Extrait

Isidore et les autres
de Camille Bordas

Le 29/01/2019 à 10:44

Auteur : Camille Bordas
Editeur : Inculte
Genre :
Date de parution : 22/08/2018
ISBN : 9791095086826
Total pages : 288
Prix : 19,90 €
chaPitre.com title=
  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Envoyer à un(e) ami(e)

Version grand format

 

illustration

ISBN : 9791095086826

Editeur : Inculte

Prix grand format : 19,90 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Version numérique

 

illustration

ISBN : 9791095086833

Editeur : Inculte-Dernière Marge

Prix grand format : 14,99 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Résumé du livre
Difficile à onze ans de trouver sa place dans une famille de surdoués, surtout lorsqu’on se contente d’être « normal ». Entouré de cinq frères et sœurs qui dissertent à table des mérites comparés de Deleuze et d’Aristote, Isidore recherche d’abord l’affection de son meilleur ami, monument de douceur : son canapé.



Dans sa famille, seul Isidore est capable d’exprimer des émotions, de poser les questions que les autres n’osent pas formuler. Et lorsqu’un drame survient, il est le seul capable d’écouter et de réconforter. À moins qu’épris d’ailleurs, il ne réussisse enfin une énième fugue qui lui ouvrirait un monde de liberté et de légèreté.



Dans Isidore et les autres, écrit initialement en anglais par l’auteure, Camille Bordas brosse avec humour le portrait sensible d’un jeune garçon qui s’affranchit de son enfance sous le regard d’adultes encore plus désorientés que lui. Une fresque familiale tendre et émouvante, un portrait d’adolescent plein de finesse, une voix littéraire qui s’affirme plus que jamais.

 

Premier chapitre

Pour Marie Cordoba

 

 

LA TACHE

 


Il y avait une tache d’un marron plus foncé sur notre canapé en velours marron clair. Quand je la balayais de la main, elle s’estompait. Si je plissais les yeux, je pouvais même oublier qu’elle était là, mais il suffisait que je la balaye dans l’autre sens pour la voir réapparaître, encore plus foncée que dans mes souvenirs, comme si je venais de la nourrir.

Chacun avait son explication sur l’origine de la tache. Simone disait que c’était moi qui avais pissé sur le canapé quand j’étais tout petit, après m’être échappé du carcan de serviettes dans lequel notre mère nous enveloppait après le bain. « T’as foncé sur le canapé, tu t’es mis debout là sur l’accoudoir, t’as attrapé ton micro zob et visé pile le milieu du coussin, racontait Simone. Je m’en souviens, et Jérémie et Aurore aussi t’ont vu faire. On a jamais compris ce qui t’avait poussé à faire ça, Dory. T’étais déterminé. »

Mais cette histoire ne me ressemblait pas. D’abord, elle impliquait beaucoup trop de décisions de ma part, qui étaient toutes des infractions aux ordres maternels (courir à poil et pieds nus sur le carrelage glacé du salon, attraper mon pénis en public, pisser sur le canapé). Les mots choisis par Simone ne collaient pas non plus : « foncé », « visé pile », « déterminé ». Son histoire était la moins crédible de toutes. D’ailleurs, ni Aurore ni Jérémie ne la confirmaient.

D’autres versions incriminaient chacun de mes frères et sœurs à tour de rôle : tache de café (Bérénice), de vernis à ongles (Aurore), de foutre (Jérémie), de sauce tomate (Léonard), de peinture (Simone). Toutes ces histoires s’accordaient sur un point : c’est notre mère qui avait aggravé la situation en voulant nettoyer la tache initiale avec le mauvais produit. Mais selon une autre version, il n’y avait jamais eu de tache à nettoyer, en fait : notre mère avait simplement voulu donner un coup de propre au canapé et l’avait marqué à jamais d’un seul et malheureux coup de spray.

La tache du canapé me mettait mal à l’aise. Je me disais que j’étais le seul à remarquer les choses, à me sentir concerné par ce qui m’entourait. « Pourquoi cette tache te dérange tant que ça ? » me demandait ma mère, et moi, ce que je n’arrivais pas à comprendre, c’est pourquoi j’étais le seul que ça dérangeait.

J’aimais ma famille, je crois. Je n’en connaissais pas d’autre, c’est vrai, et du coup, je ne pouvais pas trop comparer, mais il me semblait que c’étaient des gens bien, corrects. Même s’ils étaient souvent perdus dans leurs pensées. Chacun dans sa bulle. Ils ne prêtaient pas vraiment attention aux autres, à personne en dehors de la famille, même pas à moi, parfois.

Toutes les versions s’accordaient sur un autre point : cela faisait au moins neuf ans que la tache était là. Je me disais que c’était quand même long, neuf ans, pour garder un canapé taché. On était pas pauvres.

*

Je savais qu’on était pas pauvres parce qu’on allait à la plage tous les étés, et j’avais appris à l’école que ça n’était pas donné à tout le monde, d’aller à la plage. Il y avait eu une campagne nationale de sensibilisation à la cause des enfants qui ne partaient jamais en vacances. Notre maîtresse, Mlle Faux, nous avait montré des vidéos d’enfants qui voyaient la mer pour la toute première fois grâce à l’argent récolté l’année précédente par l’association La Mer à Voir. Avant de la voir, certains gamins étaient persuadés que la mer n’existait pas, que c’était juste un mot de conte de fées, comme « baguette magique » ou « château ». Certains d’entre eux étaient plus vieux que moi. Je me souviens d’une fille (elle s’appelait Juliette, d’après les sous-titres) qui avait l’air bien plus contente de voir son petit frère voir la mer pour la première fois que de la découvrir elle-même. Elle le lâchait pas des yeux, elle guettait toutes ses réactions. C’est à peine si elle jetait un œil à la mer de temps en temps. Ça m’avait vachement ému. Après les vidéos, Mlle Faux avait posé sur son bureau une sorte de boîte de conserve avec le logo de La Mer à Voir et nous avait encouragés à y mettre ce qu’on pouvait, même 5 ou 10 centimes. Il était important, avait-elle dit, que nous comprenions que le plus petit sacrifice de notre part pouvait apporter un grand changement dans la vie de quelqu’un d’autre. Deux garçons de ma classe avaient menti en disant que leurs parents ne leur donnaient jamais d’argent de poche, et que du coup, ils ne pouvaient malheureusement pas participer, mais à la récré, je les avais entendus parler de tous les bonbons qu’ils allaient acheter à quatre heures, et dire je vois pas pourquoi je paierais des vacances aux pauvres, et que ceux d’entre nous qui filaient du fric étions des pigeons, des losers, qui tombaient dans le piège de la culpabilité comme une merde dans un chiotte. J’avais mis tout mon argent de poche du mois dans la boîte. J’avais bien attendu que Mlle Faux me voie faire, qu’elle sache combien je filais, mais soit elle n’avait pas fait gaffe, soit elle avait pensé que ma générosité ne méritait pas un commentaire.

*

À la maison, j’étais toujours le premier à table. Mes frères et sœurs descendaient l’escalier au compte-gouttes, c’était pénible. Notre mère devait insister, soir après soir. J’avais pas le droit de commencer à manger tant qu’ils étaient pas tous autour de la table.

« Le père ne rentrera pas ce soir », elle m’a dit une fois, alors qu’on attendait les autres.

J’ai cru qu’elle voulait dire qu’il était mort, mais il avait juste raté sa correspondance à l’étranger, où il était pour une conférence. Elle l’appelait « le père » pour lui donner de l’importance. On le voyait très peu.

Maman mangeait dans des assiettes bleues, parce qu’elle avait lu quelque part que la vaisselle bleue coupait l’appétit, et elle disait toujours qu’elle avait deux kilos à perdre. Ce soir-là, elle avait fait du poisson blanc, et le poisson blanc, on pouvait en manger autant qu’on voulait sans prendre un gramme, d’après elle, mais elle s’était quand même mis une assiette bleue.

« Le père ne rentrera pas ce soir », elle a répété à Simone, puis Jérémie, puis Léonard, au fur et à mesure qu’ils se pointaient.

Ils n’ont pas demandé de détails.

 

C’était difficile de faire descendre Aurore pour les repas, et même de la croiser dans la maison ces derniers temps. Elle travaillait dans sa chambre en permanence. Comme mon autre grande sœur, Bérénice, elle faisait une thèse. Chacune écrivait sa thèse dans une ville et sur un sujet différents. Bérénice vivait à Paris. Elle non plus, on la voyait pas souvent.

« Quelqu’un peut monter voir si Aurore compte nous honorer de sa présence ce soir ? » a demandé ma mère, et c’est moi qu’elle regardait.

« Aurore ? J’ai demandé à travers la porte de sa chambre.

– C’est une question de vie ou de mort ?

– On va manger, on t’attend.

– C’est pas la peine. Je peux pas faire de pause là.

– Tu veux que je te monte une assiette ?

– T’es un ange, Dory. »

Ce soir-là, avant d’aller au lit, j’ai vu qu’Aurore n’avait pas touché au poisson blanc ni aux patates que j’avais laissés sur un plateau devant sa porte. Les patates étaient devenues violet-gris. J’en ai mangé deux. J’avais même pas faim.

Parfois, à table, maman mettait une assiette bleue à ma place, aussi.

*

Tous les mois d’août, Bérénice descendait de Paris pour passer les vacances avec nous. On se tassait tous les huit dans le minivan, on étalait les valises à nos pieds et on en mettait entre les sièges (le van n’avait pas de coffre). On s’en servait comme accoudoirs et repose-pieds. On avait trois heures de route à faire jusqu’à la plage, et mes parents mettaient Nostalgie ou Radio Trafic à fond. C’était assez répétitif, mais ma mère aimait bien, parce que même si on était pas forcément fan des chansons, au moins, on les connaissait tous, et c’était sympa, elle disait, ça rapprochait les générations. C’est pas comme si on reprenait les chansons en chœur, mais bon.

Je sais pas trop pourquoi on allait à cette plage-là tous les étés. Je crois pas que l’un de nous ait eu pour elle une affection particulière. Aucune de mes sœurs ne quittait l’appartement (le même chaque année) avant dix-sept heures – elles avaient la peau très claire et craignaient le soleil – et quand elles finissaient par sortir, c’était pour continuer à faire ce qu’elles avaient fait toute la journée entre quatre murs, c’est-à-dire lire, ou, quand leurs yeux commençaient à fatiguer, parler entre elles de ce qu’elles avaient lu. Léonard observait les gens du coin et les touristes et prenait des notes toute la journée. Jérémie creusait des trous dans le sable pour s’y allonger. Les trous étaient de plus en plus profonds chaque année. Au bout d’un moment, il était devenu impossible pour lui de s’en extirper sans aide extérieure, mais ça n’avait pas eu l’air de le déranger. Il savait que quelqu’un finirait bien par s’inquiéter de lui. Il aimait bien se coucher sur le dos au fond du trou et regarder le ciel défiler au-dessus du rectangle qu’il s’était découpé dans le sable, et quand ma mère lui faisait remarquer qu’à son avis, s’il s’allongeait sur la plage avec nous au niveau de la mer, il verrait encore plus de ciel, Jérémie disait oui, bien sûr, mais ajoutait qu’il lui faudrait aussi voir plein d’inconnus en maillot de bain, et que ça, c’était au-dessus de ses forces.

