Extrait

Fantôme
de Nesbo, Jo

Le 27/09/2013 à 16:47 - 0 commentaire

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Date de parution :

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Total pages :

Prix :

Nesbo, Jo

Gallimard

policier & thriller (grand format)

12/04/2013

9782070136711

21 €

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ISBN : 9782070136711

Editeur : Gallimard

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Editeur : Editions Gallimard

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Résumé du livre
Trois ans après avoir démissionné de la police norvégienne et s'être exilé à Hong Kong, Harry Hole revient à Oslo. Mais, cette fois-ci, l'affaire s'annonce plus difficile que prévue, intime et douloureuse : Oleg, le fils de Rakel, le grand amour de Harry, a été arrêté pour le meurtre d'un dealer avec lequel il s'était acoquiné. Tout semble accabler le jeune homme. Ne manque plus que le mobile. Très vite, Harry découvre que la victime et Oleg officiaient pour un mystérieux groupe de dealers, dirigé par quelqu'un dont on ne sait pour ainsi dire rien, hormis son nom : Dubaï. L'apparition de Dubaï à Oslo a coïncidé avec celle d'une nouvelle drogue dans les bas-fonds de la ville, la fioline, une substance créant une dépendance très forte mais qui n'est pas aussi destructrice que d'autres stupéfiants comme l'héroïne.
Alors que la corruption semble gangréner les différents échelons du pouvoir politique et de la police locale, Harry met, sans le savoir, les pieds dans une fourmilière criminelle et va très vite devenir la proie des différents malfrats qui oeuvrent dans l'ombre pour le maintien d'un statu quo...

Avec ce neuvième volet des enquêtes de Harry Hole, Nesbø est au sommet de son art et s'affirme comme le grand maître du thriller international.

 

