Extrait

La chaussure
de Anne Markyse

Le 29/03/2019 à 19:15

Auteur : Anne Markyse
Editeur : Editions Du Net
Genre :
Date de parution : février 2019
ISBN : 9782312064765
Total pages : 224
Prix : 17 €
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ISBN : 9782312064765

Editeur : Editions Du Net

Prix grand format : 17 €

 

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Résumé du livre
On trouve ici ou là sur le bord des routes une chaussure abandonnée. Vous êtes-vous jamais demandé comment elle était arrivée là ? Et si, pour en savoir davantage, vous acceptiez de vous perdre sur le bord des chemins, jusque dans la carriole d’Iris ?

 

Premier chapitre

Un air de fête

 

Jeff gara sa voiture sur le terre-plein près du manoir où avait lieu le repas du mariage. C’était un jour de juillet, chaud et lumineux. Les mariés étaient resplendissants, la cérémonie religieuse avait été superbe et émouvante, la lumière était belle sans être criarde, les mariés, leurs témoins et leurs familles s’étaient prêtés de bon cœur aux traditionnelles photos sur le parvis de l’église. Jeff était content de lui. Son appareil photo autour du cou, il sortit de sa voiture et se dirigea vers celle des mariés.

Il les arrêta d’un geste avant qu’ils ne descendent de la C4 où ils avaient tous les deux pris place à l’arrière, se glissa sur le siège passager avant et leur tira plusieurs portraits. « Voilà, c’est bien, un dernier regard l’un vers l’autre, voilà, parfait, c’est parfait ». Il savait qu’il avait été choisi pour le naturel qui émanait de ses photos, aussi n’insista-t-il pas davantage pour ces quelques clichés « posés ». Il ressortit de la voiture et, n’attendant même pas qu’ils fassent de même, il reprit sa posture nonchalante, à l’affût du moindre instant insolite à saisir.

Le cortège des invités commençait à arriver. Nombreux furent ceux qui se pressèrent autour de la voiture des mariés. Lui, pourtant photographe officiel de la journée, ne s’y attarda pas. Il savait que les mariés auraient des dizaines de clichés d’eux en train de descendre de leur voiture. Inutile d’immortaliser également le même instant, la même expression de leur visage. En revanche, il photographia la « meute » des photographes… Puis il se dirigea vers le couvert des arbres, où deux grandes tables fleuries avaient été installées pour le buffet. Ainsi qu’il s’y attendait, il y trouva un groupe d’enfants.

Il adorait se mettre à hauteur d’enfants, photographier des détails que nul autre ne voyait, mais qui évoqueraient immanquablement cette journée unique. Oh, il n’était pas vraiment proche des enfants. Il n’en avait pas lui-même, et n’éprouvait aucun plaisir à retrouver ceux de ses amis qui en avaient déjà. Trop bruyants, trop sales, trop accaparants, voilà comment il les percevait. Ce qu’il aimait chez les enfants, c’est qu’ils lui rappelaient son enfance à lui, cette part naïve en lui, jamais vraiment disparue, cette spontanéité qui était la leur, et qui leur permettait tout, dans un monde où tout était devenu contrôle de soi et de son image. Il souriait en voyant leurs petites mains se tendre vers le buffet, à peine disposé sur les tables, tandis que les adultes autour d’eux attendaient poliment qu’on leur donne le signal avant de se servir. Il aimait par dessus tout voir un enfant éclater de rire, spontanément – la photo avait l’avantage en plus qu’elle ôtait le caractère parfois sonore des éclats de rire, n’en restait que la joie pure, intense, puissante. Les adultes à côté paraissaient un peu guindés, sourire aux lèvres certes, mais jamais vraiment cette même joie tonitruante.

L’avantage non négligeable aussi pour ce séducteur-né – beau gosse au demeurant – à laisser son regard errer vers les plus jeunes, c’est qu’il y avait toujours une ou plusieurs femmes à trouver « tellement touchant » qu’il ait « pensé à prendre en photo les enfants ». Le must étant quand cette charmante personne était elle-même célibataire et dans l’espérance – très féminine – d’éprouver un jour la maternité. Car elle comptait alors parmi les plus attendries mais surtout… les plus disponibles pour la suite de la soirée…

C’est ainsi, Jeff finissait souvent la soirée de mariage dans les bras d’une nouvelle conquête. Ses amis le charriaient et prétendaient qu’il était devenu photographe spécialisé dans l’évènementiel, uniquement pour les nouvelles rencontres qu’il espérait y faire. Lui s’en défendait, assez mollement pour tout dire, car oui il y avait une part de vérité dans leurs remarques.

