Extrait

Hunger ; une histoire de mon corps
de Roxane Gay

Le 24/02/2019 à 19:47

Auteur : Roxane Gay
Editeur : Denoel
Genre :
Date de parution : 10/01/2019
ISBN : 9782207140185
Total pages : 324
Prix : 20,90 €
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ISBN : 9782207140192

Editeur : Editions Denoël

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Résumé du livre
Si vous êtes une femme et que vous vivez aux États-Unis ou dans un pays occidental ; si vous êtes obsédée par l’idée de manger trop ou de ne pas manger assez (c’est plus rare) ; si vous utilisez des mots comme 'craquer' et 'péché mignon' – ces mots qui nous inspirent un sentiment de honte et destinés à mettre nos corps au pas, il est fort probable, et ce quelle que soit votre silhouette, que vous entretenez un rapport à la nourriture frisant le fétichisme. À celles qui rentrent dans ce modèle de plus en plus étriqué, félicitations! Les vêtements sont coupés pour vous, les producteurs de chou kale vous adorent et l’opinion publique avec eux. Les autres risquent de rester dans l’ombre, à l’endroit précis où l’auteur de ce livre voulait se trouver. Dans Hunger, un essai courageux et sans concessions, Roxane Gay retrace comment une agression sexuelle subie dans son enfance l’a conduite à prendre volontairement du poids afin d’être invisible et par conséquent 'en sécurité'. Dès le début de son livre, elle recommande à ceux qui ont soif de témoignage triomphant sur la perte de poids de passer leur chemin. Pourtant Hunger n’en est pas moins un triomphe, car, à travers l’expérience de Roxane Gay, nous apprenons une leçon fondamentale : nous devrions tous faire preuve de davantage de bienveillance envers la réalité du corps des autres et nous réconcilier avec le nôtre.



Santiago Artozqui (Traducteur)

 

Premier chapitre

Pour toi, mon rayon de soleil,

qui me montre ce dont je n’ai plus besoin

et qui débusque en moi la chaleur

 

 

I

 

 

1

 

Chaque corps a un passé et un passif. Ici, je raconte ceux du mien, l’histoire de mon corps et ma faim.

 

 

2

 

L’histoire de mon corps n’est pas le récit d’un triomphe. Ce n’est pas un récit sur la perte de poids. Il n’y aura pas de photo présentant une version amaigrie de moi-même, mon corps élancé étalé sur la jaquette de ce livre, où je me tiendrais debout dans l’une des jambes du pantalon de mon ancien moi hypertrophié. Ceci n’est pas un livre censé motiver. Je n’ai pas d’idée transcendante sur ce qu’il faut faire pour vaincre un corps et des appétits incontrôlables. Mon histoire n’est pas celle d’une réussite. Ce n’est qu’une histoire vraie.

J’aimerais tellement pouvoir écrire un livre sur une perte de poids triomphale, sur la façon dont j’aurais appris à mieux vivre avec mes démons. J’aimerais pouvoir écrire un livre qui raconte que je suis en paix, que je m’aime comme je suis, quelle que soit ma corpulence. À la place, j’ai écrit celui-ci, le plus difficile que j’aie jamais écrit, bien plus difficile que je n’aurais pu l’imaginer. Quand j’ai commencé Hunger, j’étais certaine que les mots me viendraient aussi facilement que d’habitude. Et que pouvait-il y avoir de plus facile que d’écrire sur le corps dans lequel j’avais vécu pendant plus de quarante ans ? Mais je me suis vite aperçue que je n’écrivais pas seulement un récit sur mon corps ; j’étais en train de me forcer à regarder ce qu’il avait enduré, le poids que j’avais pris et à quel point il avait été difficile de vivre avec, puis de le perdre. J’ai été obligée de regarder en face mes secrets les plus inavouables. J’ai mis mes tripes sur la table. Je me suis exposée. Ce n’est pas simple. Ce n’est pas facile.

J’aimerais avoir assez de force et de volonté pour vous raconter une histoire triomphale. Je suis en quête de cette force et de cette volonté. Je suis déterminée à être plus que mon corps, plus que ce qu’il a enduré, plus que ce qu’il est devenu. Cette détermination, cependant, ne m’a pas menée bien loin.

Ce livre est une confession. Il dévoile mes facettes les plus laides, les plus faibles, les plus à vif. C’est ma vérité. C’est un récit sur mon corps parce que, trop souvent, les histoires des corps comme le mien sont ignorées, écartées ou tournées en dérision. Les gens voient des corps comme le mien et ont des a priori. Ils croient qu’ils connaissent le pourquoi de mon corps. Ce n’est pas le cas. Ceci n’est pas l’histoire d’un triomphe, mais c’est une histoire qui exige d’être racontée et qui mérite d’être entendue.

[...]