Premier chapitre

Chapitre 1

Les cris l'appelaient. Telles des lances sonores, ils transperçaient tous les autres bruits du soir dans le centre d'Oslo, le ronronne­ment régulier de la circulation sous les fenêtres, la sirène lointaine qui montait et descendait, les cloches de l'église qui venaient de se mettre à sonner. C'était maintenant, à la tombée de la nuit, et éven­tuellement juste avant le lever du soleil, qu'elle partait en quête de nourriture. Elle promena son nez sur le linoléum crasseux de la cuisine. Enregistra et classa à toute vitesse les odeurs en trois catégo­ries : comestibles, menaçantes ou sans intérêt pour la survie. Le par­fum acre de la cendre de tabac. Le goût doucereux et sucré du sang sur un coton. L'exhalaison amère de la bière dans une capsule de Ringnes. Des molécules de soufre, de salpêtre et de dioxyde de car­bone s'élevaient d'une douille métallique vide adaptée à une balle de 9 x 18 mm, appelée aussi Makarov, d'après le pistolet pour lequel le calibre avait été conçu. La fumée d'un mégot encore chaud à fil­tre jaune et papier noir frappé de l'aigle impérial russe. Le tabac était comestible. Et là : des effluves d'alcool, de cuir, de graisse et d'asphalte. Une chaussure. Elle la flaira et constata qu'elle se laissait moins facilement manger que le blouson dans le placard, celui qui sentait l'essence et l'animal en décomposition dont il était fait. Son cerveau de rongeur se concentra donc sur la façon de franchir l'obstacle devant elle. Elle avait essayé par les deux côtés, tenté de glisser son corps de vingt-cinq centimètres et de moins de cinq cents gram­mes. En vain. L'obstacle gisait sur le flanc, dos au mur, et l'empê­chait d'accéder au trou menant à son nid et à ses huit nouveau-nés aveugles et nus qui réclamaient de plus en plus bruyamment ses mamelles. La montagne de viande sentait le sel, la sueur et le sang. C'était un être humain. Un être humain vivant ; ses oreilles sensi­bles lui permettaient de distinguer les faibles battements de cœur sous les hurlements affamés de ses petits.
Elle avait peur, mais elle n'avait pas le choix. Nourrir sa progé­niture passait avant tous les dangers, tous les autres instincts, au prix de tous les efforts. Elle s'immobilisa donc le nez en l'air, dans l'attente de la solution.
Les cloches sonnaient en rythme avec le cœur humain. Un coup. Deux. Trois, quatre...
Elle découvrit ses dents de rongeur.
Juillet. Merde. On ne meurt pas en juillet. J'entends vraiment les cloches d'une église ou y avait un hallucinogène dans ces saletés de bal­les ? OK, c'est la fin. Et qu'est-ce que ça peut foutre ? Ici ou ailleurs. Maintenant ou plus tard. Mais méritais-je vraiment de mourir en juillet ? Sur fond de chants d'oiseaux, de tintements de bouteilles, de rires au bord de l'Akerselva et de foutu bonheur estival juste sous mes fenêtres ? Méritais-je de me retrouver par terre dans une piaule de junkie infecte, avec un trou de trop dans le corps, par lequel tout s'écoule : la vie, les secondes et les flash-back de tout ce qui m'a conduit ici ? Les grandes et les petites choses, la masse de hasards et de choix qui n'en étaient pas tous. Est-ce moi, est-ce tout, est-ce ça, ma vie ? J'avais des projets, non ? Maintenant, il reste un sac de poussière, une blague sans chute, si courte que j'aurais eu le temps de la raconter avant que cette foutue cloche arrête de sonner. Ah, saloperie de lance-flammes ! Personne ne m'avait dit que ça ferait si mal de mourir. T'es là, papa ? Te barre pas, pas maintenant. Ecoute la blague : Je m'appelle Gusto. J'ai vécu jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. T'étais un sale type, qui s'est tapé une sale bonne femme. Neuf mois plus tard, j'ai débarqué et j'avais pas eu le temps de dire «papa ! » qu'on me confiait à une famille adoptive. Là-bas, j'ai fait toutes les conneries que j'ai pu, et eux, ils ne faisaient que m'envelopper un peu plus dans leur étouffante couverture de solli­citude, et me demander ce que je voulais pour me tenir tranquille. Une foutue glace ? Ils n'étaient pas fichus de comprendre que les gens comme toi et moi devraient être exécutés à la naissance, exterminés comme la vermine, que nous transmettons mort et maladies, et nous reprodui­sons comme des rats dès que l'occasion se présente. Ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Mais ils veulent aussi quelque chose. Comme tout le monde. J'avais treize ans la première fois que je l'ai vu dans les yeux de ma mère adoptive : ce qu 'elle voulait.
« Comme tu es beau, Gusto », elle a dit. Elle était entrée dans la salle de bains —j'avais laissé la porte ouverte, sans faire couler la douche, pour éviter que le bruit la mette en garde. Elle est restée une seconde de trop avant de ressortir. Et j'ai ri, car à ce moment-là je savais. Voilà mon talent, papa : je sais ce que veulent les gens. Est-ce que je le tiens de toi ? Etais-tu comme ça, toi aussi ? Une fois qu'elle est sortie, je me suis regardé dans le miroir de la salle de bains. Elle n 'était pas la pre­mière à le dire. Que j'étais beau. J'étais plus précoce que les autres gar­çons. Grand, mince, déjà large d'épaules et musclé. Des cheveux noirs et luisants, comme si la lumière ricochait dessus. Pommettes hautes. Men­ton carré. Une grande bouche avide, mais des lèvres pulpeuses comme celles d'une fille. Peau hâlée et lisse. Yeux marron, presque noirs. « Rat brun », m'avait surnommé un garçon de la classe. Didrik, c'était ça, son nom ? Il voulait devenir pianiste professionnel en tout cas. Je venais d'avoir quinze ans et il l'avait dit tout haut dans la classe. « Ma parole, le rat brun ne sait même pas lire correctement. »
Je me suis contenté de rire, je savais pourquoi il le disait, bien sûr. Ce qu'il voulait. Kamiïla, dont il était secrètement amoureux, était un peu moins secrètement amoureuse de moi. A la fête de classe, j'avais pu tâter ce qu'elle avait sous le pull. Pas grand-chose. J'en avais parlé à deux ou trois gars, Didrik l'avait su, et il avait décidé de me mettre sur la touche. Je ne tenais certes pas forcément à faire partie d'un groupe, mais l'éviction, c'est l'éviction. Alors je suis allé voir Tutu au club de motards. J'avais déjà dealé du shit pour eux à l'école, et je leur ai expli­qué que si je voulais faire mon boulot correctement, il fallait qu'on me respecte. Tutu m'a dit qu'il allait s'occuper de Didrik. Lequel n'a par la suite jamais voulu expliquer à qui que ce soit comment il avait réussi à se coincer deux doigts juste au-dessous de la charnière supérieure de la porte des chiottes des garçons. Mais il ne m'a plus jamais appelé rat brun. Et — d'ailleurs — il n 'est jamais devenu pianiste professionnel. Putain, ce que ça fait mal ! Non, c'est pas du réconfort qu'il me faut, papa, c'est un shoot. Juste un dernier shoot, et puis je quitterai ce monde bien tranquillement, promis. La cloche sonne de nouveau. Papa ?


