Extrait

Glaise
de Franck Bouysse

Le 05/06/2019 à 14:08

Auteur : Franck Bouysse
Editeur : Lgf
Genre :
Date de parution : 26/09/2018
ISBN : 9782253086468
Total pages :
Prix :
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ISBN : 9782253086468

Editeur : Lgf

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Résumé du livre
Au coeur du Cantal, dans la chaleur de l'été 1914, les hommes se résignent à partir se battre, là-bas, loin. Joseph, tout juste quinze ans, doit prendre soin de la ferme familiale avec sa mère, sa grand-mère et Léonard, vieux voisin devenu son ami. Dans la propriété d'à côté, Valette, tenu éloigné de la guerre en raison d'une main atrophiée, ressasse ses rancunes et sa rage. Et voilà qu'il doit recueillir la femme de son frère, Hélène, et sa fille, Anna, venues se réfugier chez lui. L'arrivée des deux femmes va finir de bouleverser un ordre jusque-là immuable et réveiller les passions enfouies.Un sculpteur hors pair de la langue et un maître sans égal de l'émotion. Marianne.Une écriture à la fois âpre et lyrique, un roman sauvage et poignant. L'Alsace.Riche et complexe, un drame saisissant, entamé sous une orageuse lumière d'août, digne des fureurs de William Faulkner. Rolling Stone.

 

Premier chapitre

« Elle était un bloc de glaise à sculpter,

et mes pensées secrètes étaient des doigts :

ils couraient derrière son front pensif

pour y creuser des lignes de douleur.

Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,

Faisaient tomber les paupières sous le chagrin.

Mon âme était entrée dans la glaise,

Luttant comme sept diables. »

Edgar Lee Masters

Spoon River

 


« Nous possédons quelques vieilles histoires que nous nous repassons de bouche en bouche ; nous exhumons de vieilles malles, boîtes et tiroirs des lettres sans formule de politesse ni signature, dans lesquelles des hommes et des femmes qui ont autrefois existé et vécu sont réduits à de simples initiales ou à de petits noms familiers nés de quelque affection maintenant incompréhensible et qui nous paraît du sanscrit ou du choctaw ; nous entrevoyons vaguement des gens, ceux dans le sang et la semence de qui nous étions nous-mêmes latents et expectants, que la pénombre de ce temps exténué a doués à présent de proportions héroïques, en train d’accomplir leurs actes de simple passion et de simple violence, impénétrables au temps et inexplicables. »

William Faulkner

Absalom, Absalom !

 


« Quand nous retrouver réunies

Dans tonnerre et éclairs, ou pluies ? »

William Shakespeare

Macbeth

 

 

Ce qu’il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s’étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s’étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l’anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent.

Assise sur le rebord du lit, Marie attendait, redoutant le moment où l’orage serait au-dessus de la ferme. Elle enflamma la mèche de la lampe à pétrole posée sur le chevet, chaussa ses lunettes rondes au cerclage rouillé, puis se leva pour effacer la distance qui séparait le lit de la commode en chêne, sept pas de vieille femme. Ouvrit le tiroir du haut, et en sortit un coffret métallique fermé à clé. Tout ce qu’elle aurait pu faire les yeux fermés.

Elle quitta la chambre avec le coffret, referma la porte pour éviter les courants d’air et rejoignit la cuisine à la lueur de la lampe, puis déposa le coffret et la lampe sur la table, s’assit, contrariée de voir que les autres ne fussent pas déjà debout. La pâle lueur faisait danser les rides dans l’écorce de son visage et, derrière les verres de ses lunettes, on devinait ses petits yeux dirigés sur ses mains jointes.

Les roulements du tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l’infini. Maintenant que l’orage avait passé la rivière, plus rien ne pouvait l’arrêter. À chaque détonation, une violence invisible affaissait les épaules de Marie, pendant que la confusion et la peur bataillaient au plus profond d’elle.

Victor et Mathilde entrèrent, enjambèrent le banc et s’assirent face à la vieille femme, sans un mot. Marie releva la tête sur son fils, le regard dur.

