Extrait

Everless
de Sarah Holland

Le 16/05/2019 à 14:37

Auteur : Sarah Holland
Editeur : Bayard Jeunesse
Genre :
Date de parution : 09/05/2019
ISBN : 9782747091275
Total pages : 450
Prix : 17,90 €
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ISBN : 9791036300615

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Résumé du livre
Julie vit dans la misère avec son père. Pour pouvoir payer ses dettes, celui-ci va consulter l'extracteur de temps. Car au royaume de Sempera, tout se paie en temps. On peut en effet transformer en métal précieux le temps de vie contenu dans le sang...

Pour éviter que son père, déjà très affaibli, se condamne en procédant à une nouvelle saignée, Julie se fait engager comme domestique à Everless, la résidence des Gerling, la famille la plus puissante du royaume. On va y célébrer les noces de Roan, le fils cadet de la famille, avec la fille adoptive de la reine. Cette dernière est agée de plusieurs centaines d'années grâce à ses richesses (la monnaie créée à partir du sang peut aussi se consommer pour allonger la vie...) Or, Julie est depuis toujours secrètement amoureuse de Roan. Car elle a vécu à Everless dans son enfance. Mais suite à un tragique accident, son père et elle ont dû s'enfuir. Et son père lui a toujours interdit de retourner à Everless...

traduction : Eric Moreau

 

Premier chapitre

À mes parents, pour toutes les histoires

 

 

 

1


Presque tous les habitants de Sempéra trouvent la forêt effrayante, à cause des vieilles histoires de fées capables de figer le temps contenu dans leur sang ou de sorcières pouvant les vider de leurs années d’un simple chuchotis. On raconte même que l’esprit de l’Alchimiste hante ces bois, et qu’il est assez puissant pour emprisonner des éternités entières dans un souffle.

Moi, ce ne sont pas les fées qui m’effraient. La forêt recèle des dangers bien réels – des voleurs en embuscade, portant poignard acéré et poudre alchimique à la ceinture, prêts à saigner du temps à quiconque ose s’aventurer loin de son village. On les nomme les saigneurs. C’est à cause d’eux que papa n’aime pas que j’aille chasser, mais nous n’avons pas le choix. En hiver, de toute façon, les sous-bois ne sont pas assez denses pour offrir une cachette aux brigands, et aucun chant d’oiseau ne couvre les bruits de leurs pas.

De plus, je connais ces bois mieux que personne. J’ai toujours adoré m’y promener, flâner sous les branches enchevêtrées qui masquent le soleil et forment un rempart contre le vent cinglant. Je pourrais y passer mes journées, ou marcher sans plus m’arrêter parmi les arbres miroitants de givre et de glace, sous les rais de soleil effilés comme des dagues. Et disparaître.

Tu parles ! Jamais je n’abandonnerai mon père, surtout s’il est…

– Ne dis pas de bêtises, m’interromps-je.

Ce mensonge gèle dans l’air glacial et retombe comme de la neige. Je le chasse d’un coup de pied.

Papa raconte que certains arbres sont vieux de mille ans, qu’ils étaient déjà là bien avant la naissance de tous les habitants peuplant le royaume aujourd’hui, avant même que la reine accède au trône, ou que l’Alchimiste et l’Envoûteuse transforment le temps en sang et en métal – si tant est qu’une telle époque ait jamais existé. Ces arbres seront encore debout quand nous aurons tous quitté ce monde. Pourtant, ce ne sont pas des prédateurs comme les loups ou les hommes. Les racines qui s’étendent sous mes pieds ne vivent pas depuis des siècles en aspirant les forces des autres plantes jusqu’à ce qu’elles se flétrissent et deviennent grises. Et l’on ne peut pas les saigner pour en extraire leur temps.

Si seulement nous ressemblions davantage aux arbres.

Le vieux mousquet de papa pèse sur mon dos, lourd et inutile. J’ai eu beau marcher des lieues, je n’ai pas croisé de gibier. Dans quelques heures, il fera nuit, et les marchands baisseront l’un après l’autre la toile de leur étal. Bientôt, je serai obligée de rentrer au bourg et de me rendre chez l’extracteur de temps. J’avais espéré que la chasse me calmerait, me donnerait du courage pour ce qui m’attend, mais j’ai encore plus peur qu’avant de partir.

Demain, nous devrons régler le loyer de notre chaumière de Crofton. Comme tous les mois, la famille Gerling renflouera ses coffres avec notre fer-de-sang, au prétexte que nous lui sommes redevables pour la protection qu’elle nous apporte. Pour les terres qu’elle nous prête. Le mois dernier, nous n’avons pas pu payer, mais nous nous en sommes tirés avec un avertissement du percepteur – parce que papa semblait trop mal en point, et moi trop jeune –, mais ce n’était pas un geste de charité de sa part. Ce mois-ci, il exigera le double, peut-être même plus. Maintenant que j’ai dix-sept ans, l’âge légal pour donner ses années à saigner, je sais que je n’ai plus le choix.

S’il a toute sa tête, papa sera très en colère.

J’essaie une dernière fois, me dis-je, alors que j’atteins un ruisseau qui serpente entre les arbres. Le cours d’eau gelé ne gazouille pas, mais, sous la surface, j’aperçois un frétillement vert, brun et doré – une truite, qui remonte quelque courant invisible. Bien vivante sous la couche de glace.

Je m’agenouille en vitesse et brise la pellicule dure d’un coup de crosse. J’attends que les ondulations de l’eau se calment et qu’un scintillement d’écailles apparaisse, assez désespérée pour implorer l’Envoûteuse en silence. Le fer-de-sang que cette truite me rapportera entamera à peine les dettes de papa, mais je ne veux pas rentrer bredouille au marché. C’est hors de question.

Je me concentre, j’adjure mon cœur de s’apaiser.

Et là, comme cela se produit souvent, tout semble ralentir. Non, ce n’est pas qu’une impression. Les branches cessent bel et bien de bruisser au vent. Même les plus discrets des crépitements de la neige en train de fondre s’arrêtent, comme si la forêt retenait sa respiration. Je baisse les yeux vers l’eau trouble, où je distingue un miroitement blafard – emprisonné lui aussi dans le souffle du temps. Avant que ce moment ait pu s’interrompre, je plonge les mains dans le ruisseau.

