Bête immonde des entrailles de la terre.

Une pareille Bête m’avait accompagnée durant toute mon enfance. Elle se tenait cachée dans un puits derrière la maison de mes grands-parents maternels. Maison que mon grand-père menuisier – et aveugle – avait en partie construite peu avant la guerre. Cabanes, appentis, granges, soues, bûchers, réserves qu’il continuerait de monter comme autant d’extensions à la maison principale.

Je cheminais donc en terrain connu.

Le journaliste, relayant les propos de la réalisatrice, relatait une partie de la vie d’une femme qui avait connu la guerre, avait été résistante, torturée, avant d’être protégée jusqu’à sa mort par deux grands noms de la politique de l’époque.

Surtout, il insistait sur ses zones d’ombre…

L’empathie fut immédiate. Je tenais le sujet de mon prochain roman, si bien que j’abandonnai sur-le-champ celui commencé quelques mois plus tôt. Il y avait tant de mystère autour de cette femme qu’elle devenait, ainsi que sa maison, un matériau de choix pour l’écriture romanesque.

*

Je peux l’écrire aujourd’hui, ma rencontre avec Jeanne fut un véritable coup de foudre ! Je dormais avec Jeanne Devidal, je parlais Jeanne Devidal, je pensais Jeanne Devidal, m’entourais de clichés de sa maison dont je m’obstinais à chercher l’entrée principale et tentais de dénicher sur la Toile toutes sortes d’informations sur « la folle ».

Un jour, je téléphonai à la mairie de Saint-Lunaire. Je n’avais aucun lien de parenté avec Jeanne. Je redoutai une fin de non-recevoir. Je me présentai – ce que je n’avais encore jamais osé faire –, comme écrivain. Ma posture pouvait être un laissez-passer. Il fonctionna. La secrétaire m’informa qu’elle avait connu Jeanne Devidal de son vivant. La jalousie que j’en ressentis aussitôt confirma la passion, déraisonnable comme l’est toujours la passion, que j’éprouvais pour Jeanne. J’aurais voulu être ses yeux, lire dans ses pensées, capter les images dont l’employée de mairie était riche, sans le savoir. La secrétaire m’aiguilla alors vers la mairie de Saint-Briac, ville attenante à Saint-Lunaire, où Jeanne était décédée. Je réitérai ma demande en me présentant comme précédemment. La secrétaire consulta le registre des décès pour moi et voulut bien me communiquer l’état civil de mon personnage :

Jeanne Marthe Adolphine DEVIDAL

Née à Brest le 12 janvier 1908

Décédée à Saint-Briac le 7 juillet 2008.

*

Alors que mon texte était bien avancé, au début de l’été, je fis la connaissance d’Agathe, qui, enfant, lors d’une classe de mer, avait connu Jeanne et sa maison. En collectant son témoignage, j’appris que Jeanne Devidal, après avoir prêté serment à Brest, sa ville natale, avait été « dame employée des PTT » à Chatou, en région parisienne, qu’elle avait tenu, bien plus tard, un petit commerce avec sa mère dans l’annexe du Grand Hôtel de Saint-Lunaire, « Chez Jeannette », qu’elle fut contrôleuse des Postes à la fin de sa carrière. Auparavant, elle avait séjourné en Normandie, à Boucé près d’Argentan, où elle s’était illustrée dans un réseau de la Résistance avec sa sœur, retenant les courriers de dénonciation des corbeaux, le temps d’avertir les intéressés.

Jeanne Devidal avait été arrêtée par la Gestapo, torturée, violée peut-être. Les bourreaux nazis lui infligèrent des électrochocs.

Je ne sais si elle parla sous la torture. J’imagine, la connaissant mieux, connaissant son obstination, son entêtement et sa détermination pour avoir ajouté, quarante ans durant, couche après couche, du bâti à sa maison, qu’elle leur résista. Mais les séquelles furent inévitables.

