Extrait

Jours de travail
de John Steinbeck

Le 31/12/2018 à 10:18

Auteur : John Steinbeck
Editeur : Seghers
Genre : Littérature étrangère
Date de parution : 03/01/19
ISBN : 9782232144837
Total pages :
Prix : 6.99 €
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ISBN : 9782232144837

Editeur : Seghers

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Résumé du livre
Chaque livre semble être le combat de toute une vie. Et puis quand c'est fait... Pouf. Comme si ça n'avait jamais existé. "

John Steinbeck a écrit Les Raisins de la colère entre juin et octobre 1938, dans un moment de bouillonnement et de tension extraordinaire. Tout au long de cette période, il a tenu un journal qui retrace scrupuleusement son expérience et le révèle dans les affres de la création. Face à la page blanche, aux doutes, aux obstacles qui le ralentissent, l'empêchent de penser, l'écrivain tient avec obstination le fil de l'écriture. Il défend ses personnages, son intrigue, guette le miracle qui pourrait lui offrir ce chef-d'oeuvre dont il est le premier à questionner la possibilité... En 1941, après le succès colossal du roman, après les controverses et les menaces, tandis que la guerre fait rage et que l'argent afflue, John Steinbeck reprend la plume. Seul son journal pourra le guider vers le nouveau livre d'une vie nouvelle.

Pierre Guglielmina (Traducteur)

 

Premier chapitre

Préface

 


* * *

 

 

 

« Vous, la plume et la page »

 

« Voici une chose étrange – presque comme un secret. Vous commencez à poser des mots et il y a trois choses – vous, la plume et la page. Puis, graduellement, les trois choses fusionnent jusqu’à ce qu’elles n’en fassent plus qu’une et vous sentez la page comme vous sentez votre bras. Si ce n’est que vous l’aimez plus encore que votre bras. »

John Steinbeck,

Jours de travail, 29 septembre 1940

 

 

« Temps » est le mot que John Steinbeck emploie le plus fréquemment dans Jours de travail, ses journaux des Raisins de la colère. De la manière la plus triviale à la plus subtile : « Le temps passe. Les pensées filent. […] Je n’ai jamais pris beaucoup de temps pour l’écriture d’un livre. […] Je ne peux plus perdre de temps. […] Je me fiche du temps que ça prendra. […] Si je peux faire ça, ce sera tout ce que mon manque de génie peut accomplir. Parce que personne ne connaît mon absence de facilité comme je la connais. Je lutte contre elle tout le temps. […] Le temps passe. Mais j’ai le temps. […] Mon système de temps s’est positivement effondré. […] Le temps m’a rattrapé. […] Et le temps me file entre les doigts. […] Aujourd’hui, à mon grand dégoût, le temps s’est échappé. […] Je suis attaqué par le temps passé. […] Et tout le monde essaie d’en profiter. Veut du temps, veut se servir de moi. […] Sale Temps de Paresse. […] Mais j’essaie de gagner du temps pour ne pas me mettre au travail. […] Le temps file et le manuscrit rampe. […] Je ne suis pas triste. En fait, je suis même assez content. Le temps s’écoule. […] Je ne veux pas avoir cette barrière du temps dressée devant moi. Cela pourrait détruire le livre. […] Ce livre est ma vie à présent ou doit l’être. Quand il sera terminé, viendra le temps pour une autre vie. […] J’aimerais pouvoir laisser les choses passer, mais ce temps est révolu. […] Il n’y a pas de meilleur temps que maintenant. […] Jamais vu le temps passer aussi vite que ce printemps et cet été, mais le temps quotidien n’a pas été si rapide. Pas rapide du tout. […] J’indiquais l’heure à laquelle je me mettais au travail. Il y avait quelque chose de frénétique dans cet effort, une peur que le temps m’interrompe. […] Ce processus s’appelle la vie ou vivre, ou l’une quelconque d’une pluralité de choses comme celle-là. En d’autres termes, ce sont les mots silencieux, les mots qui n’ont pas d’être. Les oiseaux gris de la solitude qui sautillent. Je pensais qu’il y aurait peut-être une condition ou un temps différent de celui-là. » Passages prélevés, au hasard ou presque, parmi une centaine d’autres occurrences du mot.

Jours de travail est le lieu de cette expérience chaotique du temps. C’est aussi le théâtre d’une transformation singulière de sa perception. Steinbeck, en tenant obstinément un journal d’écriture pour la première fois de sa vie, finit par discerner, au fil des pages, un temps propice, favorable, extatique.

 

« Pas un journal naturellement, mais une tentative de cartographier les journées et les heures de travail effectives d’un roman. » C’est le but que s’est humblement fixé Steinbeck en commençant, en février 1938, à prendre des notes quotidiennes, parallèlement à l’écriture des Raisins de la colère. Eugene Ainsworth, son beau-frère, vient de mourir. Il se dit épuisé, fatigué de vivre, « fatigué de lutter contre les forces que ce misérable succès [remporté par En un combat douteux et Des souris et des hommes] a levées contre moi ». Lucide, il attribue ces premiers signes de dépression au manque de solitude. Et note, extralucide, que « les Grecs semblaient connaître ce rapport ténébreux de la chance et de la destruction ». Le cœur battant de Jours de travail est ce rapport ténébreux de la chance et de la destruction.