Le froid glacial me fait l’effet d’un coup de fouet, se répand dans mes bras et engourdit mes doigts. Le poisson se fige, frappé de stupeur, comme s’il voulait que je l’attrape.

Quand je referme les doigts sur ses écailles glissantes, le temps reprend son cours normal. Le poisson tout en muscles s’agite avec tant d’énergie que je manque de le lâcher. Avant qu’il ait pu s’échapper, je le sors de l’eau et le fourre dans ma musette d’un geste expert. Pendant quelques instants, un peu écœurée, je l’observe qui se débat dans la toile de jute.

Puis le sac redevient immobile.

J’ignore pourquoi le temps ralentit ainsi, de façon tout à fait imprévisible. J’applique les conseils de papa et n’en parle à personne – un jour, il a vu un homme être saigné de vingt ans pour la seule raison qu’il avait prétendu être capable de faire s’écouler une heure à l’envers d’un simple revers de la main. Les divinatrices, comme Calla au village, qui divertissent les gens superstitieux, sont tolérées – tant qu’elles paient leur loyer. Avant, j’allais chez elle écouter ses histoires de temps qui se déforme, reste suspendu, et parfois même provoque des failles dans le sol ou des tremblements de terre, mais un jour papa m’a interdit d’entrer dans son échoppe, de peur que j’attire l’attention sur nous. Je me rappelle encore le parfum de sa boutique – une odeur d’épices mêlées au sang versé pour la pratique de rites ancestraux. Mais papa m’a appris une chose : pour être en sécurité, il ne faut pas se faire remarquer.

Je glisse mes mains sous les bras pour les réchauffer, puis je m’accroupis de nouveau au bord de la rivière, et m’efforce de me reconcentrer. Malheureusement, aucun autre poisson ne se montre et, petit à petit, les rayons du soleil passent sous la cime des arbres.

La nervosité me noue l’estomac.

Je ne peux pas reculer plus longtemps ; je dois me rendre au marché.

Je savais depuis des années qu’on finirait par en arriver là, mais je marmonne quand même un juron. Mon sac dégoulinant jeté sur l’épaule, je prends le chemin du village. Je regrette de m’être aventurée plus loin que d’habitude, à cause de la neige qui trempe mes brodequins usés et des branches qui interceptent les dernières traces de chaleur de la journée.

Au bout d’un moment, j’atteins la route qui mène au bourg, dont la terre transformée en boue par le passage de centaines de chariots a gelé. Je la longe en essayant de m’armer de courage. Je pense avec horreur à la lame de l’extractemps, aux fioles qu’il va remplir. Puis au sang qu’on va changer en fer, et à l’épuisement que, d’après ce que tout le monde raconte, on ressent quand il extrait du temps de nos veines.

Mais j’aime mieux ça plutôt que d’entendre papa se tourner et se retourner sur sa paillasse, écouter ses gémissements à travers les murs trop fins de la chaumière. Par l’Envoûteuse, il a bien besoin de se reposer. Depuis un mois, il se flétrit devant mes yeux, il s’efface comme une lune hivernale.

Ses yeux deviennent gris, j’en suis sûre – c’est un signe que son temps se tarit.

Je voudrais tant qu’il n’y ait pas une explication aussi évidente pour ce matin, quand il a oublié de me souhaiter mon anniversaire.

Ça ne lui était encore jamais arrivé – pas une seule fois. Si seulement il avouait qu’il a vendu du temps, malgré mes supplications pour qu’il arrête, et s’il me laissait lui donner quelques années. Si seulement l’Envoûteuse et l’Alchimiste existaient pour de vrai, je pourrais les emprisonner et exiger qu’ils lui accordent une longue vie.

Et s’il ne lui restait plus qu’un mois, plus qu’un jour ? Cette pensée m’est insupportable.

Un souvenir me revient soudain : je repense à une vieille mendiante de Crofton qui s’était fait saigner sa dernière semaine en échange d’un bol de soupe. Elle allait de porte en porte d’un pas chancelant, abordait tous les villageois en quémandant quelques deniers-jour ou un quignon de pain. Au début, elle avait oublié le nom des uns et des autres, puis, ne sachant plus où se terminait le village, elle avait fini par errer dans les champs alentour, où elle frappait à des portes imaginaires.

Papa et moi l’avions retrouvée étendue dans un champ de blé, la peau froide comme la glace. Son temps s’était épuisé. Et tout avait commencé par les pertes de mémoire. Affolée, je me mets à courir. Mon sang me pousse à me dépêcher, réclame qu’on le transforme en pièces de monnaie.

 

 

Quelques panaches de fumée grêles s’élèvent au-dessus de Crofton, dont l’enchevêtrement de toits apparaît sur les coteaux. Le chemin étroit qui mène à notre chaumière quitte la grand-route en direction de l’est bien avant le village, mais je le dépasse et continue vers le tumulte du marché.

Derrière le muret de pierres qui marque à peu près la limite du village, des rangées de maisons de guingois se blottissent les unes contre les autres, comme si, en restant serrées, elles réussissaient à se protéger du froid, de la forêt ou des lents assauts du temps. Des badauds passent à côté de moi à grands pas, emmitouflés, la tête rentrée dans les épaules à cause du vent.

La place du marché n’est qu’une large étendue de pavés boueux où trois rues se rejoignent. Cet après-midi, elle est pleine à craquer ; c’est le jour du loyer pour tout le monde, et les lieux sont bondés d’hommes et de femmes venus vendre leurs produits. Des fermiers aux vêtements grossiers et des mères portant leur bébé dans le dos marchandent les prix de rouleaux de tissu, de miches de pain et d’os de bétail gorgés de moelle, sans prêter attention aux mendiants qui circulent d’étal en étal, et dont le refrain – « Une heure ? Une heure » – s’ajoute au brouhaha. L’air est chargé de la fumée grasse des fourneaux.

