Extrait

La calligraphie des rêves
de Juan Marsé

Le 22/05/2013 à 19:43 - 0 commentaire

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Date de parution :

ISBN :

Total pages :

Prix :

Juan Marsé

Christian Bourgois

litterature hispano-portugaise

12/01/2012

9782267022810

411

20 €

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ISBN : 9782267022810

Editeur : Christian Bourgois

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ISBN : 9782267022995

Editeur : Christian Bourgois

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Résumé du livre
A ceux qui s'étonnaient qu'il ne se soit jamais servi des circonstances, fort romanesques, de sa naissance et de son adoption, Juan Marsé avait jusqu'ici l'habitude de répondre que ses mémoires se trouvent dans ses romans et ses nouvelles. " Je comprends que ce soit un thème très littéraire (ou qu'il puisse le paraître à certains) mais je ne l'ai jamais abordé comme tel, bien que mes romans soient pleins de gamins qui s'inventent leurs père, ou qui décident d'être fils d'eux-mêmes ", a-t-il même écrit un jour. Or, c'est une explication que Marsé ne pourra plus avancer : il raconte en effet dans le roman qui nous occupe, et de façon très précise, cet épisode fondateur de sa vie et probablement de son oeuvre : sa mère meurt dix jours après sa naissance, laissant son père, chauffeur de taxi, seul avec sa soeur aînée. Le pauvre veuf ne s'en sort pas et songe à confier le nouveau-né à une autre famille. Et voilà que le hasard s'en mêle : un soir, comme il passe devant une maternité de Barcelone, il est hélé par un couple dont la femme est en pleurs : elle vient de perdre l'enfant qu'elle attendait. Quelques instants plus tard, dans le taxi, affaire est faite : le couple sans enfant se chargera du fils du chauffeur et finira par l'adopter. C'est le point de départ d'un récit qui revient sur les épisodes marquants de l'éducation du jeune garçon, et retrace l'histoire de l'Espagne du XXe siècle.
Ce livre, malgré tous les événements rattachables à la vie de l'auteur, et que tous les connaisseurs de son oeuvre reconnaîtront sans peine, n'est donc pas une autobiographie (l'idée n'en est sans doute jamais venue à l'auteur, trop modeste), et peut-être serait-il étonné (et irrité) qu'on lui dise qu'il peut se rapprocher du genre moderne de l'autofiction. Ce qui n'est d'ailleurs pas sûr, tant il est vrai que ce n'est pas sa vie qui l'intéresse - il ne s'agit pas de Mémoires -, mais ses rêves : il s'est donné pour fonction de les écrire, et de là, encore une fois, son titre de Calligraphie des rêves, sachant qu'en espagnol le premier sens de " caligrafía " est, tout simplement, " écriture ".
On trouve aussi dans ce beau roman ce qui fait une grande partie du talent de Marsé : sa richesse lexicale, sa puissance évocatrice, en particulier dans la création d'images, ses personnages bien campés et objets tout à la fois de l'ironie et de la tendresse de l'auteur, ses dialogues enlevés et sonnant toujours juste, et enfin cet humour qui n'est pas le moindre de ses charmes. Et comme toujours, l'art de suspendre l'intérêt du lecteur, toujours pressé, en fin de chapitre, de lire le suivant.

 

Premier chapitre

1

 

Mme Mir et le tramway fantôme

 

 

 

 

Torrente de las Flores. Il avait toujours pensé qu’une rue portant ce nom ne pourrait jamais être le théâtre d’une tragédie. Depuis le haut de la Travesera de Dalt, elle amorce une forte pente qui s’atténue jusqu’à mourir dans la Travesera de Gracia, croise quarante-six rues, a une largeur de sept mètres et demi, est bordée d’immeubles peu élevés et compte trois bars. En été, durant les jours parfumés de la fête patronale, endormie sous un toit ornemental de bandes de papier de soie et de guirlandes multicolores, la rue abrite une agréable rumeur de roselière bercée par la brise et une lumière sous-marine et ondulante, comme d’un autre monde. Lors des nuits étouffantes, après dîner, la rue est un prolongement du foyer familial.

Tout cela est arrivé il y a bien longtemps, quand la ville était moins vraisemblable qu’aujourd’hui, mais plus réelle. Un peu avant deux heures, un dimanche après-midi de juillet, le soleil resplendissant et une averse soudaine se fondent durant quelques minutes, laissant en suspens dans l’air une lumière frisottante, une transparence hérissée et trompeuse tout au long de la rue. Cet été est torride et la peau noirâtre de la chaussée est si chaude à cette heure-là que la pluie finissante s’évapore avant même de la toucher. Sur le trottoir du bar-marchand de vin Rosales, l’averse passée, un pain de glace laissé là par la camionnette du livreur et mal enveloppé dans une toile de jute commence à fondre sous le soleil inclément. Le gros Agustín, le patron, ne tarde pas à sortir, un seau et un pic à la main, et, accroupi, il s’empresse de casser le pain.

Sur le coup de deux heures et demie, un peu au-dessus du bar et sur le trottoir d’en face, dans le tronçon de la rue le plus propice aux mirages, Mme Mir sort en courant du 117, visiblement perturbée, comme si elle venait d’échapper à un incendie ou à une hallucination, et se plante au milieu de la chaussée, en pantoufles et vêtue de sa blouse blanche d’infirmière mal boutonnée, sans craindre de laisser voir ce qu’elle ne doit pas montrer. Durant quelques secondes, elle a l’air de ne pas savoir où elle se trouve, elle tourne sur elle-même en tâtant l’air avec ses mains, jusqu’au moment où, s’immobilisant, tête baissée, elle pousse un cri long et rauque, comme sorti de son ventre, et qui peu à peu se transforme en soupirs pour finir en miaulements de petit chat. Elle commence à remonter la rue en trébuchant puis s’arrête, elle se tourne, cherchant un appui alentour, et aussitôt après, fermant les yeux et croisant les mains sur sa poitrine, elle se baisse en se repliant lentement sur elle-même, comme si cela lui procurait réconfort ou soulagement, puis s’allonge sur le dos, en travers des rails du tramway encore incrustés dans ce qui reste du vieux pavage.

Des voisins et quelques passants occasionnels, peu nombreux et fatigués à cette heure et sur ce tronçon haut de la rue, n’en croient pas leurs yeux. Qu’est-ce qu’il lui a pris, tout à coup, à cette femme ? Allongée sur la voie de toute sa longueur, qui n’est pas grande, ses genoux massifs et brunis sur la plage de la Barceloneta pointant sous sa blouse entrouverte, les yeux fermés et les pieds bien joints dans ses pantoufles de satin à pompons pas très propres, que diable prétend-elle faire ? Faut-il supposer qu’elle veut en finir avec la vie sous les roues d’un tramway ?

 

 

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