Extrait

L'enchanteur
de Stephen Carrière

Le 04/01/2019 à 17:24

Auteur : Stephen Carrière
Editeur : Pocket Jeunesse
Genre :
Date de parution : 03/01/2019
ISBN : 9782266290111
Total pages : 414
Prix : 18.50 €
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ISBN : 9782823868678

Editeur : Univers poche

Prix grand format : 12,99 €

 

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Résumé du livre
Une bande inoubliable d'adolescents décide de lancer un défi à la mort.

Stan s'est taillé une place de choix au lycée. Ses camarades viennent le voir avec leurs problèmes et il élabore des stratagèmes insensés pour les résoudre. Aidé de sa bande d'amis fidèles, Daniel, Jenny, David et Moh, il est devenu un artiste en manipulation de la réalité. On l'appelle l'Enchanteur et, cette année, il va devoir réaliser son chef-d'oeuvre. Car Daniel est malade. Daniel va mourir. Comme il est fan de comédies musicales, il a demandé à Stan de

transformer sa mort en un spectacle si grandiose qu'il lui offrira un peu d'immortalité. Il ne reste que neuf mois à l'Enchanteur et ses comparses pour accomplir ce " miracle ". Mais, dans les ruelles du centre-ville, un Mal ancien et féroce se répand... et, même s'ils préféreraient l'ignorer, nos héros semblent être plus impliqués qu'ils ne le souhaiteraient.

 

Premier chapitre

À Lucille.

 

 

1.

 

J’ai pris mon temps, il fallait que ça repose et j’avais des choses à vivre, pour que l’émotion cède la place aux idées claires et que des phrases s’y accrochent, mais je n’ai jamais reculé, c’était mon boulot, depuis le début, et mes amis ont été patients.

Je m’appelle Moh et je me sens enfin prêt à vous raconter notre histoire. Elle est extraordinaire, merveilleuse, avec toutes les erreurs qu’on a commises, avec la puanteur de la mort qui nous a rattrapés, avec le vide atroce que tout ça a laissé, même quand Stan a fini par le faire, son putain de miracle. De toute façon, on ne vivra jamais rien de plus fort. Et on ne sera jamais plus beaux que pendant ces quelques mois, entre la rentrée scolaire et la Fête du fleuve.

Vous aurez du mal à me croire. Ce n’est pas grave, nous, on sait que c’est vrai. Et si je suis à la hauteur, vous baisserez la garde et vous ouvrirez au mystère. Ou traitez Puck de menteur, comme dit le Poète.

 

 

LIVRE I


DES HÉROS

 

 

2.

 

Nous vivions dans une des villes les plus prospères de France. Les attentats nous avaient épargnés et nos banlieues n’étaient pas en flammes ; les bourgeois étaient très riches, les classes moyennes mettaient leurs enfants dans des écoles privées et mangeaient bio, les pauvres n’étaient pas miséreux, les miséreux ne pouvaient plus se loger en ville depuis longtemps ; de nouveaux restaurants ouvraient toutes les semaines ; on était fiers de nos universités, de nos musées, de notre Opéra, de notre stade, les touristes du monde entier venaient se promener sur les berges du fleuve. Pourtant, la ville était en train de tomber malade et nous commencions à ressentir les premiers symptômes. En ce début d’année scolaire, on était loin de se douter de la gravité de la situation. Et puis au rayon maladie, on avait déjà de quoi se tourmenter – mais je prends trop d’avance.

Nous avions quinze ans, enfin Stanislas, Daniel, David et moi. Jenny en avait seize et elle était en première. J’ai une photo parfaite de cette rentrée : on est tous dans la cour, sur notre banc, sous le chêne et on a l’air tellement contents de nous. En fait, on n’en revenait pas de s’être taillé une place sur ce petit territoire. Notre lycée, le plus grand établissement public intramuros, avait plutôt bonne réputation. On ne peut pas dire qu’il abreuvait les prépas des grandes écoles, en tout cas il était sans histoires. Avec nos pedigrees modestes, on aurait dû raser les murs, en attendant impatiemment la fin de la journée pour retrouver l’univers anonyme d’un jeu en ligne. Un petit Black rond et chauve comme un œuf, une grande fille baraquée et mutique, un feuj fragile au gabarit de fillette et moi, le rebeu malingre, boutonneux et frisé. Le casting idéal pour une campagne de pub utilisant la mixité sociale pour vendre un produit discount. Or voilà, on avait Stan et, en deux ans, il avait nettement amélioré notre statut. Notre compagnie n’était pas beaucoup plus recherchée mais on était hors d’atteinte des petits caïds et respectés pour la qualité de nos services. Stan, que tout le monde appelait l’Enchanteur, avait en effet développé un business florissant. La nature de notre activité alimentait sans fin nos propres discussions mais, pour résumer, disons que les gens venaient nous voir avec leurs problèmes et que Stan trouvait des solutions. Nos réunions de travail se tenaient sur le banc de la cour. David m’a d’ailleurs suggéré de commencer là mon récit. En y repensant aujourd’hui, c’est vrai que ce banc a été décisif dans cette aventure, parce que c’était un peu notre table ronde, parce qu’il nous a été enlevé, puis rendu, parce que sans lui, nous n’aurions pas attiré l’attention de Prieur et que sans la haine que nous vouait notre CPE, les choses auraient pris une tournure différente.

À l’aube de la trentaine, Prieur donnait l’impression d’avoir conservé toutes les tares de l’adolescence sans avoir retenu aucun de ses charmes. Il était aussi mauvais qu’un chien sauvage et nous avait dans le collimateur.

« Vous êtes bien installés ? »

Je le revois devant nous, jambes écartées, vibrant d’indignation. Stanislas avait pris son temps, avant de se pencher vers Dan.

« Toi, ça va ?

— Moi, ça va.