Une longue file s’amasse devant l’échoppe d’extraction de sang d’Edwin Duade. Papa et moi sommes loin d’être les seuls à avoir du mal à joindre les deux bouts. Ce spectacle me donne la nausée – des dizaines de personnes agglutinées contre les murs, attendant qu’on leur extraie du temps des veines afin qu’il soit fondu en pièces de fer-de-sang. Je sais que je dois me mêler à eux, mais, sans m’expliquer pourquoi, je n’en ai pas le courage. Si papa le découvre…

Il vaut mieux que je me mette d’abord quelque chose dans le ventre, histoire de prendre des forces. Autant que je vende ma prise, aussi misérable soit-elle.

Je me dirige vers l’étal du boucher, où travaille mon amie Amma. Derrière le comptoir, elle distribue des bandes de viande séchée à un groupe d’écolières aux tabliers immaculés. J’aurais pu être une de ces fillettes. J’ai même été l’une d’elles, à une époque. Quand on a renvoyé papa d’Everless, le château des Gerling – en repensant à cette injustice, j’éprouve une colère qui brûle en moi depuis toujours –, il a dépensé ses économies pour m’acheter des livres et du papier, afin que je puisse aller à l’école. Plus tard, lorsque sa vue a décliné, l’argent pour payer les fournitures s’est tari en même temps que son travail. Papa m’a appris tout ce qu’il sait, mais ça ne résout pas le problème.

Je chasse cette pensée et fais un signe de la main à Amma. Son sourire plisse la cicatrice qui lui barre une joue. Elle doit cette balafre à une attaque de saigneurs contre son village de naissance. Son père n’a pas survécu, et les pillards n’ont laissé que quelques jours de vie à sa mère. Celle-ci s’est accrochée juste assez longtemps pour amener ses filles à Crofton, puis son temps s’est épuisé, et Amma s’est retrouvée seule pour s’occuper d’Alia, sa sœur cadette.

La haine que je voue aux Gerling paraîtrait sans doute ingrate à Amma et aux écolières parmi lesquelles je me faufile. Les Gerling protègent leurs hameaux contre les saigneurs et les brigands, tels que ceux qui ont tué les parents d’Amma, et ils régissent le négoce. En échange de leur protection, ils exigent la loyauté et, bien sûr, des fers-de-sang chaque mois. Les frontières de Sempéra sont gardées pour empêcher quiconque de s’échapper en emportant les secrets du fer-de-sang, ce qui explique pourquoi papa et moi sommes restés sur les terres des Gerling même après avoir été chassés d’Everless.

Je me souviens bien d’Everless – de ses couloirs décorés de tapisseries et de ses portes en bronze étincelant, de ses habitants qui se pavanent dans l’or, la soie et les pierres précieuses. Les Gerling ne pourchassent personne dans la forêt pour l’égorger, mais ils n’en sont pas moins des voleurs.

– Il paraît qu’ils ont arrêté la date, et ce sera le premier jour du printemps ! s’exclame une des écolières.

– Non, ça aura lieu plus tôt, la contredit une autre. Il est tellement amoureux d’elle qu’il ne veut pas attendre.

Même si je ne les écoute que d’une oreille, je comprends qu’elles discutent du sujet qui accapare toutes les conversations en ce moment : le mariage de Roan, l’union des deux familles les plus puissantes de Sempéra.

Le mariage de lord Gerling, devrais-je plutôt dire. Ce n’est plus le garçon aux dents écartées et aux joues rondes que j’ai connu, celui qui jouait à cache-cache avec les enfants des domestiques. Dès qu’il aura épousé Ina Gold, la pupille de la reine, il sera quasiment le fils de Sa Majesté. Cinq familles se partagent le royaume de Sempéra ; mais les Gerling contrôlent un tiers du territoire. Le mariage de Roan les rendra encore plus puissants. Amma se tourne vers moi et lève les yeux au ciel.

– Allez, ouste ! lâche-t-elle pour chasser les fillettes. Assez bavardé.

Elles s’éloignent en trottinant, le visage radieux, véritable tourbillon de couleurs trop vives. En comparaison, avec ses cheveux tirés en arrière et ses poches sous les yeux,Amma semble épuisée. Elle s’est sans doute levée avant l’aube et, depuis, elle n’aura pas cessé de découper de la viande. Je sors ma truite de ma musette et la pose sur sa balance.

– Tu as eu une dure journée ? me demande-t-elle, déjà en train d’emballer le poisson dans du papier.

Je m’efforce de lui sourire.

– Ça ira mieux au printemps.

Amma a beau être ma meilleure amie, elle ignore tout des difficultés que nous traversons avec papa. Si elle savait qu’on va bientôt me saigner, elle me plaindrait – ou, pire, elle me proposerait son aide. Et il n’en est pas question ; elle a assez de soucis comme ça.

Elle me donne un denier-heure maculé de sang en échange du poisson, et ajoute un bandeau de chevreuil séché en cadeau. Elle ne lâche pas la main que je tends pour les prendre.

– J’espérais bien que tu passerais, aujourd’hui, me confie-t-elle à voix basse. Il faut que je te parle de quelque chose.

Ses doigts sont gelés, et elle a un ton trop sérieux.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je, en essayant de garder un ton léger. Est-ce que Jacob t’a enfin demandé de t’enfuir avec lui ?

Jacob est un garçon du coin dont les sentiments pour Amma, qui sautent aux yeux, sont le sujet de nos plaisanteries depuis des années.

Elle secoue la tête, l’air toujours grave.

– Je vais quitter le village, m’annonce-t-elle, sans cesser de serrer fermement ma main. Je vais travailler à Everless. Ils engagent des servantes pour participer aux préparatifs du mariage.

Elle me sourit d’un air hésitant.

Mon sourire s’efface, le froid envahit ma poitrine.

Hébétée, je ne peux que répéter ce nom:

– Everless…

– Julie, il paraît qu’ils paient une année pour un mois passé à leur service, reprend-elle, une vive lueur dans le regard. Une année entière ! Tu imagines ?

Une année qu’ils nous ont volée.

