Extrait

L'insouciance
de Karine Tuil

Le 05/09/2016 à 17:36 - 0 commentaire

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ISBN : 9782070146192

Editeur : Gallimard

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ISBN : 9782072552496

Editeur : Editions Gallimard

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Résumé du livre
De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé. Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

 

Premier chapitre

RETOUR D’AFGHANISTAN

1

 

Ce n’est pas une décharge de chevrotine, ça ne vous tue pas, peut-être, mais ça déforme, ça détruit, lentement, froidement, comme une substance toxique et irradiante, mutant vers quoi ? Un être supérieur, cuirassé, stoïque, rien ne l’ébranle, rien ne l’affecte, un de ceux qui résistent, un dur, blindage métallique, les yeux décavés à trop contenir l’effroi, il ne montrera rien, ne dira rien, impassible, non, ça va, ça va aller, pas de plaintes, pas comme Ceux-qui-tombent, Ceux-qui-lâchent, Ceux-qui-cèdent-à-la-peur, dédorant leurs propres portraits : on n’est pas à la hauteur, on n’est pas capables ; c’est brutal, violent, ça déchire la surface, abrasion définitive, certains disent un-coup-sur-la-tête, une accélération suivie d’une projection accidentelle, un choc frontal, une fragmentation – c’est ça l’épreuve, la vraie, touchez, vous êtes à vif, c’est l’expérience de la douleur et personne n’y est préparé, personne. Ça surgit à tout moment, ça surprend, c’est traître ; vous avez des ambitions, des rêves, des projets – la trilogie de la construction personnelle –, vous aimez, êtes aimé peut-être, concomitamment, quelle chance, profitez-en, ça ne durera pas, soudain la roue tourne, c’est votre tour, et vos protestations n’y changeront rien, avancez en rangs serrés, entrez dans la zone de turbulences, entrez dans la cage, il y a de l’animalité dans l’épreuve, vous renoncez à votre urbanité, au caporalisme agressif, vous renoncez à la tyrannie des apparences, à l’effervescence, l’adolescence – l’incandescence, c’était hier –, plus rien n’a d’importance passé la reddition, la vie, c’est ça, un apprentissage de la perte, mais Romain Roller avait l’habitude, la peur, il avait fini par l’apprivoiser, il avait été formé pour ça, et à l’âge où ses amis vivaient de petits boulots, devenaient vigiles, chauffeurs, entraîneurs sportifs, à l’âge où, de l’autre côté du périphérique, des ambitieux préparaient leur avenir professionnel comme une capitalisation à long terme, Romain Roller avait rejoint l’armée, le groupement des commandos de montagne affilié à un bataillon de chasseurs alpins pour finir par obtenir le grade de lieutenant, et tout ça pour se retrouver où ? Au Kosovo, à Mitrovica, où il avait vu des victimes brûlées, s’échappant de leurs maisons incendiées par l’explosion de cocktails Molotov, se jetant par les fenêtres, tentant de survivre par tous les moyens car personne ne veut mourir, c’est tout ce qu’il avait appris à la guerre, rien d’autre… En Côte d’Ivoire, à Bouaké, où un campement de soldats français en mission pacifique avait été bombardé par un avion de l’armée du président ivoirien, causant la mort de neuf soldats français et d’un Américain… En Centrafrique, où des cadavres gisaient, putréfiés, dépecés à coups de machettes, des mouches grosses comme des olives voltigeant autour dans un bourdonnement de scie électrique, des familles entières – hommes, femmes, enfants – victimes de guerres ethniques, et après ça, vous pensez être blindé, vous êtes encore capable de vous endormir sans somnifère, sans alcool, sans être réveillé en pleine nuit par des images de charniers, vous avez des envies, du désir, vous sortez, vous parlez, oui mais jusqu’à quand, jusqu’à quand ? Car vous aurez beau tâter toute la misère du monde, tant que vous n’avez pas connu l’Afghanistan, vous n’avez rien vu…

