Extrait

Homme, femme, philosophie
de Alain Badiou, Barbara Cassin

Le 06/01/2020 à 11:15

Auteur : Alain Badiou, Barbara Cassin
Editeur : Fayard
Genre : Dictionnaires et ouvrages généraux
Date de parution : 09/10/2019
ISBN : 9782213644455
Total pages : 228
Prix : 18.00 €
chaPitre.com title=
  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Envoyer à un(e) ami(e)

Version grand format

 

illustration

ISBN : 9782213644455

Editeur : Fayard

Prix grand format : 18.00 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Version numérique

 

illustration

ISBN : 9782213714615

Editeur : Fayard

Prix grand format : 12.99 €

 

Acheter le livre
avec chaPitre.com

Résumé du livre
Barbara Cassin et Alain Badiou s'interrogent, en échangeant et en argumentant, sur leur démarche intellectuelle : elle, femme et sophiste, lui, homme et platonicien. Alain Badiou est platonicien (plutôt platonicien), Barbara Cassin est sophiste (plutôt sophiste). Cela a-t-il quelque chose à voir avec le fait qu'il soit un homme et qu'elle soit une femme ?

Telle est la question que nous nous posons depuis longtemps. Depuis que nous nous connaissons en somme, et que nous avons commencé à travailler ensemble comme directeurs de collection. A un moment donné, nous avons pris cette question à bras-le-corps. C'est venu, peut-être, d'une remarque à notre propos disant que, un platonicien avec un(e) sophiste, cet attelage qui ne laissait rien échapper devenait pour de bon dangereux. Nous avons ri, et réfléchi.

D'abord, nous avons échangé des lettres, jouant avec le plaisir d'une correspondance sporadique, parfois rauque, pendant trois ans. Au beau milieu de quoi nous avons décidé de faire un séminaire commun ailleurs, loin de nos bases : à Johns Hopkins. On nous a obligés à répondre sans arrière-monde, Alain Badiou en mathématicien-platonicien, Barbara Cassin en philologue-sophiste.

A bras-le-corps donc, mais encore latéralement comme on voit. Nous avons alors ressenti la nécessité d'exhiber les éléments clefs à quoi tiennent nos positions, ce qui philosophiquement nous tient. Puis nous avons déroulé les conséquences strictes de ces solidités quant à l'idée que nous nous faisons du rapport homme femme. Au moment de conclure, nous nous sommes demandé ensemble pourquoi nous choisissions la Grèce.

 

