Extrait

L'homme qui voyait à travers les visages
de Éric-Emmanuel Schmitt

Le 05/09/2016 à 09:20 - 0 commentaire

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ISBN : 9782226328830

Editeur : Albin Michel

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ISBN : 9782226420954

Editeur : Albin Michel

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Résumé du livre
Après La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt poursuit son exploration des mystères spirituels dans un roman troublant, entre suspense et philosophie.

Tout commence par un attentat à la sortie d'une messe. Le narrateur était là. Il a tout vu. Et davantage encore.

Il possède un don unique : voir à travers les visages et percevoir autour de chacun les êtres minuscules souvenirs, anges ou démons qui le motivent ou le hantent.

Un sage qui déchiffre la folie des autres ? Son investigation sur la violence et le sacré va l'amener à la rencontre dont nous rêvons tous...

 

Premier chapitre

1

 

– Tu dors ?
À la voix qui me parle, je voudrais crier « non » mais je me tais en gardant mes paupières closes. Prononcer un mot m’arracherait au rêve qui m’enchante.
Dans une clairière éclaboussée de lumière, un vieillard à barbe crayeuse vient de m’offrir un iris et m’indique du doigt un cheval. À ma grande surprise, je saute sur son dos fauve – j’ignorais que je pouvais monter à cru ; j’ignorais même que je savais monter – puis je promets à l’ancêtre d’accomplir la mission qu’il m’a confiée. Il sourit et ses fines lèvres en s’écartant déclenchent des chants d’oiseaux. Le soleil brille.
– Dort-il ?
J’attends quelques secondes. Si la pause dure, je vais poursuivre mon objectif et gagner le château. Tendu, les rênes en main, j’ai conscience d’être suspendu entre deux mondes, l’un concret où mes mollets pressent le poitrail chaud d’un alezan, l’autre abstrait où j’ai à peine risqué mes yeux fermés et une oreille distraite. Face à moi, le druide penche la tête contre son épaule, déçu que je ne m’élance pas. Oh, comme la voix me contrarie, cette voix qui me paralyse, cette voix qui, si elle insistait, me catapulterait ailleurs !
Heureusement, le silence s’étire… Je replonge, apaisé, dans l’univers où mon destrier fonce à travers la forêt. J’aime sa vitesse, sa légèreté, la grâce avec laquelle il enjambe les flaques, contourne les obstacles, se baisse pour éviter les branches. Ses sabots ne touchent plus le sol.
– Tu dors, mon chéri ? chuchote la voix soudain adoucie.
Un frisson me réchauffe. Il me semble reconnaître ce timbre. Sur le ciel, derrière les cimes des arbres, le visage de ma mère m’apparaît, immense, tendre, rayonnant, bienveillant. Elle m’encourage. Elle m’invite à accélérer. Bonheur… Tout en galopant, je reçois la caresse de sa présence.
– Debout, crétin !
Coup sur l’épaule. Je vacille. Déséquilibre.
Dans le premier monde, je tombe de cheval ; dans le second, je glisse de ma chaise.
La chute me laisse hagard, engourdi, la bouche pâteuse, le cul endolori.
Mes paupières s’ouvrent. Adieu route, bocage, coursier ! Autour de moi, je retrouve l’étroit bureau que l’on m’a assigné à la rédaction de Demain, le quotidien de Charleroi. Ma mère a disparu – évidemment, elle est morte à ma naissance – ; à sa place, la trogne rougeaude de Philibert Pégard. Gros, fort, sanguin, aussi gonflé de rage qu’un taureau, le directeur me jauge avec mépris, ses yeux roulant de bas en haut sans me voir.
– Augustin, on ne te paie pas pour dormir !
En me levant, j’imagine lui répliquer que mon travail de stagiaire au journal n’est même pas rémunéré, mais la timidité m’ôte la répartie tandis qu’un élancement déchire mon coccyx. Je me malaxe l’arrière-train.
– Excusez-moi, monsieur Pégard.
Les rires fusent des pièces voisines.
