Extrait

L'incivilité des fantômes
de Rivers Solomon

Le 06/09/2019 à 13:14

Auteur : Rivers Solomon
Editeur : Aux Forges De Vulcain
Genre : Littérature étrangère
Date de parution : 06/09/2019
ISBN : 9782373050561
Total pages :
Prix : 20.00 €
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Editeur : Aux Forges De Vulcain

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Résumé du livre
Aster est une jeune femme que son caractère bien trempé expose à l’hostilité des autres. Son monde est dur et cruel. Pourtant, elle se bat, existe, et aide autant qu’elle le peut, avec son intelligence peu commune, ceux et celles qu’elle peut aider. Mais un jour, un type la prend en grippe. Et Aster comprend qu’elle ne peut plus raser les murs, et qu’il lui faut se tenir grande.

Sa rébellion est d’autant plus spectaculaire qu’elle est noire, dans un vaisseau spatial qui emmène les derniers survivants de l’humanité vers un éventuel Eden, un vaisseau où les riches blancs ont réduit en esclavage les personnes de couleur.

Un roman qui prend pour prétexte la science-fiction pour inventer un microcosme de l’Amérique, et de tous les maux qui la hantent, tels des fantômes.

Rivers Solomon est une personne transgenre, née aux Etats-Unis, qui vit désormais en Grande-Bretagne. L’incivilité des fantômes est son premier roman.

Traduction de Francis Guévremont.

 