La cartographie des jours et des heures de travail devient rapidement une sorte de relevé sismographique de l’écriture en cours (« Hier, c’était un trajet un peu nerveux. Je remarque que mon écriture le révèle »), afin d’en redresser la course (« Je n’ai pas l’intention d’écrire plus ou moins énergiquement, mais d’écarter de mon approche tout caractère frénétique »). Sa volonté et la discipline de son matériel et de son langage composent ce que Steinbeck appelle la « base physique » de son roman. Assise nécessaire mais non suffisante puisque lui fait défaut la verticalité dansante du temps dont il ressent confusément l’absence à l’occasion d’un épisode et d’un rêve étranges, rapportés en détail dans ce journal.

Un soir, Carol (sa femme), qui lit Tristram Shandy, est soudain prise par l’envie de « faire son testament ». Depuis Stendhal et La Chartreuse de Parme, c’est là une formule plaisante de menace. Qui provoque la dénégationI immédiate de Steinbeck : « Je ne vois pas le rapport… T.S. et les testaments. […] En tout état de cause, c’est entré dans mes rêves, qui ont été profonds et clairs ces derniers temps, et j’ai rêvé un truc confus avec Papa et ses échecs, et moi et mes échecs. » En dépit du caractère profond et clair des rêves récents, Tristram Shandy a provoqué chez Steinbeck un rêve obscur où il est question de son père, de lui-même et de leurs échecs respectifs dans les affaires. Un rêve de paternité faillible et de dettes toujours en souffrance est venu se tramer dans son sommeil.

Quelques jours plus tard, le 30 juin 1938, Steinbeck en dévoile le contenu « manifeste » : « Mon système de temps s’est positivement effondré. » Quoi de plus soumis, en effet, au temps le plus mortifère que la rédaction, en rêve, d’un testament, cette mutation des échecs en possessions ? L’auteur de Tristram Shandy, Laurence Sterne, « l’écrivain le plus libre de tous les temps », selon Nietzsche, a fait preuve de la plus grande liberté possible face à tous les temps et s’en est joué dans une formule proprement renversante, véritable défi (cause de la formidable dénégation de Steinbeck) à tous les testaments passés, présents et à venir : « LE TEMPS PASSE TROP VITE : DE CHAQUE LETTRE TRACÉE ICI, J’APPRENDS AVEC QUELLE RAPIDITÉ LA VIE SUIT MA PLUME. » Dans l’entrée du 5 juillet (qui suit immédiatement celle du 30 juin), Steinbeck confesse, résigné : « Le temps m’a rattrapé. » Avec quelle rapidité et par quel détour réprimé, la vie rattrape parfois la plume.

 

« La vie qui ne suit plus à la lettre l’instantanéité de la “plume” se vit désormais comme mort vivante, comme dégradation, comme dévastation, comme désolation », écrit Philippe Sollers dans « Journal de guerreII ». Dans ce temps dévasté, dégradé, désolé, Steinbeck, en proie à un doute absolument tyrannique, va écrire, au prix d’un effort et d’un acharnement considérables, les six cent dix-neuf pages des Raisins de la colère. Ses journaux, tenus entre le 7 février 1938 et le 30 janvier 1941, sont le récit instantané de cette guerre intime qui anticipe à peine sur la guerre en Europe et l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial. Jours de travail vient donc doubler, dans l’instant libéré, le temps historique et le temps privé. « Pendant un instant, j’ai eu peur de le commencer, mais ce journal est une bonne idée : il m’ouvre, chaque jour, l’usage des mots. » Cet obturateur rapide qu’est la peur s’ouvre chaque jour sur son contraire : un angle change, une trouée se produit, qui donne accès à un usage des mots délivré de l’inhibition, de l’angoisse, du symptôme qu’imposent ordinairement les mots scellés du commun. Le journal est la bonne idée. L’immédiateté de la notation propre au journal – au jour le jour ou, mieux encore, à l’instant l’instant, qui diffère tout recours à la volonté – est ce qui ouvre l’usage libre des mots.

Le conflit du temps dévasté des Raisins de la colère et du temps instantané de Jours de travail est en place. Steinbeck, à la fois victime et observateur, en subit et en suit les transformations successives, à mesure que la guerre en Europe approche. Le 7 juillet 1938, il écrit, avisé, en parlant du roman : « Étrange la façon dont je lutte avec ce livre à présent. […] Ce livre est ma vie. Pourquoi voudrais-je en finir avec ma propre vie ? » Pour s’aveugler aussitôt et se lancer (même entrée) dans une apologie du travail dont il fait l’unique salut : « Je crois que c’est sur le point de changer cependant parce que je me sens de plus en plus comme le travail. » Avant d’observer que l’énergie devient sexuelle dès qu’il cesse de travailler. Mais pourquoi écrire sans vivre, avant de vivre sans écrire ? DANS LE ROMAN RÉELLEMENT, ACTIVEMENT VÉCU, SENSUEL, SEXUEL ET SPIRITUEL DE PART EN PART, L’ÉCRIVAIN QUI SUIT L’INSTANTANÉITÉ DE SA PLUME NE TRAVAILLE JAMAIS. En détournant une formule célèbre de Guy Debord dans Critique de la séparation, on serait tenté de dire : « La question n’est pas de constater que les [écrivains écrivent] plus ou moins pauvrement ; mais [souvent] d’une manière qui leur échappe. » Le travail en tant que tel ne sera jamais la réponse qui convient et le temps se transforme alors en cette « barrière dressée devant [soi] », affirmera Steinbeck dans un autre moment de clairvoyance, susceptible de « détruire le livre ». En privant le livre, serait-on tenté d’ajouter, de l’énergie et de la lucidité sexuelles appropriées. La sexualité en tant qu’aventure spirituelle.