– Mais…

J’ai la gorge nouée. En général, je m’efforce de repousser mes souvenirs d’Everless, de mon enfance, mais le visage d’Amma, débordant d’espoir, rompt les digues, et tout me revient en une puissante déferlante – le dédale de couloirs, la pelouse immense, le sourire de Roan. Puis l’image des flammes fait partir tout le reste en fumée. Soudain, j’ai un goût amer dans la bouche.

Je lui demande:

– Tu n’es pas au courant des rumeurs ?

Elle se rembrunit, et je m’interromps, car il m’est pénible de gâcher sa joie. Ne pouvant toutefois pas retirer ma question, je continue coûte que coûte :

– Il paraît qu’ils n’embauchent que des filles. De jolies jeunes femmes. Lord Gerling père traite les domestiques comme des jouets, sous le nez de sa femme.

– C’est un risque que je vais devoir prendre, répond-elle doucement, en me lâchant la main. Alia vient avec moi, et Karina aussi, à cause de son mari qui gaspille tout leur temps au jeu.

Je décèle une vive colère dans ses yeux. Karina est comme une mère pour elle, et Amma enrage de la voir souffrir.

– Personne n’a de travail, ici. Everless, c’est la seule chance qui s’offre à moi, Julie.

Je voudrais insister, la convaincre que la vie d’une servante d’Everless est ingrate et dégradante, que ces filles ne sont que des domestiques anonymes, mais je n’y parviens pas. Amma a raison : celles qui entrent au service des Gerling sont bien payées, du moins selon les critères de Crofton, même si les fers-de-sang qu’elles perçoivent sont pris – ou plutôt volés – aux pauvres gens comme Amma, papa et moi.

Je sais aussi ce que c’est de ne pas manger à sa faim et, contrairement à moi, Amma n’éprouve pas de haine envers les Gerling et n’a jamais été témoin de leur cruauté. Je tâche donc de lui adresser un sourire convaincant.

– Je suis sûre que ça va être formidable, dis-je, en espérant qu’elle ne détectera pas le doute qui perce dans ma voix.

– Tu te rends compte, je vais voir la reine de mes propres yeux ! s’emballe-t-elle.

Papa éprouve une vive aversion pour la reine, mais dans la plupart des familles on la considère quasiment comme une divinité. Elle a d’ailleurs tout d’une déesse : elle vit depuis l’époque de l’Envoûteuse. Quand le fer-de-sang s’est mis à couler dans les veines des habitants du royaume, d’autres souverains ont envoyé des troupes pour envahir Sempéra. La reine, qui a alors pris la tête de l’armée, les a écrasés et, depuis, elle règne sans partage.

– Et Ina Gold, aussi, poursuit Amma. On raconte qu’elle est très belle.

– Si elle épouse lord Gerling, elle doit être magnifique, réponds-je avec légèreté.

Lorsque je pense à demoiselle Gold, mon cœur se serre. Tout le monde connaît son histoire : orpheline comme beaucoup d’autres, elle a été abandonnée bébé sur une plage rocheuse au pied du palais de Sempéra, en offrande pour la reine. Celle-ci, à cause des nombreuses tentatives d’assassinat qui l’avaient visée, surtout pendant les premières années de son règne, s’était refusée à porter un enfant, et même à se marier. Au lieu de cela, elle avait promis de choisir un garçon ou une fille, à qui elle donnerait l’éducation d’un prince ou d’une princesse, et qui, s’il ou elle en était digne, hériterait de la couronne quand la reine serait prête à désigner un successeur. Les parents d’Ina s’étaient peut-être trouvés dans une détresse encore plus grande que les paysans de Crofton. Leur bébé a attiré l’attention de la demoiselle de compagnie de Sa Majesté, laquelle a pris Ina Gold pour fille. Il y a deux ans, la reine l’a officiellement nommée son héritière.

Aujourd’hui, elle a dix-sept ans. Le même âge qu’Amma et moi, mais elle, elle montera sur le trône, disposera des coffres de temps royaux, et vivra des siècles. Elle connaîtra une existence faite de festins, de bals et de mille raffinements, sans se soucier des misérables qui, comme moi, s’épuisent pour subsister en dehors des murs du palais.

Je tente de me convaincre que c’est là la cause de la jalousie qui me noue la gorge, et non le fait qu’elle va devenir la femme de Roan.

– Tu devrais venir avec nous, Julie. Ça serait moins pénible si on pouvait se serrer les coudes.

L’espace d’un instant, mon imagination s’emballe – je revois les quartiers exigus des servantes, les escaliers de marbre majestueux.

Mais c’est impossible. Papa ne sera jamais d’accord. On nous a obligés à fuir Everless, à fuir les Gerling. C’est à cause d’eux que nous mourons de faim.

À cause de Liam.

– Je ne peux pas abandonner papa. Tu le sais.

Amma soupire.

– D’accord. On se retrouvera à mon retour. Je veux mettre assez de temps de côté pour pouvoir reprendre des études.

– Tu manques d’ambition, dis-je pour la taquiner. Si ça se trouve, un noble va tomber amoureux de toi et t’emmener vivre dans son château.

– Et Jacob, qu’est-ce qu’il deviendrait ? répond-elle en m’adressant un clin d’œil.

Je me force à rire. Soudain, je prends conscience de la solitude qui m’attend pendant les longs mois d’absence d’Amma. Craignant de ne plus jamais la revoir, je la serre dans mes bras. Malgré les heures qu’elle a passées à désosser et dénerver la viande, ses cheveux sentent encore les fleurs des prés.

– Bonne chance, Amma.

– Je serai de retour très vite, tu verras, avec plein d’histoires à te raconter, me rassure-t-elle.

– Je n’en doute pas.

Je me garde bien d’ajouter : « J’espère seulement que ce seront des histoires joyeuses. »

 

Je m’attarde le plus longtemps possible avec Amma, mais le soleil continue sa descente. Le cœur gros, je me faufile d’un pas traînant entre les étals pour me rendre chez le prêteur sur temps. J’atteins la file encore trop longue des nécessiteux qui se pressent devant la porte de Duade, ornée d’un symbole de sablier. Derrière, c’est la lame acérée qui les attend, la poudre qui transforme en fer et en or le sang et le temps.