Le père et moi étions les seuls à aller dans l’eau. Il allait nager loin, et moi, je restais près du rivage à me jeter contre les vagues, en attendant qu’il revienne. On partageait presque quelque chose, dans ces moments-là, même si j’avais peur d’aller aussi loin que lui.

J’étais pas sûr de bien comprendre ce que faisait le père dans la vie, mais ce que je sais, c’est qu’il le faisait loin de nous. En Allemagne, en Chine, en Espagne. Une sorte d’ingénieur, je crois. Quand les profs à l’école nous demandaient la profession des parents, je disais que mon père voyageait, et ils avaient l’air de trouver ma réponse acceptable. Comme tous les gamins, j’imagine, dont le père n’a pas un métier cool, j’espérais secrètement que le mien était espion. Ça devait bien arriver, de temps en temps, que ce genre de petit fantasme s’avère exact, et il me semblait que mes chances étaient plus élevées que celles des autres gamins, parce qu’au moins mon père passait beaucoup de temps à l’étranger, ce qui permettait éventuellement de caser quelques missions secrètes, alors que les autres pères avaient zéro chance d’être des espions vu qu’ils travaillaient tous dans notre petite ville, où il ne se passait jamais rien.

Le père passait pas beaucoup de temps avec nous, mais quand on le voyait, le week-end ou en été, on aurait dit qu’il avait hâte de repartir. Chaque jour qu’on passait à la mer, il nageait un peu plus loin vers l’horizon. Je dis pas ça pour dramatiser, hein : il portait bien une sorte de montre étanche au poignet qui mesurait son pouls et la distance parcourue, et tous les matins, il nous annonçait un nouveau record.

Mes frères et sœurs aimaient nager à la piscine municipale (ils étaient tous bons nageurs, avec le corps qui allait avec, fin et musclé), mais l’idée de nager dans la mer les dégoûtait profondément. Ma mère, elle, ne savait carrément pas nager, et ça m’inquiétait pas mal. Je voulais qu’elle apprenne. « Qu’est-ce que tu ferais si je me noyais, là ? je lui demandais. Tu me regarderais mourir sans rien faire ? » Elle répondait que si je me noyais, probablement qu’un de mes frères ou sœurs se jetterait à l’eau pour me sauver. Elle allait toujours très vite sur le « probablement », mais elle n’oubliait absolument jamais de le dire.

Simone détestait les vacances d’été encore plus que mes autres frères et sœurs. Eux, ils étaient déjà à la fac. L’endroit où ils passaient leurs journées ne changeait pas grand-chose : ils avaient toujours des « recherches » en cours, des trucs auxquels réfléchir. Mais Simone avait encore besoin qu’on lui dise quoi faire, qu’on lui donne des devoirs. Elle était d’avis que les vacances, quelles qu’elles soient, étaient une perte de temps. Elle avait déjà sauté un certain nombre de classes (à 12 ans et demi – j’en avais 11 cet été-là – elle entrait déjà en seconde), mais elle aurait enchaîné tout le reste du cursus scolaire sans faire de pause si on lui avait laissé le choix. Elle devenait toujours bizarrement nostalgique, cela dit, quand on faisait les valises pour rentrer à la maison. En temps normal, ça ne la gênait pas d’être au milieu, mais elle exigeait toujours d’être assise à côté d’une fenêtre quand on rentrait de vacances. Elle disait que regarder la mer et le rivage disparaître par la fenêtre était un bon moyen de rester en phase avec sa mélancolie, et que d’être en phase avec leur mélancolie était ce qui distinguait les grands artistes. « Donc les voyages en voiture font les grands artistes ? » je lui avais demandé, pour être sûr d’avoir bien compris ce qu’elle voulait dire. « Les voyages retour », elle avait précisé.

L’été après avoir appris que plein d’enfants ne voyaient jamais la mer, j’ai essayé de moins m’ennuyer, de regarder la plage avec un œil neuf, d’être impressionné par les vagues et tout. Mais j’ai trouvé ça dur de m’émerveiller, sans encouragement extérieur. Je me suis demandé s’il était indispensable que quelqu’un nous regarde en train d’être subjugué pour être vraiment subjugué, et si ça n’était pas pour ça que Juliette, dans la vidéo de La Mer à Voir, avait fixé le regard sur son frère au moment où il découvrait l’océan plutôt que sur l’océan lui-même : pour être sûre qu’il comprenne l’importance d’apprécier le paysage. J’ai regardé Simone être mélancolique tout le trajet, mais elle avait pas vraiment l’air d’avoir besoin d’un public.

*

Mes parents n’avaient pas l’air très amoureux, et je pensais que c’était de ma faute. J’imagine que c’est ce qui arrive quand on est le seul à remarquer quelque chose : on s’en croit responsable. Ils s’embrassaient jamais vraiment, juste un smack sec sur les lèvres de temps en temps, les matins où le père partait pour plusieurs jours. Ils avaient l’air de surtout échanger des informations pratiques concernant des rendez-vous, les impôts, parfois nous. Je me disais qu’ils attendaient sans doute que je sois assez grand pour divorcer.

*

Il m’est arrivé de passer une semaine entière sans voir Aurore. Nos chambres se faisaient face, mais elle quittait rarement la sienne. Quand il le fallait vraiment, pour des dîners de famille que ma mère déclarait obligatoires (= un de nos anniversaires), elle semblait mal à l’aise, ne pas savoir ce qu’elle faisait là. Je ne dirai pas grand-chose de notre maison, parce que je suis vraiment nul en visualisation dans l’espace, et encore plus en description. J’ai jamais vraiment compris quelle chambre était au-dessus de la cuisine, par exemple. Je dessine mal, aussi, ce qui est sans doute lié. Mais en gros, on avait une grande cuisine et un salon au rez-de-chaussée, et quatre chambres à l’étage. J’en partageais une avec Simone. Mes parents avaient celle d’à côté, et celles d’Aurore et des garçons étaient en face.

La chambre d’Aurore me manquait. Quand j’étais plus petit, et qu’elle écrivait des dissertations moins importantes, Aurore me laissait jouer sous son bureau pendant qu’elle travaillait. Je pouvais y rester des heures. Son bureau formait une sorte de cabane, il n’avait pas de pieds mais trois pans de bois aggloméré qui faisaient office de murs. Le quatrième côté ouvrait sur Aurore, qui travaillait toujours les jambes repliées en demi-lotus sur sa chaise. J’avais vue sur ses genoux, et tout l’espace sous le bureau rien que pour moi. Elle me demandait jamais ce que je trafiquais là-dessous, elle avait un respect total pour mon intimité. J’étais tellement calme que souvent elle oubliait carrément que j’étais là, elle étirait ses jambes pour faire circuler le sang et je criais « Hé oh ! », et elle les repliait illico en s’excusant.

La plupart du temps, je ne faisais rien sous son bureau. J’avais commencé une fresque en Crayola, sur un des pans de bois, mais j’y travaillais pas souvent. C’était dur de voir ce que je dessinais, il faisait sombre. Un jour, je me suis mis à y coller quelques crottes de nez, pour faire un jeu de textures. Je savais que c’était pas bien, mais ça m’amusait quand même.

Le jour où Aurore a décidé que j’étais trop grand pour squatter sous son bureau, ça m’a fait de la peine, je dois dire. Je l’ai suppliée de me laisser y passer un dernier après-midi (je voulais au moins racler les crottes de nez de ma fresque, faire le ménage). Après mon dernier après-midi sous son bureau, Aurore a bien vu que j’étais triste. Elle m’a dit « Un de ces jours, j’achèterai un grand bureau pour nous deux », mais elle n’en a plus jamais reparlé après ça.

*

J’étais persuadé que si je fuguais, ça ferait plaisir à ma mère. Elle se plaignait tout le temps qu’on n’était pas assez aventureux. Ça ne faisait ni chaud ni froid à mes frères et sœurs, qui étaient indifférents aux opinions d’autrui en règle générale, mais moi, je prenais ça à cœur. J’étais le dernier des six et je ne voulais pas qu’on m’attribue les bizarreries des autres. Je voulais être unique. Moi-même. Différent. En même temps, je n’avais pas trop le choix (j’étais moins beau et moins intelligent que les autres). Mais je n’avais pas non plus d’idée précise de ce que je devais être. Alors, je me disais que je pouvais au moins essayer d’être ce que ma mère voulait et donner sa chance à l’aventure.

Ce qu’était une aventure, cela dit, n’était pas très clair. On avait proposé à Jérémie, le plus jeune de mes deux frères, de faire une tournée européenne avec un orchestre philharmonique : ça, d’après ma mère, ça aurait été une belle aventure. Jérémie avait refusé l’offre : il préférait que le violoncelle reste un hobby. Par contre, quand Léonard (mon autre frère) avait supplié mes parents de l’envoyer en pensionnat, ma mère n’avait pas eu l’air de voir ça comme une aventure, alors même que Léonard insistait pour lui vendre cette idée. Il avait dit que le pensionnat, c’était même l’aventure ultime, en fait, que Flaubert avait écrit quelque part que quiconque avait connu le pensionnat dans sa jeunesse savait tout ce qu’il y avait à savoir sur la société, et que Bourdieu confirmait sans réserve, et que Flaubert et Bourdieu étaient les deux hommes les plus intelligents que le monde ait connus. J’avais 4 ans le jour où Léonard avait tenu ce petit discours, et je m’en souviens très bien parce qu’à l’époque, je n’avais pas encore vraiment conscience de l’existence d’autres gens en dehors de notre famille, alors entendre qu’il existait non seulement d’autres noms que le nôtre (comme Flaubert et Bourdieu), mais qu’ils appartenaient en plus à des gens que Léonard disait plus intelligents que mes parents, et voir que personne autour de la table n’objectait à cela (y compris mes parents eux-mêmes), ça m’avait fait paniquer, je m’étais mis à pleurer. Ma mère avait sauté sur l’occasion pour sceller son refus : « Tu vois, Léonard, tu fais pleurer ton petit frère. Dory ne veut pas que tu t’en ailles. »

Presque huit ans plus tard, je ne savais toujours pas exactement ce qu’était une aventure, ni si Léonard m’en voulait encore d’avoir pleuré ce jour-là. Il venait d’obtenir son Master mention très bien, mais dès que l’occasion se présentait, il ne manquait jamais de rappeler à notre mère qu’il aurait été meilleur sociologue si on ne l’avait pas privé de l’expérience du pensionnat.

 

Dans les films que j’avais vus, l’aventure, ça semblait surtout se passer en dehors de la maison ou de l’école. En gros, il y avait deux options : si on partait tout seul, on rencontrait des gens et on apprenait des trucs, alors que si on partait en groupe, il y avait au moins un mort. Donc j’ai décidé de partir tout seul (faut dire aussi que j’avais pas vraiment d’amis). J’ai fugué de nuit, avec le vélo de Simone. Mon plan, c’était d’aller vivre en Italie, parce que ça avait l’air agréable, le soleil, les pâtes… J’avais pas pensé que ça allait être compliqué, de traverser les Alpes à vélo. De toute façon, je ne suis pas allé jusque-là. À deux kilomètres de la maison, j’ai fatigué, et je me suis dit que c’était peut-être plus sage de faire seulement à vélo les six kilomètres qui me séparaient de la gare puis de prendre un train pour le Sud.