 

Les Raisins de la colère, où résonnent fatalement en français « les raisons de la colère », sont un prolongement des procédés narratifs et romanesques du XIXe siècle au cœur du xxe. Ce long récit (couronné du prix Pulitzer) du transfert de la malédiction du Vieux Continent vers le Nouveau Monde, de la misère des migrants européens inoculée mécaniquement aux migrants américains, de l’intrication de la catastrophe naturelle et de la catastrophe économique, emprunte sa dramaturgie et sa temporalité à une époque dépassée et même révolue en 1938, celle des Temps modernesIII. Steinbeck écrit à son ami Carlton Sheffield, le 13 novembre 1939 : « Je dois prendre un nouveau départ. J’ai travaillé sur le roman… aussi loin que je pouvais l’emporter. Je n’en ai jamais pensé grand-chose – un véhicule disgracieux au mieux. Et je ne connais pas la forme du nouveau, mais je sais qu’il y a une chose nouvelle qui sera adéquate et façonnée par la nouvelle pensée. »

La colère de Steinbeck, dans les pages de Jours de travail, est omniprésente. C’est une colère aveugle, lourde, obtuse, dont il distille au fil des pages ce qu’elle a de volatil pour la convertir en impassibilité – une des qualités du corps glorieux, après la résurrection, avec la clarté, l’agilité et la subtilité. Le « véhicule disgracieux au mieux » qu’est le roman affecte même le corps et le visage de Steinbeck (« trop gros de nouveau », « tellement laid ces jours-ci que j’en suis moi-même choqué »). Roman et corps à la fois, le « véhicule disgracieux » fonctionne comme un véritable miroir de l’aliénation, dans lequel Steinbeck tente de se réapproprier « son travail, [extérieur] à lui, indépendant, étranger et devenu puissance autonome face à luiIV ». Et la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui comme cette psyché renvoyant une image distordue de lui-même. Cette aliénation réciproque, comble de la séparation achevée, est l’essence et le soutien de la société en train de se mettre en place.

Les Raisins de la colère concluent une trilogie (commencée avec En un combat douteux et Des souris et des hommes) fondée sur une réalité sociale figée à laquelle Steinbeck ne croit plus vraiment. Dans la lettre déjà citée à Carlton Sheffield, il confie : « J’ai aussi la conviction qu’un monde nouveau pousse sous l’ancien. » Il s’agit, à ce moment-là, moins d’une conviction que d’une vague prémonition. Aujourd’hui, Les Raisins de la colère se présentent, à la lumière de ces journaux, comme un reflet aliéné (le « véhicule disgracieux » du corps et du visage de Steinbeck) dans le miroir de l’aliénation économique (le « véhicule disgracieux » de la misère des migrants) et, de ce fait, comme un parfait spectacle, puisque le spectacle dans la société correspond à une fabrication concrète (au sens de la précipitation chimique d’un corps en suspens dans une solution) de l’aliénation. Le « véhicule disgracieux » ne veut en venir à rien d’autre qu’à soi-mêmeV. Les Raisins de la colère, en piles dans les librairies de Calais aujourd’hui ? Après le succès national, imprévisible, conjuratoire de Paris est une fête ?

Un temps ralenti, freiné, retardé, invariablement révisionniste sous l’apparence du changement perpétuel, est le gardien intraitable de cette falsification naissante. Steinbeck le subit longtemps sans songer à s’en affranchir, sans même savoir comment le subvertir. Jusqu’au jour où il découvre le continent ancien et refoulé de la servitude volontaire : « Toute ma foutue vie maudite est ligotée. La plupart des gens aiment voir leur vie ligotée ainsi. Et sans doute que j’aime ça aussi. »

 

Le temps de l’écriture des Raisins de la colère est constamment marqué par les atermoiements, les sollicitations diverses de la presse et de la radio, les services à demander et à rendre, les visites intempestives des amis, les fâcheux à chasser, les maisons à visiter, à acheter et à vendre, les ouvriers qui ne font pas leur travail, l’humeur dépressive de sa femme et la sienne, le déménagement, « les mots qui se raidissent et sont indisciplinés comme des chiots qui n’en font qu’à leur tête et partent dans toutes les directions », la chaleur suffocante, la venue des chauffagistes, les coups de marteau du voisin, le téléphone qui sonne inlassablement, le bruit de la machine à laver qui empêche d’écouter de la musique. Jours de travail s’en fait la sentinelle attentive, vigilante, soucieuse. En vain. Toutes ces servitudes sont sans importance. Sauf le bruit de la machine à laver.