— Pourquoi il est pas là ? demanda-t-elle sèchement.

— On n’a pas voulu le réveiller, dit Victor.

— T’aurais dû.

Victor lança un regard las à sa mère.

— Il dort, il sera bien temps, dit-il.

Marie déplia ses mains et avança le buste, comme si elle eût voulu donner plus de poids à ses paroles.

— Qu’est-ce que t’en sais ? interrogea-t-elle.

— La… elle peut pas tomber deux fois au même endroit, tout le monde sait ça.

Marie crocheta ses doigts autour du coffret, petits bouts de corde noués de phalanges zébrées de crevasses brunes.

— Parce que c’est toi qui décide où elle tombe ?

— C’est pas ce que je voulais dire…

— S’il était à cette table, je suis pas sûre que t’aurais osé.

— Excuse-moi.

Mathilde ne disait rien, n’écoutait pas, apparemment insensible à l’orage maintenant suspendu au-dessus de la ferme. Elle semblait absente, son joli visage sali par la peur, une autre peur engendrée par un autre orage à venir. Un premier éclat de lumière empli de bruit transperça la fenêtre. Tout le monde se tut. D’autres suivirent en une série de flashs assourdissants qui allongeaient sporadiquement les ombres dans la cuisine, avant de les réduire à néant, puis de les révéler à nouveau. Visages hébétés, tour à tour enflammés puis éteints, faces de cire figées dans la prière, cherchant quelque présage salutaire par-delà le tonnerre.

Une déflagration assourdissante fit trembler les murs et, l’instant d’après, la pluie se mit à frapper les vitres, pareille à des graviers lancés contre. L’orage passait. Le grand danger était écarté. Victor regarda sa mère reprendre vie peu à peu. Les mains de la vieille femme tremblaient encore quand elle sortit une clé de sa poche, l’inséra dans la serrure du coffret et la tourna deux fois. Puis elle fit basculer le couvercle, jeta un coup d’œil à l’intérieur et le referma, et rangea la clé dans sa poche en se penchant légèrement de côté, sa tête peinant à retrouver une stabilité, comme une bulle d’air agacée sur un niveau.

Victor ne quittait pas sa mère des yeux.

— Va te recoucher, maintenant, dit-il.

Elle ne bougea pas.

— Cet orage, dit-elle en haussant le ton par-dessus la pluie qui s’abattait sur le toit.

— C’est bon, il est passé.

— Là où tu vas, ça sonnera pareil, dit-elle, comme si elle parlait au coffret.

Victor jeta le revers de sa main en direction de la lampe et la flamme vacilla dans le courant d’air.

— T’en fais pas, on mettra pas bien longtemps à renvoyer les boches chez eux, la queue entre les jambes.

— Ils doivent penser la même chose, les boches.

— Le sergent recruteur a dit que c’était l’affaire de quelques semaines, ajouta Victor en se forçant à sourire.

Marie leva la tête, et les reflets de la lampe sur les verres de ses lunettes semblèrent creuser ses orbites.

— Parce qu’il sait le futur, ton sergent ! lâcha-t-elle dans un souffle.

D’un mouvement de tête, Victor encercla sa mère et sa femme dans le même regard. Il ne souriait plus.

— J’ai pas le choix, dit-il.

La vieille femme approcha machinalement le coffret plus près encore de sa poitrine.

— Te fais pas esquinter, c’est tout ce qu’on te demande.

— Je sais…

— Et prends garde à la foudre.

Marie inspira longuement.

— Tu donneras des nouvelles, reprit-elle.

— J’écrirai dès que je pourrai.

— C’est demain que tu pars.

— Je dois être à la gare dans la matinée, avec César.

Marie cala ses poings de part et d’autre du coffret.

— Il faut aussi qu’ils nous prennent notre cheval, comme si ça suffisait pas.

— Léonard a dit qu’il vous donnerait un coup de main avec sa mule.

— Une vieille mule peut pas remplacer un percheron. S’ils en ont pas voulu, c’est qu’elle peut pas aider à grand-chose.