Je m’efforce de regarder par terre pour ne pas voir ceux qui sortent de l’échoppe, blêmes, essoufflés, et un peu plus près de la mort. J’essaie de me dire que certains d’entre eux n’auront plus jamais besoin de rendre visite au prêteur – que la semaine prochaine, quand ils auront trouvé du travail, ils rentreront le soir, feront fondre un fer-de-sang dans leur tisane et le boiront. Mais, à Crofton, ça ne se produit jamais. Pas à ma connaissance, en tout cas. Nous, nous ne faisons que saigner et vendre.

Au bout de quelques minutes, du tapage attire mon regard. Trois hommes émergent de l’échoppe – deux percepteurs, des agents d’Everless, reconnaissables au blason des Gerling brodé sur leur poitrine et à la courte épée qu’ils portent à la ceinture, et Duade, qu’ils emmènent sans ménagement en le tenant par les bras.

– Lâchez-moi, crie ce dernier. Je n’ai rien fait de mal.

La foule murmure, et je sens la panique s’emparer des uns et des autres. Duade n’en est certainement pas à sa première infraction, mais la police des Gerling a toujours fermé les yeux après avoir empoché un écu-mois. Le prêteur est peut-être un filou cupide, mais nous avons tous besoin de lui à un moment ou à un autre.

Moi, c’est aujourd’hui que j’ai besoin de lui.

Tandis que Duade se débat inutilement entre les agents, des claquements de sabots retentissent sur la place. Tout le monde se tait aussitôt, Duade se fige, et un jeune homme monté sur une jument blanche arrive à l’angle de la place, son capuchon relevé pour se protéger du froid.

C’est sans doute Roan. Malgré moi, mon cœur s’emballe. Cela fait plusieurs mois, depuis qu’il est majeur, que Roan Gerling se rend dans les villages placés sous l’autorité de sa famille. La première fois qu’il est venu, j’ai failli ne pas le reconnaître tant il est devenu mince et beau – mais à présent, chaque fois que je vais au marché, je nourris l’espoir secret que je l’apercevrai, tout en sachant que lui ne doit jamais me voir. J’aimerais le détester, lui en vouloir de porter des vêtements délicats, de toujours observer les environs avec un petit sourire bienveillant aux lèvres, comme pour nous rappeler que chaque arbre et chaque chaumière, jusqu’au moindre caillou, lui appartiennent. Mais les bons souvenirs que j’ai de Roan sont trop ancrés en moi pour que, malgré tous mes efforts, je puisse le haïr. En outre, les exacteurs sont plus indulgents quand il est dans les parages. Quel que soit le problème de Duade, Roan va y mettre un terme.

Pourtant, quand je jette un coup d’œil vers la devanture de l’échoppe, l’expression que je lis sur le visage de l’extracteur n’est pas du soulagement. C’est une terreur absolue.

Perplexe, je me détourne au moment où le garçon se découvre la tête. Comme Roan, il a les épaules larges, la peau dorée et les cheveux bruns, mais tout chez lui exprime la sévérité : ses sourcils froncés, son nez anguleux, son front haut et aristocratique.

Ce n’est pas Roan. C’est Liam. Liam, le frère aîné de Roan que je croyais parti étudier l’histoire dans un pensionnat aux murs couverts de lierre, au bord de l’océan, trop loin d’ici pour nous nuire. Liam, qui depuis dix ans hante mes cauchemars. J’ai rêvé si souvent de la nuit où papa et moi avons fui que je suis incapable de distinguer les songes de la réalité, mais papa s’est assuré qu’une chose soit bien claire dans ma tête : Liam Gerling n’est pas notre ami.

Quand nous étions enfants, Liam a essayé de tuer Roan. Nous jouions tous les trois dans la forge, et Liam a poussé son frère dans le fourneau. Si je ne l’en avais pas arraché à temps, avant que les flammes puissent dévorer ses vêtements, il aurait été brûlé vif. En guise de récompense, nous avons dû abandonner le seul foyer que j’avais connu, parce que papa redoutait les représailles que Liam aurait pu m’infliger si nous restions à Everless, sachant de quoi j’avais été témoin.

Plus tard, alors que j’avais douze ans, Liam nous a retrouvés, papa et moi, dans notre maisonnette située aux abords de Rodshire. Les bruits de leur lutte m’ont réveillée en pleine nuit, et, quand je suis sortie de ma chambre, mon père m’a attrapée par la main – il venait de chasser Liam – et nous avons pris la fuite une seconde fois.

Je suis comme paralysée, pétrifiée à l’idée que mes pires craintes se réalisent – au bout de tant d’années, il va me retrouver, il va retrouver mon père, encore une fois.

Je devrais me détourner, mais je suis incapable de le quitter du regard, de m’empêcher de revoir son visage tel qu’il était dix ans plus tôt, en train de me scruter d’un air débordant de haine, à travers un écran de fumée, le jour où nous avons fui Everless à jamais.

La mise en garde de mon père résonne dans ma tête : « Si jamais tu vois Liam Gerling, sauve-toi ».

 

 

2


Même à dix ans, Liam avait déjà un tempérament froid et distant. Il est parti pour le pensionnat moins d’un an après que papa et moi nous étions enfuis, mais des rumeurs à son sujet continuaient à circuler dans les terres appartenant à sa famille. Des filles de Crofton qui avaient été servantes au château racontaient que, malgré ses airs calmes, il pouvait entrer dans une rage noire sans crier gare, et que ses parents l’avaient envoyé loin d’Everless parce qu’ils le craignaient. Toutefois, ce n’est pas une violente colère qui a incité Liam à pousser son frère dans le foyer de la forge, ou à nous poursuivre jusqu’à Rodshire. C’est la cruauté. Je n’ose pas imaginer l’ampleur que sa méchanceté a pu prendre depuis.