— Tout va bien, monsieur. Merci de vous en soucier. »

Prieur se cherchait une contenance en dévisageant avec hostilité chacun des membres de la bande. Jenny debout, bras croisés, soutenait son regard sans ciller. David fixait ses pieds en sifflotant (sauf qu’il ne savait pas siffler et produisait un chuintement geignard qui avait le don d’exaspérer tout le monde). J’étais plongé dans mon vieil exemplaire écorné du Songe tandis que Daniel, adossé à moi pour soulager ses vertèbres, prenait des notes dans son carnet et feignait d’ignorer la scène. Stan posa alors sagement les mains sur ses genoux et s’arma d’un sourire chaleureux qui déclencha aussitôt chez le CPE un rictus affreux, dévoilant une incisive jaunie par le tabac.

« Tu dois savoir… » Prieur pointa un doigt accusateur. « … que je ne suis pas dupe. C’est le meilleur banc de la cour ! »

Je n’avais pas pu résister : « Un banc remarquable ! »

David et Jenny avaient pouffé. Prieur ne s’était pas démonté : « Le plus large, le mieux exposé au soleil. À l’abri des regards. Et pourtant, tous les jours de l’année, à toutes les pauses, il n’est occupé que par toi et tes amis. Alors que la cour est pleine de types plus balèzes… et de filles plus populaires », avait-il ajouté à destination de Jenny.

Prieur ménagea un silence intimidant, ce qui n’empêcha pas Stan de le relancer d’un haussement de sourcils interrogatif. Le doigt du CPE rejoignit sa main pour former un poing.

« Dans la chaîne alimentaire d’un lycée, il n’y a que deux choses qui peuvent donner du pouvoir à un gamin comme toi : le racket ou le deal. »

Stanislas ne souriait plus, il hocha pensivement la tête. « C’est une accusation sérieuse. »

Prieur fit un pas en avant mais Stan se pencha, visiblement captivé par quelque chose, loin dans le dos de son agresseur.

« Monsieur ?

— Quoi ? »

Prieur se retourna. À l’autre bout de la vaste cour en L, devant les grilles vertes de l’entrée, une bagarre entre les frères Irazustra attirait déjà une foule surexcitée. Prieur n’eut d’autre choix que s’y précipiter. Daniel retira sa casquette, passa lentement une main sur son crâne chauve.

« Tu vas trop loin. Les frères Irazustra, sérieusement ?

— Je fais ce que je peux.

— Non. Tu en fais une affaire personnelle. Ça va mal finir. »

J’intervins : « Bon, on reprend les affaires ? On a le temps pour une intervention, non ? Dan ? »

Daniel soupira mais tourna les pages de son carnet, s’arrêta sur une liste de noms.

« C’est au tour de Maxence Boulouque. »

Jenny scanna la foule des lycéens, porta deux doigts à la bouche et émit un puissant sifflement en direction d’un grand échalas sous le panneau de basket. David dévisagea notre amie avec la plus grande admiration : « Mais comment tu fais ? » Jenny ne répondit pas et retint Maxence d’une paume sur le plexus.

« Attends ! »

Elle jeta un coup d’œil à l’entrée du lycée. Prieur s’évertuait encore à séparer les deux frères.

« C’est bon. »

Maxence s’avança timidement.

« Tu m’avais promis que tu t’occuperais de mon cas. »

Dan lut dans son carnet : « C’est pour une Becky Thatcher. »

David était excité : « Tu sais que t’as du bol, l’Enchanteur n’en fait qu’une par an, de Becky Thatcher. »

Stan déclara : « Bon, je mets tout en place et on commence la semaine prochaine. Ça te laisse quelques jours pour passer chez le coiffeur. »

Le visage de Maxence s’illumina.

« Merci, merci, mec.

— On est toujours OK pour la contrepartie ?

— C’est cool.

— Bien sûr, c’est cool. Mais ton frère, il tiendra sa parole ?

— Sur l’honneur, mec. Tu es son dieu de toute façon.

— T’avais fait quoi pour lui ? demandai-je à Stan.

— Une Billy Elliot. »

La sonnerie retentit. On fila rejoindre le bâtiment, sachant que personne n’oserait prendre place sur le banc en notre absence.

Je sais, c’est la classe.

 

 

3.

 

Une marée d’élèves refluait dans les salles. Du palier, la voix nasillarde de Prieur perça le brouhaha : « Munio et Gabino Irazustra, dépêchez-vous ! »

Les deux colosses avaient rassemblé leurs affaires et ne semblaient pas vraiment inquiets. En les croisant, Stan leur tapa discrètement sur l’épaule.

« Vous avez été parfaits. Merci. »

Les frères fendirent la foule crânement vers leur sentence tandis que Stan rejoignait la classe où Benyahi se tenait déjà raide et blême. C’était le professeur le plus nerveux du lycée. Et aussi le plus harcelé. Son bourreau, Julien Vachet, venait d’ailleurs de s’affaler sur sa chaise face à l’estrade, mains croisées derrière la nuque. Julien était la pire brute de l’école et le cadet d’Aurélien Vachet, chef de meute des Taranis dont l’emploi du temps se résumait à courir les braderies pour minets stéroïdés, à s’entraîner au freefight et à tabasser des Antifas, une autre tradition locale. Les deux bandes avaient récemment franchi plusieurs paliers dans la violence, transformant les manifs en champs de bataille et faisant des dizaines de victimes collatérales dans les rangs des forces de l’ordre et des services de sécurité des syndicats. Juste après Charlie Hebdo, les Taranis avaient mené la première expédition raciste de l’histoire de la ville, s’attaquant une même nuit à quatre épiceries tenues par des Arabes. L’épisode avait laissé un goût amer : pas de témoins, beaucoup de supporters silencieux, aucune condamnation malgré les gardes à vue.

Julien Vachet ne faisait pas partie de la bande de son frère mais, à lui seul, il représentait une source intarissable de complications pour Stan, en troublant le calme nécessaire à la conduite de ses affaires.

Benyahi tapa du poing sur son bureau à l’attention des autres élèves en train de prendre place.

« Un instant, s’il vous plaît, je dois vous transmettre un message de la mairie.

— Hé, Nordine ! balança Julien, tes papiers sont annulés, tu retournes au bled. »

Sifflements et insultes. Benyahi faisait de grands gestes pour ramener le silence.

« S’il vous plaît, s’il vous plaît… »

Le chaos était total. Julien enchaînait les vannes, il était en forme. La classe vrombissait en rythme.