Poussant un soupir écœuré, le patron détourne son regard, ainsi que les collègues qui se régalaient de la scène. Je les dégoûte.
Englué dans leurs attentions fielleuses, je renverse de nouveau mon siège en tentant de m’y asseoir.
– Oh pardon, pardon…
J’ai murmuré des excuses à la chaise, mon cas s’aggrave.
J’ai l’air minable, je le sais… Davantage long que grand, je ne dispose pas d’un corps mais d’une tige, une tige qu’incline le poids de mon crâne ; la nuque bossue, le cou cassé, ma silhouette évoque celle d’un portemanteau ; même droit, je gîte. Chez moi, la maigreur dépasse la minceur : lorsque je dévoile mes bras, j’expose des tendons, aucun muscle ; à la piscine – lieu de supplice que j’évite –, j’affiche des creux là où les individus normaux arborent des reliefs, sur la poitrine et sur les fesses ; si j’enlève mes chaussettes, j’exhibe des pieds décharnés dont on compte les vingt-six os. Quant à la nudité intégrale… je ne possède qu’une couleur, le beige – peau beige, tignasse beige, iris beige, toison beige – ; sur fond de sable, je deviens transparent. Insipidité garantie !
Même si j’y ai consacré peu de temps, j’ai parfois cherché dans le miroir ce qui, en moi, pouvait plaire ; un dérangement a toujours interrompu l’enquête avant résultat.
Selon l’assistante sociale que l’on m’oblige à rencontrer, je ne m’aime pas. Faux… Je serais enclin à m’apprécier, ce sont les autres qui me vomissent ! Mon insignifiance manque de discrétion, je gêne, j’agace, j’exaspère, ma fadeur suscite le commentaire. Alors que je me souhaiterais invisible en rasant les murs, les gens me remarquent ; ils me contemplent puis, avec un rictus malveillant, lâchent le crachat, l’insulte. « Une tête à claques », avait résumé un éducateur lors de mes seize ans. À vingt-cinq ans, je certifie la pertinence de sa définition.
Pour une raison qui m’échappe, on m’estime coupable de mon anatomie, on me reproche d’infliger mon ingratitude. Je reste la victime qu’on accuse, sans jamais provoquer la moindre compassion. Peut-être vaudrait-il mieux que je sois affublé d’une véritable infirmité ? Aveugle, paralysé, manchot, j’appellerais éventuellement le respect… De temps en temps, je soupçonne qu’on devine aussi ma lâcheté…
– Eh bien, que nous suggères-tu, Augustin ? Un jeune apprenti dévoré d’ambition, ça grouille d’idées, non ? J’espère que tu ne considères pas ton séjour ici comme l’occasion de dormir au chaud, même si c’est la troisième fois que je t’épingle en flagrant délit.
De sa voix de clairon, Philibert Pégard utilise un ton comminatoire, persuadé que je ne réagirai pas. J’aperçois le piège qu’il me tend. Vais-je y tomber ? Ça le comblerait.
Devant mon silence, il commence à s’amuser. En réalité, s’il est déçu par moi, il est charmé par lui.
– J’ai pensé à des entretiens…
Il sursaute, étonné que j’aie bafouillé quelques mots.
– Pardon ?
– Nous pourrions interroger des personnalités locales, leur demander leur avis sur l’état du monde, la crise, l’insécurité, le…
– Nous ?
– Le journal.
– Toi ?
– Pourquoi pas ?
J’ai pâli, conscient de mon audace. Le directeur apostrophe les journalistes :
– Craignez pour votre poste, mes amis : notre stagiaire vermicelle se propose de consulter les grands de ce monde. Bientôt, non seulement vous bosserez dans un quotidien au rayonnement international sans rapport avec l’actuel torchon qui vous permet de payer votre gaz, mais vous pointerez au chômage parce que monsieur Augustin Trolliet vous aura remplacé.
Il n’octroie du monsieur à personne, sauf lorsqu’il veut écraser son interlocuteur.
– Qui Sa Suffisance va-t-elle interviewer ? Étale ton carnet d’adresses, que nous profitions de ton réseau ! Qui ? Le pape ? le roi de la lune ? As-tu ressuscité de Gaulle, Gandhi ou Gengis Khan ? Tu n’as jamais questionné quelqu’un d’important, misérable ver de terre !
Il me toise, le front froissé.