Le temps que j’arrive à la gare, il était deux heures du matin, et tout était désert. Il y avait juste quelques clochards dans les coins, et deux voyageurs en short et chaussures de rando. Ils venaient chacun d’un pays différent et essayaient d’utiliser leur guide de conversation en français pour arriver à se parler. Pas de train prévu avant 4 h 55. Je me suis installé sur un banc en face du tableau des départs, là où toutes les lignes commençaient ou finissaient, selon comment on voyait les choses. J’avais devant moi des rails noirs et brillants à perte de vue, mais pas un seul train. Je me suis demandé où les trains passaient la nuit.

« Qu’est-ce que t’as là-dedans ? » a hurlé un clochard, sans bouger de son coin.

Il pointait mon sac à dos du doigt.

« Des pois chiches, j’ai crié. Du miel. Du thon en boîte. Des slips. »

Je voulais lui faire une liste exhaustive. Je crois que le thon en boîte lui a fait envie, parce qu’il s’est levé et s’est approché de moi quand il m’a entendu dire que j’en avais.

« Du savon – je baissais la voix au fur et à mesure qu’il approchait – une lampe torche. De l’Orangina.

– De l’Orangina ? »

Ça a eu l’air de le dégoûter.

« C’est tout ce qu’y avait, j’ai répondu, m’excusant presque.

– Attends que ta mère vienne de faire les courses la prochaine fois que tu fugues, gamin. »

Il s’est assis à côté de moi. Il sentait pas aussi mauvais que certains clochards que j’avais pu croiser. Il sentait le carton mouillé.

« Donc t’as pas d’arme là-dedans », il a conclu, quand j’ai fini ma liste. « Il va te falloir une arme si tu comptes vadrouiller tout seul comme ça. Tu peux pas juste te balader les mains dans les poches. T’es un petit garçon quand même. Y a des tarés partout. Il arrive des trucs ignobles aux petits garçons tout mignons dans ton genre.

– Je suis pas vraiment mignon », j’ai dit.

Je cherchais pas à ce qu’il me contredise, je me demandais vraiment si le fait d’être un peu gros n’agirait pas comme protection contre un tueur-pédophile potentiel. Le clochard m’a regardé de plus près.

« T’es bien assez mignon pour un psychopathe, va.

– Ils préfèrent pas les petites filles plutôt ?

– Oh, tous les goûts sont dans la nature, comme on dit. Et eux, ils trucident tout ce qui leur tombe sous la main : femmes, animaux, n’importe quel gosse en fait, garçon ou fille, au fond ils s’en foutent. Tant que ça saigne et que ça crie. »

Il grattait furieusement une verrue sur le haut de sa main.

« Faudrait que vous mettiez du chatterton là-dessus, et que vous arrêtiez de gratter, je lui ai conseillé. Vous couvrez la verrue de chatterton, un nouveau morceau chaque matin, et ça va l’étouffer, elle finira par disparaître. »

Le clochard m’a regardé. Il a répété le mot « chatterton » et s’est mis à rigoler, et je sais pas si c’est moi qu’il trouvait drôle ou s’il venait de se souvenir d’une blague qu’on lui avait racontée sur le chatterton.

« Ça marche vraiment, j’ai insisté. Mes frères et sœurs, ils nagent beaucoup, ils ont tous eu des verrues aux pieds à cause de la piscine, et ma mère a vraiment tout essayé : y a rien de plus efficace que le chatterton.

– C’est vraiment ignoble. Les piscines publiques, c’est dégueulasse.

– On met tous des tongs maintenant, quand on y va. »

J’ai dit ça pour pas qu’il pense que j’étais moi-même dégueulasse.

« C’est bien beau les tongs, mais ça aide pas contre les mycoses. L’espèce de bain de pieds qu’ils te font prendre avant d’entrer dans la piscine ? Le pédiluve ? Ignoble. La tong peut rien contre tous les champignons du pédiluve.

– Les gens disent que si, que ça protège.

– Les gens. Y en a aussi qui disent que leur glace préférée, c’est la glace à la fraise. »

Il avait pas tort. C’est vrai que les gens disaient quand même beaucoup de conneries. Il avait l’air de savoir pas mal de trucs, alors je lui ai demandé s’il savait où les trains passaient la nuit.

« Y a un dépôt là-bas, vers le stade. J’y suis allé une fois ou deux, dormir dans des wagons vides.

– Ça a l’air cool.

– Je préfère dormir à la belle étoile, en fait. C’est pas terrible comme endroit, le dépôt. Je me le réserve pour les nuits où il fait vraiment trop froid. »

Je me suis trouvé idiot d’avoir dit que passer la nuit au dépôt avait l’air cool, c’était vraiment con comme remarque, mais le clochard a pas eu l’air de m’en vouloir. Il savait bien que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre.

Il m’a demandé si j’avais dit au revoir à quelqu’un avant de fuguer. Je lui ai dit que non, bien sûr que non, ça aurait ruiné tout l’effet.

« Comment ça, ruiné l’effet ?

– Ben si j’avais dit au revoir à Simone, par exemple, ma sœur, elle aurait cafté à ma mère direct, et elle m’aurait empêché de fuguer.

– Ouais, évidemment, je te dis pas de dire au revoir à un membre de ta famille ! Mais faut bien dire au revoir à quelqu’un quand même, quelqu’un qui pourra expliquer à la police que c’était ton choix de partir, tu comprends ? Histoire que ta mère flippe pas encore plus en se disant que t’as été enlevé ou trucidé ou je ne sais quoi. T’as pas une petite copine ? »

J’y ai réfléchi. J’aimais bien la Juliette de la vidéo La Mer à Voir mais on ne se connaissait pas. Sara Catalano était mignonne. Je pensais souvent à elle avant de m’endormir. Peut-être bien que j’étais amoureux. Elle était bien trop populaire pour que j’ose lui parler à l’école mais bon, je savais où elle habitait, je pouvais peut-être sonner à sa porte et lui dire au revoir. De penser à ce que j’allais dire à Sara, ça m’a fait me rendre compte que j’étais soulagé d’avoir oublié un truc important avant de fuguer, et d’être obligé de rentrer à la maison pour réparer mon erreur. J’allais pouvoir dormir bien confortablement dans mon lit avant ça. Le clochard avait l’air de savoir de quoi il parlait. Cela dit, il y avait peut-être un hic dans son raisonnement.

« Mais si je dis au revoir à quelqu’un et que du coup, personne s’inquiète de mon sort, qu’est-ce qu’il se passera si pendant que je fugue, on m’enlève, ou on me séquestre ? Personne viendra me chercher s’ils croient que je suis heureux quelque part à vivre mes aventures.

– Ah mais c’est comme ça, tu peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre. »

J’avais jamais vraiment compris cette expression, et le clochard a dû le sentir.

« Les Américains, ils disent : tu peux pas avoir un gâteau et le manger. Si tu le manges, ben tu l’as plus, et si tu veux l’avoir, ben tu peux le garder dans ton frigo, mais tu le manges pas.

– Je vois pas bien ce que vient faire le gâteau dans tout ça.

– Le gâteau, ça représente ta liberté. Le manger, ce serait accepter que des gens s’inquiètent pour toi. C’est impossible d’avoir les deux. D’être libre et de savoir que quelqu’un s’inquiète de ton sort. »

Il a levé le bras d’un air triste et je me suis dit qu’il allait me montrer quelque chose, mais il l’a laissé retomber lourdement sur sa cuisse droite.

« Tout le reste, il a poursuivi, jamais pouvoir savoir ce qui va t’arriver, si tu te feras violer ou tuer, ou si les gens te laisseront vivre ta vie tranquille, ben c’est comme de pas savoir, avant de le goûter, si le gâteau sera bon ou pas. »

Il avait vraiment l’air d’en connaître un rayon. Je me suis demandé s’il m’était déjà arrivé de pas aimer un gâteau. Je savais bien qu’il parlait de gâteaux métaphoriques, je suis pas idiot, mais je devais avoir faim, sans doute. Ce que j’avais dans mon sac me disait rien du tout.

« Tu vas rentrer chez toi alors ? » m’a demandé le clochard après une minute ou deux de silence.

Je regardais dans le vide en pensant à la bouffe, mais le son de sa voix m’a fait sursauter et mes yeux se sont posés sur le premier truc qu’ils ont vu, un panneau avec une pub pour Carte d’Or, plus précisément pour la glace à la fraise de Carte d’Or. Élu meilleur parfum par VOUS, disait la pub.

« Je crois bien, oui. Vous m’avez convaincu que j’étais pas encore prêt.

– Sage décision. Rentre chez toi, trouve-toi une arme, et dis au revoir à quelqu’un.

– OK, j’ai dit. Ça marche. »

Je me suis levé pour lui serrer la main.

« Dis-moi, une fois que tu seras rentré, t’auras plus besoin de tes boîtes de conserve, pas vrai ? »

Je lui ai tout laissé.

*

Daphné Marlotte a toujours été la doyenne de notre petite ville, mais ce printemps-là, elle est devenue la doyenne des Français. Quand on l’a croisée sur le chemin des courses, ma mère l’a félicitée. On la croisait souvent, Daphné, sur le chemin des courses. Elle habitait à deux rues de chez nous, et elle se déplaçait si lentement qu’il n’était pas rare de la voir une fois en allant au marché, puis une deuxième fois au retour, à 500 mètres à peine de là où on l’avait laissée.

Daphné faisait peur à pas mal de gamins, mais pas à moi. Certains la trouvaient hideuse et pensaient que c’était une sorcière, mais moi je savais bien qu’elle avait aucun superpouvoir. Elle tenait juste bon plus longtemps que les autres, ni plus ni moins.

« J’ai lu votre portrait dans le journal ce matin, lui a dit ma mère. Je ne savais pas que vous aviez été mariée cinq fois ! Quelle horreur ! »

Ça a fait rigoler Daphné, mais rire a eu l’air de lui faire mal, alors elle a rétrogradé en sourire.

« C’est sûr que j’ai toujours été un peu lente à la comprenette, a dit Daphné. Quand le cinquième est mort, je me suis dit, “tu sais Daphné, peut-être que t’es pas faite pour la vie de couple”. » Elle s’est interrompue pour lécher ses lèvres (elle avait tout le temps la bouche sèche). « Et puis surtout, faut pas se mentir, ça devient difficile… y en a pas tant que ça sur le marché, des célibataires de plus de 100 ans. Et je me vois mal sortir avec quelqu’un de plus jeune… il me faut un homme avec autant d’expérience que moi.

– L’article listait quand même pas mal d’hommes très âgés, a dit ma mère. Il a l’air d’y en avoir beaucoup au Brésil.

– Ça a l’air pas mal, le Brésil », a dit Daphné.