« C’est à propos des meurtres de cet été. »

Le silence se fit instantanément, le sujet passionnait l’auditoire.

« Je sais que ces crimes alimentent les théories les plus folles sur internet. La police finira par arrêter le coupable…

— Un putain de serial killer, oui ! interrompit Luc, un redoublant.

— Tu paries combien que ton Dexter, il est fiché S et il s’appelle Mouloud ? »

Personne ne réagit à la provocation de Vachet. On était curieux de savoir ce que Benyahi voulait annoncer.

« Écoutez, on n’a pas la moindre idée de qui commet ces horreurs. Vous avez suivi le débat sur le couvre-feu. Il n’y en aura pas, mais compte tenu du fait que les victimes avaient toutes sensiblement votre âge, les autorités vous demandent de vous déplacer en groupe une fois la nuit tombée. L’hiver approche, les jours vont raccourcir. Si on est tous vigilants, ça peut faire une différence. C’est bien compris ? Bon, on revient au cours. »

Le bavardage se régla à un niveau acceptable. Benyahi se lança sur les fondements de la démocratie athénienne. Stan pouvait se replonger dans ses pensées sans crainte d’être interrogé. C’était là un accord tacite que presque tous les enseignants respectaient. Pour David, Jenny et moi, c’était une autre histoire, Stan exigeait qu’on reste à flot. Pas de cancre dans la bande, ça attire l’attention, et surtout ça fait perdre un temps précieux en colles, rattrapages et convocations des parents. La condition pour rejoindre la garde rapprochée de Stan, c’était de savoir se fondre dans la moyenne. L’exception, bien sûr, c’était Daniel. Lui, c’était un génie, un surdoué à l’ancienne, bilingue en mathématiques, et doté d’une culture générale encyclopédique. Ça faisait de lui un élève particulièrement désagréable à manier pour les professeurs. D’abord parce qu’il est déplaisant d’exercer de l’autorité sur quelqu’un de nettement plus compétent que soi. Ensuite parce qu’il était malade. Il aurait dû suivre sa scolarité au sein d’une institution spécialisée dans l’élevage de Prix Nobel, mais comme il passait autant de temps à l’hôpital que dans les salles de classe, il avait refusé de se séparer de ses amis. Non seulement son intelligence agaçait, mais la morale commandait de ne jamais le montrer. Bref, Daniel était une démangeaison qu’aucun prof n’avait le droit de gratter.

Stan était très inquiet de l’impact qu’avait eu la série de meurtres sur son meilleur ami. Daniel était un maniaque de l’exactitude et des sources, un athée virulent qui avait en horreur la moindre forme de superstition. Son culte positiviste pouvait le rendre très sarcastique, surtout avec ses parents qui puisaient dans leur foi la force d’endurer la maladie de leur fils. Mais quelque chose avait changé cet été quand Dan avait suivi, comme tout le monde, l’étrange feuilleton macabre. Certes, il avait vécu l’affaire depuis son lit d’hôpital, complètement shooté par les médicaments. Il n’empêche que, si la peur de la mort n’avait pas réussi à le réconcilier avec l’idée de Dieu, le tueur de l’été avait fissuré ses certitudes pour y instiller celle du Diable. Stanislas avait passé presque toutes ses journées au chevet de son ami cet été-là. Et il l’avait vu plus d’une fois se lancer, en transe, dans des imprécations dignes d’un film d’horreur. Depuis, à chaque évocation des meurtres, Dan donnait l’impression de s’effondrer.

Le cours de Benyahi se poursuivait dans une torpeur agréable. Stan ne fut pas surpris de découvrir un Julien attentif. Le cadet des Vachet était un cas. En début de cour, il déversait sa haine sur les Arabes, les Noirs, les Juifs, les Asiates, les gros, les moches, les fragiles… tout élève pouvait recevoir sa petite friction au papier de verre. Quand il n’était pas renvoyé, c’est la suite que Stan trouvait passionnante. La crise passée, les enseignants veillaient à ne plus croiser le regard de Julien de peur de ranimer sa rage. Dans cette bulle d’évitement, il devenait invisible, et c’était précisément là que l’inattendu survenait : il étudiait. Stan croyait aussi savoir que Julien avait été un graffeur doué avant que son père ne l’apprenne. Mais une chose distinguait Julien de la masse, un truc évident mais qui passait inaperçu puisqu’on le regardait le moins possible : sa beauté saisissante. Grand, élancé, les yeux verts, les cheveux d’un blond paille, ce type avait un physique de star.

La sonnerie annonçant la fin du cours déclencha la ruée. Une fois la salle vide, Stan se dirigea vers Benyahi qui rangeait ses affaires.

« Monsieur ? »

Benyahi tressaillit mais un sourire rassuré se peignit sur son visage lorsqu’il découvrit Stanislas.

« Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— Vous m’aviez demandé de me renseigner pour Yvan, vous vous souvenez ? »

Benyahi n’avait rien demandé, c’était Stan qui avait évoqué le sujet quelques jours plus tôt ; mais il fallait que le professeur se croie à l’origine de cette sollicitude pour se sentir investi.

« C’est pire que ce que je pensais. Votre instinct était le bon. »

Le professeur n’avait aucune idée de ce dont parlait Stan. Il ne réagit pas mais il avait mordu à l’hameçon.

« Vous savez peut-être que son père dirige une entreprise de sécurité privée ? »

Le père d’Yvan dirigeait une boîte qui vendait des alarmes anticambriolage.

« Ce que j’ai appris, c’est qu’il est aussi réserviste, infanterie mécanisée. »

« Réserviste », c’était la clé du bobard. L’appartenance à une unité de blindés n’était pas inventée mais elle appartenait à un passé révolu. C’est à ce moment-là que la magie de l’Enchanteur opérait. D’abord, placer un détail marquant, de préférence soutenu par une terminologie un peu jargonneuse afin que l’imagination du sujet s’éloigne le plus possible de la problématique.

« Bon, Yvan a surpris une conversation entre ses parents… »

Création d’une possibilité de déni en plaidant la mauvaise interprétation.

« Il est question que son père soit appelé en Afrique. »

Benyahi fit une grimace compatissante, c’était bien parti.