Curieusement, lui, le séducteur convaincu, savait saisir comme personne les moments heureux de ces jeunes couples amoureux, « unis pour la vie, pour le meilleur et pour le pire »,selon la formule consacrée. Ils étaient l’antithèse de ce que représentait ses amours libertins, et pourtant Jeff n’avait pas sa pareille pour immortaliser les journées de mariage. Il était l’un des meilleurs de sa génération, raison pour laquelle d’ailleurs il pouvait s’autoriser à demander des prix exorbitants pour sa prestation. On était à une époque où l’image de soi n’avait pas de prix, et où les mariés étaient prêts à débourser de fortes sommes pour leur album de mariage. Il gagnait donc très bien sa vie, et disposait de beaucoup de temps libre dans la semaine. Cette vie lui convenait parfaitement.

Ce jour-là cependant, il était d’humeur chagrine. Aucune des jeunes femmes célibataires du mariage ne lui avait vraiment tapé dans l’œil. Il continuait à se promener entre les groupes, et photographier les visages, les sourires ou les regards complices. Mais ce qu’il préférait observer c’était les mains. La main qui passe négligemment dans les cheveux, la main qui tient le verre, la main qui donne la main à un enfant, la main qui donne la main à un amant, la main qui retient, la main qui donne, la main qui prend, la main manucurée, la main baguée, la main timide, la main prudente, la main chaleureuse,…

Il s’arrêta assez brusquement. Il venait de remarquer des mains qui, bien que fines et délicates, racontaient à elles seules le miracle de leur sensualité. La femme qui les agitait ainsi gracieusement dans les airs se tenait au milieu d’un groupe de cinq ou six personnes, dont celui qui semblait être son mari. Jeff leur sourit, leur fit comprendre qu’il voulait les photographier, ils levèrent tous leur verre vers lui. Un joli groupe d’amis ; les mariés seraient contents. Jeff n’eut pas le loisir de s’attarder auprès d’eux davantage. Son initiative avait fait des émules, et d’autres groupes voulaient se laisser photographier. Il en oublia presque la jeune femme et ses jolies mains.

C’est elle qui revint vers lui, un peu plus tard pendant le cocktail, tandis qu’il s’octroyait un moment de pause et se faisait servir un verre.

« Vous m’en offrez un ?

– Avec plaisir », dit-il en se retournant, charmé par la voix qu’il venait d’entendre.

Quand il découvrit que la femme en question n’était autre que celle de l’après-midi, dont il avait admiré les mains, il fut un peu interloqué. Que lui voulait-elle donc ? L’alliance qui brillait à son annulaire n’en faisait pas une candidate potentielle pour la suite de la soirée… Il prit un deuxième verre et le lui tendit. Ils s’éloignèrent un peu dans une allée, au milieu des arbres. Elle riait déjà. Tout en elle riait, avant même qu’il ne parle, avant que leurs bavardages ne se pervertissent.

« Je vous trouve très séduisant ».

Jeff ravala sa salive. Ainsi donc, elle attaquait d’emblée… Il s’agissait d’être à la hauteur de la joute verbale à venir…

« Vous êtes très belle vous aussi.

– J’ai vu que je vous plaisais tout à l’heure.

– Comment l’avez-vous su ?, demanda-t-il.

– Donc vous ne niez pas !

– Non en effet je ne nie pas !

– Votre regard vous a trahi ! assura-t-elle.

– Qu’avait-il de si désarmant mon regard ?

– Désarmant je ne sais pas, mais désarmé, il l’était assurément, eut-elle la taquinerie de répondre.

– Vous n’êtes jamais prise au dépourvu ?

– Jamais !

– Que venez-vous faire dans ce mariage ? questionna-t-il.

– Je suis la cousine du marié, l’unique cousine en vérité, puisque tous les autres sont des cousins.

– Ainsi, vous avez grandi dans un univers d’hommes.

– On peut dire ça comme ça ! C’est assez utile en tout cas pour apprendre à les mener par le bout du nez.

– Je ne sais pas si le bout de mon nez se laissera mener !

– Vous y consentez pourtant déjà, rien qu’en me disant cela…

– C’est une éventualité, ce n’est pas encore une certitude, la prévint-il.