Alors que je me renfonce sous un porche voisin, je me demande s’il m’est arrivé de le confondre avec Roan. Tous les deux sont de taille similaire, ils ont la même carrure robuste, les mêmes boucles noires ; mais, alors que les cheveux de Roan sont en bataille, ceux de Liam ont été domptés et plaqués en arrière. Sa bouche forme une ligne fine et sévère, son regard sombre est indéchiffrable. Dressé au-dessus de la foule, droit comme un I sur la selle de sa monture, il ressemble à une statue – arrogant, inébranlable, éternel. Il examine la file des villageois qui attendent d’être reçus par Duade.

Je relève mon capuchon, mais trop tard – Liam a déjà posé le regard sur moi. Est-ce mon imagination, ou s’immobilise-t-il un instant, ses yeux s’attardent-ils sur mon visage ? La peur me pétrifie, mes mains tremblent. Je veux me détourner, fuir la file, mais je n’en paraîtrais que plus suspecte.

Par chance, les misérables manants ne semblent pas attirer l’attention de Liam. Son regard poursuit son chemin jusqu’à ses gardes, qui tiennent toujours Duade entre eux.

Le vieil usurier a l’air terrifié. Roan, lui, aurait ordonné à ses hommes de le lâcher, mais Liam n’a pas sa bonté.

Le silence est tel que, malgré la distance, j’entends les supplications de Duade.

– Pitié… Votre Seigneurie, j’ai commis une erreur en toute bonne foi, je le jure.

– Tu as enfreint la loi. Tu as saigné du temps à une enfant.

Liam a la voix plus grave, à présent, mais son ton est aussi froid que lorsqu’il était jeune garçon.

– Tu nies les faits ?

Dans l’assemblée, certains grimacent, le visage assombri par des souvenirs douloureux, et je devine que ce sont des parents. Le temps pris aux enfants est imprévisible, difficile à mesurer ; interrompre la saignée est très délicat et, très vite, on peut extraire trop de sang et tuer le donneur par accident. Pourtant, des tas de gens n’ont pas le choix, et j’imagine que voir son enfant saigner est déjà une punition suffisante, bien plus cruelle que n’importe quel châtiment infligé par les Gerling.

Duade, qui lève des yeux affolés vers Liam, se répand en vains arguments.

– Je ne pouvais pas savoir que c’était une enfant ! Moi, je crois ce qu’on me dit, Votre Seigneurie, je suis un simple serviteur…

La voix glaciale de Liam claque comme un coup de fouet :

– Amenez-le à Everless. Qu’on le saigne d’une année.

Duade s’arrête net. Pendant quelques secondes, il semble stupéfait.

– Une année ? Votre Seigneurie, je vous en supplie…

Les percepteurs emmènent Duade jusqu’à une calèche.

Liam tend la jambe, comme s’il s’apprêtait à mettre pied à terre, et je suis saisie d’une vive nausée. J’ai soudain peur de m’évanouir. Je profite d’un moment de distraction de Liam pour courber la tête et sortir en hâte de la file, puis je me dirige vers une ruelle que je pourrai emprunter comme raccourci pour rentrer chez moi.

Arrivée au bout du marché, je jette un coup d’œil en arrière. Je le regrette aussitôt : les villageois s’éloignent de l’échoppe du prêteur sur temps, mais Liam est toujours devant et regarde droit vers moi. Mon cœur fait un bond, et je me fige, bien trop longtemps, prise au piège de son regard perçant. S’il me reconnaît…

« Sauve-toi. » Encore la voix de mon père dans ma tête.

Mais Liam talonne son cheval et repart vers la grand-rue, comme s’il était impatient de quitter un lieu aussi indigne de lui que notre village. Je me détourne à mon tour, le souffle rauque, et m’en vais à toute vitesse.

Lorsque je m’engage dans notre champ de blé en friche, la panique qui voile mon esprit s’estompe un peu, et seule subsiste la boule de peur, profonde et inéluctable, que le regard de Liam a fait naître dans mon ventre. Je fais des cauchemars depuis la nuit où nous avons été bannis d’Everless – des terreurs nocturnes où je revois l’incendie, les flammes et la fumée, suivies par des cauchemars où je suis pourchassée par un assassin sans visage. Des rêves de feu et de terreur, de métal chauffé à blanc et de paille brûlée.

Je ne cesse de me répéter que dix années se sont écoulées depuis la dernière fois qu’il m’a vue. Papa et moi n’étions que des gens de maison ; je n’étais qu’une fillette de sept ans aux jambes maigres, à la tête couverte d’un bonnet de servante. Liam reconnaîtrait peut-être papa, mais il n’y a aucune raison qu’il m’ait identifiée.

Lorsque la chaumière apparaît au loin, surmontée d’un frêle filet de fumée qui s’échappe de la cheminée, je me rends compte que j’ai oublié d’acheter de quoi dîner. Nous allons devoir nous contenter de la viande de chevreuil séchée qu’Amma m’a offerte. Même si papa se couche le ventre presque vide, j’espère que le denier-heure que m’a rapporté la truite en vaudra la peine.

Le soleil disparaît derrière l’horizon. Je regarde vers l’ouest, où le ciel est entrelacé de bandes grises et rouge doré. Encore une journée qui s’efface.

Une couronne de sapin flétrie est suspendue à la porte de derrière, et une effigie de renard, que j’ai fabriquée quand j’étais petite avec du fil de fer et des clous, est posée sur le bord de la fenêtre. Apparemment, ma mère croyait aux vertus de ces talismans. Papa raconte qu’elle pouvait passer des heures à attacher des rameaux de sapin avec du fil, ou à cirer sa très vieille statuette en bois de l’Envoûteuse – figurine à la silhouette gracieuse, tenant une horloge dans une main et un couteau dans l’autre –, qu’on laisse sur l’appui de fenêtre pour qu’elle nous apporte protection et longévité. Une sculpture semblable, mais plus grosse et moins jolie, se dresse du côté ouest de Crofton, près du muret qui entoure le village, et les gens pieux – ou désespérés – la prient pour demander des grâces. Papa ne me le dit pas, mais je sais qu’il garde ces objets pour honorer la mémoire de ma mère. Il ne croit pas plus que moi à leur pouvoir. Si l’Envoûteuse existe, elle n’écoute pas nos prières.