 

 

3

 

Pour vous raconter l’histoire de mon corps, dois-je vous dire quel a été mon poids le plus élevé ? Dois-je avouer ce nombre, dont la réalité honteuse m’étrangle encore ? Dois-je préciser que je sais que je ne devrais pas avoir honte de la vérité de mon corps ? Ou dois-je simplement vous dire la vérité en retenant mon souffle dans l’attente de votre jugement ?

J’ai atteint le poids de 261 kilos pour 1,91 mètre. C’est un nombre ahurissant, qu’on a du mal à croire, mais à un moment donné c’était la vérité de mon corps. J’en ai pris connaissance à la clinique Cleveland de Weston, en Floride. Je ne sais pas comment je fais pour laisser les choses déraper à ce point, mais je le fais.

Mon père m’avait accompagnée à la clinique. J’approchais la trentaine. C’était en juillet. Dehors, il faisait chaud et lourd, la végétation était d’un vert luxuriant. À l’intérieur, dans l’air glacial, aseptisé, tout n’était que marbre et boiseries vernies. J’ai songé : Voilà comment je passe mes vacances d’été.

Il y avait sept autres personnes dans la salle où se tenait la réunion — une séance d’information sur la chirurgie de pontage gastrique —, deux gros types, une femme en léger surpoids accompagnée de son mari, qui était maigre, deux personnes en blouse blanche et une autre grosse. En les observant, j’ai fait ce que font les gros en présence d’autres gros — j’ai comparé ma corpulence à la leur. J’étais plus grosse que cinq d’entre eux, et moins que les deux autres. Du moins, c’est ce que je me suis dit. Pour 270 dollars, j’ai passé une bonne partie de la journée à écouter les avantages d’une modification drastique de mon anatomie pour maigrir. D’après les médecins, il s’agissait de « la seule thérapie efficace contre l’obésité ». C’étaient des médecins. Ils étaient censés savoir ce qui était le mieux pour moi. J’avais envie de les croire.

Un psychiatre nous a parlé de la façon de se préparer à l’opération : comment gérer notre alimentation une fois que nos estomacs feraient la taille de notre pouce, comment accepter que, dans notre entourage, les « gens normaux » (ses mots, pas les miens) puissent essayer de saboter notre projet, parce qu’ils sont attachés à nous considérer comme des gros. Nous avons appris que nos corps seraient privés de substances nutritives pour le restant de nos jours et que nous ne pourrions plus manger et boire sans laisser passer une demi-heure entre les deux. Nos cheveux deviendraient filasse, peut-être même qu’ils tomberaient. Nos corps seraient susceptibles de souffrir de vidange gastrique rapide, un syndrome dont le nom se comprend sans effort d’imagination. Et bien sûr il y avait les risques liés à l’intervention. Nous pouvions mourir sur la table d’opération, ou succomber à une infection dans les jours suivants.

Le scénario avait son lot de bonnes nouvelles et de mauvaises nouvelles. Mauvaises nouvelles : nos vies et nos corps ne seraient plus jamais les mêmes (pour peu que nous survivions à l’opération). Bonnes nouvelles : nous serions minces. Nous allions perdre soixante-quinze pour cent de notre poids excédentaire au cours de la première année. Nous serions presque normaux.

Ce que ces médecins nous proposaient était si tentant, si séduisant : nous allions nous endormir pendant quelques heures, et un an après notre réveil la plupart de nos problèmes seraient résolus, du moins d’un point de vue médical. À condition, bien sûr, de continuer à vivre dans l’illusion que notre corps était notre principal problème.

Après leur présentation, il y a eu une séance de questions-réponses. Je n’avais ni questions ni réponses, mais la femme à ma droite, la femme qui de toute évidence n’avait pas besoin d’être là, car elle n’avait qu’une vingtaine de kilos de trop, s’est mise au centre du débat en posant des questions intimes, personnelles, qui m’ont brisé le cœur. Tandis qu’elle interrogeait les médecins, son mari, assis à côté d’elle, affichait un sourire suffisant. Les raisons de la présence de cette femme devenaient claires. Tout tournait autour de lui et de comment il percevait le corps de son épouse. Il n’y a rien de plus triste, ai-je songé, en choisissant d’ignorer que dans ma propre vie il y avait énormément de gens qui regardaient mon corps avant de me regarder moi.

Plus tard dans la journée, les médecins nous ont montré des vidéos de l’opération — des caméras et des outils chirurgicaux dans des cavités internes luisantes, en train de couper, pousser, recoudre et enlever des éléments essentiels d’un corps. Ces entrailles étaient rouge vif, roses et jaunes. C’était grotesque et glaçant. Mon père, à ma gauche, était livide, clairement choqué par cet affichage brutal. « Qu’en penses-tu ? » m’a-t-il demandé doucement. « C’est le musée des horreurs », ai-je répondu. Il a acquiescé de la tête. C’était la première fois que nous tombions d’accord depuis des années. Puis la vidéo a pris fin, le médecin a souri et a lancé gaiement que l’intervention, brève, était une laparoscopie. Il nous a assuré qu’il en avait pratiqué plus de trois mille, et qu’il n’avait perdu qu’un seul patient — un homme de 385 kilos, a-t-il avoué en s’excusant dans un murmure, comme si la honte du corps de cet homme ne pouvait pas s’énoncer à haute voix. Ensuite, il nous a annoncé le prix du bonheur : 25 000 dollars, moins une remise de 270 dollars pour la séance d’information, une fois que les arrhes seraient versées.