« Ça va se décider à Noël. Yvan ne dort plus. Et le pauvre, ses tocs reviennent mais il le cache à ses parents pour ne pas ajouter à l’inquiétude de sa mère. »

Si Benyahi enquêtait, il trouverait dans le dossier d’Yvan la trace de mots d’absence pour des visites chez un orthophoniste. Ça ne valait pas un pédopsy mais c’était suffisant.

« On le laisse pas tomber, croyez-moi, on pense qu’il faut quand même qu’il en parle à sa mère. On va l’accompagner dans cette démarche. Mais il faut que ça vienne de lui.

— C’est très bien ce que vous faites, jeune homme. Je suis très ému par la maturité et la solidarité dont vous faites preuve.

— Merci, monsieur Benyahi, mais honnêtement, si vous n’étiez pas là, je ne pourrais rien faire du tout. Vous ne prendrez pas ça pour de l’impertinence, je l’espère, mais tous vos collègues ne se soucient pas autant du bien-être de leurs élèves. »

Les yeux de Benyahi brillaient à présent. Stan avait réussi à le reconnecter à son rêve premier d’enseignant providentiel. C’est pour ça qu’il avait nommé ce genre d’intervention une John Keating. Vint le moment de conclure.

« Je vous fais confiance pour le conseil de discipline, alors.

— Pardon ?

— Si vous voulez qu’on l’aide à trouver le courage de parler à ses parents, il ne faut pas que le conseil ait lieu. Sinon c’est le scénario qu’il voulait éviter à tout prix. Sa mère sera accablée, la situation à la maison encore plus tendue et, si ses parents se mettent à s’engueuler, alors là c’est la fin…

— La fin ?

— Ah oui. Yvan finira par se convaincre que ce départ en Afrique est un peu sa faute.

— Mais c’est absurde !

— Oui c’est absurde… et tellement humain. Mais surtout, surtout, imaginez… non… »

Il étira le silence, comme confronté à une idée atroce. La peur était censée faire oublier l’illogisme du dernier développement. Il fallait conclure sur la peur. Il ouvrit la bouche mais les mots ne voulaient pas sortir. Il jeta un regard paniqué au professeur, un regard qui voulait dire : « Vous pensez à la même chose que moi ? » Benyahi était complètement ferré.

« Quoi ?

— Non, c’est idiot, bien sûr, mais imaginez qu’il lui arrive quelque chose…

— À Yvan ?

— À son père, en Afrique. »

Et bam ! Dans la poche. Si Benyahi n’annulait pas le conseil de discipline pour retards répétés, un homme allait mourir au combat. Stan ne laissa pas une chance à la conversation de reprendre, il sortit en trombe de la classe. Ému, évidemment.

 

 

4.

 

C’est fou le temps qu’on passait sur des bancs quand j’y pense. On en avait colonisé un autre à une vingtaine de mètres du lycée, entre le kiosque à journaux et la station de tramway. Un emplacement stratégique, là où nos chemins se séparaient et devant lequel la majorité de nos camarades défilait à la fin des cours. Jenny en profitait pour récupérer les copies. Il y avait un peu de tout : des leçons notées au propre (toujours par des filles), des solutions d’exercices de maths, des dissertations, tout ce qui était « à faire à la maison » étant apporté en offrande à l’Enchanteur. La plupart de ces généreux donateurs ne demandaient rien en échange, ils espéraient juste se mettre Stan dans la poche pour le jour où ils auraient besoin de lui.

Après les cours, David et moi nous étions lancés dans la comparaison des modes opératoires du tueur avec ceux de célèbres serial killers. Le préambule de Benyahi nous avait inspirés. Paulo, le kiosquier, s’était mêlé au débat. On était fans de Paulo. C’était un vieux Portugais capable de glisser plus de grossièretés dans une phrase qu’Al Pacino dans tout Scarface. Il avait surtout une dent contre la mère de Dieu, j’ignore ce que la sienne lui avait fait mais celle de Jésus prenait cher. Au-delà de sa grossièreté, Paulo était un artiste en misanthropie ; mais il nous adorait. Et on le lui rendait bien. S’il nous accueillait d’un : « Putain, ça fait du bien de vous voir, les gars, j’ai croisé que des enculés aujourd’hui », on lui répondait l’air pénétré : « Pareil pour nous, une grosse journée d’enculés ». Il soupirait alors en signe de solidarité. La seule chose qui rendait le sourire à Paulo, c’était la vie privée des stars de cinéma. Le sous-sol de son pavillon était entièrement affecté à l’archivage des potins hollywoodiens.

Aujourd’hui c’était le serial qui nous passionnait. On peinait à le définir car tous ses crimes étaient différents dans leur exécution. En plus, il n’avait pas de « signature » qui lui aurait permis de prendre sa place au panthéon des grands prédateurs ; pas d’organes prélevés, pas de notes laissées à la police, aucune connotation sexuelle, aucun sens de la mise en scène. Néanmoins, les circonstances laissaient penser qu’on avait affaire à un seul détraqué. Quatre victimes, quatre adolescents passés trop tard, seuls, dans des endroits trop noirs et la même férocité hors du commun pour les massacrer. Comme les scènes de crime étaient des lieux publics, impossible de retrouver des traces d’ADN concluantes. Les gens, biberonnés aux séries américaines, ne comprenaient pas ce que faisait la police scientifique. C’était le serial le plus lisse des temps modernes. Même le nom dont l’avaient affublé les médias était nul : « le tueur d’ados ». Alors qu’on revenait aux fondamentaux (Ted Bundy, Tchikatilo, Hannibal Lecter…), et tandis que Stan s’employait à faire sourire Daniel qu’il trouvait particulièrement morose, Yvan nous rejoignit. Il était nouveau dans l’école. Stan l’avait tout de suite pris en pitié. Il faut dire que physiquement, ce garçon, c’était un peu comme une négociation qui aurait mal tourné : grand mais voûté, mince mais mou, terne mais huileux.

« Stan ?

— Ça devrait aller.

— Vraiment ?

— Vraiment. Tes parents lisent la presse ?

— Quoi ?