À Carlton Sheffield, son confident, Steinbeck déclare ne vouloir être affranchi que des servitudes réelles que sont « la respectabilité [et] la nécessité de ne pas se contredire ». Sur ces monuments que sont la respectabilité et le principe de non-contradiction se drape aisément la servitude volontaire. Aux yeux de Steinbeck, être respectable, ne pas se contredire, est ce qui fait lien et retient dans ses rets la volonté humaine. À commencer par la sienne.

Se défaire de la servitude volontaire, de l’esclavage voulu, de la volonté noyautée de ressentiment, n’est pas une mince affaire. Il faut en passer par une crise. Non pas une crise de nerfs, lot des ligotés en tous genres, mais plutôt une crise des sens, seule capable d’en venir singulièrement à bout. Steinbeck, au bord de « l’effondrement intérieur », mesure combien il lui a toujours été impossible de penser, combien il n’a cessé de confondre travail et pensée. C’est désormais, la volonté paraissant impuissante, le livre même qui va faire monter les détails : « Une demi-heure déjà et je m’en fiche parce que les petits détails arrivent, deviennent de plus en plus clairs tout le temps. Donc plus j’attends, plus ce livre s’écrit. » Le travail était pénible, le mouvement est maintenant rapide. « Mais le détail est lent comme toujours. » Que signifie cet éloge de la lenteur dans la montée des détails ? Que Steinbeck « écrit » encore d’une manière qui lui échappe. Pas de plume qui trace ici la lettre que suit avec rapidité la vie. Le travail, dans sa pénibilité voulue, et le détail, dans sa lenteur supposée, résistent (activement et passivement) à l’incitation… à la débauche du corps qui sait travailler vite et faire proliférer les détails. Cette suspension de la volonté est trop laborieuse pour atteindre le dégagement rêvé : elle manque sa pointe. La pointe de la volonté. Sa plume. Sur laquelle tout repose et qui pourtant s’efface. Au-delà de tout ressentiment.

Et l’effet ne se fait pas attendre : « Mon esprit refuse de travailler – déteste le travail en fait », reconnaît enfin Steinbeck. Avant d’ajouter, quelques lignes plus bas, cette remarque sibylline : « Drôle de voir d’où vient l’énergie. » L’énergie, on est enchanté de l’apprendre, vient de sa rencontre avec Gwyn Conger qui l’a remis en contact avec son esprit. Lequel, incontinent, refuse de travailler. Déteste le travail. Ne travaille jamais.

 

La liaison de Steinbeck et de Gwyn Conger, rencontrée à Hollywood, relance l’affaire non seulement sur une « base physique » nouvelle, mais vers des cimes encore inexplorées. Steinbeck va prendre la plume. Robert DeMott, l’éditeur américain de Jours de travail, estime que « Gwyn n’a fait qu’aider Steinbeck à avancer sur une route sur laquelle il était déjà engagé ». La métaphore de la route ne convient sans doute pas. Avant la rencontre, Steinbeck se surprend à rêver éveillé : « Parfois, j’aimerais tellement ne pas avoir ce ranch magnifique, mais une petite maison compacte, construite sur les quais au-dessus de l’eau, pour l’entendre tout le temps aller et venir, se briser. » Le rapport ténébreux de la destruction et de la chance se joue, comme il se doit, sur des eaux tourmentées.

La préparation de l’Europe à la guerre et à la dévastation monte lentement dans Jours de travail : les Allemands qui étaient « des gens si gentils » et l’État hitlérien qui était, en 1938 encore, « sur le point d’exploser » ont fait place, progressivement, à « Hitler – La force contre lui est trop grande, je suppose, même pour sa démence […]. Je ne crois pas qu’on en viendra à la guerre ». Avant de tourner, en janvier 1941, à un tableau particulièrement sombre : « Et le monde que nous connaissons tombe lentement en ruine et fond littéralement, et les voix puissantes de l’hystérie et de la terreur emplissent l’atmosphère. » Hystérie et terreur dans les voix. Le monde de la tragédie grecque n’est pas loin. En trois actes : Hitler est une erreur. / Qui peut être contenue. / Dans le monde en ruine. Terreur.

Carol, l’épouse de Steinbeck, a trouvé le titre du roman dans Battle Hymn of the Republic de Julia Ward Howe et dactylographié le manuscrit. Elle en sera la dédicataire (« Pour Carol qui a voulu ardemment ce livre »), avec Tom Collins (le directeur du camp de migrants d’Arvin, en Californie, – « Pour Tom, qui l’a vécu »). À la fin de Jours de travail, Steinbeck trouve que Carol « est au plus bas et éplorée. Je me demande si elle sera jamais raisonnablement heureuse. Ce n’est pas juste qu’elle connaisse tant de malheur. Cela devient son état d’esprit courant. Elle avait l’habitude d’en blâmer toutes sortes de choses. À présent, elle s’en blâme elle-même et c’est pire, et elle est encore plus éplorée ». Sur la pente qui va d’éplorée à encore plus éplorée, Carol n’avait qu’une chance, celle de s’en blâmer. Et de provoquer un sursaut d’allégresse. Or c’est pire. Hystérie.