Premier chapitre
Chapitre 1

Aster retira de sa trousse deux scalpels pour les faire tremper dans une solution désinfectante. Ses doigts tremblaient, à cause du froid, et elle peinait à tenir ses petits instruments ; ils lui échappèrent et tombèrent avec un ploc disgracieux dans l’épais liquide. Dans dix minutes, elle allait amputer le pied gangréneux d’une enfant. Il fallait absolument qu’elle cesse de frissonner.
Était-ce donc cela, l’hiver ?
Une faible lumière, résultat de la réaction chimioluminescente entre du peroxyde, de la teinture orange et de l’ester, éclairait la salle d’opération improvisée. Sur le pont T, ils appelaient ces lanternes de fortune des étoiles-en-pot. Aster se demanda où ils avaient bien pu dénicher du peroxyde, sans parler de l’ester d’oxalate de phényle. 
– Tu n’as qu’à la secouer, pour que les trucs à l’intérieur se mélangent, dit Flick, dont le pied pourri reposait sur deux coffres posés l’un sur l’autre. Regarde, tu as vu, tu as vu ?
Bien entendu, Aster avait vu. Flick ne pouvait-elle pas voir les yeux de sa jeune amie ?
Près de l’enfant, sur un panier en osier qui avait été retourné, reposait une pile de vieilles bandes dessinées. Sur le dessus, il y avait le numéro 19  du Règne de l’impératrice de la nuit : sur la couverture, on voyait une femme nommée Mariam Santi, qui portait un trench-coat beige et tenait à la main une sorte d’appareil cylindrique fait de métal et de bois. Quand elle pressait un minuscule levier avec son index, l’appareil propulsait une balle d’argent à très grande vitesse, et elle pouvait ainsi blesser ses ennemis.
– Fusil, se dit-elle à mi-voix.
Ses lèvres, que le froid avait collées, se séparèrent. Quand elle était petite, elle appelait ces armes des fusibles, parce que ces appareils avaient le don de tout faire sauter dans une histoire. Et parce que, la première fois qu’elle avait vu ce mot, elle l’avait mal lu. 
Le numéro 19 de L’Impératrice de la nuit avait été l’un des préférés d’Aster quand elle était enfant. Elle l’avait lu tout comme elle avait lu toutes les aventures de Mariam Santi qu’elle avait pu trouver sur le Matilda. Les vieilles bandes dessinées circulaient de pont en pont, de quartier en quartier.
– Regarde ! Regarde ! On dirait que ça explose là-dedans quand je la secoue. Boum ! Boum ! Boum ! dit Flick.
Elle – non ! iel ! – secouait la lanterne avec énergie. Aster se réprimanda de son erreur. Sur son propre pont, on employait le pronom féminin pour tous les enfants, qu’ils soient garçons ou filles. Ici, par contre, on utilisait le pronom neutre iel. Il ne fallait pas l’oublier.
– Allez ! Allez ! Explose ! criait Flick en lançant l’étoile-en-pot dans les airs et en la rattrapant. Sauf que ça n’explose pas vraiment, hein ? Si ça explosait, il y aurait du feu, et le feu, c’est chaud.
Iel s’exprimait avec cette simplicité qu’avaient toujours les enfants persuadés de tout savoir. 
– Mon arrière-grand-miman, continua-t-iel, elle dit qu’il y a déjà eu des coupures de courant avant, mais qu’elles n’ont pas duré longtemps. Après une semaine, c’était fini, et les Bas-Pontiens n’avaient même pas besoin de rationner l’énergie. Pas de froid. 
La peau marron foncé de Flick prenait la teinte du bronze, à la faible lueur de l’étoile-en-pot.
S’il y avait eu une vague possibilité qu’il réponde – et il n’y en avait aucune –, Aster aurait appelé le Chirurgien par radio. Il lui aurait donné un laissez-passer pour qu’elle puisse amener Flick jusqu’à sa clinique du pont G, ou en tout cas dans un endroit chauffé. Il aurait signé le document de son écriture cursive tout arrondie, et il y aurait appliqué son magnifique sceau doré. Aster ne connaissait pas tous les gardes du Matilda, mais parmi ceux qu’elle connaissait, pas un n’aurait osé refuser de se soumettre à un ordre venu directement de l’Incarnation de la Main céleste. 