Les séances de torture alimenteront plus tard sa paranoïa et lui vaudront, à la suite des plaintes des voisins, un séjour en asile psychiatrique, où elle dut subir de nouveau des électrochocs…

Le traitement fera écho aux séances de torture. Il explique aussi son retranchement dans sa maison forteresse, conçue comme une tanière – animal traqué – fabriquée par ses soins sur un terrain acquis à Saint-Lunaire tout au début des années cinquante. Une maison en kit, sur le modèle des baraques en bois brestoises de la Reconstruction, la sienne en parpaings, qu’elle aida à monter en se mêlant aux ouvriers avant d’y poursuivre ses extensions jusqu’à déborder sur la voie publique, faire disparaître le trottoir, laisser croître un tilleul dans le salon, incorporer un poteau électrique dans le mortier sur le pignon ouest.

Certes, j’avais affaire à une femme bien réelle mais qui alimentait, par son comportement hors normes, dont l’étrange maison était le signe le plus visible, sa légende.

Jeanne Devidal n’a pas eu de descendance directe. Un neveu, une nièce existent, comme je l’appris encore par le film. Ils furent les héritiers de la maison tarabiscotée condamnée à être détruite après une énième tempête qui l’avait fragilisée, sise boulevard des Tilleuls, perpendiculaire à la grande plage de Longchamp. Une autre maison fut construite à la place. Ou, du moins, on dégagea de sa gangue de mortier et de toutes ses scories le pavillon d’origine. Un maître d’œuvre y apporta sa touche. La maison nouvelle mouture, rectiligne, angulaire, moderne, rentrait définitivement dans le rang et le paysage, tout en respectant le plan d’occupation des sols. Un couple d’Anglais se porta acquéreur. Le couple y habite toujours. Un pilier de soutènement a été préservé de la démolition, déplacé à l’extérieur. Y figurent les initiales J. D. et la date de 1950, tracées par la main de Jeanne – sa poigne – dans le mortier frais.

L’artiste signe là son œuvre.

Le poteau est tout ce qui reste de la maison de la Postière Devidal, pendant féminin du Facteur Cheval…

J.-D.

1950

Un autre état civil. Tronqué celui-là, raccourci, démembré, arasé.

*

Ce qui m’amène à la dernière demeure de Jeanne.

Autant l’avouer, l’appel des cimetières est chez moi viscéral. Où que j’aille, quelque ville que je traverse, ma première visite est pour eux : ils appartiennent à mon histoire ; ils nourrissent mon roman familial, résonnent de non-dits et de secrets.

Agathe me mit alors sur la piste de la tombe découverte au fond du cimetière de Saint-Lunaire, à Douet, vers le lieudit de La Fourberie – j’imagine un carrefour mal famé où les bonnes gens se faisaient détrousser de leur bourse mais pas encore de leur âme.

Ainsi que c’est le cas pour de nombreuses villes côtières, attractives depuis la mode des bains de mer favorisée par l’arrivée du chemin de fer en Bretagne à la fin du XIXe siècle, et à la suite de l’essor de la démographie, et par conséquent de la mortalité, la municipalité a dû se doter d’un nouveau cimetière. L’ancien contient tout naturellement les tombes les plus vieilles, les plus belles aussi, les caveaux de famille, les concessions à perpétuité, parfois de petites chapelles individuelles, des mausolées, beaucoup de tombes de guingois, des croix pas mieux, des anges délavés, des fleurs en plastique, des médaillons en faïence avec le portrait des défunts. Le second cimetière ne se visite pas. Je veux dire qu’il ne m’intéresse pas. Il n’a pas d’histoire. Il n’est pas encore l’histoire. La mode est aux cendres, à la combustion. Les morts ne dorment plus sous la terre.

Un mur sépare les deux cimetières, plutôt une bordure. C’est là ce qu’il reste du mur d’enceinte originel, abattu pour faciliter une vision d’ensemble ou, vraisemblablement, pour éviter d’avoir à percer une nouvelle entrée.