J’avais lu l’article moi aussi. Je savais que Daphné n’avait jamais quitté la France.

Elle est restée pensive un moment, et du coup, je me suis mis à visualiser les choses dont on venait de parler (des Brésiliens centenaires), chose que je ne faisais que quand il y avait un gros blanc dans la conversation.

« Ah mais j’oubliais ! » nous a dit Daphné, interrompant sa propre rêverie. « Regardez ce que j’ai trouvé ! »

Chaque fois qu’on la croisait quand elle revenait du marché, Daphné tenait à nous montrer ce qu’elle avait acheté. « Regardez ce que j’ai trouvé ! » elle disait, comme si elle venait de dénicher quelque chose d’extraordinaire. Elle a ouvert le haut de son caddie, et ma mère et moi nous sommes penchés dessus pour voir.

« Des carottes, a dit Daphné, des patates, deux-trois navets. »

Elle avait les doigts tout crochus, ça partait dans tous les sens. Ça faisait peur aux enfants, et c’est pour ça qu’ils disaient que Daphné était une sorcière, mais moi je savais bien que ça n’était que de l’arthrite. Ça avait l’air rigolo plus que douloureux. Parfois, je m’imaginais en train de glisser des bagues autour des doigts tordus de Daphné pour m’amuser, ça m’évoquait une sorte de labyrinthe, tous ces virages, mais je me rendais compte assez vite que c’était bizarre, comme idée de jeu. Daphné a écarté les légumes pour qu’on puisse voir le morceau de paleron qu’elle venait d’acheter pour son pot-au-feu.

« Je laisse ça cuire tellement longtemps que ça fond dans la bouche. C’est tout ce que j’arrive à manger maintenant, comme viande. J’ai de plus en plus de mal à mâcher.

– Ça va être délicieux, a dit ma mère.

– Même le pot-au-feu, en fait, ça devient compliqué. Je garde la viande en bouche quelques secondes, je la laisse là le temps d’extraire le jus, et puis je recrache.

– Vraiment délicieux. Je vais peut-être nous faire un pot-au-feu aussi, tiens. T’en penses quoi Dory ? »

Ma mère faisait parfois croire à Daphné que l’exploration de son caddie lui donnait des idées de repas, l’inspirait, mais en vrai, elle n’achetait jamais les mêmes trucs qu’elle. Elle s’en tenait toujours à sa liste de courses. Cuisiner pour cinq enfants tous les soirs ne laisse pas de place à l’improvisation, elle disait. Elle pensait ses menus pour la semaine des jours et des jours à l’avance.

« Oh, et regardez ça ! » a dit Daphné, tout excitée (elle gardait toujours le meilleur pour la fin), « Regardez-moi ces oranges ! On me les a données gratuitement aujourd’hui, vous y croyez à ça ? À cause de l’article dans le journal… tout le monde l’a vu ! »

Les oranges gratuites lui avaient vraiment fait plaisir. Personnellement, je comprends pas trop pourquoi les gens aiment les oranges, et encore moins que les vieux en parlent comme ils parleraient de friandises. Elle m’en a donné une. J’arrivais pas à croire qu’elle puisse imaginer que ça m’intéressait.

« Merci beaucoup Mme Marlotte, je lui ai dit. Il paraît qu’il y a plein de bonnes vitamines là-dedans.

– Oui, enfin les oranges, c’est surtout délicieux. »

Elle aurait pu parler d’oranges toute la matinée, mais ma mère a réussi à s’en défaire en la félicitant encore une fois d’être la doyenne du pays. (« Troisième plus vieille personne d’Europe ! » a dit Daphné.) L’enthousiasme de ma mère pour le grand âge de Daphné s’est évanoui dès qu’on a tourné au coin de la rue.

« La pauvre », elle a dit, en allumant une cigarette. « Elle est vraiment seule au monde. Ces oranges gratuites, c’est son seul petit plaisir. Tu imagines ? La qualité de ses journées dépend de la gentillesse d’un commerçant… Tu savais toi que ses trois fils sont tous revenus s’installer en ville l’un après l’autre pour s’occuper d’elle et qu’ils sont tous morts de vieillesse avant elle ? C’était dans l’article.

– C’est triste, j’ai dit.

– C’est horrible, tu veux dire. Élever tous ces enfants et finir toute seule quand même !

– Toi t’en as eu six, ça devrait aller. Il y en a bien un de nous qui survivra pour s’occuper de papa et toi.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Vous nous survivrez tous, tous les six, et bien au-delà. Peut-être même pour toujours. »

Ça ne m’inquiétait pas trop à l’époque, la mort, mais c’était quand même réconfortant d’entendre ma mère dire qu’il y avait une petite chance qu’on ne meure jamais.

« Quant à savoir qui s’occupera du père et moi quand on sera aussi vieux que Daphné et qu’on pourra plus mâcher notre viande ni suivre un programme télé, je dois dire que j’ai du mal à imaginer tes frères et sœurs dans le rôle. Sans vouloir les critiquer hein… ils sont quand même pas très serviables. Pas trop sensibles non plus. Vraiment tout l’opposé de toi. »

Je savais bien que ma mère me voyait comme ça. Qu’elle me trouvait gentil, et doué pour lire les sentiments des gens et tout ça. Ce que j’avais du mal à comprendre, c’est pourquoi elle semblait si convaincue que c’était une bonne chose. Elle disait même que c’était un « talent ». En fait, j’avais juste une bonne mémoire pour tous ces trucs qui n’intéressaient pas du tout le reste de ma famille – le nom des gens, celui de leurs enfants et petits-enfants, les différentes relations et maladies qu’ils avaient eues. Souvent ma mère ne remettait pas la personne qui lui parlait et c’est toujours moi qui venais à la rescousse pour faire la conversation. Je ne suis pas sûr que de me souvenir des détails de la vie des gens veuille vraiment dire que tout ça m’intéressait, mais bon. Peut-être que si.

Ma mère a pointé sa cigarette vers moi, comme pour prolonger son index.

« Ne va pas répéter à tes frères et sœurs ce que je viens de te dire, hein ? Que je pense qu’ils sont insensibles.

– Bien sûr que non », j’ai dit, même si j’étais à peu près sûr que ça leur ferait ni chaud ni froid.

*

La deuxième fois que j’ai essayé de fuguer… je suis pas sûr qu’elle compte. J’ai bien quitté la maison à un moment où j’aurais dû y rester, mais comme la première fois, personne n’a rien remarqué, et je n’ai pas rencontré de nouveau personnage. J’ai été un peu découragé d’emblée.

J’avais décidé de suivre les conseils du clochard et d’empaqueter de la meilleure bouffe, un couteau de cuisine pour l’autodéfense, et d’aller dire au revoir à quelqu’un qui ne ferait pas partie de la cellule familiale. C’est pourquoi, alors que je m’apprêtais à quitter la ville pour toujours, je suis allé frapper à la porte de Sara Catalano. C’est son père qui a ouvert.

« Est-ce que Sara est là ?

– Et t’es qui toi ?

– On est dans la même classe. Isidore. »

J’ai menti en disant qu’il me semblait que Sara avait peut-être accidentellement pris mon livre de maths après notre dernier cours. Ça n’aurait jamais pu arriver. On n’avait jamais été à côté en classe.

« T’aurais pu appeler pour demander », a dit M. Catalano.

Il avait l’air un peu excédé, mais il est quand même allé la chercher.

J’étais à peu près sûr que Sara ignorait tout de mes sentiments pour elle (après tout, nous ne nous étions jamais parlé). Ce que je n’avais pas anticipé, c’est la possibilité qu’elle ne voie absolument pas qui j’étais. Elle a eu l’air de me croire quand je lui ai dit qu’on était en classe ensemble. J’ai enchaîné direct, déroulé tout mon discours sur mes sentiments pour elle, ma décision irrévocable de partir, un discours que j’avais passé trois soirs à écrire et deux à apprendre par cœur. J’ai un peu accéléré sur la fin parce que son attention commençait à faiblir. Une fois mon speech terminé, j’ai dû annoncer que j’avais fini pour qu’elle me regarde. Rétrospectivement, je ne veux pas y croire, mais il me semble bien que je l’ai remerciée de m’avoir écouté. Après quoi, elle m’a dit « Bonne journée et bonne chance », et elle a refermé la porte.

Je suis rentré à la maison. Tout le week-end, je me suis torturé en me disant que j’avais vraiment eu l’air d’un débile. Qu’allait penser Sara quand elle me verrait à l’école le lundi alors que je lui avais dit que je partais ?

Mais elle a pas eu l’air trop surprise de me voir à l’école la semaine suivante. Comme si mon discours n’avait pas existé. Notre relation n’a pas changé d’un pouce après ça.

*

J’étais tranquillement en train de brosser la tache du canapé de sorte qu’on la voie le moins possible. J’avais tellement brossé ce petit pan de velours au fil des ans que c’était devenu le truc le plus doux que j’aie jamais touché (pourtant j’avais fait des guilis sur les bourrelets des bras d’un petit bébé une fois, et quelques poissons m’avaient frôlé les jambes dans la mer). Léonard a balayé la tache dans l’autre sens, juste pour m’embêter.

« Tu te prends pour Goldfinger ou quoi ? »

Il s’est assis pile sur la tache, entre Jérémie et moi.

« Ouais, arrête de caresser le canapé, Dory, a dit Simone. C’est obscène. »

Jérémie leur a dit de me laisser tranquille, que j’avais peut-être un trouble compulsif ou quelque chose dans le genre.

Moi, j’ai rien dit. En quelques secondes ils avaient réussi à me donner honte d’une activité que je pratiquais depuis la nuit des temps. Je pensais que personne n’avait jamais vraiment remarqué mon brossage de tache, mais en fait, ils avaient tous un truc à dire à ce propos, une blague à faire, un diagnostic à poser. Peut-être même qu’ils en parlaient entre eux quand j’étais pas là. J’ai croisé les bras haut sur ma poitrine, mains sous les aisselles.

On regardait cette série d’espionnage où la femme espion a des sentiments pour l’homme espion mais les garde pour elle, et vice-versa, parce qu’ils bossent ensemble et qu’une histoire d’amour mettrait en péril leur tandem, déstabiliserait leur relation de travail, et qu’ils sont tous les deux très doués et très pros. Mais leur professionnalisme fait qu’ils se sentent tous les deux très seuls quand les missions se terminent, quand vient la nuit. J’avais remarqué qu’il y avait beaucoup de séries comme ça, où la question du professionnalisme était centrale, primait sur le bonheur, où les personnages qui travaillaient ensemble ne pouvaient pas tomber amoureux (c’étaient les mêmes scénarios dans les séries policières et politiques ; dans les séries médicales par contre, ça ne semblait pas poser de problèmes : tout le monde couchait avec tout le monde et arrivait quand même à sauver des vies). Ma mère m’avait expliqué que si toutes les séries qu’on regardait étaient à ce point obsédées par la question du professionnalisme, c’était parce qu’elles étaient américaines, et que les Américains avaient une culture particulière, différente de la nôtre, où l’environnement professionnel primait sur tout le reste.