Victor laissa s’installer un silence, espérant que sa mère continue d’évacuer cette colère légitime qu’il contenait lui aussi. Mais elle ne le fit pas.

— Ils y connaissent rien, c’est rudement résistant, une vieille mule… et puis, ils nous rendront César quand la guerre sera terminée, dit-il.

Marie hocha la tête avec dédain.

— Parce que tu crois qu’il va retrouver le chemin tout seul, peut-être ?

— Ils vont le marquer, comme ça, ils sauront qu’il est à nous.

Elle haussa les épaules.

— J’imagine qu’ils vont faire le tour de toutes les fermes pour nous ramener notre bien, dit-elle sur un ton cynique.

Victor leva un bras en l’air et laissa violemment retomber sa main sur la table.

— J’y suis pour rien à la fin, dit-il.

— T’as parlé au petit ? demanda la vieille femme, sans prêter attention aux dernières paroles de son fils.

Victor tressaillit, posant un regard voilé d’incompréhension sur sa mère.

— Il sait où je vais, dit froidement Victor.

— Tu devrais prendre un peu de temps avec lui.

— Je sais ce que j’ai à faire.

— Et moi, je peux encore te dire ce que je pense.

Marie leva les yeux sur sa bru toujours prostrée.

— Qu’est-ce que t’en penses, toi ?

Mathilde tourna lentement la tête vers Marie, rassembla ses mains, comme si elle allait applaudir, ou prier, nul n’aurait su dire.

— Je sais pas ce qui vaut le mieux, répondit-elle.

— Y a des choses qu’il faut dire pour qu’on les entende.

— C’est toi qui dis ça ! coupa Victor.

— Et alors ? c’est mon droit.

— Tu crois que j’ai besoin qu’on me fasse la leçon, en plus du reste ! lança Victor excédé.

Marie soupesa le coffret, prête à se lever.

— Après tout, vous ferez bien comme vous voudrez, dit-elle.

— Comme on peut, rétorqua Mathilde d’une voix sentencieuse.

Victor fixait toujours sa mère et il y avait de la défiance dans son regard.

— Tu m’as jamais dit ce qu’y avait dans ce coffre ? observa-t-il.

La vieille femme stoppa son mouvement.

— Tout ce qui doit jamais brûler, dit-elle.

Puis, elle se leva pour ne pas avoir à donner d’explications supplémentaires et regagna sa chambre en emportant le coffret. Le rangea dans le tiroir de la commode qui grinça en frottant sur le socle massif.

Assise sur son lit, Marie écouta la pluie qui faiblissait de minute en minute, attendant que pointe le jour. La pluie cessa bien avant l’aube. Plus tard, une lueur contourna les volets et se figea, sans vraiment pénétrer à l’intérieur. Une tourterelle se mit à chanter quelque part sur le faîtage, accompagnant l’égouttis.

Marie était prisonnière de funestes pensées qui se propageaient dans sa tête comme une coulée de boue glacée. Si Victor ne devait pas revenir de la guerre, elle perdrait tout, s’affaisserait à la manière d’une herbe cisaillée par la faux, et rien n’y ferait contre une telle douleur, pas même la présence de ce petit-fils qui lui ressemblait tant, qu’elle chérissait sans honte, à croire que ce genre de manifestation sautait les générations. Elle pensa aussi à Mathilde, si effacée, si fragile. Marie ne la sentait pas armée pour faire face à la place vide dans le lit, ce désespoir qui saisirait sa bru, ce désespoir dont elle savait tout. L’expression tangible de sa peur n’avait rien à voir avec un vide quelconque, mais plutôt avec son propre effondrement de mère. Une paralysie intérieure dont elle ne voulait surtout rien montrer, et qui l’avait prise depuis que les cloches de Saint-Paul s’étaient mises à sonner à contretemps.