— Je te demande s’il y a des journaux qui traînent chez toi. De vrais journaux, avec de l’information dedans et pas beaucoup d’images. »

Sur le visage d’Yvan, l’incompréhension était explicite.

« C’est pas grave. Tu vas aller au CDI, il y a une pile de vieux quotidiens, tu fouilles pour trouver des sujets sur les conflits en Afrique. Durant les prochains cours de Benyahi, tu gardes toujours ouvert sous ton coude une page où on parle de guerre.

— Ah, d’accord. Et je pleure en faisant semblant de les lire ?

— Surtout pas. Tu prends l’air absent, ça tu sais faire.

— C’est tout ?

— C’est tout, il suffit que Benyahi repère le truc.

— Et ça va marcher ? Ils vont annuler le conseil ?

— Tu ne dis rien à tes parents. Et surtout, tu n’oublies pas les règles : tu ne parles pas de ce que j’ai fait pour toi, ni aujourd’hui, ni demain, ni l’année prochaine. Tu ne te vantes pas, tu ne te confies pas. Si un jour tu me trahis, tu ne pourras plus jamais me demander une faveur, ni toi ni aucun de tes amis. C’est compris ?

— Oui.

— Allez, file maintenant et ne traîne plus autour de nous dans les semaines à venir, on a Prieur sur le dos. »

Yvan réajusta son sac sur l’épaule et mit en branle sa grande carcasse. Avant qu’il ne disparaisse, Daniel ajouta :

« Hé ! Yvan ?

— Oui ?

— Tu t’achètes un réveil old school aussi. Parce que c’est beaucoup d’emmerdes pour un type qui n’arrive pas à se lever le matin, tu ne trouves pas ? »

Yvan grommela en fixant ses baskets. Jenny lui releva autoritairement le menton pour qu’il réponde à Dan.

« Promis, fit-il, piteux. »

David en profita pour requérir l’arbitrage de Daniel : « Dan ! Dan ! », hurla-t-il, remonté comme s’il avait avalé un tonnelet de Red Bull. Daniel se couvrit les oreilles.

« Arrêtez de brailler, je suis cancéreux, pas sourd. »

C’était une de ses vannes préférées et elle marchait à chaque fois. On se calma illico. Stan grimaça, l’humour de son meilleur ami avait tendance à lui donner des crampes à l’estomac.

« Moh et moi, on a fait un pari. La chanson All that Jazz, c’est dans le film All that Jazz ?

— Non. C’est dans Chicago. Mais les deux sont de Bob Fosse. »

Il n’y avait jamais contestation d’un jugement de Daniel. Il était une autorité parfaite dans tous les sujets liés aux sciences et à l’histoire, et dans le seul thème de culture populaire qu’il affectionnait autant que l’astrophysique : les comédies musicales.

Tout à sa joie, David se mit à fredonner, très mal, la chanson et à reproduire, très mal aussi, la chorégraphie. Il était touchant, si petit et fragile, à faire de grands moulinets avec ses bras allumettes, essayant d’imprimer à son corps un déhanché sexy. Dan et Stan l’encourageaient, Jenny et moi tapions dans nos mains. David mimait un twerk épileptique quand nos visages soudainement graves lui firent comprendre que dans son dos, un témoin gênant assistait à ses débordements.

« Oh, mon chéri, mais tu danses si bien. »

Il se retourna au ralenti. Le pire était à venir. Mme Edelman, la mère de David, était imperméable à toute forme d’inconfort social, et croiser son chemin s’apparentait toujours à une plongée dans un abîme de gêne.

« Tu tiens ça de moi, tu sais ? »

Le malaise avait l’intensité d’un tremblement de terre. David pâlit. Et voilà qu’Esther Edelman se mit à danser à son tour, au milieu de la rue, devant nous, devant Paulo, devant les passants. Si elle s’était contentée de danser en souriant, même au milieu de la rue, les passants auraient pu se dire : « Tiens, une excentrique. » Mais Mme Edelman dansait sérieusement, avec application, la bouche entrouverte. David tenta un « maman… » qu’elle n’entendit pas. Jenny et Stan passèrent dans son dos pour constituer un paravent entre elle et la rue. Esther Edelman dansait et cherchait dans les yeux de son fils une approbation qu’elle ne trouvait pas. Et puis elle s’arrêta et sembla nous découvrir.

« Oh, Stan, comment vas-tu ? Quel plaisir de te voir. Tu sais que je trouve ça formidable que tu fasses faire du sport à David. »

Elle faisait référence à la fois où, six mois plus tôt, notre bande s’était essayée à l’escalade en salle par un après-midi d’ennui.

« C’est très gentil parce qu’il en a besoin. Il est trop chétif, vois-tu ? Il doit se muscler un peu pour se défendre et… parce que les filles préfèrent ça. Tiens-toi droit chéri. »

David ne réagissait plus, il attendait que ça passe. Toutes les interactions en public entre David et sa mère répondaient à un protocole immuable : elle lançait un propos erroné, il rectifiait poliment. Elle s’excusait. Et répétait l’erreur ad nauseam. Ce que j’ai mis longtemps à comprendre, et certainement plus de temps à accepter, c’est qu’Esther ne se trompait pas, elle n’avait pas Alzheimer ni aucune autre affection de la mémoire. Était-elle consciente cependant qu’elle dépréciait toujours son fils ? Était-elle dépassée par sa propre hostilité ? C’était le plus épineux des problèmes avec elle, le débat n’étant toujours pas tranché.

« Et Jenny, comment vas-tu ? Est-ce que ta mère est à nouveau parent d’élève cette année ?

— Non, cette année elle veut passer tout…

— Je ne sais pas comment elle trouve le temps. Moh, laisse-moi t’embrasser. »

Une autre caractéristique de la mère de David était de poser des questions sans écouter les réponses. L’écoute lui était visiblement douloureuse. Et c’était devenu pire depuis quelques mois. Désormais, elle tournait carrément le dos à son interlocuteur dès ses premiers mots. C’était la manœuvre qu’elle était en train d’opérer à l’instant, s’étant jetée sur moi pour me serrer anormalement fort dans ses bras. Il n’y avait rien d’ambigu dans cette étreinte. En fait, l’étreinte était le seul moment où Mme Edelman était attachante.