L’enfer afghan… Écrasé par la nature, sa complexité, ses cavités secrètes, sa rusticité, tout ce que votre ennemi maîtrise et qu’il vous faudra apprivoiser car il connaît la région mieux que vous ne la cernerez jamais : les vastes pentes vallonnées percées de ravins avec, en toile de fond, les sommets crayeux de l’Hindou Kouch ; les nuits piquées d’étoiles, un paysage de carte postale ; la zone verte hérissée de vergers touffus, rameux, sa verdure exubérante dans laquelle vous vous enfoncez en priant pour qu’un tir ne vienne pas vous trouer la tête, et ça ne manque pas, les tirs tombent, les roquettes fusent, vous ne voyez rien, votre adversaire se carapate, tapi quelque part, tranquille, tout ce qu’il veut, c’est bouffer de la viande, ce pays, c’est une bombe, vous comprenez ? Et tout le monde a le doigt posé sur le détonateur : le taliban embusqué qui attend que vous vous pointiez ; le guetteur posté devant votre base et qui demande à vous parler dans un sabir qui ajoute à la panique ; l’enfant qui s’avance vers vous avec un regard à vous fendre l’armure, sans que vous soyez capable de savoir s’il a un flingue chargé dans son short ou s’il veut juste un bonbon ; l’agriculteur qui ramasse ses prunes sucrées et juteuses et vous en propose une, hum, ça vous tente, et là vous ne savez pas quoi faire. La refuser ? C’est l’humilier ; dans un pays régi par le code d’honneur, c’est en faire un futur insurgé. L’accepter ? C’est peut-être prendre le risque de recevoir une autre prune, en plomb celle-là, mais la perspective de passer trente-cinq fois sur le billard vous fait trembler, vous refusez ; l’Afghan qui est au téléphone en pleine rue au passage d’un convoi allié, qui appelle-t-il ? Son portable est peut-être un activateur de bombes à distance, et comment faire la différence, de là où vous êtes, vous ne discernez rien, et quelle décision prendre : le regarder sans réagir ? Le descendre en pleine rue ? Votre combat est légitime, moral, légal. Le soldat de l’armée afghane que vous êtes censé former, ce type doux et affable auquel vos hommes apprennent sans relâche à manier une kalach, êtes-vous sûr qu’il n’est pas un insurgé infiltré ? Qu’il ne va pas retourner son arme contre vous au cours d’une mission ou vous tuer pendant votre sommeil ? Êtes-vous certain qu’il ne va pas vous planter une hache dans la tête comme Roller avait vu un homme le faire au cours d’une réunion de chefs afghans – BANG ! Un coup dans le crâne d’un Canadien de vingt-cinq ans, sa cervelle a éclaté sur eux ! Durant le trajet de retour à la base, personne ne parle, chacun fait le mort, non, ils ne voient pas – ils ne veulent pas voir – que des lambeaux de chair maculent leurs vestes et leurs cheveux ; non, ils ne voient pas – ils ne veulent pas voir – que le plus solide d’entre eux tremble comme s’il était placé sur une plaque vibratile, et Roller rappelle les ordres de mission, c’est ça le sang-froid, c’est ça la maîtrise, il leur rappelle qu’ils ne doivent pas parler de ce qui s’est passé à leurs épouses, leurs amis, leurs parents, et le soir, au téléphone ou devant l’écran de l’ordinateur, à la question : comment te sens-tu ? vous répondrez : bien. Très bien. Super bien.

Mentez-leur. Mentez-leur quand ils vous demandent si vous vous avez le moral, si vous supportez la chaleur, la pression, votre gilet pare-balles, le poids de votre matériel. Mentez-leur quand ils exigent de savoir pourquoi vous portez un pansement à la main. Mentez-leur quand ils vous assaillent de questions – tu as bien reçu les barres de céréales que je t’ai envoyées ? Et vous répondrez : oui, oui, je les ai adorées, alors que ça fait trois jours que vous n’avez rien pu avaler. Après, vous craquez, vous crachez, oui, mais sous la douche, seul, quand les fragments de chair du Canadien bouchent le siphon, quand une part de vous-même est en train de se diluer comme un corps plongé dans un solvant puissant.