Arrivée à la maison, je m’attarde un peu dans la cuisine plongée dans la pénombre pour que mes yeux s’habituent à l’obscurité, redoutant le moment où je me présenterai devant mon père les mains vides. Papa ne sera pas en colère contre moi, parce qu’il ne se fâche jamais, mais sa maigreur et ses mains tremblantes me sont toujours plus pénibles à voir. Qu’aura-t-il oublié pendant mon absence ? Mon prénom ? Mon visage ? J’ai tellement paniqué quand Liam a surgi que le loyer m’est sorti de la tête. Et, maintenant qu’on a emmené Duade à Everless pour que l’extracteur de temps des Gerling le saigne, je n’ai presque plus aucun espoir de pouvoir lui vendre du sang avant l’arrivée du percepteur.

Je me fige lorsque j’entends un inconnu parler dans la pièce voisine – sa voix est étouffée par le crépitement du feu, mais je perçois qu’il s’agit d’un homme. La peur me transperce de nouveau. Est-ce que Liam m’a reconnue, en fin de compte ? A-t-il envoyé quelqu’un pour m’arrêter ?

Je vais jusqu’à la cloison et ouvre la tenture.

Je mets un certain temps à comprendre ce que je vois. Le percepteur, un habitant de Crofton qui circule de chaumière en chaumière chaque mois tel un fléau, est assis en face de mon père, devant la cheminée. Il est en avance – en tout cas, il est venu plus tôt que d’habitude. Entre eux, sur notre table en bois grossière, on a disposé une rangée d’instruments : un bol en cuivre, des fioles de verre, un couteau en argent. Ce sont les mêmes outils que ceux qui encombrent le comptoir du prêteur. Ceux qui servent à extraire du temps.

Papa tourne la tête vers moi et ouvre grand ses yeux vitreux.

– Julie, dit-il, en se levant avec difficulté. Je ne pensais pas que tu rentrerais avant la nuit.

Mon cœur se serre – il fait déjà nuit.

– Qu’est-ce qui se passe ? je lui demande d’une voix étranglée par les larmes, même si je connais déjà la réponse.

L’exacteur, qui paraît beaucoup trop massif dans notre petite maison, regarde vers moi.

Mon père se renfonce dans sa chaise.

– Je paie le loyer, annonce-t-il calmement. Pourquoi tu ne vas pas attendre dehors ?Va profiter du beau temps.

Avant que j’aie pu lui répondre, le percepteur intervient.

– Nous avons dit quatre mois, donc, déclare-t-il d’un ton très sérieux, un peu las. Pour ce loyer et celui du mois dernier.

– Quatre mois ? je me récrie.

Je m’avance vers la table, puis j’élève la voix :

– Papa, tu n’es pas assez vaillant !

L’émissaire des Gerling m’adresse un bref regard, puis hausse les épaules.

– C’est la pénalité prévue en cas de retard, ma grande, explique-t-il, avant de se détourner vers ses outils. Le temps, c’est fait pour être fondu.

C’est là un dicton répandu au village – pourquoi amasser du temps alors que chaque jour est un calvaire répété, le même que la veille et le même que le lendemain ? L’entendre dans la bouche d’un homme qui n’a jamais souffert de la faim ni du froid me donne envie de lui décocher un coup de poing. Au lieu de cela, je sors le denier-heure de ma poche et le lui tends.

– Prenez ça, et plus tard je…

L’exacteur me coupe d’un petit rire sinistre.

– Garde donc ton heure, va. Et ne me regarde pas aussi méchamment. Quand le temps de ton père se sera tari, c’est toi qui hériteras de ses dettes. Il vaut mieux qu’on soit en bons termes.

Le juron que j’étais sur le point de lui cracher au visage reste coincé dans ma gorge. « Quand le temps de ton père se sera tari. » Comme s’il pensait que c’était pour bientôt. A-t-il mesuré le temps qui reste dans le sang de papa ?

Mon père détourne le regard, la mâchoire crispée. L’homme tend la main vers le couteau, mais papa s’en empare en premier.

Il trace une entaille nette en travers de sa paume, aussi calmement que s’il tirait un trait au fusain sur du papier. Le sang coule.

– Quatre mois, c’est entendu, confirme-t-il en prenant une fiole en verre, avant de la presser contre sa main pour recueillir le filet de sang. Le temps, j’en ai à revendre.

Malgré ses paroles rassurantes, je vois bien que son visage blêmit un peu plus chaque seconde, que ses rides semblent se creuser, et qu’il s’affaisse quand l’agent des Gerling récupère la fiole pleine, la bouche et la glisse dans sa besace. Je lui attrape le poignet avant qu’il ait pu saisir un deuxième flacon.

– Non, arrête.

De l’autre main, j’éloigne le couteau pour qu’il ne puisse pas l’atteindre. Le percepteur m’observe, les sourcils haussés, et cette fois c’est à lui que je m’adresse :

– Quatre mois pour deux mois de loyer ? Il doit bien y avoir un autre moyen.

– Julie…

J’ignore la remontrance timide de mon père, et je soutiens le regard de l’exacteur. Je décèle un ennui profond dans ses yeux, ce qui me fait presque autant enrager que sa volonté d’extraire du temps à mon père. Je ravale cependant ma colère, affiche un sourire avenant, et prends la voix la plus mielleuse possible :

– Je vais vous vendre mon temps, monsieur. Vous pourrez avoir cinq mois.

Une lueur d’intérêt brille dans son regard, et j’imagine ce qu’il pense – il pourrait remettre le loyer aux Gerling et se mettre un mois dans la poche. Mais mon père s’interpose :

– Elle n’a que seize ans.

– Non, dix-sept.

En le voyant froncer les sourcils, perplexe, je m’en veux de le contredire.

– Papa, nous sommes le onzième jour du mois, aujourd’hui. Je viens d’avoir dix-sept ans.

Le percepteur nous regarde successivement, sans savoir lequel de nous deux il doit croire, puis il grommelle et secoue la tête.

– Non, je ne m’attirerai pas le courroux de l’Envoûteuse en saignant une enfant.

Le courroux de l’Envoûteuse, ou de Liam Gerling ?