Premier chapitre
LETTRE 1
DE AB À BC

Le 30 août 2015
Très chère Barbara,
Je crois que pour commencer, il faudrait se mettre d’accord sur un ou des problèmes latents dans la formule – la liste : homme, femme, philosophie.
Faut-il penser que, dans cette liste, « philosophie » est un terme stable, et que le problème est seulement de savoir pourquoi, depuis deux millénaires et quelques, tant dans les œuvres reconnues que les institutions, les hommes prédominent sans conteste dans le service de ce terme, y compris dans le passé très récent, voire le présent même ? On dira alors que le problème est un problème d’accès. « Philosophie » est un mot dont le sens peut circuler universellement, mais le statut de « philosophe » est largement sexué au profit des hommes, en somme comme l’étaient dans un passé très récent les fonctions politiques, judiciaires, militaires, médicales, entrepreneuriales, policières, et bien d’autres. On notera au passage que quand je dis « au profit », c’est un jugement qui doit être argumenté. Hannah Arendt souligne que – ce sont ses propres termes – « il y a bien des choses [sous-entendu : que font les hommes] que les femmes devraient se garder de faire ». Et je crois bien que la philosophie, pour Arendt, fait partie de ces choses, raison pour laquelle il convient de la laisser aux Heidegger et consorts…
Ou alors faut-il penser que « philosophie » est un terme instable, en ceci que la prédominance masculine à la fois résulte et façonne la discipline ainsi nommée, de telle sorte que l’accès des femmes à tous les processus que couvre ce mot entraînerait (entraîne déjà ?) des modifications importantes de sa signification et de ses usages ? En ce cas, le problème ne serait pas un problème d’accès à un registre supposé sexuellement neutre, mais un problème de sexuation. La philosophie – ce qui est communément ainsi appelé – serait une discipline intrinsèquement masculine, ce qui expliquerait aussi, du reste, une partie de la difficulté d’accès : pour une femme, devenir « philosophe » engagerait immédiatement un complexe remaniement de ce que couvre le mot, sauf à s’établir dans une sorte de mimétique sexuelle.
Il me semble que dans tes quelques prises de position sur ce problème, tu manies, de façon différenciée, les deux approches. D’un côté, tu es parfois proche d’abandonner la philosophie « proprement dite » aux hommes, comme une chose peut-être d’intérêt universel, mais qui leur appartient singulièrement. D’un autre côté, tu affirmes souvent que ce qui a prévalu dans l’histoire de la philosophie – et ce depuis, disons, le triomphe (apparent) de Parménide sur Gorgias, de l’être sur le non-être, de l’ontologie sur la logologie – est lié en profondeur à la masculinité. Que « l’ordre philosophique » est un motif masculinisé : aussi bien, quand le duo que nous formons assuma la succession de François Wahl à la tête de la collection « L’ordre philosophique », tu ne cachas pas ton peu de goût pour ce titre. Et quand nous passâmes chez Fayard, tu fus tout heureuse et tout aise de choisir, avec mon accord indulgent, comme titre de collection, « Ouvertures », ce qui n’était pas la même chose.
En vérité, et c’est sans doute un premier débat, bien que tu utilises couramment le mot « philosophie », j’ai souvent l’impression que c’est pour toi, comme tel, un mot de la langue masculine, et qu’en particulier tu ne vois dans ce qu’il désigne aucune possibilité de dessiner des frontières stables (comme le dit très bien « ouvertures »), notamment avec la littérature, l’essai, voire tous les différents usages du langage dans la direction d’une promotion des usages les plus appropriés au bien commun, les plus pragmatiquement heureux.
Pour moi, tout au contraire, « philosophie » est un mot rigoureux et, en dépit d’innombrables querelles à son sujet, et même au travers, et grâce à, ces querelles, un mot fondamentalement stable. Qu’il y ait des philosophies – et des philosophes – ne fait nulle objection à cette stabilité, pas plus que la stricte définition d’un genre n’est atteinte (elle est au contraire prouvée) par la multiplicité des espèces que ce genre subsume. Il y a même à mon avis, en effet, un « ordre philosophique » particulièrement reconnaissable dans ses produits de toutes natures, dont on peut séparer sans mal les (innombrables) contrefaçons, parodies et falsifications.
Nous ne pouvons donc esquiver une confrontation sur le mot « philosophie », entre deux périls : si le mot est trop rigide, alors nous risquons de réduire notre problème à un banal et futile problème d’accès (exiger une parité en philosophie ? Hum…). S’il est trop évasif, notre problème se réduit à une distribution en quelque sorte régionale, et menacée d’une très classique banalité (le pôle masculin tenant à la rigidité, les femmes plus nomades… Le signifiant de l’Un et la diagonale du multiple ? Hum…).
Voici, très chère amie, mes toutes premières considérations.
 
Je t’embrasse, puisque tu es une femme.

LETTRE 2
DE BC À AB

Le 2 septembre 2015
Très cher Alain, donc,
ou plutôt Alain et depuis si longtemps,
bégaiement pour dire que je ne suis pas du tout sûre de pouvoir te répondre avec autant de sérieux que tu m’écris.
Dans le triplet homme-femme-philosophie (triplet est l’un de tes mots, pas encore dans cette lettre, et je ne cesserai de m’accrocher à, ou plutôt sur, tes mots, passés, présents et à venir – tu dis « liste » pour l’instant et sans doute rien ne prouve qu’il y ait nœud, c’est comme si je sautais à l’une des conclusions possibles), c’est d’abord, avec ta sérieuse lettre, de philosophie ? qu’il s’agit. Je mets un point d’interrogation au mot, tu vois bien, non à la fin de la phrase. C’est ma manière d’opiner à ce que tu engages. À ton double « Hum », « parité en philosophie ? Hum », et « signifiant de l’Un diagonale du multiple ? Hum ». Notre triplet n’a pas grand intérêt en effet si vraiment, dans un cas comme dans l’autre, la fin est déjà connue. En tout cas, tu as raison, et j’ai toujours envie (presque toujours) quand je t’entends, de dire : « tu as raison ». Bon signe, mais de quoi ?
 