Chapitre 2

Il était près de minuit à l'aéroport d'Oslo Gardermoen, quand le vol SK-459 en provenance de Bangkok vira sur sa place attribuée à la porte 46. Le commandant de bord, Tord Schultz, immobilisa l'Airbus A340 et coupa sans tarder l'arrivée de carburant. Le hurle­ment métallique des moteurs baissa, jusqu'à ronronner gentiment puis s'éteindre. Tord Schultz regarda machinalement l'heure, les roues avaient touché le sol depuis trois minutes quarante secondes, douze minutes d'avance sur l'horaire. Le commandant et son copilote enta­mèrent la procédure d'arrêt et de parking, puisque l'avion devait res­ter au hangar cette nuit. Avec la marchandise. Il feuilleta le journal de bord. Septembre 2011. À Bangkok, la saison des pluies n'était pas terminée, la chaleur était étouffante, comme d'habitude, et Schultz avait attendu avec impatience de pouvoir rentrer profiter des pre­mières soirées de fraîcheur de l'automne. Oslo en septembre. Pas de meilleur endroit sur terre. Il remplit la rubrique « Carburant res­tant ». La comptabilité du carburant. Il avait déjà été obligé de four­nir des explications à ce sujet. De retour d'Amsterdam ou de Madrid, quand il avait volé plus vite que ne le préconisait le bon sens économique et flambé des dizaines de milliers de couronnes en kéro­sène pour arriver à l'heure prévue. Le chef pilote avait fini par le convoquer.
« Arriver à l'heure pour quoi ? avait-il rugi. Aucun de tes passa­gers n'avait de correspondance !
— La compagnie aérienne la plus ponctuelle du monde, avait grommelé Tord Schultz, citant leur publicité.
— La compagnie aérienne aux finances les plus merdiques du monde ! C'est tout ce que t'as trouvé comme explication ? »
Tord Schultz avait haussé les épaules. Il ne pouvait bien sûr pas dire les choses comme elles étaient, qu'il avait ouvert en grand les vannes de kérosène parce qu'il avait lui-même un impératif horaire. Le vol qu'il devait assurer, à destination de Bergen, Trondheim ou Stavanger. Qu'il était crucial que ce soit lui et pas un autre qui fasse le voyage.
Il était trop âgé pour risquer autre chose qu'une bonne engueulade. Il avait évité les fautes graves, le syndicat prenait soin de lui, et il ne lui restait que quelques petites années avant d'atteindre les deux cinq, cinquante-cinq ans, et son départ en retraite. Tord Schultz soupira. Encore quelques petites années pour rectifier le tir et ne pas finir avec le titre de pilote aux finances les plus merdiques du monde.
Il signa le journal de bord, se leva et sortit du cockpit pour mon­trer aux passagers sa rangée de dents blanc perle de pilote, dans son visage au bronzage de pilote. Ce sourire qui était censé leur faire comprendre qu'il était monsieur Sécurité en personne. Pilote. Le titre qui autrefois avait fait de lui quelqu'un aux yeux des autres. Il l'avait vu, comment, automatiquement, dès lors qu'était prononcé le mot magique de « pilote », les gens, hommes ou femmes, jeunes et vieux, le regardaient autrement, découvrant le charisme, le charme nonchalant, juvénile, mais aussi la froide précision et l'énergie du commandant de bord, l'intellect supérieur et le courage de celui qui défiait les lois de la physique et les peurs innées des gens ordinaires. Mais cela remontait à loin. Aujourd'hui, on le voyait comme le chauffeur de bus qu'il était, on lui demandait combien coûtaient les billets les moins chers pour Las Palmas, et pourquoi on avait plus de place pour les jambes sur Lufthansa.
Qu'ils aillent se faire foutre. Qu'ils aillent tous se faire foutre.