« Je vais nous faire un feu », a dit l’espionne télé à l’espion télé. Dans cet épisode, ils s’étaient retrouvés perdus en forêt quelque part en Europe de l’Est, et la nuit s’apprêtait à tomber.

« Et moi, je vais te mettre le feu à la chatte », a dit Léonard, en imitant la voix de l’acteur-espion au moment où son visage apparaissait en gros plan, admiratif et attendri par la capacité de l’actrice-espionne à faire un feu à partir d’un morceau de bois et quelques brindilles.

On a tous rigolé, mais pas trop longtemps, parce qu’on aimait pas rater les vrais dialogues.

Mes frères et sœurs adoraient doubler ce genre de plan où les acteurs ne disaient rien mais jouaient « avec les yeux ». Ils adoraient dire des obscénités sur les plans « regard pénétrant » ou « silence lourd de sens ». J’aimais bien quand ils faisaient ça, non seulement parce que leur vulgarité me faisait rire, mais aussi parce que j’intégrais les dialogues qu’ils inventaient à l’histoire et que ça rendait tous les personnages beaucoup plus humains. Comme si l’espion, dans cette scène, malgré sa classe et son amour sincère, ne pouvait s’empêcher de penser « Je vais te mettre le feu à la chatte » et avait honte de penser ça alors même que l’espionne travaillait à leur survie, s’en voulait d’avoir une fois de plus laissé percer sa nature véritable. Les doublages bidon de mes frères et sœurs faisaient pour moi partie intégrante de l’intrigue, autant que les explosions et les retournements de situation. Ils faisaient aussi des commentaires sur la garde-robe et le physique de certains personnages (« Avec les oreilles qu’il a, Ralph doit complexer pas mal, tu crois pas ? ») que j’intégrais à leur histoire. J’aimais bien regarder la télé avec eux. Enfin, mis à part leur sale habitude de toujours faire des pronostics sur l’intrigue.

« Bon, vous en pensez quoi ? » a demandé Léonard. L’espionne et l’espion s’étaient endormis tout habillés près du feu, et on avait maintenant à l’écran le grand méchant et son épouse dînant aux chandelles. « Il tue sa femme, ou c’est la mafia qui s’en charge ?

– Moi je dis il la tue, a dit Jérémie, il l’empoisonne.

– Moi je dis qu’il l’étrangle, a proposé Léonard.

– Quoi qu’il en soit, elle meurt dans les cinq minutes », a dit Simone.

Le problème des prédictions de mes frères et sœurs, c’est qu’elles s’avéraient toujours justes, dans les grandes lignes. Ça ruinait tout l’effet. Moi, je ne voyais jamais rien venir. Je ne pronostiquais jamais rien. Une fois, Simone m’avait forcé à faire une prédiction, et j’avais dit « Oh, je sais pas… je suis pas vraiment en fait », mais en réalité, je suivais tout, je faisais bien attention aux détails de l’intrigue depuis des semaines, des mois, et malgré ça, j’étais toujours incapable de dire qui devait mourir, ce qui devait arriver, et quand, et pourquoi.

« Pourquoi est-ce qu’elle devrait mourir dans cet épisode en particulier ? » j’ai demandé.

D’habitude, je posais pas de questions, mais comme les scènes avec la femme du méchant m’intéressaient pas des masses, je me suis dit que je pouvais y aller.

« Parce que pour l’intrigue, a expliqué Simone, elle est plus intéressante morte que vivante.

– Et il n’y a qu’une seule intrigue possible ?

– Plus ou moins, oui.

– C’est toujours les mêmes histoires, a dit Jérémie. Depuis Aristote.

– Depuis La Poétique d’Aristote », a précisé Simone.

Léonard a éternué dans ses mains et regardé de près ce qui y avait atterri, comme toujours, et pendant bien trop longtemps. Personne ne lui avait jamais fait de remarque là-dessus.

À l’écran, le méchant et sa femme piquaient les haricots verts avec leur fourchette et les mangeaient un par un, ce qui m’a semblé complètement irréaliste.

« Aristote a écrit sur ce qui est censé arriver aux femmes de méchants ?

– Pas exactement, m’a répondu Jérémie. Mais y a des règles. Tu peux toujours transposer. »

Quelques minutes plus tard, la femme du méchant est bel et bien morte, de la main de son époux, juste avant le générique de fin. Le méchant l’a étouffée sous un oreiller, dans leur lit, alors qu’elle s’attendait plutôt à ce qu’ils batifolent.

« Elle est vraiment naze cette série », a dit Léonard en éteignant la télé.

Sur ce, il est parti s’enfermer aux toilettes avec un livre sur l’Angleterre au Moyen ge. Simone est montée dans notre chambre, pour lire j’imagine quelque chose de tout aussi rebutant. Le cul de Léonard avait laissé une marque sur le canapé, la tache bien au milieu, plus visible que jamais. J’attendais que Jérémie quitte lui aussi la pièce pour pouvoir la brosser dans le sens qui l’aurait fait disparaître. Après leurs remarques sur mon comportement obscène/obsessif/maladif, j’avais gardé les bras croisés pendant tout l’épisode. Je n’allais pas pouvoir résister beaucoup plus longtemps. Mais Jérémie n’avait pas l’air pressé de se lever. Jérémie était plus contemplatif que les autres. Il aimait bien lire et tout, lui aussi, et réfléchir seul dans son coin, mais de son point de vue, tout ça n’avait pas le même caractère d’urgence. Il était capable de regarder dans le vide pendant des heures sans se flageller rapport au temps qu’il avait perdu à ne rien faire.

« Izzie ? Je crois que je vais rester là un petit moment », il m’a dit.

Jérémie était le seul à m’appeler Izzie, qui était le surnom que je m’étais choisi mais que personne d’autre n’avait relevé, trop habitués à Dory. « Te sens pas obligé de te retenir parce que je suis là.

– Me retenir de quoi ? j’ai demandé.

– De faire ce que tu fais au canapé. Ça ne me pose pas de problème. »

J’ai dit que ça allait.

*

Quand j’étais plus petit, je pensais que les acteurs étaient les gens les plus intelligents du monde. J’étais persuadé qu’ils parlaient toutes les langues et se doublaient eux-mêmes dans tous les pays où leurs films étaient diffusés. Je croyais qu’ils passaient leur vie à voyager de capitale en capitale pour rejouer, dans une nouvelle langue, ce qu’ils avaient déjà joué dans plein d’autres. Ils devaient au moins parler douze langues (douze, c’est le nombre de langues dont j’étais sûr qu’elles existaient), et donc être des vrais génies, vu que tout le monde disait de mon père qu’il était très intelligent parce qu’il en parlait quatre.

Par contre, j’ai jamais cru que les acteurs vivaient dans la télé, comme j’ai entendu dire que beaucoup d’enfants s’imaginaient, et comme Simone avait essayé de m’en convaincre. Elle détestait avoir à expliquer aux autres ce qu’ils avaient raté, et du coup, pour m’obliger à être devant le poste dès le générique, elle disait : « Dépêche, Dory ! Les acteurs dans la télé vont pas t’attendre pour commencer ! » Mais sa logique ne tenait pas debout. Si les acteurs étaient bel et bien dans notre télé, cela voulait dire qu’ils ne pouvaient pas être dans une autre télé en même temps, et du coup, ils ne pouvaient jouer que pour un foyer à la fois, et je représentais un huitième de notre foyer, un sixième même, vu que mes parents ne regardaient pas la télé, et souvent la moitié de leur public total, vu qu’il y avait des séries que je ne regardais qu’avec Simone : évidemment qu’ils allaient m’attendre pour commencer.

*

Dans notre rue il y avait une boucherie, une entreprise de pompes funèbres et un menuisier qui faisait des placards sur mesure. Je n’étais jamais entré que chez le boucher. J’y allais tous les samedis avec ma mère. Le père rentrait en général le week-end, et elle lui achetait un steak bien épais.

Longtemps, j’ai cru que ma mère et le boucher avaient une liaison. Elle partait dans les aigus et avait le rire facile quand c’était lui qui la servait et pas sa femme. Il faisait des blagues sur la viande et elle rigolait. Une fois, j’ai trouvé ça insupportable, elle a vraiment ri trop fort à une vanne du boucher que j’ai pas bien comprise mais dont je savais qu’elle était un peu salace (ça avait à voir avec le fait qu’il allait bien serrer son rôti). C’est pas tant le rire de ma mère qui m’a mis mal à l’aise, mais en plus, je me suis rendu compte qu’elle avait du rouge à lèvres sur les dents, et j’imagine que le boucher a remarqué lui aussi, et j’ai eu super honte pour elle. Elle portait pas de maquillage d’habitude, juste le samedi, et j’étais persuadé que c’était pour draguer le boucher, alors que j’aurais tout aussi bien pu penser qu’elle se faisait belle pour le père. Je suis sorti du magasin pour aller bouder sur le trottoir. Je me disais que ma mère allait me suivre, voir ce que j’avais, mais elle a pas dû s’inquiéter plus que ça parce qu’elle a pris son temps à la caisse. En attendant, j’ai jeté un œil à la vitrine des pompes funèbres. Entre les Toujours dans nos cœurs et De Profundis décoratifs, il y avait une pierre tombale sur le thème des mots croisés. On y avait gravé des adjectifs sympas pour décrire la personne décédée, ses particularités.

 

 

« Tu penses pas que le mot cool est un peu maladroit ici ? a dit ma mère. Mal placé ? »

Je ne l’avais pas entendue sortir du magasin.

« Ouais, j’ai dit. C’est pas idéal.

– Pas idéal, elle a répété. Voilà un autre truc qu’ils auraient pu écrire sur sa pierre tombale. »

Je n’ai même pas souri. Je lui en voulais toujours de flirter avec le boucher.

« C’est quand même bien sinistre leur choix de mots », a dit ma mère, en inspectant la pierre de tombale de plus près.

« T’as du rouge à lèvres sur les dents », j’ai dit.

Elle s’est allumé une cigarette, a tiré deux bouffées, puis s’est frotté les dents avec l’index comme si se frotter les dents faisait partie de l’acte même de fumer.

« Me crache pas ta fumée au visage », je lui ai dit.

Elle était pourtant pas en train de me cracher sa fumée au visage. Et même si ça avait été le cas, ça ne m’aurait pas gêné. J’aimais bien l’odeur. D’habitude, je ne lui reprochais pas de fumer – Simone s’en chargeait très bien. Ma mère disait toujours qu’elle avait besoin de fumer, et je la croyais sur parole. Quand Simone se plaignait, ma mère faisait porter la responsabilité de son addiction à l’école de journalisme qu’elle avait fréquentée. « C’est la première chose qu’on nous a apprise. Les profs nous disaient qu’on devait fumer et bien tenir l’alcool, que c’est comme ça qu’on obtiendrait les infos, en allant fumer et boire avec nos sources. » Simone lui opposait que c’était bien beau, mais qu’elle était devenue comptable, finalement (« pour un canard local », ajoutait-elle, au cas où ma mère n’aurait pas été suffisamment blessée). Ma mère répondait toujours, « Certes, mais ça n’était pas le plan, au départ ». Personne ne lui demandait jamais ce qu’avait été le plan de départ. J’en avais envie, mais je me disais que ça la rendrait sans doute triste d’en parler.