Sans les indications d’Agathe, jamais je n’aurais retrouvé la tombe de Jeanne Devidal.

Parce que son nom n’y figure pas. Ni sa date de naissance, ni celle de sa mort. Rien. Néant. Poussière.

Il s’agit d’un rectangle en ciment noirci par les humeurs du temps. Jeanne a acquis ce caveau pour sa mère décédée en mars 1954 ; elle en a coulé la dalle. La petite plaque en marbre blanc mentionnant le nom de sa mère, Marie, est illisible. Mais sur la dalle, on peut lire, de la main de Jeanne :

A.L.M.

LUCIEN DEVIDAL

déporté

Et la date de 1944.

Il s’agit du jeune frère dont le corps n’a jamais été retrouvé. Ce frère était détective à Paris avant la guerre.

Je suis allée trois fois, selon la formule consacrée, me recueillir sur la tombe. Je ne sais pas si on doit appeler cela du recueillement. Il me semble qu’il s’agit d’autre chose sur quoi je ne mets pas de nom. Je ne prie pas, n’intercède pas pour le salut de son âme comme on me l’a appris enfant sur la tombe d’un grand-père que je n’ai jamais connu et dans laquelle reposait aussi, sans que je le sache, la dépouille d’un enfant mort tout juste né, un fils qui portait le même nom que son père.

Du recueillement, je ne conserve que la gravité qui sied à l’instant, la mélancolie et une ébauche de conversation où je me contente de prononcer le nom de Jeanne. Juste son nom que je répète, comme une litanie. Ce nom que, comme pour cet oncle privé d’état civil, personne n’a pris le soin de faire graver sur la pierre.

Si mourir, c’est de l’existence refoulée, la négation d’un être qu’on refuse de nommer est une injustice qui ravive en moi des élans de réparation. Raison pour laquelle trois de mes premiers romans sont traversés par la figure de l’enfant mort-né.

Mais revenons à Jeanne et à sa tombe anonyme.

Une tombe nue, sans fleurs, pas entretenue. Une petite Vierge à l’enfant en pâte de verre, translucide, fixée au centre de la dalle. Une croix de Malte. Une main anonyme a placé Le Pays malouin sous un caillou. Le journal mentionne le documentaire sur La Dame de Saint-Lunaire.

La deuxième fois, le journal avait volé un peu plus loin, je l’y ai replacé. La troisième fois, il y était toujours, trempé par les pluies d’automne, mais la silhouette de la petite femme juchée sur le toit de sa maison y était reconnaissable, une bassine rouge à la main, la tête encapuchonnée, telle à son habitude.

Capuche censée, selon ses dires, la protéger des ondes qui essayaient de lui voler ses pensées…

On voit bien là les séquelles des électrochocs.

C’était quelques jours après la Toussaint. Le cimetière était rempli de glaïeuls et de chrysanthèmes. Seule la tombe de Jeanne demeurait nue.

*

Ce texte qui, dans une première version, devait s’appeler Murs est le tombeau occupé par Jeanne Devidal.

Il n’est pas une biographie, ni un biopic. J’ai composé avec ce que je sais d’elle, je n’ai pas sondé tous les mystères, « et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide 1 ». Je n’ai pas tout dit et ne le souhaite pas. Je ne suis pas entrée dans la maison de Jeanne pour fouiller parmi les décombres, remuer la poussière ni faire toute la lumière. Je ne suis pas une pilleuse de tombe.

J’ai simplement voulu évoquer le destin d’une femme originale, artiste, dévastée, déboussolée qui habitait sa maison comme on habite son corps, pour se protéger, selon ses propres mots, d’un monde qui chavire.

 

J’ai promis à Jeanne de faire graver une plaque à son nom sur sa tombe.

Afin que Jeanne Devidal, femme et artiste, ne tombe pas dans l’oubli.

1 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions.