– On verra, on verra », dit-elle en riant, et elle le planta là, le laissant très troublé.

À partir de ce moment-là, il eut bien du mal à se replonger dans l’ambiance du mariage. Fort heureusement, les mariés réclamèrent une grande photo de groupe, et il retrouva tout son professionnalisme en plaçant les invités pour le cliché demandé. Il tressaillit doucement quand il dut la positionner elle, et il vit bien qu’elle s’amusait de son trouble. Elle, de son côté, sut rester maîtresse de ses émotions, et ne pas laisser entrevoir qu’elle avait pu échanger quelques mots avec lui.

Elle s’arrangea pour offrir à l’appareil son sourire le plus charmeur. Elle savait déjà qu’au milieu de la foule des personnes rassemblées, il ne voyait qu’elle, ne verrait jamais plus qu’elle sur la photo développée. Elle s’autorisa même un petit signe charmeur en agitant délicatement la main. Sitôt la photo terminée, les invités s’égayèrent, elle y compris. Il y eut alors un moment de flottement où il se retrouva seul au dehors, tandis qu’ils avaient tous regagné la salle de réception pour le dîner et la soirée du mariage.

Il se sentait étrangement grisé par les avances de la belle, sans bien savoir qu’en faire. Elles arrivaient trop tôt, le repas n’était même pas encore servi. Et puis, il ne s’offrait jamais le luxe de se faire courtiser, c’était d’ordinaire toujours lui qui avait l’avantage.

Souvent, les mariés lui réservaient une place à table, à laquelle il consentait à s’asseoir une fois pris les quelques clichés d’usage : l’arrivée des mariés, les discours, les tables, les fleurs, et quelques petits détails que son regard avisé savait immanquablement dénicher et mettre en valeur. Et c’est au cours du repas qu’il en profitait pour courtiser sa conquête du jour. L’attitude de cette femme charmante dont il ignorait même le nom l’obligeait à revoir sa stratégie. Il reprit ses esprits, rassembla son matériel photo et rentra juste à temps pour photographier les mariés, sous les vivats de leurs familles et amis, tandis que résonnait une musique entraînante, annonçant le début du repas.

Une voix lui susurra à l’oreille :

« Vous croyez qu’elle sera comblée ce soir ?

– Pardon ? dit-il en se retournant vers celle qui occupait déjà ses pensées et dont il avait reconnu la voix. Elle s’était faufilée jusqu’à lui, et se tenait juste derrière son épaule. Le brouhaha ambiant masquait leur conversation.

– La mariée, vous croyez qu’elle consommera sa nuit de noces ?

– Vous en avez des drôles de questions !

– Parce que vous croyez que je suis la seule à me les poser ?

– Disons qu’en cet instant, les pensées de la plupart des personnes présentes sont plutôt à la joie, éventuellement au romantisme, mais guère à la grivoiserie…

– Qui parle de grivoiserie ? Cela peut être très romantique une nuit de noces !

– Cela se peut ! admit-il.

– Et donc vous n’avez pas répondu à ma question : croyez-vous qu’elle sera comblée ce soir ?

– Peut-être, je n’en sais rien, c’est gênant votre question !

– Moi je ne crois pas une seconde qu’elle sera consommée cette nuit de noces, affirma-t-elle, très sûre d’elle.

– Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demanda-t-il, interloqué.

– La manière dont son mari la regarde, trop sûr de lui, trop sûr d’elle, trop sûr d’eux, persuadé qu’il n’a plus à la conquérir, qu’il n’a plus à la charmer et encore moins à la surprendre. »

Il n’avait jamais vu les choses sous cet angle. Il faut dire qu’il ne s’était jamais vraiment posé la question. Même s’il se sentait quelques affinités avec certains des couples qu’il photographiait, ils étaient avant tout ses clients, et il ne serait pas permis d’imaginer leurs moments intimes. Les propos de la jeune femme le troublaient.

Apercevant soudain l’homme qu’il avait déjà vu auprès d’elle dans le courant de l’après-midi, elle interrompit ses propos, minauda, et d’un petit signe de la main, fit comprendre à cet homme : « J’arrive »

« C’est votre mari ? lui demanda-t-il.

– Cela vous rassurerait ?

– Peut-être… »

Elle rit, mais ne répondit pas, et fila rejoindre l’homme qu’elle avait salué ; il ne saurait jamais qui il était.