« Ça y est ? » m’a demandé ma mère, en me montrant toutes ses dents. « La tache est partie ? »

Je m’en suis voulu qu’elle ait jeté sa cigarette à peine fumée à cause de moi.

Je lui ai dit que tout était parti.

*

Quand le père ne rentrait pas le dimanche, ma mère allait à l’église. Elle n’était pas croyante, mais disait que ça la rassurait, de temps en temps, d’être entourée de cathos. Elle ne se l’expliquait pas, mais c’était comme ça. Un jour, elle m’a emmené avec elle. Elle m’a fait promettre de rien dire aux autres, pas même au père, parce qu’ils ne comprendraient pas. Simone en particulier avait une dent contre la religion. Ça la rendait furieuse, par exemple, qu’on puisse penser qu’on était catholiques. Et ça arrivait souvent, que les gens se méprennent, vu qu’on était nombreux. Ma mère disait que c’était normal que les gens puissent croire qu’on était catholiques, parce qu’on répondait quand même à certains clichés, mais Simone rétorquait que si les gens voulaient vraiment vivre de clichés, ils pouvaient au moins se dire qu’on était juifs, vu qu’on était super intelligents. J’étais bien content qu’elle m’inclue dans le tas, mais c’était peut-être plus rhétorique qu’autre chose.

Ça m’a un peu angoissé de promettre à ma mère de pas parler de la messe aux autres. Je me suis dit que j’allais peut-être assister à un truc vraiment horrible. Les gens vous font toujours promettre de rien dire avant que vous sachiez exactement à quoi vous vous engagez, je trouve ça un peu facile. Cela dit, la messe m’a pas fait d’effet particulier. J’ai pas trop compris ce que disait le prêtre mais bon, je comprenais pas grand-chose, de façon générale, c’était pareil à l’école, et je suis sûr que Simone et les autres auraient compris ce qui avait été dit, eux, contrairement à ce que ma mère m’avait fait croire. Ce que j’ai bien aimé, par contre, c’est que tout le monde à l’église avait l’air plutôt sympa et triste. Ça m’a changé de l’école, où c’est exactement le contraire. J’ai toujours pensé que j’étais le plus triste de ma classe (enfin, deuxième derrière Denise Galet), et voir que toute cette tristesse pouvait devenir un trait normal à l’âge adulte, ça m’a donné espoir.

Après le service, ma mère est allée discuter avec Daphné Marlotte et un petit groupe de gens qu’elle appelait tous par leur prénom.

« Et voilà Isidore », elle leur a dit.

Toutes les bonnes femmes du groupe se sont récriées d’admiration.

« C’est votre petit dernier, c’est ça ? Votre petit prince ?

– Ce sont tous mes petits princes et mes petites princesses », a répondu ma mère.

Et tout le monde a acquiescé.

« Combien vous en avez déjà ? En plus de celui-là ?

– Cinq autres. Deux autres garçons et trois filles. Tous par césarienne. » Elle précisait toujours. « Par césarienne. » Je ne savais pas trop quoi en penser. « Dory, c’est celui qui est le plus ancré dans la réalité », a continué ma mère, et elle m’a souri. « Mon plus sociable aussi. C’est le seul qui veut bien sortir avec moi dans la rue, qui n’a pas honte de sa vieille mère.

– Pas encore ! » a dit un des mecs.

Et tout le monde a rigolé.

Ma mère me tenait par les épaules, et petit à petit, elle m’a tiré vers elle, jusqu’à ce que je sois bien contre elle, comme les otages dans les films avec lesquels les méchants se protègent quand ils entament une retraite. Je ne crois pas que ma mère aimait les gens autant qu’elle le disait.

*

Le père nous parlait rarement, ou du moins, il me parlait rarement. De temps en temps, pendant le dîner, si Simone ou un des autres nous avait fait tout un speech sur la façon dont ils envisageaient leur avenir, il me demandait à moi ce que je voulais faire dans la vie. Je paniquais toujours un peu quand il demandait. Je bégayais quelque chose comme quoi je savais pas encore trop, fallait voir. J’étais persuadé qu’une fois que j’aurais décidé ce que j’allais faire dans la vie, je ne pourrais plus changer d’avis, je devrais m’y tenir, que si je donnais la mauvaise réponse, ça pourrait déterminer et gâcher dès maintenant le reste de mon existence.

Un jour, j’ai voulu être sérieux et étudier la question à fond. Je voulais décider une fois pour toutes de ma vocation, pour savoir quoi répondre la prochaine fois que le père poserait la question de mon avenir. J’ai trouvé au CDI un livre qui listait toutes les professions existantes. C’était bien marqué « toutes les professions » sur la couverture, mais il y avait quand même un petit astérisque qui prévenait en petites lettres et au dos du livre qu’on inventait régulièrement de nouveaux métiers, et que par ailleurs, il arrivait que d’autres disparaissent, mais que le lecteur se rassure, les professions listées dans le présent livre avaient bien vingt ans d’existence devant elles. Le livre datait déjà de quatre ans. Il listait 443 métiers (j’ai compté) par ordre alphabétique. Au fur et à mesure que je lisais, j’ai essayé de deviner quelles professions allaient expirer. La cartographie, ça m’avait l’air mal barré comme entreprise. L’anthropologie aussi. Je me disais que lieux et peuples existaient en nombre limité, et qu’une fois que quelqu’un avait étudié un terrain particulier pour en dresser la carte, ou passé un certain temps avec une tribu pour écrire un livre dessus, eh bien ça y était, il n’y avait plus rien à ajouter, le job était fait et on pouvait rayer un élément de la liste des peuples et des terrains à étudier, et que la liste devait être extrêmement courte de nos jours, si tant est qu’il y reste encore quelque chose.

Chaque profession apparaissait en italiques et était suivie par une description de ce qu’elle impliquait, combien d’années d’étude, etc. Je me suis dit que les descriptions les plus longues correspondaient sans doute aux métiers les plus compliqués et impressionnants, alors je les ai sautées.

Je voulais trouver quelque chose de raisonnable, pas trop extravagant, une voie que mes frères et sœurs ne me décourageraient pas immédiatement de suivre. D’un autre côté, un choix de métier trop modeste m’attirerait leurs moqueries. Ils méprisaient les commerciaux et les politiciens, par exemple, et les métiers trop utiles, ou focalisés sur des trucs mignons (fleurs, papeterie, bébés). Je pensais lire tout le livre en une heure ou deux, mais arrivé à la lettre D, j’en ai eu marre et je suis rentré. Prendre une décision ne paraissait plus si urgent. J’étais encore jeune après tout. Je pouvais largement attendre que sorte le livre avec les nouvelles professions.

*

Le seul truc pour lequel j’étais un peu doué, c’était l’apnée. Je pouvais retenir ma respiration assez longtemps. D’ailleurs, la seule et unique fois où j’avais eu un avant-goût de ce que pouvait bien être le frisson de la performance sportive, c’était quand j’avais fait toute la longueur sous l’eau en cours de natation. Ça avait impressionné tout le monde. Quand j’étais remonté à la surface à l’autre bout de la piscine, personne n’avait rien dit. Silence total. Ils avaient tous eu à reprendre leur respiration à mi-chemin. Bien que je n’aie sauvé la vie de personne ni fait quoi que ce soit d’important, et bien que j’aie toujours détesté les types qui bombent le torse, j’avais rejoint la classe en me sentant héroïque ce jour-là, en tongs (je laissais une paire à chaque bout de la piscine), et j’avais compris avant même d’arriver au petit bassin que si j’avais été doué d’un réel talent quelconque, j’aurais sans doute été un vrai salopard.

Cela dit, la semaine suivante, quand on avait recommencé les exercices d’apnée en cours de sport, mes petits camarades avaient trouvé l’explication de ma performance hors-norme : j’étais un peu gros, après tout, donc je devais avoir des poumons plus gros que la normale, et un plus gros trou de balle, d’ailleurs, tant qu’on y était, et des pieds énormes, qui faisaient presque office de palmes… tout était plus gros chez moi, en fait, mis à part le seul truc important, non, ils n’allaient pas me faire de fleur de ce côté-là. D’après eux, le truc en question devait en fait être particulièrement ridicule, vu la grosseur du reste.

Je n’étais pas habitué à ce qu’on me prête ce genre d’attention. À ce qu’on me prête attention tout court. Les semaines suivantes, j’avais fait semblant d’avoir à reprendre mon souffle bien avant d’en avoir besoin.

*

À ma troisième tentative de fugue, j’ai dit au revoir à personne, j’ai juste laissé un petit mot. À peine arrivé au coin de la rue à vélo, je me suis rendu compte que j’avais oublié mon casque et j’ai fait demi-tour pour aller le chercher. La sécurité avant tout. Je n’avais que deux cents mètres à faire, mais je me suis senti vulnérable tout du long. Je me disais que j’allais tomber et mourir, et que si je mourais dans un accident, ma mère lancerait une campagne de sécurité routière à mon nom, ou pire, au nom de « Dory ». Évidemment, il ne m’est rien arrivé. Je suis rentré en un seul morceau, mais j’étais soudain trop fatigué et stressé pour repartir sur-le-champ. J’ai déchiré le petit mot que j’avais laissé sur la table de nuit de Simone et je me suis endormi tout habillé.

*

Un samedi matin, ma mère m’a envoyé faire les courses tout seul. Il fallait qu’elle reste à la maison parce qu’elle attendait un coup de fil, mais les magasins allaient fermer. J’ai commencé par le boucher, parce que je le détestais et que je voulais en être débarrassé. La vieille Daphné était là, derrière une bonne femme qui commandait des côtes de veau d’un ton très autoritaire, j’ai trouvé. Daphné devait aussi penser que l’attitude de l’autre cliente n’était pas géniale, parce qu’elle s’est tournée vers moi en secouant la tête : désapprobation totale.

« Et avec ceci, ce sera tout ? a demandé le boucher à la cliente.

– Si vous n’oubliez pas les haricots à la graisse de canard cette fois, oui, ce sera tout.

– Encore une fois, je suis vraiment désolé. Tenez, je vous mets une boîte en plus, cadeau de la maison !

– C’est la moindre des choses. »

L’atmosphère s’est détendue à la seconde où la cliente a quitté le magasin.

« Faudrait qu’elle pète un coup celle-là, a dit le boucher, mais elle doit avoir le cul cousu.

– T’étais censé t’ouvrir les veines sur-le-champ ? a dit Daphné. À cause de ses haricots ? »

Le boucher a souri. C’est vrai que la cliente avait été cassante et malpolie mais bon, je partais toujours du principe que les gens avaient de bonnes raisons d’être de mauvaise humeur quand ils l’étaient, et j’avais hésité à me ranger du côté du boucher. Voir que Daphné était de son avis, ça m’a fait réfléchir. C’était la plus vieille personne du pays après tout, elle devait en connaître un rayon sur les gens, être meilleure juge que moi.