« Bon je vous laisse, les enfants. David chéri ? À tout à l’heure ? Vous rentrez tous avant la nuit, n’est-ce pas ? J’ai entièrement confiance en vous mais avec le tueur… »

Elle suspendit son verbe et son geste dans une parfaite césure et fit un mystérieux mouvement de volte avec son pied. Au même moment, un enfant cria. On se retourna pour découvrir un petit échoué sur le bitume qui hurlait après être tombé de vélo. Son père affligé tentait de le convaincre de se remettre en selle. Il venait apparemment d’enlever les petites roues et essayait d’enseigner à son fils la vertu de la persévérance. Le garçon, insensible à l’argument et emporté dans une tout autre logique, s’attaqua à l’engin à grands coups de pied puis se campa, mains sur les hanches, fâché, devant le cadre.

« Il serait temps de grandir un peu ! » assena l’enfant à l’objet inanimé. Même le père ne put conserver son sérieux. On rigola tous de bon cœur, sauf Daniel qui s’assombrit. Stan lui fit un signe de tête interrogatif.

« Tu te rends compte que je ne sais pas faire du vélo ? dit Dan. »

Stan ne trouva rien à répondre.

« Entre les séjours à l’hôpital, les moments où j’étais trop faible, et les autres où mes parents avaient peur que je me fatigue pour rien… Je n’ai jamais appris.

— C’est pas très grave.

— Je sais pas. Ça a l’air bien, quand même. Vraiment bien. Bon, je vous laisse.

— Tu dors toujours chez moi ? demanda Stan.

— Affirmatif.

— Ma mère fait son hachis Parmentier.

— Ne t’inquiète pas, j’ai développé une grande tolérance aux mauvaises nouvelles. »

Après les checks et accolades de rigueur, David grimpa dans le tramway tandis que Jenny emboîtait le pas de Stanislas.

 

 

5.

 

Bien sûr, tout est affaire de parti pris et d’interprétation. Je n’étais pas là à chaque seconde. On m’a donné plusieurs versions de certains événements, j’ai dû en imaginer d’autres. Mais Stan et moi, on est d’accord sur une chose : ce qu’il a accompli, et la façon dont je le raconte, à la fin c’est un seul et même acte de création. C’est l’inverse d’un mensonge. Cela ne se résume pas à photoshoper la réalité. Si je me bornais à énumérer les faits, ils seraient amputés des intentions, des non-dits, de l’émerveillement et de la terreur, ils ignoreraient leurs propres causes, et une suite de faits débiles ne fait pas la vérité.

 

 

6.

 

« Tu prends la rue de Jappe, là ! »

Jenny était en colère contre Stan.

« Tiens, garde-moi ça s’il te plaît. »

Il lui refila deux billets de vingt euros.

« Je te comprendrai jamais, tu sais ?

— Je sais. »

Au niveau de la statue du centaure, Stan n’essaya même pas d’éviter l’armoire à glace.

« Hé ! Mais c’est mon petit babtou préféré. »

Jenny serra les poings et la mâchoire, prête à se jeter sur le colosse aux dreadlocks.

« Y sont où, les autres ? Le p’tit renoi, vous l’avez semé ? Vous filez vous secouer chaud-zakzak avant d’aller faire les devoirs ? »

Jenny allait bondir mais Stan l’arrêta d’un geste de la main.

« Suavemente, la sœur. Y a pas de mauvais sang. On est en famille. »

L’épaule de Stan disparut sous l’énorme paume de Bak.

« Hein, mon frère ? On est en famille ? »

Stan sourit au géant.

« Bien sûr. »

Le clochard rugit de rire et apostropha Jenny :

« Tu vois ? Y capte bien les choses le-gars-mon-frère. Les liens. Y a que ça. Tu te fais une famille et tu prends soin les uns des autres. Le monde, y te met sur la gueule-zak quand tu t’y attends pas. La terre s’ouvre-zak et mange tes enfants. Alors y te faut des frères. »

Jenny était furieuse mais parvint à se contenir.

« Alors, tu es venu prendre soin de moi, c’est ça ?

— Je suis toujours là pour la famille. »

Bak était aux anges. Il grogna, applaudit, fit surgir un énorme pétard de son long manteau élimé et l’alluma. Expirant longuement la fumée, il baragouinait des mots incompréhensibles qui sonnaient comme un sortilège.

« … montre-moi de l’amour, alors. Tu as de l’amour pour moi ? »

Stan fouilla ses poches, en sortit quelques pièces en cuivre et les rangea aussitôt.

« Je suis désolé, j’ai rien aujourd’hui.

— Et ça ? »

Bak pointait du doigt le poignet de Stan.

« Ma montre ? Encore ?

— C’est une Iko, pas vrai ? »

Stan soupira. Jenny fulminait.

« J’ai grand amour pour les Iko. »

Stan fit mine d’hésiter puis enleva la montre et la tendit à Bak.

« Tu sais donner l’amour qu’on doit à un frère. Et en échange, tu as mon respect. »

Il souffla un énorme nuage de fumée sur Stan puis retourna s’affaler sur la grille. Quand les deux adolescents reprirent leur chemin, Jenny explosa :

« C’est la sixième ! La sixième putain de montre qu’il te pique. Et toi tu te laisses racketter comme une merde. »

Stan s’arrêta et lui fit face avec un sourire amusé.

« Jenny ? Tu as confiance en moi ?

— Bien sûr que j’ai confiance mais c’est pas une raison pour… »

Le sourire de Stan s’élargit.

« Jenny, là où tu vois un conflit, je vois une opportunité.

— Mais de quoi, bordel ?

— Ça, je sais pas encore. Mais je vais trouver zak-zak. »

 

 

7.

 

Comme à chaque fois qu’il pénétrait dans la galerie marchande, Daniel se dit que les proprios devraient investir dans la lumière. Il connaissait la théorie selon laquelle les pulsions d’achat étaient aiguisées par un état de frustration, mais son mal de crâne, plus pragmatique, lui criait qu’un peu de douceur ne nuirait pas au commerce. Il pensa aussi qu’il faudrait installer des maisons de retraite dans les centres commerciaux. Faire ses courses et rendre visite à mamie, le couplage des corvées profiterait à tout le monde. Sans compter que les petits vieux ne seraient jamais à court de distractions, un peu à l’image de celui à côté duquel il venait s’asseoir presque tous les jours après les cours.