Le traducteur qui vous propose ses services ne serait-il pas un espion téléguidé par les talibans, un otage qui agirait sous leur contrainte ? Le piège facile à tendre, ils menacent de tuer sa famille s’il ne coopère pas, ils savent où elle habite, ils ont le nom de son père et de sa sœur, tu sais ce qu’on pourrait faire à ta sœur, oui, il le sait, ils lui tireront une balle dans le dos ou ils la brûleront à l’acide, un jet dans la gueule, défigurée pour l’exemple, alors oui, sans aucun doute, le traducteur qui est dans votre camp au début de la mission peut tout à fait passer dans le camp ennemi deux mois plus tard parce qu’il a peur, oui, dites-vous bien que la peur gouverne tout, là-bas ; et il y a ce cadavre placé au milieu de la route, peut-être bourré d’explosifs, il y a cette petite chèvre qui progresse à votre suite avec sa clochette autour du cou, il y a ce kamikaze qui surgit au milieu d’une zone que vous êtes en train de sécuriser, il se précipite vers vous comme si vous étiez la plus belle fille du monde, il a eu le coup de foudre, le salaud, mais c’est vous qui finirez électrocuté… Vous aurez beau être exposé à l’épouvante et au stress, à la répugnance tragique de la haine, vous ne serez jamais préparé à ressentir l’angoisse de tomber sur un engin explosif improvisé, on appelle ça un IED et, en Afghanistan, c’est l’ennemi public numéro un – pire qu’un faiseur de veuves –, si vous marchez ou roulez dessus, vous vous retrouvez au mieux amputé des mains, des bras ou d’une partie du crâne, oui, et même comme ça vous pourrez survivre, mais seul, à l’hôpital militaire où tout le monde finira par vous oublier et où vous préférerez crever, parce qu’au moins votre veuve percevra une pension et pourra refaire sa vie avec un autre, un type normal, pas un soldat qui lui reviendra en kit après une mission de six mois, et vous savez quel nom ont donné les insurgés à cette mise à mort ? Planter des fleurs… Le romantisme taliban…

Vous ne serez jamais préparé à la guerre des lâches, cachés à cent mètres de vous, derrière des habitations aux murs chaulés, piégés eux aussi, détonateur à la main… Vous ne serez jamais préparé à l’effroi de devoir balancer des roquettes sur des maisons pleines de gosses, de vieillards et de mères de famille parce que vos ennemis s’y sont cachés pour vous tirer comme des lapins, persuadés que vous ne répliquerez pas, ils connaissent vos règlements et se moquent de votre morale – épargner les civils, ne tirer qu’en cas d’attaque frontale –, vous poussant à la faute et au crime, car vous les pulvériserez, vous répétant que vous n’avez pas d’autre choix, alors que si, vous en avez un autre, vous tirer vite fait de cet enfer et rentrer chez vous où les gars de votre âge vont en boîte, bossent, baisent, belotent, bringuent, briguent des postes sans danger, et qui vous dit que ce ne sont pas vos femmes qu’ils prennent pendant que vous combattez pour qu’ils puissent continuer à aller en boîte, bosser, baiser, beloter, briguer des postes sans danger, bringuer sans se soucier de la menace terroriste, c’est bien pour ça que vous êtes venu, non ? L’éradiquer, cette menace…