Steinbeck évolue, on le voit, sur un théâtre de la destruction et de la cruauté, porteur d’une chance que l’écrivain, en bon marin, va saisir.

Gwyn Conger, au moment où elle a rencontré John Steinbeck, lui a dédicacé malicieusement une photo de presse d’elle datant de 1939 : « Pour mon partenaire de danse John, espérant que tu feras des claquettes jusqu’au sommet – Bette Grabble Conger. » C’est une invitation à la danse. Avec une drôle de sirène. En forme de congre. Et c’est aussi un message de guerre clandestin. Elizabeth Ruth Grable, dite Betty Grable, est une actrice, danseuse, chanteuse et pin-up américaine, dont une photo en maillot de bain deviendra la plus populaire de la Seconde Guerre mondiale. Grabble, avec deux b, est un verbe d’origine néerlandaise qui signifie sentir avec les doigts, attraper, peloter, ou bien faire des culbutes. Steinbeck répond sans hésiter à l’invitation à la chance. Voici la forme qu’elle a prise pour lui.

 

« Voici une chose étrange, presque comme un secret. Vous commencez à poser des mots et il y a trois choses – vous, la plume et la page. Puis, graduellement, les trois choses fusionnent jusqu’à ce qu’elles n’en fassent plus qu’une et vous sentez la page comme vous sentez votre bras. Si ce n’est que vous l’aimez plus encore que votre bras. » On croirait entendre une formule de dogmatique trinitaire. Le secret de ces lignes du 29 septembre 1940, qui révèlent Steinbeck à lui-même, est inestimable. Il renvoie la servitude volontaire à sa futilité première et fonde l’écriture nouvelle sur le vide, la sensation et l’amour. Trois choses comme vous, la plume et la page. Trois choses qui fusionnent graduellement pour n’en faire qu’une. Les mots que vous posez, écrit Steinbeck ailleurs dans son journal, sont « les mots silencieux, les mots qui n’ont pas d’être. Les oiseaux gris de la solitude qui sautillent ». Les mots silencieux, les mots qui n’ont pas d’être sont écrits sur la page, blanche comme le néant. La sensation envahit le bras (la plume), puis la page, qui se mettent à vivre d’une même vie. L’amour procédant, vous et votre bras s’effacent, et c’est la page écrite qui vient, aimée plus encore, et revient vers vous. Mais, à cet instant-là, qui êtes-vous ? Un instant précisément. Opportun. Extatique.

 

La Mer de Cortez est le livre qui suivra Les Raisins de la colère. Pendant qu’il y travaille, Steinbeck dit être à la recherche des lois de la pensée qui deviennent les lois des choses et aussi « de poèmes qui valent la peine d’être écrits, […] de choses qui pourraient se diriger vers une renaissance ». Il en donne un exemple : « le chant du microscope ». De l’autre côté de la catastrophe.

 

Et pour ne jamais finir. « Oh ! Seigneur, quelle sensation délicieuse, ce papier sous la plume. Je peux être assis ici à écrire et les mots glissent comme des raisins hors de leur peau et, le faisant, je me sens tellement bien. » Toute colère bue.

Pierre Guglielmina

Manor Kilbride, octobre 2018

 

 

 

* * *

 

I. Je rappelle la définition psychanalytique de la dénégation : procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments jusqu’ici refoulé, continue à s’en défendre en niant qu’il lui appartienne.

 

II. L’Infini, été 1999, repris dans Éloge de l’infini, Gallimard, 2001, p. 1053.

 

III. Le 9 juin 1938, Martin Heidegger prononce la conférence « L’époque des “conceptions du monde” ». C’est à cette date qu’il est possible de considérer comme close l’époque des Temps modernes et d’envisager le passage à l’ère planétaire.

 

IV. Karl Marx, « Le travail aliéné », dans Écrits philosophiques, textes choisis, traduits et présentés par Lucien Sève, Flammarion, coll. « Champs », 2011.

 

V. Voir les thèses 32 et 14 de « La séparation achevée », dans La Société du spectacle de Guy Debord, « Quarto », Gallimard 2006.

 

 

 

 

Prélude

 


* * *

 

 

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(février 1938)

 

« Pour le moment donc, le fardeau des finances a été éliminé. Mais cela n’a rien de permanent. Je n’étais pas fait pour le succès. Je me retrouve à présent avec une réputation grandissante. C’est à bien des égards une chose terrible… Entre autres, j’ai le sentiment d’avoir camouflé quelque chose. Ce petit succès qui est le mien, c’est de la tricherie. »

John Steinbeck, dans une entrée de 1936 de ses notes sur Long Valley – Des souris et des hommes

 

 