« On fait les courses tout seul comme un grand aujourd’hui ? m’a demandé le boucher.

– Oui monsieur.

– Qu’est-ce que je te sers ? »

J’ai jeté un œil à Daphné.

« Tu peux y aller mon grand. Je fais pas la queue, elle a dit. Je suis juste là pour me rincer l’œil. »

De fait, elle regardait de très près un rôti de porc enveloppé de lard. Quand j’ai dit au boucher que c’était précisément ça que je voulais, Daphné m’a dit que j’avais fait un excellent choix, et elle s’est déplacée d’une vingtaine de centimètres sur sa gauche pour contempler un autre morceau de viande, mains croisées derrière le dos, comme au musée.

« Hé Daphné, a dit le boucher alors qu’il emballait mon rôti. Tu connais la blague du soixante-huit ? »

Daphné s’est tournée vers lui et a réajusté ses lunettes.

« Attends, attends, je réajuste mes lunettes, je t’entendrai mieux.

– Alors, c’est l’histoire d’un mec, il est au lit avec sa femme et il lui dit, hé chérie, tu me fais un soixante-huit ? Et sa femme lui dit, je veux bien, mais c’est quoi un soixante-huit ? Et le mec dit : tu me fais une pipe, je t’en dois une ! »

Daphné a ri un bon coup, et j’ai compris que ma mère n’était pas la seule à qui le boucher racontait des blagues salaces ; il le faisait dès qu’il trouvait une oreille complaisante. Daphné a eu peur que ça me choque et elle l’a dit au boucher.

« Mais non », il lui a répondu, puis il m’a regardé. « T’as compris la blague, petit ?

– Pas vraiment non.

– Tu vois ? » il a dit à Daphné.

Je savais ce qu’était un soixante-neuf (en théorie), mais il m’a fallu quand même attendre quelques mois pour comprendre toute la blague du soixante-huit. De façon générale, j’avais du mal à comprendre les blagues de cul. J’en saisissais le caractère sexuel, tout comme je saisissais le caractère raciste des blagues racistes, mais je comprenais rarement le contenu lui-même. Dans notre coin, les blagues racistes, elles visaient surtout les Arabes, et je me disais que c’était peut-être parce que je ne connaissais personnellement aucun Arabe que je ne comprenais pas les blagues en question, mais c’était peut-être raciste de ma part de penser ça, de penser qu’il y avait quelque chose à comprendre aux blagues racistes. Peut-être que tous les gosses sont racistes, en fait, comme un effet secondaire à leur envie que tout s’explique.

« Ta mère t’a dit que tu pourrais garder la monnaie après les courses ? » m’a demandé Daphné.

J’ai dit que oui. Qu’elle m’avait dit que ce serait mon salaire. Elle a demandé à voir ma liste et je la lui ai montrée. Elle l’a étudiée comme s’il s’agissait d’un document complexe, ou d’un problème de maths.

« Bon. Je te conseille de laisser tomber le primeur. Personne se plaindra de ne pas manger de choux de Bruxelles. Dis à ta mère qu’il n’y en avait plus, ou qu’ils avaient une sale tronche. Ça te fera quelques euros en plus dans la poche. »

Le boucher a demandé s’il me fallait autre chose, et j’ai dit non, juste le rôti de porc. Il s’est alors tourné vers Daphné.

« Tu lui dis comment cuire ça, Daphné ?

– Il pèse combien ton rôti ?

– Un bon kilo et demi.

– Une heure, une heure dix à 180 degrés », a dit Daphné. Elle avait fermé les yeux.

Le boucher s’est tourné vers moi en acquiesçant profondément, impressionné.

« Elle a vraiment une super mémoire », il m’a dit.

*

Un soir, c’est revenu sur le tapis. « Et toi, Dory ? Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » et la réponse m’est apparue clairement : je serai prof d’allemand. C’était dimanche, et le père venait de passer deux heures à aider Simone avec son explication de texte en allemand. C’était son rôle, dans notre éducation, de nous aider en allemand. Il avait aidé tous mes frères et sœurs l’un après l’autre, non pas qu’ils aient été mauvais en allemand, bien sûr que non, mais bon, ils aimaient bien vérifier auprès du père qu’ils n’avaient pas fait de fautes. Et lui, il aimait bien leur donner un coup de main. Mais comme à part en allemand, il ne pouvait pas vraiment les aider, il faisait un peu de zèle, discutait leurs choix de mots un peu trop en détail à leur goût. Si on faisait tous allemand LV2, c’était juste parce que le père le parlait couramment et en était fier. Il voulait nous faire croire que c’était une belle langue, une langue importante (celle d’Hölderlin et d’autres inconnus au bataillon du même genre) mais je crois que vraiment, ce qu’il aimait dans l’allemand, c’est qu’il le comprenait, et que c’était un peu plus impressionnant que de parler l’anglais ou l’espagnol (qu’il connaissait aussi), vu que tout le monde, d’après lui, parlait anglais et espagnol. Prof d’allemand, c’était la réponse, la vocation parfaite. Un futur envisageable. Respectable.

J’avais encore jamais pris un seul cours d’allemand (j’allais commencer à la rentrée suivante) mais j’avais bon espoir, j’allais y arriver, m’accrocher, et j’avais hâte de discuter des subtilités de la langue allemande avec le père le dimanche après-midi, comme tous les autres avant moi.

« Je sais moi, ce qu’il fera dans la vie ! » a dit Simone avant que je puisse les informer de ma vocation de dernière minute. « Dory sera mon biographe ! » Elle ne blaguait même pas. « Les gens se battront pour écrire ma biographie un jour, mais toi, tu écriras la seule biographie autorisée, je le jure, on peut faire un pacte dès maintenant. »

Le père a trouvé que c’était une excellente idée.

*

Simone non plus n’y voyait pas très clair sur son avenir, mais disons en gros qu’elle avait en tête de changer le monde sans en faire tout un foin. Aucun de mes frères et sœurs ne comptait prendre part à la société (ils voulaient tous être ermites et réfléchir), mais notre père, c’était différent. Les guerres, les épidémies, les élections, tout ça l’affectait profondément, comme s’il pensait qu’on avait le pouvoir d’y changer quoi que ce soit. Simone savait bien qu’il n’y avait rien à faire, que le monde était horrible, mais comme ça l’affectait de voir le père triste et qu’elle voulait lui faire plaisir, elle envisageait de se pencher un jour cinq minutes sur la question et de trouver la solution à tous les problèmes de la planète, de la sauver, comme ça, en passant, tout en écrivant ses romans ou je ne sais quoi, juste pour que le père arrête de déprimer devant les infos.

C’est arrivé une fois et une fois seulement que le père ne déprime pas en regardant la télé : le soir où Jacques Chirac a annoncé en direct qu’il allait dissoudre l’Assemblée nationale. Ça, ça l’a fait rire un moment. Une bonne semaine, et puis encore après ça, de temps en temps, quand il y repensait. Moi je ne comprenais pas trop pourquoi c’était drôle, mais comme le père ne riait pas souvent, je riais quand même avec lui.

Le père, au fond, était un idéaliste. Il disait que dans un monde parfait, il n’y aurait que des bouddhistes. « Et des kinés », il ajoutait, les jours où il avait mal au dos. Il votait toujours pour d’autres idéalistes, des gens qui n’avaient aucune chance, et il était quand même déçu quand ils perdaient, quand il voyait les scores. Léonard lui avait demandé un jour pourquoi il ne voterait pas pour un des partis qui gagnaient à tous les coups, pour changer, juste pour voir ce que ça faisait de pas être du côté des perdants. C’était une blague, bien sûr, mais le père l’avait mal pris, et pendant des semaines il avait à peine adressé la parole à Léonard. Maman nous avait expliqué que le père craignait d’avoir échoué à nous inculquer le sens moral. Je n’arrivais pas à comprendre si le sens moral était un sixième sens, un don essentiel dont on manquerait toute notre vie, ou si c’était juste un truc sans intérêt. Ça avait l’air important pour le père, mais souvent, il focalisait quand même sur des détails.

*

La seule fois où j’ai vu mes frères et sœurs réagir à un sujet d’actualité, c’est quand le gouvernement a envisagé d’interdire les devoirs à la maison pour les écoliers, voire les collégiens.

« Comme si tout le monde était pas déjà assez débile comme ça, a dit Simone.

– Mais le taux de suicide monte en flèche chez les adolescents, a répondu ma mère.

– Ça n’a rien à voir avec la charge de travail. Les gamins veulent crever parce que personne ne les aime, c’est tout, et tu peux pas légiférer contre ça. »

Devoirs ou pas, je m’en fichais un peu je dois dire, mais quand j’ai tenté de fuguer pour la quatrième fois et que Simone m’a surpris en pleine action, sac sur le dos, casque sur la tête, main sur la poignée de la porte d’entrée, j’ai paniqué, et je lui ai fait croire que je comptais fuguer en signe de protestation contre l’interdiction des devoirs. Elle m’a dit que j’étais idiot, et de retourner me coucher. J’ai cru qu’elle avait marché, qu’elle avait gobé mon mensonge minable, mais elle ne m’a pas chambré à ce propos le lendemain, et n’a rien cafté aux autres pour se moquer de moi.

*

Simone était allongée sur la moquette de notre chambre et respirait bruyamment par le nez. Elle appelait ça la respiration yogique, bien qu’elle n’ait jamais pris un cours de yoga de sa vie. Son ventre était tout tendu et gonflé, et c’est à peine s’il dégonflait quand Simone expirait. Elle appuyait dessus avec la paume de ses mains (elle appelait ça « malaxer la douleur »). Elle avait sa mine de condamnée des jours de règles.

« Ça a pas l’air d’aller », je lui ai dit.

Elle a regardé dans ma direction. Le simple fait de tourner la tête avait l’air de la faire souffrir. Simone était bonne comédienne. Elle arrivait à contrôler les mouvements de ses yeux et pouvait comme vous fixer sans donner l’impression de vous voir. Elle vous faisait les yeux mous. Si je n’avais pas vu son tampax usagé flotter dans les toilettes cinq minutes plus tôt, j’aurais pu croire qu’elle était mourante.

« Tu veux que je te monte la bouillotte ?

– C’est gentil, Dory.

– M’appelle pas Dory.

– T’es trop gentil.

– Je sais.

– Je suis sérieuse. T’es beaucoup trop gentil. Tu trouveras jamais de copine. »

Elle a roté, l’air de rien, comme si ça faisait partie de la respiration yogique.

« Note bien, pour ma biographie. Note que j’ai toujours été une super grande sœur, toujours prête à te donner de bons conseils pour que tu trouves une copine potable. »

On a entendu notre mère rentrer des courses, un frou-frou de sacs plastique. Elle est entrée dans notre chambre sans frapper.

« Simone, regarde ce que j’ai trouvé au supermarché, pour Rose… tu crois que ça va lui plaire ? »

Elle a sorti de sa gangue de papier bulle un mug à l’effigie de Brad Pitt. Simone a replié ses deux avant-bras sur son visage et s’est mise à crier.