Marie se sentait vieille. Bien trop vieille pour se suffire du labeur. Son cœur et son corps fatigués auraient eu besoin d’être ménagés, mais elle haïssait le repos et le haïrait infiniment plus lorsque son fils serait parti pour la guerre. Elle savait ce qu’une femme peut finir par accepter. Une mère, jamais.

 

 

Les nuits d’orage, d’habitude, on réveillait Joseph pour qu’il s’habillât en hâte et se tînt prêt à partir, au cas où la foudre tomberait, que l’incendie prendrait. Son grand-père était mort de cette façon, foudroyé au beau milieu de la cour pendant qu’il bâchait le puits qu’il venait de maçonner. Depuis ce jour, le moindre coup de tonnerre terrorisait sa grand-mère. Joseph avait sept ans quand elle lui avait froidement raconté le drame sans préciser la date, ni plus détailler les circonstances de l’accident ; il y avait huit années de cela. Sans jamais oser poser la question, Joseph s’était toujours demandé ce qu’il était resté de ce grand-père après l’impact, ce qu’on avait bien pu mettre de lui dans son cercueil. Il avait vu plus d’une fois ce que la foudre pouvait faire à un arbre, imaginant alors les désastres sur un corps humain.

Cette nuit-là, Joseph se leva sans faire de bruit, résistant à l’envie de rejoindre le reste de la famille dans la cuisine. L’oreille collée à la porte, il écouta la conversation, persuadé qu’ils n’en auraient pas dit autant en sa présence. Une suite de mots endoloris par le grondement du tonnerre.

Quand l’orage se fut éloigné, des pieds de chaise raclèrent le plancher gauchi, puis ceux du banc, et Joseph retourna vite se coucher. Des pas discrets se rapprochèrent de la porte de sa chambre, ralentirent et continuèrent. Ses parents regagnèrent leur chambre. De l’autre côté du mur, leurs voix étouffées lui parvenaient à peine. Sa mère se mit à renifler et sangloter, couinant un peu comme une bestiole malheureuse.

Le silence revint, mais Joseph ne put se rendormir pour autant. L’orage était loin, balayant d’autres contrées vers la chaîne des puys. Il entendit les grincements du sommier, d’abord imperceptibles, puis de plus en plus distincts, le souffle rauque de son père, les râles retenus de sa mère, la houle de leurs masses comprimées, comme s’ils luttaient chacun à leur manière contre la nuit au cœur d’un même feu bruyant et reconnaissable entre tous. En de tels moments, quand il était plus jeune, Joseph avait souvent eu envie de voler au secours de sa mère, mais pour la première fois il voulut secourir son père.

 

 

Animal de trait, plus habitué à tirer l’outil qu’à promener ce fétu d’homme sur son dos. Créature placide qu’on aurait dit d’un seul tenant, centaure à la croupe massive bourrelée de muscles, au buste fragile recouvert d’une chemise de coton fraîchement lavée et séchée dans l’air torride de la veille.

Victor montait à cru, serrant dans une seule main la corde de chanvre graisseux reliée au mors, qui tenait lieu de rênes. À ce qu’il savait, on ne réquisitionnait pas les selles. Son regard déborda des trois corps adossés à l’ombre de la maison. Trois générations à jamais emprisonnées dans la boîte osseuse de son crâne, une vision dont il ferait plus tard chair de souvenir, où qu’il se trouvât.

Les bâtiments de la ferme lui parurent dérisoires, malgré les lourds murs en pierre de lave et les toits pentus recouverts de lauzes. Il se souvint des luttes à mener pour obtenir une maigre récolte, de l’impuissance face à l’animal agonisant, aux éléments impitoyables, et aucune victoire passée ne parvint à atténuer la douleur du départ. Tout ce qu’il abandonnait entre leurs mains, à son corps défendant. Il inspira longuement, retint son souffle autant qu’il le put et s’en libéra en baissant les yeux sur sa famille. Parvint à sourire en cet instant tragique, mais ce sourire délicat mentait mal : ne vous en faites pas, je reviendrai, c’est sûr.

