Extrait

Histoire du manga
de Poupee Karyn

Le 09/03/2015 à 00:45

Auteur : Poupee Karyn
Editeur : Tallandier
Genre :
Date de parution : 18 / 08 / 2014
ISBN : 9791021002166
Total pages : 400 pages
Prix : 12.99 €
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ISBN : 9791021002166

Editeur : Tallandier

Prix grand format : 12.99 €

 

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Résumé du livre
Apparu à la fin du XIXe siècle, en s’inspirant des caricatures à la mode occidentale, le manga, forme d’expression artistique en perpétuel renouvellement, est aujourd’hui un genre majeur, protéiforme et dynamique. En se démarquant du reste de la production graphique mondiale, le manga est devenu une véritable industrie qui vend des magazines et séries par dizaines de millions d’exemplaires et représente, au Japon, un marché de plus de 3 milliards d’euros. Puits de scénarios pour la télévision et le cinéma, vivier de mascottes lucratives, il est l’un des plus efficaces ambassadeurs de la culture nippone en France. Créé dans une société singulière et énigmatique, cet univers narratif réfléchit l’évolution du pays dans lequel il s’est développé: moyen de consolation durant la récession d’avant-guerre, le manga se fit le héraut de la contestation dans les années soixante et un médiateur du féminisme dix ans plus tard. D’Astro Boy à Akira, le manga transforme les robots en gentils humains ou les hommes en terribles machines, rêve le meilleur d’une nation ambitieuse et solidaire, ou anticipe le pire d’une société décadente et belliqueuse. Mais au-delà, et c’est ce que montre Karyn Poupée à travers cet essai subtil où se conjuguent l’histoire, l’art et la sociologie du Japon, la portée du manga est universelle. Se faisant laboratoire de l’existence, il renvoie à chacun d’entre nous une image de lui-même et de l’humanité à laquelle il appartient.

 

Premier chapitre

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

« Le Japon ? Les manga(1) ? La première fois ? C’était au début des années 1980, je crois. Et, pour tout dire, je ne savais pas ce qu’étaient lesdits manga. J’ignorais même, et je n’étais pas le seul, qu’il existait au pays du Soleil-Levant une forme de bande dessinée. » On entend déjà l’interjection sardonique à haute voix de jeunes lecteurs. « Comment, le manga, connaissait pas ? ». Pourtant, celui qui nous livrait cette confidence le 5 mai 2009, attablé dans un café de Kyoto, n’était en 1982 ni inculte, ni un néophyte de l’univers de la narration figurative : il s’agit de Jean Giraud, alias Moebius, vingt ans de métier à l’époque. Respect. Eh oui, il y a ne serait-ce qu’un quart de siècle, le manga ne bénéficiait pas en France, pas plus qu’en Europe, de la reconnaissance et encore moins de l’engouement dont il est l’objet en ces années 2000, ni de la part des professionnels de l’édition, ni a fortiori du grand public. La seule trace que ce dernier en percevait à l’époque l’était à travers les « dessins animés japonais », une expression alors un rien péjorative, qui brocardait des séries comme Goldorak. Beaucoup méconnaissaient le fait qu’il s’agissait en l’occurrence d’une adaptation de manga, et des plus cotés en son pays, s’il vous plaît, troisième volet de la série Majinga (Mazinger), de Go Nagai. Manga : ce mot ne figurait pas encore dans les dictionnaires francophones. Surprenant certes, mais véridique. « Les Français s’étaient retrouvés devant leur télé comme une poule devant un couteau, ne sachant comment appréhender ces programmes déroutants. Il y avait une incompréhension des adultes, parents et enseignants, face à un enthousiasme déconcertant des enfants », témoigne Moebius.

Ayant alors côtoyé celui qu’il appelle « Monsieur Tezuka » vingt-sept ans plus tôt, cet auteur de bandes dessinées se souvient, mi-penaud, mi-amusé, que ce petit homme rigolo, « béret vissé sur la tête et grosses lunettes », était un quidam dans les allées du festival de la BD d’Angoulême, où les deux s’étaient, par hasard, rencontrés. Visite incognito inimaginable pour la génération des 10-30 ans d’aujourd’hui, qui se passionne désormais pour cet art nippon, dont ledit « Monsieur Tezuka », Osamu de son prénom, est considéré comme le feu père.