« Tu m’avais pas dit que Rose était fan de Brad Pitt ? » a demandé ma mère, qui tout d’un coup n’était plus si sûre d’elle. « Allez, mais regarde, tu penses pas que ça lui plaira ? À Rose ?

– Mais arrête de répéter son prénom à tout-va ! » a dit Simone, toujours cachée derrière ses bras.

Rose, on la connaissait pas encore. C’était la correspondante de Simone. Au début de l’année scolaire, sa prof de français avait lancé le projet de faire correspondre sa classe avec une autre classe du bout de la France, pour leur enseigner les bases du genre épistolaire. Simone, bien qu’elle ne l’ait encore jamais rencontrée, détestait déjà sa correspondante. Elle détestait aussi sa prof de français, d’ailleurs. Elle disait que les « projets pédagogiques » de ce type, c’étaient des béquilles pour les incapables. Elle disait que dans le temps (elle disait souvent « dans le temps », en parlait comme d’un passé où elle avait vécu avant de se retrouver chez nous), on étudiait Les Liaisons dangereuses et que ça suffisait bien comme ça pour le genre épistolaire, qu’elle appréciait de surcroît bien moins que les autres.

« Je m’en fous complètement que ça lui plaise ou non.

– Mais j’ai acheté ça pour qu’elle se sente un peu chez elle quand elle viendra ici. Tu trouves pas que c’est une bonne idée ? »

J’ai oublié de dire que le point culminant (comme l’avait qualifié le papier que Simone avait dû faire signer par mes parents) du projet pédagogique consistait à organiser une rencontre de tous les correspondants au printemps. Rose devait venir passer une semaine chez nous le mois suivant, et Simone une semaine chez elle, début juin. Personne à la maison n’avait particulièrement hâte de rencontrer Rose, mis à part ma mère. Elle avait déjà commencé à planifier menus et activités pour son séjour.

Simone a déplié ses bras et regardé la tasse dédaigneusement.

« C’est vraiment hideux. Et je ne tiens pas particulièrement à ce qu’elle se sente chez elle ici. Si elle se sent trop bien, elle continuera de m’écrire même après la fin de l’année scolaire. C’est pas le but.

– Et pourquoi pas ? Ce serait vraiment si terrible que ça ? »

Simone n’a même pas répondu.

« Je ne comprends pas pourquoi tu es toujours si négative, Simone. Je ne comprends pas pourquoi tu as décidé de partir du principe que Rose et toi ne pourriez pas passer un bon moment ensemble. Tu ne la connais même pas.

– Je n’ai rien décidé du tout. Je n’ai simplement aucun désir de rencontrer cette personne. Nos désirs sont incontrôlables.

– Bien sûr que si, ils le sont. »

Ma mère était très calme au moment d’affirmer que nos désirs étaient contrôlables. Ma mère était toujours très calme. Elle avait décidé un beau jour qu’elle savait ce qui était le mieux pour chacun de ses six enfants et n’en démordrait jamais. Sa vie était dédiée à nous rendre heureux et sociables, à nous faire comprendre que ces deux adjectifs allaient ensemble, et voir que mes cinq frères et sœurs n’étaient si manifestement ni l’un ni l’autre ne la décourageait absolument jamais. Elle a regardé la tasse Brad Pitt un petit moment. Simone respirait fort.

« Et toi Dory, tu en penses quoi de cette tasse ? m’a demandé ma mère.

– Bof…

– Bon. Ben j’irai la rendre au magasin alors, si tout le monde la déteste.

– Fais donc ça, oui, a dit Simone, et par pitié, ne lui achète rien d’autre. Cette fille ne mérite pas le moindre cadeau. Notre correspondance ne m’a rien appris. Rien du tout. Elle a déjà de la chance que j’aie continué à lui répondre, c’est le seul cadeau que je lui ferai jamais.

– Je suis sûre que vous avez plus de choses en commun que tu ne le crois.

– Elle est illettrée.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Elle t’a bien écrit une dizaine de lettres, au moins !

– Parlons-en, de ses lettres ! Bourrées de fautes. Pendant une ligne, on a l’impression que ça y est, elle a compris et intégré une règle grammaticale de base, mais à la phrase d’après, ça part en quenouille, elle fait l’erreur qu’elle venait d’éviter… C’est la pire espèce, je te jure, les gens qui ne se relisent pas. Qui comptent sur le hasard. La pire espèce.

– Et donc parce qu’elle fait une faute de temps en temps, votre amitié est vouée à l’échec ?

– Évidemment ! »

Ma mère s’est mise à remballer Brad Pitt dans le papier bulle. Elle a soupiré.

« Parfois, j’ai l’impression d’avoir élevé une portée de petits misanthropes intolérants. Toujours dans vos bouquins. Vous n’en levez le nez que pour critiquer le reste de l’humanité. » Elle s’est alors tournée vers moi, comme je m’y attendais, pour dire : « Sauf toi Dory, bien sûr. »

Simone n’aimait pas qu’on la traite d’intolérante. C’était son petit point faible et son paradoxe : toujours la larme à l’œil au moment de citer le premier article de la Déclaration des droits de l’homme (et elle trouvait des occasions de le faire), et toujours la première à établir des classements de ses camarades de classe au mérite, à l’intelligence et à la culture (elle était première en tout).

« Et qu’est-ce que tu voudrais que je fasse, maman ? Je veux bien que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, mais s’ils décident de grandir sans ouvrir un bouquin, rien ne m’oblige à subir leur conversation.

– Je ne veux pas que tu fasses quoi que ce soit, ma chérie. J’aimerais juste, de façon générale, que tu sois plus ouverte, et je dis ça pour ton bien, que tu sortes un peu de ta tanière, que tu rencontres des gens…

– Des gens ? a dit Simone, indignée. Mais j’en connais déjà plein ! »

Ma mère ne s’est pas laissée déstabiliser. Elle a vu, sur la moquette, la plaquette de Nurofen Flash, médicament que prenait Simone pendant ses règles.

« Je vois que tu es indisposée. On reparlera de tout ça plus tard. »

*

Simone m’a donné à lire quelques-unes des lettres que Rose lui avait écrites, et son propre brouillon de réponse à la première. Soi-disant que ça me servirait pour écrire sa biographie, mais je crois qu’en vrai, elle s’était émue du fait que ma mère l’ait traitée d’intolérante, et voulait confirmation de ma part que Rose n’était pas, objectivement, une lumière.

 

Cher Simone Mazal,

 

J’espère que tu vas bien.

Je suis très contente de te rencontrer et que nos classes vont faire cet échange. Je ne connait pas ta région mais ma maman est allé en vacance une fois en Ardeche et elle m’a dis que ça n’étais pas loin de chez toi et que c’était une très belle région. Moi, je me présente : je m’appele Rose (comme dans « Titanic », j’ai de la chance car c’est mon film préféré !!!), par contre je n’aime pas trop le rose, j’aime le bleu comme couleur préférée. J’ai un chat Ficelle et deux frères Raphaël et Roméo. Mon acteur préféré, c’est Léo, évidemment ! Tu l’aimes aussi ? J’ai beaucoup de posters de lui.

La prof Madame Duchesne nous a expliqué que quand on avais un correspondant on devait lui raconter un peu ce qu’on fesait dans nos journés et lui dire ce qu’on aimait comme musique et comme nourriture, et aussi qu’on devait s’intérresser à son correspondant et lui poser des questions sur sa vie, alors je vais te posé des questions. Pourra-tu y répondre dans ta prochaine lettre ? Merci.

Questions :

1/ quel est ta couleur préférée ?

2/ a tu des frère et sœurs ? si oui, combien ? est se qu’ils sont sympas ?

3/ tu as un animal de compagnie ?

4/ quelle genre de musique écoutes-tu ?

PS : ma meilleure copine c’est Laëtitia, elle est correspondante avec Alice dans ta classe, tu aime bien Alice ? Ma deusième meilleure copine est Marie, elle est correspondante avec Virginie.

 

Bien à toi,

Rose Metzger

 

Chère Rose.

 

C’est très intéressant que tu parles de Titanic car il a été diffusé le mois dernier sur la 2 (j’imagine que tu l’as revu à cette occasion). Je ne l’avais moi-même jamais vu, et je me suis justement fait les quelques réflexions suivantes que j’aimerais partager avec toi : penses-tu que nous sommes censés croire, en tant que spectateurs, que les tableaux de maître que Kate Winslet déballe dans sa cabine (Picasso, Monet) sont les tableaux originaux ? James Cameron suggère-t-il que le MoMA de New York et le musée d’Orsay ne posséderaient que des copies de ces tableaux ? Ou ne fait-il que s’abstraire de la réalité (après tout, le film est une fiction) en suggérant que Kate Winslet possédait la seule et unique version des Demoiselles d’Avignon et qu’elle a sombré dans l’Atlantique ? Je pense pour ma part que Cameron a simplement voulu signifier que son héroïne avait des goûts en peinture extrêmement audacieux pour l’époque et qu’il a décidé de faire fi de la réalité historique en ne la faisant collectionner que des tableaux mondialement reconnus aujourd’hui, qui n’ont bien entendu pas coulé avec le Titanic puisqu’ils nous sont parvenus. Je trouve cela un peu facile de sa part. Il aurait mieux fait, d’après moi, de mettre dans son film des tableaux d’artistes plus obscurs. Ça aurait été plus fort. Cela n’en aurait rendu le personnage de Kate Winslet que plus intéressant. Par ailleurs, j’ai trouvé bien trop caricatural le personnage du futur mari, mais ça n’est qu’un avis personnel. Je ne dénigre en aucun cas tes goûts cinématographiques.

Pour ma part, j’aime beaucoup Les Lumières de la ville, de Charlie Chaplin, et Les Sept Samouraïs, de Kurosawa. J’imagine que tu ne les as pas vus.

 

 

Aussi, je voulais te dire que l’Ardèche n’est pas du tout proche de la région dans laquelle je vis. Enfin, tout dépend bien sûr de ce qu’on prend comme point de référence pour déterminer le proche et le lointain, mais disons que si on se limite à l’échelle de la France métropolitaine, l’Ardèche est plutôt loin de chez moi. Elle est de fait plus proche de chez moi que de chez toi, je te l’accorde, mais à vol d’oiseau, elle est aussi loin de ma ville que ma ville l’est de la tienne, par exemple. Je sens que je ne suis pas très claire et je pense que l’idéal serait que je t’envoie une carte de France, que je joins donc à cette lettre. J’y ai entouré en rouge ta ville, la mienne et l’Ardèche, afin que tu puisses situer tous ces endroits les uns par rapport aux autres. En vert, les zones montagneuses, en bleu, les villes importantes d’un point de vue économique, en violet, nos cinq fleuves, en jaune, quelques-uns des villages français classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Mes choix d’entourer une ville plutôt qu’une autre peuvent te sembler arbitraires, certes, mais je pense que pour toi qui n’as pas l’air d’être très calée en géographie, cette carte est dans l’ensemble un bon point de départ pour te donner une idée de l’organisation générale de notre pays. Je te conseille donc de la mémoriser une fois pour toutes.

 

 

 

 

Suivez-nous

 

Désinscription

16

1

isidore-et-les-autres-camille-bordas

7046