Le soleil en pleine face, Joseph grimaçait en se grattant nerveusement une épaule. On aurait dit qu’il répondait timidement au sourire de son père, plissant les yeux à cause de l’intense luminosité qui émiettait la silhouette dans son regard, comme un peintre impressionniste le ferait à petits coups de pinceau répétés, afin qu’il n’existât plus rien que la révélation des espaces entre les touches de peinture. Afin que disparût la lourdeur de ce corps mortel, et que ne subsistât qu’une seule lumière source de vie.

Joseph tourna la tête vers sa mère absorbée dans la contemplation de ses doigts noués. Puis, sans crier gare, il courut au-devant de son père. Mathilde lança ses bras en avant, mais ses pieds restèrent fixés à la terre battue de la cour. Joseph saisit l’encolure du cheval, colla sa joue au chanfrein, et se mit à lui parler d’avenir, de retrouvailles, sans se risquer au vécu, de peur de tracer les contours d’une malédiction. Victor se pencha de côté, serrant les cuisses pour ne pas chuter, posa une main sur la tête de son fils et la retira.

— Je compte sur toi, dit-il.

Joseph recula d’un pas. Il clignait des yeux en cherchant ceux de son père.

— Emmène-moi.

— C’est pas possible, fils.

— Je suis assez grand, tu sais.

— J’en doute pas.

— S’il te plaît, alors.

— Avec tout le travail qu’on a, tu seras bien plus utile ici.

Victor se pencha plus encore, comme s’il voulait confier un secret.

— Si on m’obligeait pas, je resterais, crois-moi, ajouta-t-il.

— Tu reviendras quand ?

Le percheron releva sa lourde tête, faisant cliqueter le mors entre ses dents. Victor se redressa pour le flatter.

— Dans pas longtemps, dit-il.

— Ça veut rien dire, dans pas longtemps…

— Si jamais je suis pas de retour avant l’automne, pensez à ramasser les patates et les topinambours bien mûrs, et à repiquer les choux d’hiver et les raves en quantité à la place.

La bouche de Joseph peinait à retenir un trop-plein d’émotion.

— On le fera ensemble, dit-il.

Victor avala de la salive et resserra sa prise sur la corde.

— T’es l’homme de la famille pour un petit moment, dit-il.

— Je te décevrai pas.

— Je sais ça.

— Papa…

— Allez, file, maintenant.

Joseph obéit en traînant les pieds. Se retourna plusieurs fois avant de rejoindre les femmes. Marie ne dit rien, son visage reflétait une gravité solennelle. Mathilde leva une main à hauteur de ses yeux, et personne n’aurait pu dire s’il s’agissait d’un salut, ou d’un désir de voiler la vision de son mari qui la quittait. Pas même elle. Depuis la nuit d’orage, ses gestes ne lui appartenaient plus.

Victor leur jeta un dernier regard et baissa la tête, puis il enfonça gentiment les talons dans les flancs du cheval. L’animal souleva un antérieur, plia un sabot emmailloté de poils drus et roux, et le déplia pour frapper le sol dans une éclaboussure de poussière ocre. L’homme et sa monture traversèrent les coulées de lumière entre les ombres portées des grands cyprès plantés là par on ne savait plus qui, en bordure du chemin, effilés comme des flammes sombres immobiles. Le cheval semblait se déplacer, tantôt sur une eau noire, tantôt sur une eau limpide. Puis, la silhouette indistincte se fondit une dernière fois dans l’ombre et émergea plus loin dans une explosion solaire, avant d’être lentement avalée par la déclivité du terrain, jusqu’à ce qu’il ne restât rien que le bruit des sabots scandant de muettes prières. Le souffle du monde. Et pas la moindre empreinte.

Marie releva les mains devant elle au niveau des hanches. Elles flottaient ainsi sans raison, comme si elle avait soupesé quelque chose d’infiniment lourd. Des ombres avaient trouvé refuge sur son visage impassible, en traces charbonneuses qui faisaient disparaître ses yeux. Mathilde fixait toujours le chemin désert, persistant encore à chercher une pieuse signification d’un tel désastre. Joseph aurait voulu qu’elle parlât, se révoltât, qu’elle criât des mots jamais dits à voix haute et qu’elle aurait enfin dits à cet homme qui s’en allait, ce mari, mais elle se taisait et il se tut lui aussi.