 

 

FONDATIONS

 

 

FONDATIONS : Travail que l’on fait pour asseoir les fondements (d’une construction) ; tranchée que l’on fait pour y placer les fondements ; maçonnerie qui sert de base (à une construction).

 

 

La mer est une rumeur lointaine qui l’appelle. Une maîtresse enroulée dans ses châles piqués d’écume qui taille des pipes au vent.

Mars. Marée d’équinoxe par fort coefficient.

Une tempête s’annonce.

On l’aura certainement affublée d’un nom aussi celle-là, avec des connotations exotiques, serties de consonnes explosives, sifflantes, en accord avec sa nature céleste.

Puisqu’on s’est bien chargé de lui en coller un, à la femme, en plus du sien, « la folle de Saint-Lunaire ». Un surnom plutôt. Et pas des plus fameux, même si cela vous construit une réputation !

Mais ils ne l’ont pas précisé hier à la radio. Ou s’ils l’ont dit, la femme ne s’en souvient pas. Parce que sa tête n’est plus tout à fait ce qu’elle était.

Tu ne t’en portes pas plus mal.

À son âge, les chemins de la pensée sont pleins de détours, d’échappées belles semées de côtes où perdre son souffle, de pentes où dévisser, se fracturer le col du fémur. Bientôt, au bout de la promenade, des sentiers mal entretenus, reconnaissables à leur bourrelet d’herbes piquées de trèfles entre deux ornières, des pistes coupées par un pont de fortune suspendu au-dessus du vide. Après le vide et le pont, la belle eau fuyante. Des poissons d’argent dedans.

En l’absence de pont, la femme devra se risquer à enjamber le gué, poser le pied sur les pierres plates, promesses de l’autre rive, choisir les moins glissantes et s’assurer de leur stabilité.

C’est plus tard, qu’un grain de sable aura détraqué la mécanique de tes jours huilés et uniformes.

Brest harponnée, ferrée, pilonnée. Brest sous le feu croisé de la mitraille, mordant la poussière.

Ta ville natale, qu’un matin, au sortir d’une nuit blanche, tu ne reconnaîtras plus.

Fuir alors. S’exiler. S’arracher au terreau natal. Migrer, cap au nord, longer la côte, en bordure de Manche. Garder la mer en ligne de mire. Au cas où c’est un bateau qu’il lui faudrait prendre, à la femme. Puis poser ses valises ici. À Saint-Lunaire.

Un nom qui sonne bien, Saint-Lunaire. Protecteur, poétique.

Saint-Lunaire et sa baie, entre la pointe de la Garde Guérin et celle du Décollé. Une station balnéaire à la mode depuis la Belle Époque avec ses villas, ses grands hôtels et sa digue. Son casino, déjà.

Saint-Lunaire, ora pro nobis2 !

Que le ciel, cette fois-ci, ne lui tombe plus sur la tête, à la femme.

Oublier Brest. Son château, étrangement épargné. Sa rade. L’arsenal. La mer d’Iroise. Faire barrage au vent. Aux vents du ponant. Barrage aux hommes. À leurs destriers de métal crachant le feu. Barrage à leur folie. À la pluie d’acier, de fer, de feu, de sang.

La sécurité retrouvée au prix de quatre murs pour contrebuter la poussée des cow-boys sur ses flancs. Et s’y claquemurer !

Et dire que c’est elle qu’on traite de folle !

De folle, voyez-vous ça !

Elle éclate de rire. Si c’est un rire, la cascade d’expirations saccadées, rauques qui secouent ta poitrine creuse, tes flancs amaigris.

Les spasmes du rire t’essoufflent.

Tiens, tu n’as jamais été si près du Ciel !

Mais la femme résiste. Forte de son passé, fière de ses origines léonardes, elle dure et endure les ricanements des malendurants. Et dans son dos, leurs mots désobligeants.

– Voilà la folle !

– La timbrée !

– La folle du logis. Et quel logis !

– La sinoque !

– La zinzin !

– La folle de Saint-Lunaire.