Entrée #1

7(?) février 1938 – [lundi]I


Il semble nécessaire de consigner les choses sur le papier. Ne peux pas m’en empêcher. Février à présent et pluie constante. La pièce M & M [Des souris et des hommes] a continué et c’est un succès. Et, avec son succès, je sais qu’il n’y aura ni repos ni plaisir pour moi. Les gens que j’aimais ont changé. Pensant qu’il y a de l’argent, ils en veulent. Et même s’ils ne veulent rien, ils m’observent et ne sont plus naturels. Gene1 est mort, il y a deux semaines. Cela aurait pu être moi si aisément, et j’aurais tant aimé que ce fût le cas. Je suis fatigué de vivre, complètement épuisé. Je suis fatigué de lutter contre toutes les forces que ce misérable succès a levées contre moi. Je ne sais pas si je suis capable d’écrire désormais un livre honnête. C’est, de toutes les peurs, la plus grande. J’y travaille, mais je ne peux rien dire. Quelque chose en moi est empoisonné. Vous, les pages – dix pages seulement – vous êtes le verre de bave – vous êtes le chiffon pour essuyer le vomi. Peut-être que je peux déverser ces peurs et ces dégoûts sur vous et vous brûler ensuite. Je serai alors un peu moins hanté. Je dois faire semblant que c’est comme ça en tout cas. Il y a Lorentz qui devrait être ici à présent et il y a les gens qui crèvent de faim de Visalia et de Nipomo2. Je me fiche pas mal du film. Je m’en fous vraiment – mais ces gens qui crèvent de faim – qu’est-ce qu’on peut faire ? Et les gens avec leurs panacées de toutes sortes. Vas-tu les laisser se servir de ton nom pour telle ou telle chose ? Qu’est-ce que j’ai à faire de mon nom ? Il est tout cabossé et complètement informe de toute façon. Il n’a plus aucune signification et je n’ai plus aucune signification. « J’ai vu quelle chance tu avais. » Je n’ai aucune chance. « Envoie cent dollars. » Chance ! Il croit que c’est de la chance. Il est pauvre et il croit que je suis riche. Et il a vu que j’avais de la chance. Dans la presse à deux sous, il a vu qu’on parlait de ma chance. Il a vu ma destruction, seulement il était incapable de comprendre ça. Les Grecs semblaient connaître ce rapport ténébreux de la chance et de la destruction. C’est tellement difficile de connaître quoi que ce soit. Tellement impossible d’avoir confiance en soi. Et même de savoir en quoi avoir confiance. Ma volonté est au plus bas. Il faut que je reconstruise ma volonté. Et je peux le faire même comme je l’ai fait auparavant. Le temps passe. Les pensées filent.

 

 

* * *

 

I. Les informations entre crochets sont traduites de l’édition américaine.

 

 

 

Le journal d’un livre

 


* * *

 

 

* * *

 

 

(mai-octobre 1938)

 

« Mais la sûreté de la touche, les personnages qui se déplacent, le discours qui sonne comme la langue parlée, le fait que ça se passe, que personne n’est conscient de la façon dont une chose est dite, mais seulement de ce qui est dit. Je sais le pourquoi et le comment de tout ça. Ce sont les millions de mots écrits, toutes les nouvelles, même celles qui n’étaient vraiment pas bonnes. Sans les millions de mots écrits, il est impossible d’écrire un livre comme celui-ci. Et de la même manière – ces millions de mots sont une garantie de ce que la deuxième moitié ne faiblira à aucun moment. »

John Steinbeck, en lisant le manuscrit du roman de Louis Paul, The Wrong World, 1938.

 

 

Entrée #2

[31 mai 1938 – mardi]


C’est le journal d’un livre et il sera intéressant de voir comment il va tourner. J’ai essayé de tenir des journaux auparavant, mais ça n’a pas marché à cause de la nécessité d’être honnête. Là où il n’y a pas de vérité bien définie, j’ai tendance à graviter du côté opposé. Parfois, lorsqu’il y a une vérité absolue, je suis révolté par sa suffisance et je fais la même chose. Ici toutefois, je vais essayer simplement de tenir un registre des journées de travail et de la quantité atteinte chaque jour, et du succès (pour autant que je puisse en juger). À présent, le travail avance bien1. Nous sommes le 1er juin pratiquement. Cela signifie que j’ai sept mois pour faire ce livre et j’aimerais bien les prendre, mais j’imagine que cinq seraient plutôt la limite. En fait, je n’ai jamais pris beaucoup de temps pour l’écriture d’un livre. Je voudrais cependant faire celui-ci à loisir. C’est une des raisons de tenir ce journal.

 

 

Entrée #3

[1er juin 1938 – mercredi]


Au travail à 10 h 30. Minimum de deux pages. Duke1 attendu aujourd’hui, ce qui n’est pas idéal. Hier, épisode de la tortue qui me satisfait de bien des façons. Le projet du jour – la marche de Joad le long de la route et la rencontre avec le pasteur [la section qui ouvre le chapitre 4]. Dîner ce soir chez Paul2 en compagnie des Ray3. Journée terminée. Fini mes deux pages. Je crois que c’est plutôt bon. Casy le prédicateur doit être puissamment développé pour en faire un personnage bien campé, attentionné. Doit manifester rapidement le développement d’un esprit en quête de quelque chose et une aptitude à diriger en plein essor. Duke pas encore vraiment là. Demain, je dois commencer la relation entre ces hommes [Tom Joad et Jim Casy].