 

 

Au milieu de la prairie du Bélier, Victor aperçut l’arbre foudroyé dans la nuit. Il tira sur la corde pour faire stopper le cheval. C’était un peuplier solitaire, dont le tronc ressemblait désormais à un gros tibia fendu par le milieu à dix mètres du sol. Un vol de corneilles s’en approcha, hésita un instant en passant au-dessus de la catastrophe, puis les oiseaux se mirent à moissonner l’air de leurs ailes effrangées jusqu’à une proche lisière de chênes, où ils se posèrent en silence. Plus tard, ils regardèrent passer l’homme sur sa monture, et l’un d’eux fit jaillir une langue pointue en croassant. Notes lugubres, comme des lettrines sonores arrachées au livre des morts.

Victor traversa des vallons, des combes, des prairies et des forêts, longea des haies, des murets faits de pierres ramassées dans les champs lors des labours, s’imprégna des odeurs de cette nature envers laquelle il lui sembla alors ne pas avoir assez témoigné d’égards. Tout ce qu’il dépassait au rythme calme et résigné du percheron pour se porter en terre étrangère au-devant d’une guerre abstraite. Traversant la forêt, il pleura en cachette sous les frondaisons de grands hêtres. Non qu’il eût véritablement envie de pleurer, mais il ne voulait surtout pas qu’il restât une seule larme à cracher lorsqu’on lui prendrait César.

 

Victor arriva à la gare de Salers un peu avant midi. D’autres attendaient déjà le passage du train, certains, accompagnés. Il en reconnut quelques-uns. Ils se saluèrent. Victor ramena les brins de la corde l’un contre l’autre, se pencha et descendit en se laissant glisser le long du flanc de l’animal, qu’il flatta un long moment, caressant son cou, collant sa joue à l’endroit où son fils avait plaqué la sienne. Puis il guida César jusqu’à un carré d’herbes jaunies en bordure de la gare, et le mit à pâturer librement avec d’autres chevaux ; il avait fière allure, corde traînant au sol, comme un serpent répondant à la musique lancinante du charmeur.

Victor rejoignit ensuite la trentaine d’hommes éparpillés devant le bâtiment, pour la plupart des gamins. Quelques-uns blaguaient en faisant monter les enchères d’une bravoure jamais éprouvée, forçant des accents vernaculaires ; la plupart se taisaient. Il y avait des femmes qui accompagnaient gravement un mari, un fiancé, ou même un frère, chacune se retenant de laisser éclater une tristesse pourtant légitime. Ils regardèrent Victor s’avancer vers eux, puis revinrent à leurs conversations, ou bien à leur mutisme, une fois qu’il fut assis, dos contre le mur de la gare, face au cheval en train de brouter.

Un sifflement lointain se fit entendre en début d’après-midi, d’autres suivirent. Les regards se croisèrent, et dans ces regards étonnés il y avait sans conteste une gamme infinie de sentiments humains, comme s’ils n’avaient jusque-là pas vraiment cru au départ, et nul ne parlait plus, et tous écoutaient. Victor n’avait pas touché au pain qu’il triturait dans ses mains. Il leva les yeux sur César et remit le quignon dans sa poche.

Le train entra en gare quelques minutes plus tard. Des morceaux de tissus bleu, blanc et rouge virevoltaient autour du convoi, puis s’affaissèrent à l’arrêt. Des soldats en uniforme descendirent des wagons. Un sous-officier vérifia les livrets militaires. On s’embrassa une dernière fois et la gravité s’invita dans les yeux de chacun, malgré ce qu’on s’était promis, regards rabotés de toute fierté, désormais fuyants. Victor monta dans le wagon de tête, se dirigea immédiatement vers la fenêtre ouverte et passa la tête au dehors. Il eut le temps d’apercevoir César, que des hommes conduisaient en queue de convoi. L’animal releva sa lourde tête, et la bascula à l’opposé de son maître, comme s’il ne souhaitait pas que l’instant s’éternisât. Et Victor ne le vit plus. Ne le revit jamais.