Néanmoins, Aster n’avait pas parlé au Chirurgien depuis trois semaines et demie, depuis le début des coupures de courant. Et pas de Chirurgien, pas d’accès aux hauts-ponts. Pas d’accès aux hauts-ponts, pas de chauffage.
– C’est comme une étoile, tu vois ? dit Flick. 
Elle s’était emparée d’une autre lanterne qui, ayant été secouée, répandait sa chimioluminescence.
Aster regarda la lanterne, puis Flick, puis de nouveau la lanterne.
– Non, je ne vois pas, désolée, dit-elle.
– Une étoile, c’est un tas de petits trucs qui se rassemblent, et ça fait de la lumière. Non ? Des trucs chimiques et tout ça. Et dans nos lanternes, il y a des petits trucs qui se rassemblent pour faire de la lumière. Qui sont chimiques aussi. Tu es d’accord ou non ?
– Je suis d’accord, dit Aster qui, ayant étudié les bases de l’astromatique, avait une certaine familiarité avec ces notions.
– Donc, c’est la même chose. Des trucs chimiques et des trucs chimiques, quand on les met ensemble, ça fait de la magie, dit Flick en tirant la langue.
Aster ne pouvait qu’admirer la certitude de cette enfant, même si elle disait n’importe quoi.
– Ton modèle n’est pas assez précis, dit Aster. Il est donc, d’un point de vue scientifique, inutilisable.
Elle n’avait pas eu l’intention de s’exprimer aussi durement. Mais souvent, quand la fin de la journée approchait, elle perdait la capacité d’adoucir son comportement naturellement abrupt pour amadouer ses interlocuteurs. 
– Si l’on faisait de ce modèle une théorie, on en viendrait à affirmer qu’une valise est identique à une bombe. Des sucres et une syntase entrent en réaction et créent la molécule du coton dont est faite la valise. L’oxygène entre en réaction avec la poudre à canon et provoque une explosion. Des trucs chimiques et des trucs chimiques, quand on les met ensemble, ça fait de la magie. Cette phrase pourrait ainsi décrire l’une et l’autre de ces propositions, alors que nous savons pertinemment qu’une valise et une bombe ne sont pas du tout la même chose.
Flick cligna des yeux d’un air obstiné, tandis qu’Aster se creusait la tête pour trouver une explication que l’enfant comprendrait.
– Ce que tu dis, en fait, c’est qu’un être humain et un chien, c’est la même chose, parce qu’ils ont des os et du sang.
– Les gardes, ils traitent tout le temps les Goudrons de chiens, répliqua Flick, une main posée sur la hanche.
Aster sursauta ; elle n’avait pas entendu ce mot depuis très longtemps, et il évoquait en elle un fort sentiment d’appartenance. On appelait Goudrons les habitants des ponts P, Q, R, S et T, pratiquement une nation à part sur le Matilda.
– Il ne faut certainement pas se fier aux gardes pour distinguer le vrai du faux, dit Aster.
Les yeux de Flick étincelèrent et elle prit un air faussement scandalisé.
– On va te punir si tu dis des choses pareilles, femme. Tu ne sais pas que Nicolaée est notre Souverain, élu des Cieux ? Et que les gardes sont les soldats de Nicolaée, et donc, par extension, les soldats des Cieux ? Les insulter, c’est insulter le divin, récita Flick d’une voix suraiguë.
– En ce cas, espérons que les Cieux me laisseront le temps d’amputer ton pied avant d’infliger leur châtiment. Je serais marrie de te voir subir les conséquences de mon sacrilège, bien que tu défendes avec chaleur la vertu et la morale.
Aster sourit, malgré elle.
– Ou alors on peut faire comme ça : si tu me fais une belle chi... rur... gie, je te promets d’écrire une belle lettre à la Garde et je vais les supplier de ne pas te punir. J’ai appris plein de beaux mots nouveaux, et je sais déjà ce que je vais écrire. Tu veux que je te dise ?
Un sourire malicieux sur les lèvres, Flick prit une grande inspiration et commença :