Je sais que toi (toi aussi) est philosophe et, et poète, et romancier et dramaturge. Moi, c’est autre chose : je suis et, je et. D’où ce décousu que je veux faire paraître dans l’écriture, même graphiquement, typographiquement. La version hard du et, c’est, souviens-toi, le titre Tota simul que je voulais initialement donner à notre collection chez Fayard, un titre il est vrai trop codé (j’aime le code, et surtout le « code code code codé » qui était le titre de l’un de mes tout premiers articles dans Sorcières).
Autrement dit, pour moi, la première question sérieuse serait : de toi à moi, entre toi-homme et moi-femme, mettons, toi-Tarzan moi-Jane mutadis extrêmement mutandis, et sur ce mutatis mutandis il faudra « philosophiquement ? » revenir, est-ce qu’il y va en ce qui concerne la philosophie d’eidos ou de tode ti ? Est-ce que Alain Badiou philosophe tendance Platon/ Barbara Cassin hybride tendance sophiste sont des idées, homme, femme, représentants genderisés par nature et par culture, ou de simples pékins, individus plus ou moins divisés et événementialisés (« événement », un mot de toi). Hasard, fortune, rencontre, entre eux et avec la philosophie, entre autres. De quelle invention surprise s’agit-il ?
Quand je trouvais que ton coup d’envoi de notre correspondance tardait à venir, je me proposais fictivement quelques « ouvertures », pensant qu’il était conforme au temps d’aujourd’hui qu’une femme se fasse lance-premier. Sans en avoir pour autant envie. Je rédigeai alors dans ma tête une première lettre, où je décrivais à ma manière notre rencontre, c’était ma manière de commencer par le commencement. Tu vois qu’il ne s’agit pas de philosophie sérieuse. À moins que, événement aidant, ce ne soit un tel mélange de réel symbolique imaginaire (encore un triplet borroméen qui n’a jamais accédé à ma conscience comme compris) qui produise le sérieux même, événementiellement parlant. Je me souviens par exemple de comment j’étais habillée. Très important. Très certain en tout cas, quant à moi.
 
Philosophie ? Pourquoi ai-je du mal en forme de point d’interrogation ?
C’est facile, je le crains : la philosophie est pour moi l’histoire de la philosophie.
Sinon, à part ça, à part l’histoire de la philosophie, il s’agit de vivre-et-penser. On peut appeler cela « philosopher ? » ? Philosophie ? plutôt que philosophie.
Or, après Heidegger génial génuine historien de la philosophie, j’ai de moins en moins envie de, possibilité de, en faire, de la philosophie. Je dirais si j’osais le dire, comme Hegel fait pour l’art, que la philosophie est pour moi quelque chose du passé.
Est-ce un effet d’eidos ou de tode ti ? Une marque d’époque ou un moment biographique, digne ou indigne d’intérêt ? C’est là ce que je veux explorer.
 
Je ne parle que sérieusement, sans me rapporter à quelque institution de la philosophie que ce soit – pourtant déjà gras problème. Car je n’oublie sans doute jamais que la philosophie comme profession m’est apparue liée à deux expériences singulières.
La première : découvrir, en classe de philosophie justement, qu’il existait une discipline constituée de questions du genre « Est-ce que Dieu existe », qu’on avait le droit de les poser, que des gens admirables avaient passé leur vie à y répondre, qu’on pouvait soi-même en être. C’est alors que j’ai choisi, non pas d’aller où tout était facile et beau pour moi forte en thème, grec latin littérature, mais vers le difficile, l’imprévu vital.
La seconde : passer les concours, comme on dit ; m’apercevoir dès la première respiration boulevard Jourdan, le Ulm des filles, que cela sentait la colique de trouille et la poudre de riz, et me dire « jamais ça » en un subconscient saut de carpe arrière. Jamais ça aussi comme femme, bien sûr, et je ne crois pas, pour les avoir vus, que les candidats à Ulm étaient autant non-hommes que ces filles étaient non-femmes, je veux dire non désirables.
Quant à Arendt et la philosophie, nous y reviendrons certainement pour de bon. Dès quatorze ans, dit-elle, « la philosophie s’imposait » : « si je ne peux pas étudier la philosophie, je suis pour ainsi dire perdue ». Moi, je n’aurais pas été perdue si je n’en avais pas fait, j’aurais le plus naturellement du monde fait du théâtre, j’aurais été actrice, anthropologue, romancière, peintre, femme au foyer, cocotte. Mais j’aurais cru, sans doute aurait-ce été vrai, manquer une grande aventure.
 
Il est clair que pour l’instant à mes yeux l’alternative instable/stable n’est pas contradictoire, et que, si contradiction il y a, elle ne me gêne pas – le chaudron dans lequel je touille mon etest intact… En particulier, je hurle ou je rigole ou je pleure quand tu sépares sans mal de la philosophie ses innombrables contrefaçons, et le plus souvent j’en reste bouche bée.
C’est me programmer moi-même comme instable, soit. Mais rien n’impose cet ou bien ou bien. Si nous passons par l’univocité du mathème/l’équivoque du langage, j’espère que ce ne sera pas le mot, oui le mot, de la fin.
 
Mon premier point de question ne porte donc pas sur : philosophie terme de la langue masculine, par contingence (sexué) ou par essence (sexuationé)/philosophie mot rigoureux d’intérêt universel, mais sur ton rapport et mon rapport à la philosophie, sur toi et moi comme eidos et comme tode ti. C’est de lui que dépend pour moi l’examen de ton premier point de question.
 
Je t’embrasse, comme j’embrasse hommes et femmes de mes amis, tendrement, comme j’embrasse les hommes qui me sont très chers.
 

 

Suivez-nous

 

Désinscription

16

1

homme-femme-philosophie-alain-badiou-barbara-cassin

7320