 

 

Entrée #4

2 juin [1938] – 10 h 30 – jeudi


Impulsion continue. Aujourd’hui, l’argument contre le péché et les moyens de s’en débarrasser – la quête de l’esprit véritable [section du milieu du chapitre 4]. Ce devrait une bonne partie affûtée. Duke n’est pas arrivé. Probablement aujourd’hui. Dîner chez Louis très intéressant. Il a lu deux sections et le ton est excellent dans les deux. Conversation sur le rhume des foins de nouveau, une curieuse rationalisation. Je l’ai enfermée [l’Airedale terrier de Steinbeck] dans ma salle de bains, la nuit dernière. Elle est restée tranquille. Le temps est superbe – mais pas trop chaud. Lettre de Paul Jordan Smith1 qui veut venir ici à la fin du mois. Cent jours d’écriture me permettront de finir ce livre, je crois. C’est-à-dire quatre mois. Ce qui signifie que je devrais avoir terminé la première version en octobre et ça me donnera une bonne marge de manœuvre pour la version finale. Il faut que je laisse de la place chaque jour pour des commentaires supplémentaires. Séquence de la tortue tient debout [chapitre 3].

 

 

Entrée #5

3 juin [1938] – [vendredi]


Duke est arrivé hier. Reparti ce matin. Sue et Bob se sont pointés ce matin. Ai dû les virer. Je ne peux tout simplement pas avoir des gens ici les jours où je travaille. Carol passe la journée dans la péninsule [de Monterey]. Téléphone sonne sans arrêt. Ai suggéré The Long Valley1 en guise de titre abrégé. Irrité aujourd’hui. Des gens veulent venir me voir lundi prochain. Pas possible. Veux seulement rester tranquille. Journée peu propice. Ai une vague impression qui me rend nerveux. Vais me mettre au travail et essayer d’oublier tous les soucis. Je deviens dingue si je ne suis pas protégé de tous les trucs extérieurs. Dîner ce soir chez les Tolerton2. Je les aime beaucoup. Je dois prendre note des progrès du travail à la fin de cette journée. Je veux terminer ma séance si je peux. Impulsions de faire autre chose. Vent souffle sur moi, etc. Mais je dois continuer aujourd’hui par souci de discipline. Bon, la séance est achevée, mais je crois que j’essaierai de terminer le chapitre demain [chapitre 4]. Devrait avoir une page de plus. Lionel Smith est venu me voir. Bob C.3 et Margery Bailey4 viennent demain soir. Content d’en avoir fini. Je déteste rompre la discipline.

 

 

Entrée #6

4 juin [1938] – 2 h 40 – samedi


Vais travailler un peu aujourd’hui – peut-être une page pour finir le chapitre de Casy et Joad. Si ce n’est pas fait, ça n’a aucune importance. Mais dans la mesure où le chapitre suivant [chapitre 5] raconte l’arrivée des tracteurs et doit avoir une connotation symphonique, et de surcroît ne doit pas faire plus de quatre ou cinq pages de long, ce serait donc tout aussi bien de limiter le travail du jour à ce chapitre. D’où cette tentative. Fini le chapitre II [chapitre 4]. Maintenant dois faire la musique de nouveau. Mais lundi et ce sera

 

 

Entrée #7

6 juin [1938] – 11 h 30 – [lundi]


N’ai vraiment plus qu’une page pour respecter le programme, mais je veux effectuer ce bref survol du chapitre en une journée et donc je vais travailler jusqu’à ce que ce soit fait. Je voulais écouter de la musique pour commencer, mais la machine à laver est en route et j’ai pas mal peiné. Je l’aurais bien fait ce soir, mais je dois aller chez le dentiste et j’aurai les mâchoires meurtries. Tout mon système nerveux est meurtri. Ne sais pas pourquoi. J’espère que je ne glisse pas vers une dépression nerveuse. C’est le manque de solitude1 qui fait ça, je crois. Mais je n’en sais rien. Je suis très heureux dans ce travail, je sais ça. Ça me satisfait pour l’instant. Mais j’aimerais pouvoir écouter de la musique. J’ai vraiment besoin de la musique2. Trop de choses qui se produisent. La séance serait interrompue et ce serait pire que de ne pas en écouter du tout. Bon – au travail et si ça ne marche pas bien, j’attendrai que la machine soit terminée et je le ferai à ce moment-là. Essaie maintenant toutefois. Bon, les pages sont faites et bien faites, je crois. Mais il y a encore une journée de travail sur le chapitre intermédiaire [chapitre 5]. Il faut que je m’occupe du bruit des tracteurs et la poussière des tracteurs. Il faudra que j’aie la musique avant ça, et la date sera

 

 

Entrée #8

7 juin [1938] – 11 heures [mardi]