« Bonjour, monsieur Dupré.

— Bonjour, Daniel. »

Le vieux dandy, sans quitter le spectacle des yeux, lui tendit un thermos de thé au gin. Dan le dévissa et en avala une longue gorgée. Il avait pris l’habitude de l’alcool ces derniers mois. Il n’aimait pas vraiment mais reconnaissait que ça agissait comme un marteau aplatissant efficacement les pointes de douleur. Son médecin traitant lui avait suggéré de fumer de l’herbe, or ça lui donnait la nausée. Alors, un verre de temps en temps… le gin du vieux Dupré, le rhum de son père, qui feignait de ne pas avoir remarqué la consommation de son fils mais veillait à toujours laisser une bouteille pleine dans le buffet. Dan était touché par la discrétion de son père ; doublement, car il prenait la peine de couper la bouteille d’un tiers d’eau. Un geste absurde bien sûr, la quantité d’alcool ingérée dépendant autant du volume que de la concentration. Mais c’était son père tout craché. Il survivait à la maladie de son fils en inventant des raisonnements foireux pour diluer chaque mauvaise nouvelle.

« C’est comment, aujourd’hui ? s’enquit Dan.

— Glorieux. »

Et ils se tinrent là, silencieux et captivés. Les mots n’étaient pas nécessaires. Pendant trente petites et merveilleuses minutes, Dan oubliait la douleur. Ce qui s’animait, se déployait et s’offrait à lui dans la vitrine en face, c’était toute la beauté du monde.

 

 

8.

 

Stan s’installa à son bureau. Il voulait se débarrasser des devoirs avant l’arrivée de son ami. Pour la dissertation de français, il avait le choix entre trois copies d’élèves suffisamment sérieux pour ne pas copier sur Wikipedia. Restait à faire un montage à peu près lisible et à paraphraser pour viser la moyenne. Pour les maths, rien à ajouter au travail d’Annabelle (c’était toujours les devoirs d’Annabelle qu’il utilisait pour les maths et la physique). Il nota dans son agenda officiel les deux heures qu’il lui faudrait passer avec elle en vue du prochain examen. Il aurait pu demander à Daniel bien sûr, mais ça impliquait des plombes de démonstrations savantes et ennuyeuses de son ami.

Dans la cuisine, le niveau sonore monta d’un cran. La voix de sa mère venait de se régler sur sa tonalité colérique. Il n’avait pas besoin d’être dans la pièce pour savoir que ses paupières s’étaient transformées en viseur et que ses pupilles lançaient des éclats sombres. Chacun de ses mots sonnait comme un craquement de bois sec. Plus inquiétant, son père venait de rejoindre la partie ; son timbre était descendu d’une octave, son phrasé avait ralenti et ses silences vociféraient d’indignation. Le jeu était d’une cruauté raffinée. À partir de maintenant, seules compteraient les intonations. La violence conjugale entre ces deux-là était devenue musicale. Et les deux interprètes étaient doués. Stan pensa une fois de plus qu’il fallait se connaître comme deux vieux époux pour savoir se blesser à la syllabe accentuée près.

Il abandonna son travail qui pouvait attendre le lendemain à la différence du conflit à désamorcer. Il y avait longtemps que la famille ne partageait plus ses repas. Cela avait commencé par son frère Joachim qui avait un jour cessé de paraître au dîner. Le mouvement avait pris tout de suite. Son père rentrait de plus en plus tard. Sa mère tournait autour de la table en buvant du vin blanc et en leur arrachant les couverts, à peine le repas terminé, pour les ranger au lave-vaisselle. Cette machine avait pris une importance considérable dans leur vie. C’était l’instrument de percussion de Laurence Danner. Elle s’appliquait à converser sur un ton posé où l’angoisse ne perçait que dans des terminaisons trop aiguës qui privaient ses phrases de leur caractère affirmatif ou interrogatif. Les phrases angoissées de sa mère étaient devenues aussi indéterminées que sa vie conjugale. Leurs intentions, en revanche, pouvaient grossièrement se résumer à « ton père est un salaud, ne deviens pas comme lui ». Et le lapsus sonore de cette détresse était le pauvre lave-vaisselle : elle y jetait les couverts, en claquait la porte dix fois, le mettait en route, l’interrompait, le reclaquait, réarrangeait les assiettes dans le plus grand fracas, bref, c’était l’ampli de sa rage et sa rage était bruyante.

Henri Danner jouait la carte des silences qui en disent long, sa méthode sadique misait sur le long terme : dans la compétition à l’exaspération collective, sa présence ne serait pas associée à du bruit. Son père croyait dur comme fer que ce qui n’était pas dit ne pouvait être retenu contre lui. Étonnant aussi de voir à quel point il refusait d’admettre la nullité de sa tactique au fil du temps. Étonnant aussi de voir à quel point ces deux-là se détestaient. Sa mère était malheureuse et avait décidé que tout était la faute de son père. C’était faux bien sûr mais son père ne faisait aucun effort pour la rassurer.

Le couple Danner était l’exemple parfait d’une mauvaise histoire. C’était la seule que Stan avait renoncé à enchanter.

L’interphone vibra : c’était Daniel. Ses parents acceptaient que leur fils dorme à sa convenance chez Stan. De toute façon, ils acceptaient tout de Dan, sauf le fait qu’il allait mourir, et à cela, même lui ne trouvait rien à redire.

Une fois dans la cuisine, Laurence Danner embrassa Dan chaleureusement. Le micro-ondes sonna, Stan se hâta d’en extraire la barquette de hachis pour servir son ami. Le compte à rebours était lancé.

« Vous avez l’air en forme, madame Danner. »

Dan avait pris l’habitude de flatter ses interlocuteurs pour leur éviter d’ouvrir le bal par un « comment ça va mon garçon, oups, désolé, c’était peut-être maladroit ».

« Merci. Stanislas me dit que l’année commence bien et que vos profs sont plutôt sympas ?