Avant que cette torture ne prenne fin, nous avons eu un entretien en tête à tête avec le médecin dans une salle d’examen. En attendant son arrivée, son assistant, un interne, a noté mes antécédents. J’ai été pesée, mesurée et calmement jugée. Il a écouté mes pulsations cardiaques, palpé mes glandes salivaires et noté quelques informations supplémentaires. Au bout d’une demi-heure, le médecin s’est finalement présenté. Il m’a regardée de la tête aux pieds. Il a jeté un coup d’œil à mon tout nouveau dossier, en feuilletant rapidement les pages. « Oui, oui, a-t-il déclaré. Vous êtes une candidate parfaite pour cette intervention. Nous allons vous inscrire tout de suite. » Puis il est ressorti. L’interne a rédigé une prescription pour les examens préliminaires dont j’aurais besoin, et je suis repartie avec une lettre certifiant que j’avais participé à la séance d’information. À l’évidence, ils faisaient cela tous les jours. Je n’étais pas unique. Je n’étais pas spéciale. J’étais un corps, un corps qui avait besoin d’être réparé, et nous sommes nombreux en ce monde à vivre dans des corps aussi profondément humains.

[...]

 

 

4

 

Ce livre, Hunger, parle de vivre dans le monde quand vous n’avez pas qu’une vingtaine de kilos, mais cent cinquante ou deux cents kilos de trop, quand d’après l’IMC, votre indice de masse corporelle, vous ne souffrez ni d’obésité ni d’obésité morbide, mais d’obésité massive.

« IMC » est un acronyme qui sonne tellement technique et inhumain que j’ai toujours tendance à faire abstraction de sa valeur. Néanmoins, c’est une mesure qui permet à la médecine d’inculquer un peu de discipline aux corps indisciplinés.

L’IMC se calcule en divisant le poids, en kilogrammes, par le carré de la taille, en mètres. Les maths sont sans pitié. Plusieurs bornes définissent à quel point un corps humain peut se laisser aller. Si votre IMC se situe entre 18,5 et 24,9, vous êtes « normal ». S’il est au-dessus de 25, vous êtes en surpoids. S’il est au-dessus de 30, vous êtes obèse. Au-dessus de 40, vous souffrez d’obésité morbide et, au-dessus de 50, d’obésité massive. Mon IMC est au-dessus de 50.

À vrai dire, bien des termes médicaux sont arbitraires. Il est intéressant de noter qu’en 1998 le corps médical, sous la direction du National Heart, Lung, and Blood Institute, a baissé le seuil de l’IMC pour les corps « normaux » à 25, et a ainsi doublé le nombre d’Américains obèses. Une des raisons de l’abaissement de ce seuil : « Un chiffre rond, comme 25, sera plus facile à mémoriser pour les gens. »

Ces termes sont en eux-mêmes quelque peu terrifiants. « Obèse » est un mot déplaisant, qui vient du latin obesus, lequel signifie « ayant mangé jusqu’à devenir gros », ce qui, concrètement, est plutôt approprié. Mais quand les gens emploient le mot « obèse », ce n’est pas factuel. C’est plutôt une accusation. Il est étrange, et peut-être même triste, que les médecins aient proposé cette terminologie alors que leur premier devoir est de ne pas blesser. L’adjectif « morbide » transforme un gros corps en condamnation à mort, alors qu’il n’en est rien. L’expression « obésité morbide » piège les gros comme s’ils étaient des morts vivants, et le corps médical nous traite comme tels.

Culturellement, le seuil de l’obésité semble être atteint dès qu’on dépasse le 38, ou si l’on a un corps qui n’attire pas les regards masculins, ou encore si l’on a de la cellulite sur les cuisses.

Aujourd’hui, je ne pèse plus 261 kilos. Je suis encore très grosse, mais j’ai perdu environ 75 kilos. À chaque nouveau régime, j’en dégage un ou deux par-ci, un ou deux par-là. Tout cela est relatif. Je ne suis pas menue. Je ne serai jamais menue. Pour commencer, je suis grande. C’est à la fois une malédiction et une chance de salut. J’ai de la présence, me dit-on. J’occupe l’espace. J’intimide. Je ne tiens pas à occuper l’espace. J’aimerais passer inaperçue. J’aimerais me cacher. J’aimerais disparaître jusqu’à avoir repris le contrôle de mon corps.

[...]

 

 

 

 

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