J’ouvre la bouche pour riposter mais mes lèvres n’émettent aucun son. Je me fige mollement. Cruelle, la vitre d’en face me renvoie un reflet où je note ma contenance niguedouille. Les disputes se déroulent toujours ainsi : quand l’insulte m’atteint, je prends ma respiration, j’appuie mon souffle, je recule ma langue… et la réplique ne vient pas. Physiquement, tout fonctionne ; intellectuellement, ça tarde. Si je possède l’arc, la flèche me manque.
Le patron grogne, débordé par l’irritation :
– Allez, dans la rue !
Les collègues, cessant de nous observer, s’absorbent, qui dans son écran, qui dans son article, qui dans ses dossiers ; ils ont déjà vécu l’humiliation de la rue et craignent que, par ricochet, l’ordre de Pégard ne leur retombe dessus.
– Je suis nul dans la rue, monsieur.
– Tu es nul partout. Ouste, sur le trottoir ! Ramène-nous ce que tu auras déniché au fond du caniveau. Ramasser des ordures, ça, tu y arrives, non ?
Obéir. Obtempérer vite, avant qu’il n’invente un raffinement de vengeance. Saisissant mon imperméable, mon bonnet et mes gants de laine, j’ai pourtant envie de lui expliquer pourquoi la chaleur m’engourdit, pourquoi je me suis assoupi, pourquoi, ces derniers jours…
Pégard est déjà parti.
Piteux, je reste planté au milieu du tapis usé. Les murs ne résonnent que d’un silence studieux.
Lorsque je longe leurs bureaux, mes collègues baissent la tête, serrent les coudes, s’amenuisent ; ils se protègent de moi comme si je véhiculais un virus néfaste. La poisse, peut-être…
Je m’engouffre dans le couloir, effectue un détour aux toilettes, tire péniblement quelques gouttes trop foncées de ma vessie, puis m’arrête au niveau de la kitchenette. Là, j’hésite. Mon cœur s’affole. Personne alentour ? S’il traînait quelque chose à manger, une barre chocolatée, un gâteau sec, un croûton de pain, un bonbon… Depuis combien de temps n’ai-je rien avalé ? Je parcours des yeux l’étagère et l’évier : vides. Avec discrétion, je tire la porte du réfrigérateur qui recèle une canette de bière entamée. Pourquoi pas ? La bière contient plus de calories que l’eau. Même si dans mon état, la moindre goutte d’alcool risque de…
Une grosse main couverte de bagues se pose sur la canette. La femme de ménage récupère son bien et le porte à sa large bouche, laquelle traverse une tête dépourvue de cou, vissée sur le torse. Sans que clignent ses épaisses paupières où s’écrase un fard bleu et gras, elle ingurgite le liquide d’un trait, claque la langue, s’essuie les lèvres, soupire de contentement, et rote…
Après ce spasme, elle braque sur moi ses yeux d’éthylique, semble m’apercevoir au loin – alors que je suis planté à cinquante centimètres d’elle –, esquisse un sourire flou puis, les savates lambinantes, les bas en tire-bouchon, la démarche imprécise, attrape ses ustensiles et lave le sol à la serpillière. À voir comme elle s’accroche au manche, j’ai l’impression que le balai a été conçu pour l’empêcher de trébucher, pas pour nettoyer.
Certain qu’elle m’a déjà oublié, je sors la canette de la poubelle où elle l’a jetée et lape ce qui y stagne encore. Le goût amer du houblon régénère ma langue sèche, une vague de plaisir parcourt ma gorge, une lame de fond inversement proportionnelle aux minimes gouttes qui la provoquent. Ah, si je découvrais où cette fichue Oum Kalsoum dissimule sa réserve…
Je fixe l’employée de Demain. Souvent, en me concentrant sur une personne, je perce ses secrets. De manière générale, j’évite l’expérience, car j’ai appris trop d’horreurs dont je me serais aisément dispensé, mais aujourd’hui, j’ai si faim que je n’hésite plus. Mon regard harponne sa nuque adipeuse.
– Où planques-tu ta réserve de bière ? répète mon cerveau en la détaillant.
Oum Kalsoum me résiste.
Aucune information ne me parvient.