– Chers Messieurs, dit-elle, à cause qu’il n’y a pas de chaleur ici dans les ponts d’en bas, à cause qu’il n’y a pas d’électricité à cause que les Bas-Pontiens doivent rationner l’énergie comme nous l’a demandé notre Souverain plein de noblesse et de prévenance à cause qu’il y a eu des coupures de courant, à cause de tout ça, Aster a été la victime d’un bref épisode de délire provoqué par l’hypothermie et a prononcé des paroles inconvenantes à votre égard. Elle va beaucoup mieux maintenant, alors ne vous en faites pas, elle ne recommencera pas. Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments respectueux, humbles, déférents et serviles. Signé : Flor Samuels, dite « Flick ».
Flick éclata de rire et fit la révérence.
– Qu’en dis-tu ? demanda-t-elle.
– Ce ton sarcastique, voire caustique, révèle clairement ton mépris absolu de notre Garde sacrée. J’approuve, dit Aster en soufflant dans ses mains pour les réchauffer.
Elle se frotta vigoureusement les paumes l’une contre l’autre. Cette conversation légère et badine l’amusait beaucoup, mais ne l’aidait pas du tout à trouver un moyen de lutter contre le froid.
– Tu peux prendre mes moufles si tu veux, dit Flick en posant l’étoile-en-pot qu’iel tenait et en montrant ses mains emmitouflées. Avec ça, tu seras bien au chaud, et tu pourras me couper, coupe, coupe, couper sans problème. Tu pourras me découper comme un jambon si tu en as envie.
Le regard d’Aster croisa de façon hésitante celui de Flick.
– Je ne puis déterminer si cette offre est sincère. Il devrait sembler évident à tout un chacun qu’il est impossible de procéder à une amputation en portant des moufles. Tu plaisantes, une fois de plus ?
– Oui, dit Flick.
Iel eut la décence de prendre un air contrit après ces facéties déplacées.
– Mais elles sont vraiment chaudes, ajouta-t-iel. Doublées de fourrure de lapin. Ma grand-miman l’a écorché elle-même. C’était quand il y avait encore des lapins sur le Matilda. Des vrais lapins. C’est quand, la dernière fois qu’on en a vu un ?
Aster supposa que cette question n’attendait pas de réponse, car elle aurait été incapable d’établir la date exacte où un lapin avait été aperçu pour la dernière fois dans l’univers tout entier.
– J’ai toujours cru que les instants qui précédaient une opération chirurgicale étaient peu propices à l’amusement et à la frivolité, et pourtant la légèreté a marqué pratiquement l’ensemble de notre conversation.
Aster cherchait toujours à apprendre de nouvelles méthodes de sociabilité.
Flick haussa les épaules, ce qui eut pour conséquence de faire tomber la couverture qui lui couvrait les épaules.
– J’aime bien faire le contraire de ce qui est convenable. Ici, dans le quartier des Tilleuls, on a un proverbe : seuls les faibles forment des souhaits. On s’en fiche, de ce qu’on désire, parce que sur ce putain de vaisseau, rien ne marche, rien ne fonctionne. Je peux souhaiter tout ce que je veux, ça n’empêchera pas qu’il faut me couper le pied ! Ça n’empêchera pas qu’il n’y a pas de chauffage, ça ne tuera pas l’homme qui a trouvé que c’était une bonne idée de le couper, le chauffage. Ça fait trois cents ans, depuis le jour où notre vieille planète est devenue invivable, ça fait trois cents ans que ça ne sert à rien de former des souhaits. Quand on traverse l’espace entre les étoiles, il ne faut s’attendre à rien de bon. Ta miman ne t’a jamais appris ça ?
La buée qui s’échappait de la bouche de Flick faisait penser à des fantômes exorcisés. Aster savait très bien que ces petits nuages n’étaient que des molécules d’H2O condensées, mais elle ne put se retenir de tendre la main pour toucher l’un de ces esprits vagabonds. Chaque bouffée évoquait pour elle un Ancêtre, même si les Ancêtres étaient tous morts, avalés par le temps, tout comme cette Grande Maison de la Création d’où le Matilda s’était enfui.
– Ma mère s’est suicidée le jour de ma naissance, dit Aster. Je ne peux certes pas écarter la possibilité qu’elle ait pu vouloir me transmettre quelque sorte de dégoût envers la velléité de formuler des souhaits, mais le fait demeure que les nouveau-nés ne possèdent pas les capacités neuronales leur permettant de comprendre le langage ou de conserver des souvenirs. Même si elle en a fait la tentative, j’ai tout oublié.