Bon, ça c’est un départ assez précoce. Le travail d’aujourd’hui, c’est l’évocation des tracteurs, les hommes qui les conduisent, les hommes qu’ils déplacent, le bruit des tracteurs, l’odeur des tracteurs. Il faut que je fasse passer ça. Il le faut, parce que la tonalité du truc est très importante – c’est le bruit de l’éviction et la raison tonale pour le mouvement. Je dois le faire bien. J’ai une page d’avance de telle sorte que si je n’allais pas plus loin, j’aurai tout de même rattrapé le temps perdu. Et je vais le faire. Je n’ai plus peur de ça. J’en fais tellement partie en fin de compte. Lettre de Rodman1 ce matin. J’ai payé deux dollars cinquante d’amende pour mon infraction au code de la route. J’imaginais que ce serait vingt-cinq dollars. Et maintenant, au travail. Bien, c’est terminé et j’espère que c’est bon [seconde moitié du chapitre 5]. Je pense que ça l’est. Maintenant, retour au détail [le récit de Joad]. Et la date sera

 

 

Entrée #9

8 juin [1938] – 10 h 45 [mercredi]


C’est le plus long journal que j’aie jamais tenu. Pas un journal naturellement, mais une tentative de cartographier les journées et les heures de travail effectives d’un roman. Si je manque une journée, cela apparaîtra de façon éclatante sur ce registre, et une raison de cette défaillance sera présentée. Hier, le général et, maintenant, retour au particulier. Je me rends compte que je ne suis pas satisfait de la numérotation de ces chapitres. Il se peut qu’ils soient simplement numérotés avec des chiffres romains pour le général et des chiffre arabes pour le particulier. Je veux que le lecteur soit capable de les maintenir bien séparés dans son esprit. Aujourd’hui, Joad et Casy rentrent à la maison et la trouvent abandonnée. Ils tombent sur Muley Graves qui leur dit où les parents de Joad sont partis. Ils dorment dans la maison abandonnée de Muley. L’arrière-plan du déménagement entre en place ici. C’est suivi par les considérations générales [chapitre 7] sur les vieilles voitures, l’équipement, la technique de déménagement, et c’est alors que la famille Joad fait son entrée et que le livre démarre vraiment. Bon, c’est fait, mais seulement en partie. Je pense, peut-être deux ou trois pages de plus sur ce chapitre [chapitre 6]. Je pense. Et demain sera

 

 

Entrée #10

9 juin [1938] – 11 h 45 [jeudi]


Commencé tard aujourd’hui. Hier soir, deux garçons venus de Stanford. Ils m’ont coincé aussi habilement que j’aurais pu le faire avec qui que ce soit quand j’étais à Stanford. Des gamins sympathiques, brillants et alertes. J’aime les voir et les entendre. Ils m’ont soumis à un contre-interrogatoire à propos de l’univers et de l’homme. Je trouve difficile de sortir de ce livre assez longtemps pour pouvoir être autre chose qu’ennuyeux. Le fait de n’avoir qu’une idée en tête semble aussi me pourvoir d’une jauge limitée. Maintenant, au travail du jour et Muley fait son entrée à présent et la cause de la désertion devient apparente. Le crépuscule arrive aussi avec la nuit à la belle étoile dans la plaine de plus en plus sombre [chapitre 6]. Et après ça, je pense à un petit chapitre intermédiaire ou peut-être un plus important qui traitera de l’équipement de la migration. Bon, voilà pour Muley. Eh bien, c’est fait. J’aime Muley. Il est plein d’une bonne haine. Il faut que j’écrive quelques lettres à présent.

 

 

Entrée #11

10 juin [1938] – 11 h 30 [vendredi]


Vendredi de nouveau. Et un peu de courrier. Télégramme de Crawford, lettre de Ford1. Dit qu’il part sur la route avec le spectacle, ce qui m’enchante en effet parce que je pense qu’il y est bon. J’espère qu’il restera longtemps à l’affiche. Avec de la chance, je devrais en avoir fini avec cette première version à un moment donné en octobre et Dieu sait ce que je ferai alors. Je serai certainement prêt pour un peu de repos. En ce moment, il m’arrive d’être juste un peu fatigué à cause de la multitude dans cette histoire, mais son mouvement est tellement fascinant que je ne reste pas longtemps fatigué. Et le rythme tranquille est bon lui aussi. Il faut que ce soit un bon livre. Il doit l’être tout simplement. Je n’ai pas le choix. Il faut que ce soit, de loin, le meilleur truc que j’aie jamais tenté – lent mais sûr, empilant détail sur détail jusqu’à ce qu’une image et une expérience émergent. Jusqu’à ce que tout le truc palpitant émerge. Et je peux le faire. Je me sens assez fort pour ça. Aujourd’hui, par exemple, dans le tableau se trouvent la soirée et la cuisson des lapins, et la discussion sur la prison et le châtiment. Et les chouettes, et le chat qui attrape une souris, et ils sont assis sur la véranda inclinée [chapitre 6]. Et demain le début du dépôt de voitures d’occasion si j’en ai fini avec cette scène. Je ferais mieux d’écrire trois pages pour celle-ci plutôt que deux. Parce qu’il ne peut jamais y avoir trop d’arrière-plan. Bon pour travailler sur les personnages. Le travail de vendredi est fait et je crois que c’est assez bon2. Demain, c’est samedi.

 

 

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