Les invités commençaient à regagner leurs places. Il s’efforça de prendre encore quelques clichés ; le marié lui adressa un clin d’œil complice, comme pour l’encourager à ne pas oublier la raison de sa présence parmi eux. Il n’était pas un invité comme les autres, lui était payé pour être ici. Il déambula encore un peu parmi les tables, afin de saisir quelques photos « d’ambiance », puis il regagna sa place. Par chance, il n’était pas à la même table qu’elle ; il en aurait crevé de gêne.

Il n’éprouvait d’ordinaire aucune difficulté à engager la conversation avec ses voisins de table, sa position de photographe du mariage facilitant les choses. Pourtant, aujourd’hui, il se sentait l’esprit ailleurs, happé par des désirs et des sentiments confus. Lui le prédateur se retrouvait proie, et il ressentait une immense curiosité, en se demandant bien comment allait finir sa soirée. Il prétexta des impératifs professionnels pour se lever plusieurs fois de table, et aller fumer dehors. Il ne dut pas sembler une compagnie très intéressante à ses voisins de table mais peu lui importait. Il passerait pour un « artiste évanescent »…

La troisième fois qu’il se leva, il comprit qu’il était suivi. Cependant, il ne s’arrêta pas. Elle l’aborda alors qu’il s’éloignait dans une allée sous les arbres, à peine éclairée par le clair de lune.

« Vous pensiez me fuir ?

– Non, dit-il en se retournant. Je ne fuis que moi-même…

– Et que fuyez-vous au juste ?

– Le jeune homme suffisant et sûr de lui.

– Mais alors, que resterait-il en vous si vous avanciez sans suffisance et sans assurance ?

– Un homme tourmenté autant que romantique.

– Décidément, le romantisme est votre tasse de thé, c’est la deuxième fois que vous en parlez.

– Ce n’est pas la vôtre ?

– Le romantisme est beaucoup trop nostalgique, et pas assez ancré dans le présent ! énonça-t-elle, en riant.

– Certes, mais il peut rapprocher les êtres.

– Que feriez-vous alors pour vous rapprocher de moi ? »

Avant qu’il n’ait pu répondre, elle le plaqua contre un arbre, et l’embrassa. Il en fut surpris autant que charmé. La fièvre les ayant saisi tous les deux, et leur désir n’ayant d’égal que celui de l’autre, il l’entraîna vers sa voiture, dont les sièges repliés à l’arrière offraient un espace confortable pour les caresses à venir.

Il n’avait jamais ressenti autant de sensualité chez une femme, ni autant de fougue et de bestialité, en même temps que de douceur. Cette femme était un mystère à elle toute seule. Quelle était son histoire, quelles étaient ses blessures, ses attentes déçues, pour qui étaient ses rêves oubliés, ses désirs torrides ? Il n’en savait rien, n’en saurait jamais rien. S’il était intimidé, il n’en laissa rien paraître. Sa virilité répondait plutôt bien aux attentes de la naïade. Il interrompit un instant leur corps à corps et farfouilla sous la banquette à la recherche d’un préservatif, y retrouva une chaussure à talon – une ancienne conquête –, balança la chaussure par la fenêtre, et, trouvant enfin ce qu’il cherchait, roula de nouveau vers elle, avant de l’envelopper de ses bras puissants.

Elle questionna, en désignant la fenêtre ouverte :

« C’était quoi, ça ?

– Rien qui ne nous concerne maintenant », répondit-il en l’embrassant à pleine bouche. Elle n’insista pas, prenant tant de plaisir, semblait-il, à se laisser caresser et parcourir le corps de mille baisers.

La nuit protégeait leurs étreintes des regards curieux. Mais de toute évidence, occupés à célébrer là-bas les noces du jour, aucun des invités n’aurait songé à venir par ici, à cette heure-ci de la nuit.

Ils ne jouirent pas en même temps, mais peu leur importait, ils s’offrirent l’un à l’autre pleinement, jusqu’à ce qu’ils eurent tous les deux épuisé leurs désirs. Ils eurent bien du mal à se détacher de l’étreinte de l’autre. C’est elle qui finit par s’éloigner de lui en l’embrassant une dernière fois. Elle chercha ses vêtements à tâtons, se rhabilla, et partit en sautillant dans la nuit, le laissant seul, dans sa voiture, avec au bord des lèvres et du cœur un étrange sentiment d’irréel.

 

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