Flick serra les lèvres, comme si elle s’apprêtait à siffler.
– Ma grand-miman, elle dit que j’ai un don pour ouvrir les vieilles plaies mal refermées, dit-iel, les yeux rivés sur Aster. Pardon.
Cependant, puisque les blessures provoquées par Lune Grey paraissaient à sa fille encore tout à fait fraîches, ces excuses étaient superflues.
Aster, quant à elle, rejetait la faute sur les coupures de courant. Vingt-cinq ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois que le Matilda avait subi de tels déficits d’énergie, et toutes les conversations qu’elle avait entendues semblaient se concentrer sur ces années. Je croyais qu’ils avaient réglé ces problèmes il y a vingt-cinq ans, disait-on. C’est tout ? Vingt-cinq ans ? Leurs réparations ne tiennent pas plus longtemps que ça ?
En eux-mêmes, ces griefs ne révélaient rien de très grave, mais ils rappelaient chaque fois à Aster que sa mère était morte depuis vingt-cinq ans.
– Le moins qu’on puisse dire, c’est que ta mère ne se berçait pas d’illusions, dit Flick. Abandonner son enfant avant même de lui avoir donné une seule goutte de lait ?
– Comment ? dit Aster, qui avait eu vaguement conscience que Flick parlait, mais n’avait rien entendu de ce qu’iel disait. 
Elle pensait de plus en plus souvent à Lune, au point où cela commençait à l’empêcher de bien faire son travail. Elle avala une grande gorgée de thé, espérant que l’amertume du breuvage l’aiderait à se concentrer en dépit du froid.
– Est-ce que vous avez de l’alcool isopropylique ? demanda-t-elle.
Flick fronça les sourcils, pinça les lèvres.
– Grand-miman, appela-t-iel.
Puis, beaucoup plus fort :
– Grand-miman !
Après le cinquième appel, une femme fit son apparition, une idole en tissu à la main. – Quoi ?
Elle avait été en train de prier.
– La fille dit qu’elle a besoin d’alcool.
La femme, trop jeune pour être la mère de la mère d’une mère, se tourna vers Aster.
– On n’a rien de pur, tifi, dit-elle.
Aster ne comprit pas immédiatement ce vocatif. Sur le pont d’où elle venait, on disait plutôt titefy, deux fois le son t puis un i prolongé. Cela signifiait jeune fille, dans le patois des Bas-Pontiens.
– Mais j’ai peut-être quelque chose qui pourrait faire l’affaire, ajouta-t-elle. Une minute.
En attendant que sa grand-miman revienne, Flick feuilletait Le Règne de l’impératrice de la nuit. Aster remarqua qu’il s’agissait précisément de l’exemplaire qu’elle avait eu en sa possession, quinze ans auparavant. Elle reconnaissait la tache de crème de citron dans le coin supérieur gauche. Il y en avait aussi à la page 11, qui recouvrait le bout du fusil de l’impératrice de la nuit.
– Ça peut aller ? demanda la femme quand elle revint, un pot à la main.
Aster dévissa le couvercle. Des particules de rouille mouchetaient le métal, que des décennies d’utilisation avaient rendu presque mou. Elle eut un haut-le-cœur quand elle sentit l’odeur du produit à l’intérieur et referma immédiatement le couvercle.
– C’est de l’eau-de-vie ? demanda-t-elle.
– Plus ou moins, répondit la femme. C’est pour faire quoi ? Si vous en buvez un coup, ça vous réchauffera de l’intérieur, je suppose, mais je ne vous le recommande pas. Moi, je ne toucherais pas à cette pisse même si vous me donniez une nouvelle paire de chaussures.
Elle pinça les oreilles d’Aster, qui étaient si gelées que la jeune femme ne ressentit rien du tout.
– C’est du carburant. Je vais fabriquer un petit réchaud. Vous pouvez me donner ce vieux bidon, aussi ? demanda Aster en désignant du doigt un grand récipient métallique posé dans un coin de la cabine et sur lequel était écrit : 
Haricots rouges au lard
Recette de Mima Lou
Sucre roux, sirop d’érable, lard
Format familial 5 litres