Tord Schultz se positionna à la sortie, à côté des hôtesses de l'air, se redressa et sourit, débita son « Welcome back, Miss » dans l'épais parler texan qu'on leur avait inculqué à l'école spéciale de Sheppard. Il fut gratifié d'un sourire appréciateur en retour. À une époque, un tel sourire lui aurait permis de décrocher un rendez-vous dans le hall des arrivées. Il ne s'en était d'ailleurs pas privé. Entre Le Cap et Alta. Des femmes. C'est ce qui avait été le problème. Et la solution. Les femmes. D'autres femmes. De nouvelles femmes. Et mainte­nant ? La lisière de ses cheveux reculait sous sa casquette, mais son uniforme sur mesure mettait en valeur sa haute silhouette carrée. C'était à cette silhouette qu'il avait imputé de ne pas avoir été admis dans la filière des pilotes de chasse à l'école, et d'avoir fini pilote de cargo, aux commandes d'un Hercules, le cheval de trait du ciel. À la maison, il avait raconté que son dos était trop long de quelques cen­timètres, que les cockpits des Starfighter, F-5 et F-16 disqualifiaient quiconque n'était pas un nabot. En vérité, il n'avait pas le niveau. Son corps, lui, était à la hauteur. Avait toujours été à la hauteur. C'était d'ailleurs tout ce qu'il avait réussi à préserver de cette épo­que, la seule chose qui ne s'était pas désintégrée, effritée. Contraire­ment à ses mariages. Sa famille. Ses amis. Comment cela s'était-il produit ? Où était-il quand cela s'était produit ? Vraisemblablement dans une chambre d'hôtel du Cap ou d'Alta, avec de la cocaïne dans les narines pour compenser les effets toxiques des boissons du bar, et la bite dans une not-welcome-back-Miss pour compenser tout ce qu'il n'était pas, et ne serait jamais.
Le regard de Tord Schultz tomba sur un homme qui avançait vers lui entre les rangées de sièges. Il avait beau marcher tête baissée, il dominait les autres passagers. Aussi mince et baraqué que lui. Ses cheveux blonds taillés très court se dressaient sur sa tête comme le chiendent d'une brosse. Il était plus jeune que Schultz, avait l'air norvégien, mais ne ressemblait guère à un touriste de retour au pays, c'était plus vraisemblablement un expat, dont le bronzage diffus, presque gris, était typique des Blancs qui avaient passé un long moment en Asie du Sud-Est. Son costume en lin marron, sur mesure, indubitablement, donnait une impression de qualité, de sérieux. Un homme d'affaires, peut-être. À l'activité pas trop florissante, car il voyageait en classe économique. Mais ce n'était ni le costume ni la stature qui avaient arrêté le regard de Tord Schultz sur cette per­sonne. C'était sa balafre. Elle partait du coin gauche de la bouche pour remonter presque à l'oreille, comme une faucille en forme de sourire. Grotesque, et merveilleusement théâtrale.
« See you. »
Tord Schultz sursauta, mais n'eut pas le temps de répondre avant que l'homme fût passé et sorti. Sa voix était rauque et ses yeux injec­tés de sang laissaient penser qu'il venait de se réveiller.
L'avion était vide. Quand l'équipage sortit en groupe, le minibus du personnel chargé de nettoyer l'appareil était garé sur la piste. Tord Schultz remarqua que le petit Russe trapu descendait le pre­mier du véhicule. Il le vit grimper prestement la passerelle, avec son gilet jaune fluorescent frappé du logo de leur société, Solox.
See you.
Le cerveau de Tord Schultz répétait ces mots alors qu'il marchait dans le couloir vers la salle du personnel navigant.
« Tu n'avais pas un bagage de cabine par-dessus ? » demanda une hôtesse de l'air, l'index pointé vers la Samsonite à roulettes de Tord. Il ne se rappelait pas son nom. Mia ? Maja ? En tout cas, il l'avait sau­tée lors d'une escale, au siècle dernier. Encore que... ?
« Non », répondit Tord Schultz.