Vous ne serez jamais préparé à la culpabilité d’avoir accordé l’ordre de tirer sur une cible suspecte parce que c’est la procédure, et de découvrir que c’était une femme enceinte qui cherchait de l’aide, dix-huit ans pas plus, comment savoir si elle ne dissimulait pas une bombe sous sa burqa. Et pourquoi lui auriez-vous fait confiance ? C’était elle ou vos hommes – quelle importance puisqu’il l’a tuée, exécutant Votre volonté, obéissant à Votre ordre –, sa mère vous maudira, vous et vos enfants, jusqu’à la cinquième génération et formera les enfants qui lui restent à vous haïr, et ils vous poursuivront jusque chez vous, et ils vous détruiront par le feu et les bombes, la terreur et la menace, l’épée et le glaive, comme dans un récit biblique, ils se vengeront… Vous ne serez jamais préparé à la peur qui vous troue le ventre au moment où vous apercevez un fil qui dépasse et il faudra bien en faire quelque chose parce que si vous ne faites rien, un enfant finira par le défouir pour se fabriquer une marionnette et alors c’est lui qui finira désarticulé ; vous appellerez le démineur, mais, même habitué à toutes ces missions, vous n’êtes jamais sûr qu’il ne va pas déflagrer sous vos yeux pendant que sa femme est en train de tester un nouveau gel douche ambre-huile d’argan, mandarine-orange, des mélanges aphrodisiaques, tout ce qui pourrait l’exciter à son retour… Vous ne serez jamais préparé à voir la mort en face, vous la croisez partout dans le bazar de Tagab, dans chaque échoppe, une vraie poudrière, vous entrez et vous ne savez pas si des hommes ne vont pas vous encercler en quelques secondes, si la marmite en aluminium remplie d’huile brûlante dans laquelle crépitent des beignets ne va pas exploser sur votre passage, si la vieille femme qui égruge ses amandes ne va pas cracher sur vous parce que vous ne serez jamais le bienvenu, parce que vous avez bombardé sa maison, humilié sa fille, détruit son champ, elle a ses raisons et vous ne les connaîtrez jamais car vous n’avez pas le droit de lui parler, les hommes ne parlent pas aux femmes ; vous ne savez pas si la foule entière ne va pas se masser autour de vous pour vous prendre en étau et vous écraser, ce sera la panique, vous aurez beau avoir été formé au contrôle de foule et avoir testé votre capacité à réagir en différents points du globe, vous perdrez vos moyens, ils voudront votre tête, ils vous piétineront jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer votre visage d’une bouillie informe, et un type, là-haut, filmera et balancera votre mise à mort sur YouTube… Vous ne serez jamais préparé à voir l’un de vos meilleurs amis déchiqueté sous vos yeux parce qu’il a marché sur une mine pendant une opération, ses jambes ont été arrachées, il hurle qu’il veut de la morphine ça pisse le sang, faut le garrotter, la morphine ! Bordel de merde ! Où est la civière ? Qui a la radio ? Vous ne serez jamais préparé à supporter le souffle – 530 km/h – ni le bruit de l’explosion et vous êtes peut-être devenu sourd car vous n’entendez même plus les hurlements de votre soldat qui est en train de mourir dans vos bras, entrailles à l’air, un hobereau qui voltige au-dessus de vos têtes… Vous ne serez jamais préparé au choc, il y a cinq secondes encore, il se tenait là, devant vous, valide, il vous parlait ; la veille, il riait et bang, il ne reste plus rien qu’un tronc humain surmonté d’une tête en sang et un nuage de débris poussiéreux… Vous ne serez jamais préparé à chercher ses membres au milieu de la rocaille, fouir la terre rêche à vous en arracher les ongles, vous ne les retrouvez pas, la nuit va tomber, et pourtant vous ne pensez qu’à ça, le ramener entier, vous y pensez pour ne pas chialer mais au fond du seau vous chialez quand même car vous ne serez jamais préparé à mentir en lui faisant croire que tout va bien, que tout va s’arranger alors que vous savez qu’il va mourir dans l’hélico, à l’hôpital de Kaboul ou être handicapé à vie, dépendant de l’aide militaire, de l’État, de sa compagne, et peut-être même qu’elle le quittera parce qu’elle veut vivre… Vous ne serez jamais préparé à tomber dans une embuscade, supporter les tirs ennemis pendant plus de vingt-quatre heures et voir vos hommes tomber sans pouvoir rien faire d’autre que hurler parce que l’hélicoptère de secours ne se posera pas, il ne prendra pas le risque d’exploser en vol, ou parce que les avions américains ne peuvent pas viser vos ennemis, ils sont en face, vous êtes au corps à corps, ça vous tuerait, et ça vous tue quand même, cette passivité, lentement, ça prend plus de temps, comme de l’arsenic… Vous ne serez pas préparé à supporter la vue des corps gonflés et noircis par la chaleur et la putréfaction, en quelques heures à peine, les corps des soldats de votre section, ces corps sculptés par les heures de musculation, d’entraînement, les exploits sportifs – des chasseurs alpins ! Des types qui avaient escaladé le mont Blanc sans faiblir ! – déjà décomposés, mais non, pas lui, José Vilar, vingt-deux ans, vous aviez promis à sa mère de le ramener vivant, pas lui, Vincent Debord, vingt-quatre ans, le seul qui vous battait à Call of Duty, et personne ne vous battra plus jamais, il devait se marier à son retour de mission, il vous avait demandé d’être témoin à son mariage et vous le serez à sa mort, vous raccompagnerez son cercueil jusqu’au tarmac, et que direz-vous à sa copine quand elle appellera ce soir pour lui parler, lui répéter qu’elle l’aime et qu’elle a envie de lui ? Vous ne serez pas préparé au ramassage des corps en pleine nuit, du sang plein les mains, vous les portez sur le dos, et il faut faire vite, avant que les insurgés reviennent, et il faut le faire, parce qu’on n’abandonne pas ses hommes à l’ennemi… Vous ne serez jamais préparé à l’odeur du sang, ces relents de fer et de métal froid qui vous donnent envie de vomir… Vous ne serez jamais préparé aux effluves de cendres, c’est quoi ? De la chair grillée. Et vous crachez, plié en deux, à vous en arracher les boyaux… Vous ne serez jamais préparé à mentir sur les dernières minutes de ces soldats – ordre de la hiérarchie, vous direz qu’ils sont morts héroïquement au front, qu’ils se sont battus jusqu’à la fin, qu’ils étaient beaux et fiers – beaux et fiers, c’est ça, parce que personne ne verra leurs visages défigurés, par souci de protéger les familles, vous ne direz pas que vous avez découvert leurs trois corps alignés après le départ des talibans, vous ne direz pas qu’ils présentaient des traces de torture – lacérations, perforations, à coups de canif ou de tournevis –, vous ne direz pas qu’ils avaient été égorgés, vous ne direz pas que des effets personnels leur avaient été volés, ni même que les talibans ont paradé avec les uniformes français de nos morts, de nos soldats, vous ne direz rien, optant pour les discours obreptices, au nom de la protection des familles et du secret d’État, l’État qui vous a envoyés dans ce bourbier, vous n’avez pas vingt-sept ans, vous n’avez pas assez vécu et aimé pour mourir, et vous pensez à votre mère, vous avez envie de crier son nom, qu’elle vienne vous chercher et vous sortir de là… Vous ne serez jamais préparé à annoncer la mort de vos hommes, et pourtant tôt ou tard vous le ferez, vous appellerez un de vos supérieurs, resté bien au chaud à la base, la connexion Internet sera coupée, aucun soldat ne pourra plus contacter sa famille, afin qu’aucun d’entre eux ne puisse donner les noms des victimes, décision de l’état-major, quelqu’un le fera à leur place, sera envoyé par des types en bout de bande pour le faire, il sonnera à la porte des familles qui ouvriront en pensant : ça y est : la vie est finie ; et Romain Roller pensait aussi qu’elle l’était quand ils sont arrivés à Paphos, sur l’île de Chypre, dans cet hôtel cinq étoiles où ils devaient passer trois jours pour se remettre, disaient-ils, avant de rentrer chez eux, sas de fin de mission prévu par le gouvernement pour les préparer au retour à la vie normale – au programme : détente, cours de sophrologie, entraînements sportifs, séances de réflexion collective, rencontres avec des psychologues – mais c’était trop tard, Roller était déjà abîmé quand il s’est retrouvé dans cette chambre de luxe avec vue sur mer en pensant qu’il n’était pas à sa place et qu’il devait retourner là-bas chercher les membres de son ami, le sergent-chef Farid Djitli qui crevait peut-être, intubé à l’hôpital militaire Percy pendant qu’ils se gavaient de papayes fraîches et de dattes « fondantes comme du miel », répétait suavement une serveuse aux yeux de braise, qui crevait pendant qu’ils nageaient dans la piscine d’eau de mer à température idéale sous les regards des filles qui passaient par là, le corps corseté dans des deux-pièces qui ne dissimulaient rien, qui crevait pendant que ses hommes ne pensaient qu’à séduire ces filles qui les mataient encore quand ils couraient le long de la plage, pectoraux huilés, bronzés, des athlètes, des surhommes, qui crevait pendant qu’ils se faisaient masser par des minettes aux yeux noirs, espérant plus, qui crevait pendant qu’ils jouaient aux cartes, qui crevait pendant que Roller hésitait entre le hammam et le sauna, les crevettes et le crabe, l’ananas frais ou le fondant au chocolat noir, le massage thaïlandais ou californien, qui crevait pendant qu’ils participaient à un karaoké dans la salle de spectacle de l’hôtel, qui crevait pendant que Roller fredonnait un vieux tube de Michael Jackson en dodelinant de la tête, faisant glisser ses pieds sur le sol, qui crevait pendant qu’ils tiraient sur des joints dans la chambre en se racontant toutes les choses formidables qu’ils feraient à leur retour : sortir, rire, faire l’amour, vivre.
Qui crevait.

 

 

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