— Ça va, je pense qu’on va éviter les burn-out au premier trimestre. »

Le père de Stan, avec un sourire qui disait « entre hommes pas besoin de mots », passa derrière Daniel, lui posa une main sur l’épaule dans un geste de camaraderie presque anodin, et alla chercher dans le réfrigérateur un plateau de fromage qu’il posa sur la table. Puis il s’assit à côté de son fils, fit mine de lui proposer un verre de vin, accueillit avec une certaine fierté le refus de son cadet, et se mit à tartiner maniaquement, sous le regard atterré de sa femme qui arracha à Stan son assiette pas tout à fait vide pour la jeter dans le lave-vaisselle. Daniel se dépêcha d’enfourner ce qu’il pouvait de son dîner, deux rapides coups de fourchette et son assiette disparut à son tour. Le père soupira, c’était le signal du deuxième round. Stan agrippa Daniel par le polo pour l’exfiltrer du champ de bataille. Ils coururent s’enfermer dans la chambre où Stan entreposait un assortiment de biscuits à l’attention de son ami. Dan jeta un coup d’œil au carnet ouvert sur le bureau.

« Tu as pensé à qui pour ta Becky ?

— J’ai plusieurs options. J’ai surtout rendez-vous avec Thibault Boulouque, le grand frère de Maxence, pour le ballet.

— Génial. Et on a avancé sur la sono ?

— Pas vraiment, mais c’est de la technique, on réglera ça quand on aura réuni nos danseurs.

— Il nous faut absolument du gros son…

— Hé ! J’ai encore neuf mois.

— Moi, c’est moins sûr.

— Va te faire foutre ! »

Dan baissa la tête et offrit un sourire de fausse contrition pour apaiser la tension :

« Sorry. Not funny.

— NOT funny ! »

Dan ouvrit son sac et en sortit un DVD.

« Au programme ce soir ? demanda Stan.

— Orfeu negro.

— Encore ?

— La tristesse n’a pas de fin. Mais le bonheur oui. Il me faut ma dose de saudade brésilienne.

— Continue tes vannes sinistres, ça va nous aider.

— Not funny ?

— HahstagNotFunny ! Et il faut qu’on parle de ton choix de chanson pour le miracle.

— Pas ce soir. Assieds-toi, ça commence. »

Sur l’écran, deux enfants noirs escaladent une colline. « Dépêche-toi » crie le premier au second qui tient une guitare dans sa main. « Dépêche-toi. Joue et fais lever le soleil. » Le guitariste résiste : « Je ne sais pas comment faire. » « Invente ! » lui répond son ami.

 

 

9.

 

Daniel poursuivait le sommeil en naviguant entre la douleur et les vagues d’apaisement levées par les médicaments. Il dormait mieux à côté de Stan. Depuis leurs premières soirées Lego à six ans jusqu’à la création du personnage de l’Enchanteur personne n’avait su lui offrir comme Stanislas la certitude d’une affection totale, légère et invincible. Ses parents l’aimaient, mais leur amour pesait une tonne de chagrin et Daniel était à présent trop faible pour les porter à bout de bras. Et puis il y avait la promesse du miracle, sa seule raison d’espérer. Tout reposait sur Stan. C’était trop lui demander mais, s’ils parvenaient à leurs fins, ils prouveraient que l’amitié ouvre des portes sur l’immortalité. Pas mal pour une vie, surtout si elle est courte.

 

 

La nuit bruissait de petits pas qui frappaient le pavé. Marcher dans les rues sombres, sans autre raison que de rejoindre un bar, y croiser un sourire, celui-ci par exemple. Elle est jolie à se damner, cette jeune débutante. Comme ses talons sont hauts, comme il est touchant qu’elle vacille un peu sous le coup de l’inexpérience, de l’ébriété ? Non, elle est triste, elle ne quitte pas des yeux l’écran de son portable et ses doigts gourds tapent à la chaîne des messages lancés aux vents froids… Une larme de rimmel bleu pétrole coule et glace la chair noire de sa pommette. Daniel frissonne et gémit dans son lit mais Stan est profondément endormi. De toute façon, Dan ne veut pas se réveiller, ce serait abandonner la fille. Qui rôde ici ce soir ? L’image d’une bouche immonde, bardée de crocs salis, cette abomination s’attache à présent aux pas de la jeune fille. Et ses mollets taillés dans la pierre, le creux des genoux, le désir de s’emparer de ses jeunes fesses comme un homme le ferait, mais ce n’est pas le souci de la chose qui s’apprête à bondir sur elle. Une silhouette, massive et molle, un tablier de cuisine, un couteau de boucher dans une grosse main moite. Le désir de lacérer. Il faudrait hurler, la prévenir. Dan sait que cela lui est impossible, il a essayé toutes les autres fois. Il sait comment ça finira et que personne ne le croira. C’est un cauchemar bien sûr. Juste le rêve d’un adolescent gavé de cachetons. La bouche claque, la jeune fille frissonne mais ne se retourne pas, son portable a produit un « ding », un texto l’hypnotise et la détourne du carnage à venir. Pourquoi lui ? Pourquoi sent-il, voit-il ça ? Pourquoi doit-il prendre ce supplément de souffrance à son compte ? Il a si peur. Il ne veut pas assister au déchaînement de bestialité. Deux voix, trois, des rires, un petit groupe déboule en sens contraire, la gueule et le couteau se retirent. Le massacre est repoussé. Le jeune corps parfait ne sera pas démembré. Dan se détend un peu dans ses draps mouillés de sueur. Jusqu’à la prochaine fois. Il y aura une prochaine fois. Il y a bien une bête, un grand Mal qui s’est libéré d’un endroit terrible. La ville est son terrain de chasse, les choses vont empirer. Pourquoi le sait-il, lui qui ne croit en rien. Appeler à l’aide. Il faut appeler à l’aide. Tout ça est stupide ! C’est la sécrétion d’un esprit hanté par la mort. Un réflexe du cortex qui recourt à des allégories pour exsuder une peur plus banale. Il faut créer des monstres, leur absence est trop terrifiante. Juste au cas où, quand même ? Si les monstres existaient ? Alors là oui, il faudrait appeler à l’aide.

 

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