Seeyou. Comme dans « On se reverra » ? Ou comme dans « Je vois que tu me regardes » ?
Ils passèrent devant la cloison de la salle du personnel, à l'endroit où, en théorie, un douanier pouvait surgir, tel le diable de sa boîte. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, le siège derrière cette cloison était vide, et il n'avait jamais — pas une seule fois au cours de ses trente années dans cette compagnie — été intercepté ni fouillé.
See y ou.
Comme dans « Je t'ai vu ». Et dans « Je vois qui tu es ».
Tord Schultz se hâta de franchir la porte.

Comme à son habitude, Sergeï Ivanov veilla à sortir le premier du minibus quand celui-ci s'arrêta sur le tarmac à côté de l'Airbus, et grimpa quatre à quatre la passerelle vers l'avion vide. Il emporta son aspirateur dans le cockpit et verrouilla derrière lui. Il enfila les gants en latex jusqu'à la naissance de ses tatouages, ouvrit le capot avant de l'aspirateur, puis le casier du pilote. Il en sortit le bagage Samsonite, tira la fermeture, ôta le fond métallique et vérifia que les quatre briques d'un kilo chacune s'y trouvaient bien. Il le fourra alors dans l'aspirateur, appuya pour le faire tenir entre le flexible et le grand sac à poussière qu'il avait pris soin de vider un instant plus tôt. Il referma le capot, ouvrit la porte du cockpit et alluma l'aspirateur. L'ensemble ne lui prit qu'une poignée de secondes.
Après avoir rangé et nettoyé la cabine, l'équipe d'entretien sortit sans se presser de l'avion. Ils chargèrent les sacs-poubelles bleu pâle à l'arrière du Daihatsu et regagnèrent la salle d'attente. Seuls quel­ques avions devaient encore atterrir ou décoller avant que l'aéro­port ne ferme pour la nuit. Ivanov jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule de Jenny, la chef d'équipe. Il parcourut l'écran du PC qui indiquait les horaires de départ et d'arrivée. Aucun retard.
« Je prends Bergen à la 28 », déclara Sergeï avec son dur accent russe. Au moins parlait-il le norvégien, certains de ses compatriotes devant encore recourir à l'anglais après dix ans passés en Norvège. Lorsqu'il l'avait fait venir, deux ans plus tôt, l'oncle lui avait claire­ment fait comprendre qu'il devait apprendre le norvégien, il l'avait même motivé en lui laissant entendre qu'il possédait peut-être un peu de son talent pour les langues étrangères.
« J'ai du monde sur la 28, répondit Jenny. Tu peux attendre Trond-heim à la 22.
— Je prends Bergen, insista Sergeï. Nick prendra Trondheim. »
Jenny le regarda.
« Comme tu voudras. Ne te tue pas à la tâche, Sergeï. »
Sergeï alla s'asseoir sur une chaise le long du mur. Il s'appuya déli­catement contre le dossier. La peau entre ses omoplates était encore irritée, là où avait officié le tatoueur norvégien. Il travaillait d'après les dessins que Sergeï s'était fait envoyer par Imre, le tatoueur emprisonné à Nijni Taguil, et il avait encore beaucoup à faire pour achever l'œuvre. Sergeï pensa aux dessins sur les membres d'Andreï et Peter, les lieutenants de l'oncle. Les traits bleu pâle dans la peau des deux cosaques de l'Altaï racontaient des vies mouvementées, pleines de prouesses. Sergeï aussi avait un exploit à son actif : un meur­tre. Un petit meurtre, mais il était déjà gravé à l'encre et à l'aiguille, sous la forme d'un ange. Un second allait peut-être suivre. Un gros. Si le nécessaire devient nécessaire, avait précisé l'oncle avant de lui demander de se tenir prêt, de se préparer mentalement, de s'exercer au couteau. Un homme devait arriver, avait-il expliqué. Ce n'était pas certain, mais vraisemblable.