Et ça va te coller à la peau jusqu’à la mort. Au-delà peut-être.

C’est celui qui dit qui l’est, répondra la gamine attaquée sur tous les fronts. Et le Ciel peut attendre.

Atteindre le Ciel, c’est mourir à soi-même. C’est être définitivement privé de tous les sens et des prochains printemps. La femme ne l’ignore pas. Pas de miracle possible. Pas de sauvetage ni d’amplitude du destin. Ordre de l’univers. Même les étoiles meurent.

Alors, il lui arrive de prendre des raccourcis pour cueillir les roses de la promenade. En l’absence de bornes, les raccourcis prolongent la flânerie. Ils lui offrent des surprises pour s’en retourner les bras chargés de senteurs et de coccinelles. Jamais bien certaine de revenir sur ses pas ensuite. Jamais prête non plus à faire le grand saut dans l’inconnu.

Qui le serait à ta place ?

Bien qu’elle puisse manifester de l’intérêt pour la coquille d’un escargot, la toile d’une épeire sous la descente d’une gouttière, contemplation jugée insolite par le chaland qui passe, généralement, elle se contente de recueillir la substantifique moelle des choses. À sa hauteur de bonne femme.

Il en va des événements comme des personnes.

Qu’importe alors le nom d’une tempête ou celui d’un dernier parent qu’elle ne croit plus avoir du côté de Brest.

Tu n’y remettras plus les pieds de toute façon.

Et cette poussière minérale parmi les grains de sable que le vent soulève et emporte, c’est la cendre de ses morts confiée à l’océan.

Ceux que tu nommes, toi, les Invisibles.

Par toutes les béances de son corps qui va s’amenuisant, la femme se débarrasse de ses souvenirs, par tombereaux, comme de vêtements passés de mode dans lesquels le corps nage ou se trouve à l’étroit selon l’embonpoint pris, perdu avec les années.

Petite cure d’amaigrissement de la mémoire calquée sur la masse corporelle. Le lâcher-prise de la matière grise.

*

Ta mémoire était un jardin bien ordonné, autrefois.

Souviens-toi.

Un espace vert aux allées ratissées comme peignées, à l’image du jardin attenant à la maison natale. Des photos en témoignent. Celle-ci, prise en extérieur, un cliché d’avant-guerre, en noir et blanc. Un petit format rectangulaire avec sa marge à bordure dentelée. Un papier brillant a servi de support au tirage.

La famille est au complet. Pierre, presque un homme, aux côtés de Léonie, tes deux aînés, Lucien et toi, inséparables, assis sur le sol aux pieds de votre mère qui porte ta petite sœur, Marie-Henriette, dans ses bras.

On dirait une portée de chatons.

Le temps a effacé les traits dans l’ovale des visages. On devine les motifs à fleurs de ta robe comme on croit saisir un sourire dans ton visage de lys. Tu as les yeux clairs. Verts sans doute. Les parterres de rosiers, les massifs d’hortensias et de rhododendrons, le camélia centenaire, l’allée, un mur de clôture encadrent la famille resserrée dans l’image.

C’est ton père qui prend la photo.

Mais ce jardin n’existe plus. La maison natale n’existe plus. Le camélia a été débité quand le charbon est venu à manquer. Tes frères sont morts, Pierre de ses blessures à la Grande Guerre, Lucien en déportation, et, l’une après l’autre, tes sœurs se sont éteintes.

Il n’y a plus que toi à porter le nom du père.

Branche sèche d’une souche qui va s’éteindre avec toi.

 

 

Aujourd’hui, la femme laisse son jardin en jachère. Et il en va de même de sa mémoire. La nature invasive y fera son œuvre. Elle l’emmaillotera dans un cocon d’herbes folles cousu de liserons blancs. Linceul parfumé. Elle, matière évidée, consentante, mêlée aux essences des arbres. Le front oint d’une pincée de pollen pour unique bénédiction.

 

 

 

 

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