1982 : entre l’Occident et le Japon, le climat économique était pluvieux et, dans la production nippone, le manga de Tezuka un des plus vieux. Depuis quelque trois décennies et demie déjà, il ravissait les Japonais, « Monsieur Tezuka ». Et Moebius de poursuivre, au risque d’indigner plus encore : « M. Tezuka m’avait invité au Japon, et là, j’ai découvert un monde inconnu, comme Christophe Colomb l’Amérique. Je n’étais cependant pas très emballé par ses dessins, car nous avions déjà en France une BD que je pensais plus élaborée, ancrée dans une démarche plus artistique. Je considérais son style très enfantin. » Alors quoi, les œuvres du « dieu des mangaka », Tezuka, n’avaient donc rien d’excitant, de stupéfiant pour cet artiste ? Si, pourtant : la quantité. « J’ai été impressionné par sa production inexhaustible. » On le serait à moins. « Et puis, il m’a projeté ses dessins animés, avec un appareil 16 millimètres, c’était troublant », avoue Moebius. Et l’homme n’avait encore rien vu. Son regard sur le manga changea lorsqu’il franchit les portes d’une librairie nippone spécialisée : « Ce fut un choc extraordinaire. » À ce moment, Moebius a compris, avant nombre d’autres, que l’Occident ne pourrait et ne devait plus longtemps encore rester indifférent à cet irrationnel phénomène japonais. N’importe quel Français, féru ou non de manga, habitué ou non des travées des librairies hexagonales de BD, qui, aujourd’hui encore, pénètre pour la première ou la énième fois dans une boutique de manga de Tokyo, reçoit le même coup que Moebius. In-com-men-su-rable production. Les rayonnages n’ont pas rétréci depuis, c’est même tout le contraire : la surface consacrée aux manga est proprement sidérante, étourdissante, frustrante pour le passionné qui jamais ne pourra tout lire, rattraper un retard de plusieurs décennies, suivre le rythme des sorties. Alors il faut choisir. « J’ai été secoué par quelque chose que j’ai du mal à assimiler et à nommer, qui est la finesse de ciblage du public, entretenu, nourri, respecté comme ayant une biodiversité. » Au Japon, on furète attentivement pour débusquer les niches d’attentes potentielles dans le public, celles qui n’ont pas encore été extraites de la masse. Puis on les analyse et les sert spécialement. Le lectorat est composé de groupes catégoriels de plus en plus nombreux et cernés. Cette appartenance est revendiquée par les intéressés, perçue, comprise, visée, satisfaite. « Cela ne peut exister que dans la mesure où le public a conscience de ce qu’il est, de son rôle précurseur », suppute Moebius. « Intéressant en outre est le fait que ces ensembles ne se forment pas autour de transgressions sociales à la limite de la délinquance comme en Europe où, pour se distinguer, soit on se réfugie dans une tradition disparue, soit on se marginalise d’une façon revendicative et presque haineuse, ce qui finit par être désagréable », compare l’artiste. « Au terme de ce séjour inaugural, je suis revenu en Europe tout ébloui, avec une collection de magazines que j’ai montrés à tous mes copains », se vante-t-il. « J’ai dû, bon gré mal gré, reconnaître ensuite que, d’une façon innocente, les chaînes de télévision françaises avaient été innovantes. Puis j’ai beaucoup disséqué ces manga, le travail en finesse des dessinateurs japonais, la précision inédite des choses, un regard fasciné sur le quotidien, un souci du détail portant sur les objets les plus banals. En Europe, tout en n’étant point puérile ni simpliste, la représentation des éléments était très stylisée, le minimum nécessaire à la compréhension. Un verre n’était qu’une ellipse vaguement dans le plan avec un reflet, les vitres une surface avec un trait à l’oblique. Brutalement, j’ai découvert avec le manga des dessinateurs qui, eux, ne se contentaient pas de cela, se lançaient dans des tentatives extrêmes de reproduire la réalité dans sa crudité absolue, dans sa rigueur, dans son étendue. La cassure d’une paille dans un verre d’eau est observée attentivement et profilée ainsi. Cela traduit une capacité d’émerveillement qui induit un perfectionnisme inouï. Il ne s’agit toutefois pas d’une méticulosité maniérée ni stérile mais d’un mode de perception, d’expression et de transmission du réel qui nous est étranger. Je me suis heurté à un écueil, me rendant compte que ma culture graphique, artistique n’avait pas été suffisamment nourrie dans cette perspective-là et j’ai dû renoncer à égaler ces maîtres, même si à force d’essayer il m’en est resté quelques séquelles utiles », sourit-il.

 

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