Vraisemblable.
Sergeï Ivanov regarda ses mains. Il n'avait pas quitté ses gants en latex. C'était une heureuse coïncidence que leur tenue de travail habituelle leur évite de laisser des empreintes digitales sur les colis, dans l'éventualité où quelque chose tournerait mal un jour. Ces mains ne tremblaient pas le moins du monde. Elles faisaient cela depuis si longtemps que, pour garder toute sa vigilance, il devait par­fois se rappeler le risque encouru. Il espérait qu'elles seraient aussi calmes au moment d'accomplir le nécessaire — to tchto noujno.Quand il se rendrait digne du tatouage dont il avait déjà commandé les motifs. Il évoqua encore cette image : il déboutonnerait sa chemise, dans le salon, chez eux à Nijni Taguil, devant tous les frères Urkas, et il leur montrerait ses nouveaux tatouages. Qui n'appelleraient aucune explication, aucune parole. Alors il ne dirait rien. Il verrait simplement dans leurs yeux qu'il n'était plus le petit Sergeï. Il priait chaque soir, depuis plusieurs semaines, pour que cet homme vienne bientôt. Et que le nécessaire devienne nécessaire.
Le talkie-walkie crachota un message : l'avion de Bergen était prêt pour le nettoyage.
Sergeï se leva. Bâilla.
La procédure dans le cockpit était encore plus simple.
Ouvrir l'aspirateur et ranger le bagage dans le casier du copilote.
En sortant de l'avion, l'équipe de nettoyage croisa l'équipage. Ser­geï Ivanov s'abstint de chercher le regard du copilote. Il baissa les yeux et remarqua qu'il avait le même type de valise à roulettes que Schultz. Samsonite Aspire GRT. Le même coloris rouge. Sans le bagage que l'on pouvait fixer dessus. Ils ne savaient rien l'un de l'autre, rien des raisons de leur implication, rien de leur passé ou de leur situation familiale. Sergeï, Schultz et ce jeune copilote n'étaient reliés que par des numéros de mobiles non enregistrés, achetés en Thaïlande, qui servaient à envoyer des SMS en cas de changement de planning. Sergeï doutait que Schultz et le copilote fussent au courant de leur existence réciproque. Andreï limitait les informa­tions au strict nécessaire. C'est pourquoi Sergeï ignorait ce que deve­naient les colis. Mais il le subodorait. Car pour le copilote, sur un vol intérieur entre Oslo et Bergen, il n'y avait pas de douane ni de contrôle de sécurité. Il emportait le bagage de cabine à l'hôtel de Bergen où l'équipage passait la nuit. Quelques coups discrets frap­pés à la porte de la chambre en pleine nuit, et quatre kilos d'héroïne changeaient de mains. Même si la nouvelle drogue, la fioline, avait légèrement fait baisser les cours de l'héroïne, le prix dans la rue pour un quart était d'au moins deux cent cinquante couronnes. Un billet de mille le gramme. En partant du principe que la drogue — qui avait déjà été coupée — le serait encore une fois, on arrivait à un total de huit millions. Il savait compter. Suffisamment bien pour savoir qu'il était sous-payé. Mais il savait aussi qu'il serait digne d'une plus grosse part quand il aurait fait le nécessaire. Et avec ses gages, il pourrait en quelques années se payer une maison à Nijni Taguil, se trouver une jolie Sibérienne, permettre peut-être à son père et à sa mère d'emménager chez eux quand ils seraient vieux.
Sergeï Ivanov sentit son tatouage le démanger entre les omopla­tes.
La peau elle-même paraissait attendre la suite avec impatience.

 

 

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