Aster retira les divers objets qui se trouvaient à l’intérieur : quelques dés à coudre, une bobine de fil, des boutons, deux tubes de pavosérum, un rasoir. 
– Maintenant, apportez-moi des chaussettes, des vieux vêtements, peu importe, dit-elle.
Deux autres femmes se hâtèrent d’aller chercher des morceaux de tissu pour ensuite en bourrer le bidon comme le leur indiquait Aster. Quand le récipient fut plein, Aster y versa tout le contenu du pot de tord-boyaux que la grand-miman de Flick avait apporté.
Une adolescente désigna du doigt le briquet qu’Aster tenait à la main.
– Je peux l’allumer ? demanda-t-iel.
– Vas-y, dit Aster en lui tendant le briquet. 
La fille s’en empara et l’approcha du bidon. L’alcool s’enflamma.
– Est-ce que ça va brûler longtemps ? 
– Pendant plusieurs heures, répondit Aster.
Elle s’étonna que ces femmes, qui savaient bricoler des étoiles-en-pot, ne puissent fabriquer des réchauds à alcool. Tout tenait à la géographie du Matilda, se dit-elle. Certaines choses se savaient depuis deux générations sur le pont R, mais personne n’en avait entendu parler sur le pont V, et ainsi de suite. Ils étaient vingt mille Bas-Pontiens, et il y avait presque autant de modes de vie différents. Cela découlait de la nature même de ce vaisseau, que divisaient les cloisons de métal, les langues et les gardes. Même sur ces ponts très unis qu’étaient ceux des Goudrons, les informations ne circulaient guère.
– Pourquoi ça ne fait pas de fumée ? demanda une femme enveloppée dans une petite couverture. Je n’ai jamais vu un feu qui ne faisait pas de fumée.
– L’alcool est un excellent carburant.
Aster n’avait pas le temps d’en dire plus. Elle revint à l’endroit où aurait lieu l’opération. Flick était déjà installée, son arrière-grand-mère auprès d’iel.
– Allonge-toi sur le côté, s’il te plaît, dit-elle. Je vais soulever ta chemise de nuit. Tu me le permets ?
Flick releva le vêtement iel-même. Aster lui frotta le dos avec une éponge et lui pinça la peau à l’endroit où elle insérerait l’aiguille de la seringue. Ce geste n’avait rien de strictement nécessaire, mais elle en avait pris l’habitude en observant le Chirurgien. Presque tout ce qu’elle savait, elle l’avait appris des différents rebouteux du pont Q, mais elle avait adopté tous les petits trucs du Chirurgien. 
– Ça va piquer un peu, dit-elle.
Elle enfonça l’aiguille de la petite seringue et injecta l’anesthésique local dans le disque intervertébral. Flick émit un petit gémissement et empoigna la main de sa grand-miman.
– Maintenant, tu vas ressentir une forte pression. Dans trois... deux... un.
Aster inséra ensuite l’aiguille de la grande seringue directement dans la colonne vertébrale de Flick. Puis, déplaçant son tabouret vers le bas du lit de camp, elle saisit entre deux doigts un bout de peau gangréneuse, juste au-dessus du métatarse.
– Est-ce que ça va faire très mal, quand l’effet du produit que tu m’as mis dans le dos va se dissiper ? demanda Flick.
– Oui.
Une larme perla au coin de son œil, mais iel l’essuya avec le col de sa chemise de nuit.
Aster appuya son stéthoscope sur l’os du talon : elle pouvait entendre les pulsations du sang – signe que les vaisseaux sanguins étaient en bon état et la circulation, régulière. Elle traça une ligne d’encre pour indiquer l’endroit où elle pratiquerait l’incision. Si elle pouvait préserver la cheville, il serait beaucoup plus facile d’ajuster une prothèse par la suite.
– Il fait bon, dit Flick.
– Comment ? 
– Dans la cabine, expliqua Flick. On dirait que je suis sur un pont agricole, Petit-Soleil dans mon dos.
Iel ferma les yeux et, pour la dixième fois de la semaine, Aster pensa à sa mère. C’était la mention de Petit-Soleil qui avait fait venir cette pensée. Lune avait été mécanicienne auprès de l’étoile miniature qui était la source d’énergie du Matilda.
– Vous êtes bien certaine que c’est la seule solution ? demanda la grand-miman de Flick. J’ai entendu dire que vous pouviez concocter des potions et des médicaments assez puissants pour faire repousser la peau. Que vous aviez un laboratoire secret et des drogues qui peuvent tout guérir.
Sa main droite serrait la gauche. Elle se déposa un petit baiser sur chaque jointure, en guise de prière.
– Je n’ai pas de laboratoire secret, dit Aster (elle mentait). Mais si j’en avais un, et si j’avais à ma disposition tous ces médicaments miraculeux dont vous parlez, je vous les donnerais certainement. Non, il n’y a pas d’autre solution.
Avec son scalpel, Aster coupa sans hésiter l’épiderme de Flick, trancha le muscle et s’assura de bien faire le tour de son pied. La peau pourrait se rabattre sur le moignon, plus tard, afin de hâter la guérison.
– J’espère que ceux qui sont responsables recevront leur juste châtiment, dit la grand-miman de Flick en serrant dans ses poings les plis de son tablier.
Aster excisa les chairs putréfiées du pied de Flick et vit tomber avec satisfaction le membre noirci et corrompu. Un os blanc et brillant apparut. Inutile de pleurer la perte de ce qui ne peut plus être nourri.
Quand Aster eut terminé, quand les artères de Flick furent bien ligaturées, quand la peau fut bien suturée, il ne restait plus qu’une heure avant le couvre-feu. Elle déposa le pied dans une glacière. Elle allait devoir se dépêcher si elle voulait avoir le temps de l’apporter à son botanarium – son « laboratoire secret », pour employer les termes de la grand-miman de Flick – avant de retourner à sa cabine.
– C’est vrai, ce qu’on dit, dit Flick en clignant paresseusement des paupières. Tu es une excellente guérisseuse. Aussi bonne que le Chirurgien, et il paraît qu’elle reçoit ses dons directement des Cieux.
Aster ne prit pas la peine de corriger l’emploi incorrect du pronom féminin. Iel ne retiendrait pas cette leçon. 
La grand-miman caressait doucement, de l’auriculaire, le genou de Flick.
Aster lui donna un petit flacon, qui contenait quatorze comprimés.
– Vous lui en donnez un par jour, au premier repas.
Elle fit à la jeune fille une injection d’antalgique à libération lente, afin de soulager ses douleurs quand les effets de l’anesthésique se dissiperaient. Flick gémit, puis se redressa en s’appuyant sur les coudes. Somnolente, elle chancelait. Iel plissait les yeux en regardant le bas de son corps. Puis iel agita les hanches pour faire bouger ses jambes encore paralysées.
– Je l’ai perdu, dit-iel avant de se mettre enfin – enfin ! – à pleurer. 
Tandis qu’iel versait des larmes, sa grand-miman la serrait fortement dans ses bras.

 

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