Avec son corps carré aussi large que haut, empaqueté dans une robe en jersey aux motifs nénuphars, elle offre un bloc indéchiffrable. L’alcool dont elle est bourrée me tient à distance – de toute façon, il y a danger à s’approcher d’une cuve pleine.
J’insiste.
Elle appuie son menton sur le manche, ferme les yeux, cesse de frotter et donne d’infimes coups de hanche sur la gauche. Elle doit rêver qu’elle danse. Autour d’elle, je ne perçois que de la musique, des violons en glissades, des pincements de cithares, des percussions ouatées et quelques mots ésotériques, Hayart Albi Ma’ak, Fat al-ma’ad… Elle chante sûrement à l’intérieur d’elle-même ; la mélopée protège ses énigmes et la transforme en donjon inabordable.
Oum Kalsoum me domine. Elle domine d’ailleurs tous les membres du personnel ici, quoiqu’elle se situe au bas de l’échelle. Si elle astique mal et répond distraitement au téléphone – ses deux seules tâches –, Pégard ne la réprimande jamais ; il admet qu’elle méprise la poussière dans les coins, qu’elle oublie de vider les poubelles, qu’elle boude son standard et ne remercie pas les livreurs ; il se tait.
Lorsque je suis entré à la rédaction il y a un mois, j’ai rapidement interrogé les collègues : pourquoi Oum Kalsoum possédait-elle le privilège d’échapper à la tyrannie du patron ?
« Aucune idée. Si elle te l’explique, viens vite nous affranchir. »
Aujourd’hui, au novice qui se renseignerait auprès de moi, je rétorquerais de façon identique.
Oum Kalsoum reste un mystère, un mystère que les rares éléments qui l’éclairent rendent encore plus opaque.
Oum Kalsoum est née garçon et s’appelait au départ Robert Peeters. Un matin, à quarante ans, en jouant aux dames dans un bistrot de Châtelineau où la radio braillait Ozkorini – Souviens-toi de moi –, Robert Peeters a subitement compris que, lors d’une vie antérieure, il avait été une femme, et pas n’importe laquelle, Oum Kalsoum, l’incomparable chanteuse arabe, l’étoile de l’Orient, le rossignol du Caire, l’Immortelle, celle que l’on surnommait la « quatrième pyramide » ! Bouleversé par cette révélation, il a changé du jour au lendemain, chaussé des talons, mis des robes, entouré son crâne d’un turban, puis s’est converti à l’islam et a quitté son métier de tonnelier pour une profession plus féminine. Nul ne sait s’il s’est fait opérer. Personne n’a envie de le vérifier, car à part son aplomb, ses vêtements, sa coiffure et son maquillage spectaculaires, Oum Kalsoum n’a rien de féminin : une silhouette tassée de camionneur, des poils aux bras, une barbe bleue qui troue en fin de journée le fond de teint bistre, un bide d’alcoolique et une voix de gendarme. Lafouine, le rouquin qui traite les sports chez nous, assure qu’elle a conservé ses attributs masculins et qu’elle ne s’injecte pas d’hormones.
Oum Kalsoum règne à la rédaction de Demain. Trônant derrière un haut comptoir d’acajou, elle contemple d’un œil vitreux mais impérial quiconque entre ou sort. Celui qui passe dans son périmètre se sent obligé de la saluer – voire d’esquisser une révérence –, hommage auquel elle ne répond jamais. C’est avec respect, et même un rien de servilité, que nous lui demandons quelque chose – d’ailleurs, en sa présence, le quelque chose cesse aussitôt d’être son devoir pour devenir une faveur qu’elle accorde ou pas. Quand le téléphone retentit, elle le scrute avec désapprobation et attend quinze sonneries avant de décrocher, histoire de s’assurer que l’intrus tient vraiment à son appel. Rien ne démonte Oum Kalsoum. Comme les gens qui l’entendent dans le combiné lui servent du « monsieur » dès que son organe résonne, elle les corrige invariablement – « madame ! » – avec un calme souverain. Lafouine lui lança perfidement un jour :
« Décourageant, non, d’expliquer à chacun que vous êtes une femme ?
– C’était pareil dans mon existence précédente. »