 

Lorsque les passagers descendirent en gare d’Aurillac, ils furent abasourdis de découvrir une ville grouillante, un théâtre indescriptible de désordre et de bruits. Victor suivit le mouvement. Marchant sur le quai, il entendit des hennissements en arrière, provenant des wagons à bestiaux et accéléra le pas, sans se retourner.

On les conduisit au casernement du 139e régiment d’infanterie. Une foule en liesse accompagna les futurs héros. Des choses volèrent dans les airs, retombant et s’envolant de nouveau au milieu des hourras. Des filles hystériques vinrent les toucher et parfois offrir leurs lèvres, et, rencognés à l’ombre des façades, quelques vieux observaient gravement la troupe avec la lucidité de ceux qui savent et n’osent rien dire.

Victor ne réagit pas lorsqu’on qu’on l’appela « soldat » pour la première fois. Cette manière de les désigner frères, de les démembrer de leur passé, parut ruisseler sur lui. Ce ne fut qu’une fois l’uniforme revêtu qu’il prit véritablement conscience qu’on le volait à lui-même et à ceux qu’il aimait.

 

 

À Chantegril, le moindre effort essorait les corps et il fallait boire souvent pour ne pas se racornir, se fissurer comme l’argile desséché, tant la chaleur était tenace. Se délestant de quelques feuilles, les arbres luttaient contre la déshydratation, et l’air épais absorbait les senteurs, poreux comme de l’albumen. Même l’ombre brûlait.

La journée passa. Ils dînèrent, échangeant à peine quelques regards pendant le repas, déviant aussitôt leur course de peur qu’ils s’accrochent sur les lamentables aspérités d’un souvenir ou d’une simple image. Ils mâchaient fort et faisaient semblant que chaque geste requît toute la concentration dont ils disposaient, afin qu’il n’y eût d’espace pour rien d’autre que le transport des aliments vers leur bouche et l’action de leurs bruyantes mâchoires.

Après le repas, ils se réunirent devant la maison. La nuit commençait à éteindre le jour au-dessus des montagnes, comme si une force invisible envers laquelle il lui sembla alors ne pas avoir assez témoigné d’égards eût tiré sur un fil de laine pour dévider un écheveau. Au loin, un gros nuage manchonnait le puy Violent, et on aurait pu croire que cette ruine de volcan rejetait encore des fumées vieilles de trois millions d’années, à la manière de ces lumières d’étoiles mortes qui parviennent encore aux yeux des vivants. Un vestige de la fureur de la terre qui avait façonné ce monde en lui offrant la vie, depuis les algues souveraines, pour parvenir à ces deux femmes et à ce gamin en train de contempler des coulées de basalte fossilisé. Puis le soleil disparut lentement, disque parfait ingurgité par la montagne, qu’une autre recracherait au matin dans toute sa splendeur.

C’était comme si un assentiment muet les eût conviés là tous les trois pour attendre quelque retour héroïque, alors que c’était simplement la fraîcheur et la brise qui les avaient attirés, et rien de plus, à ce qu’ils voulaient croire. Pourtant, de temps à autre, ils jetaient un coup d’œil vers le chemin, tels des guetteurs interrogeant des vigies postées quelque part dans les hauts cyprès. Et chacun se gardait bien de montrer aux autres ce ridicule acte réflexe qui guidait leur regard.

Lorsque la nuit tomba, ils se cloîtrèrent entre les larges murs de la maison, tous épuisés, ravinés, silencieux. Attendirent que la nuit chasse la torpeur du jour passé, tentant de trouver le sommeil, de se reposer autant que possible, fenêtres grandes ouvertes, plus ou moins dévêtus sur les lits défaits, se moquant pas mal des moustiques et de leurs piqûres, des cris au dehors. Ils voulaient simplement respirer sans y penser.

 

 

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