Où vit-elle après son travail ? avec qui ?
Au milieu de l’étroit couloir, je la frôle en gagnant la sortie. À mon contact, elle sursaute, sidérée qu’un humain se faufile dans sa rêverie, me toise, le corps raide, cherche une centième fois qui je suis, renonce, puis étale la serpillière sur le linoléum.
Juste avant le vestibule, j’aborde le bureau du chef qui a oublié de fermer sa porte. Je ralentis : à quoi vaque-t-il lorsqu’il ne nous crie pas dessus ?
Une fesse sur sa table de travail, monsieur Philibert Pégard fume un havane en fixant la rue qu’encadrent des rideaux de velours sombre. Il se croit seul au monde. Au lieu de vitupérer ses employés, il médite. La fumée monte sereinement du cigare brun terminé par un anneau de cendre blanche ; il n’active pas la combustion, il ne le porte pas à sa bouche, il le laisse se consumer en douceur, son but consistant à le garder intact aussi longtemps que possible.
Malgré moi, je stoppe devant ce tableau inhabituel.
En avisant mieux, je me rends compte qu’il n’est pas tourné vers la fenêtre mais vers une petite fille qui se dresse dans la pénombre, une petite fille de sept ans aux nattes blondes et à la robe en tissu écossais. Pendant qu’il lui sourit, elle lui adresse des mines de coquette.
Qui est-ce ? On n’autorise pas les enfants au journal…
La gamine décèle ma présence et m’envoie un signe joyeux.
Je rétorque spontanément :
– Bonjour.
La petite fille porte ses deux mains à sa bouche, consternée, comme si j’avais commis une grave bêtise, puis s’abrite derrière le torse de Pégard. Celui-ci pivote vers moi.
– Quelle mouche te pique ? Pourquoi me dis-tu bonjour ?
– Oh, pas à vous, à la petite fille.
Du doigt, je désigne la fillette derrière lui, même si, maintenant, je ne la vois plus. Pégard insiste :
– Quelle petite fille ?
– La petite fille assise à côté de vous qui se cache.
Où est-elle ? J’ai beau me pencher à droite ou à gauche, avancer d’un pas dans la pièce afin de repérer l’endroit où elle se dissimule, elle a filé. Incroyable ! Je ne la déniche nulle part. Du coup, je tombe à quatre pattes et j’examine l’arrière de la table, le dessous du fauteuil, j’écarte les rideaux.
– Augustin, tu débloques ?
Impossible de savoir où et comment elle est partie.
– Il y avait une petite fille, ici ! Une petite fille de sept ans, avec des nattes blondes et une robe écossaise !
Le visage de Pégard s’empourpre, ses yeux s’éteignent, ses mains tremblent.
– Tu plaisantes ? murmure-t-il.
– Pas du tout. Je ne m’explique pas comment elle a disparu.
– Comment elle a disparu ?
Alors que je m’approche pour débusquer le tour de magie, Pégard m’arrête et me saisit au col. J’ai peur. Il n’est plus qu’un bloc de hargne. Je panique. Je sens qu’il va m’étrangler.
– Comment oses-tu ?
Il est tellement bouleversé qu’il parle difficilement :
– Comment oses-tu !
En scandant cette phrase, il me soulève, me trimballe jusqu’à la porte de son bureau, me jette dans le vestibule.
– Tu le paieras ! Tu le paieras très cher…
Je crois apercevoir des larmes au bord de ses paupières. Il virevolte et claque le battant en me laissant au sol.
La clé tourne dans la serrure. Les pas de Pégard s’éloignent vers la fenêtre, au fond de la pièce.
Le silence s’abat.
Je n’ai pas saisi ce qui vient d’arriver : la présence de la fillette, sa volatilisation, la réaction de Pégard…
En me relevant, je tente de mettre un peu d’ordre dans mes vêtements. De derrière la porte sourdent des reniflements, des pleurs. J’y colle mon oreille.
La petite fille serait-elle revenue ?
Les bruits se précisent, une respiration lourde, les hoquets d’une large poitrine, des gémissements d’homme : c’est Pégard qui pleure, pas l’enfant inconnue.
S’il me découvre là, témoin de sa faiblesse, il m’exécutera sur-le-champ : je déguerpis.

 

 

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