– S’il vous plaît, j’insiste en pivotant un peu vers papa, mais en m’adressant aux deux hommes à la fois. Je n’ai encore jamais vendu de temps. Je pourrai le récupérer plus tard.

– Ça, c’est facile à dire, s’entête mon père. C’est plus dur de le gagner pour de vrai. Percepteur, donnez-moi une autre fiole.

– Je vais travailler à Everless.

Ces mots m’ont échappé avant même que j’aie pu réfléchir. Mon père tourne brusquement la tête vers moi, et il me fixe du regard pour me mettre en garde.

L’exacteur, lui, n’a pas bougé.

– Et donc ? demande ce dernier.

– Alors…

Je cligne des yeux, m’efforçant de me rappeler ce que m’a expliqué Amma.

Les gages sont d’une année pour le mois. Si vous nous laissez un délai supplémentaire, je vous remettrai le double de ce que nous vous devons. Et je vous paierai deux mois de plus à l’avance, j’ajoute, en essayant de ne pas montrer que je suis aux abois.

En lui proposant ce pot-de-vin, j’ai obtenu son attention. Il m’examine de la tête aux pieds, m’évalue d’une façon qui me fait bouillir de rage, mais je garde la tête haute et supporte le poids de son regard sur mon corps. Je sais que les Gerling accordent une grande valeur à la jeunesse et à la beauté. Je ne suis pas aussi belle qu’Ina Gold, mais au moins j’ai hérité des longues jambes et des cheveux brillants de ma mère. Vêtue d’une tenue adéquate, je pourrais passer pour une servante d’Everless.

– Julie !

Mon père se redresse avec difficulté et attrape sa canne. Une fois debout, il nous domine de sa haute taille, et, l’espace d’un instant, le cœur serré, je revois l’homme qu’il était autrefois – imposant et assez fort pour impressionner n’importe quel sous-fifre des Gerling. Je baisse les yeux sur la table. Il m’est pénible de lui tenir tête de la sorte, mais je ne sais pas combien de temps il a vendu, combien il lui en reste.

– C’est hors de question. Je t’interdis de…

– Asseyez-vous, ordonne le percepteur d’un ton impatient. J’ai mieux à faire qu’écouter des chamailleries de paysans.

Mon père se rassoit lentement, le visage assombri par la peur et la colère.

– Je vous laisse régler ça entre vous, annonce l’exacteur avec une grande condescendance, en repoussant sa chaise. Si tu as l’intention de te rendre à Everless, je t’attends au marché, demain à l’aube. Nous verrons si tu as les qualités requises. Si ce n’est pas le cas, je reviendrai percevoir le reste du loyer.

– Merci pour votre patience, réponds-je, sous le regard insistant de papa. À demain.

Le percepteur pousse un grognement évasif. Le silence s’abat dans son sillage, et la porte claque derrière lui.

– Combien de temps il te reste ?

Cette question semble jaillir d’elle-même de mes lèvres.

Mon père ne m’entend pas ou choisit de m’ignorer. Les yeux rivés sur la table, il éponge l’entaille à sa main avec un chiffon.

– Julie…

– Combien de temps ?

– Assez.

Je ne sais pas si c’est sa réponse ou s’il me rabroue.

– Tu n’es qu’une enfant. Tu devrais retourner à l’école.

– J’aurais pu payer. Ce n’est pas le temps qui me manque.

– Non, répond mon père – pour la première fois depuis le début de la discussion, sa voix est ferme. Il n’en est pas question.

– Mais il n’y a pas de travail à Crofton.

La colère que j’ai réprimée, la rage que je n’ai pas pu évacuer contre le percepteur, bouillonne en moi.

– Qu’est-ce qu’on va devenir… et toi, surtout ? J’ai besoin de toi, papa.

À mon grand désarroi, je sens les larmes me monter aux yeux.

– Est-ce que tu as pensé à ça avant d’accepter que l’exacteur te saigne ?

– Il existe des tas de choses que tu ignores, dans la vie, Julie.

Affaibli par la confrontation, il est avachi sur sa chaise. La culpabilité me tenaille – il vient de se faire extraire un mois, il doit être épuisé.

– Les Gerling sont des monstres avides, fulmine-t-il. Leur fils Liam aurait préféré nous voir exécutés plutôt que d’avouer la vérité au sujet de l’incendie…

Une quinte de toux l’interrompt. Lorsqu’il reprend, ses paroles sont si douces, si faibles, que j’ai l’impression qu’elles sont le fruit de mon imagination.

– Je ne les laisserai jamais s’emparer de toi.

– Ils ne vont pas s’emparer de moi, papa. Ils ne s’apercevront même pas de ma présence.

Je m’efforce de dissimuler mon agacement ; mais j’en ai assez de me cacher, assez d’attendre.

– Si j’accumule assez de temps, je pourrai retourner à l’école.

– Pas question, insiste-t-il d’une voix glaciale. Tu n’iras pas à Everless. Je te l’interdis.

– Papa, je t’en prie. Personne ne me reconnaîtra.

Je me rends compte que j’ai un ton suppliant, enfantin. L’éclat de voix de papa m’a ébranlée. Je sais qu’il déteste les Gerling – moi aussi, je les hais –, mais ça ne vaut pas la peine de se saigner à mort pour éviter que je croise leur chemin. N’est-il plus guidé que par la peur ?

– Je suis encore ton père. Tant que tu vivras sous mon toit, tu m’obéiras.

Alors que je m’apprête à protester, une pensée terrible affleure mon esprit.

Il ne peut pas m’empêcher de partir.

Après avoir chassé Liam de chez nous, quand j’avais douze ans, il a décidé de cacher notre passé. S’ils découvraient que le forgeron des Gerling, tombé en disgrâce, s’installait au village, les habitants auraient eu des soupçons, posé des questions : pourquoi papa avait-il renoncé à une place aussi prestigieuse pour une vie de misère ? Mais il redoutait plus que tout que Liam retrouve de nouveau notre trace et tente de se venger. D’après papa, mieux valait inventer une histoire plus quelconque. Celle d’un fermier et de sa fille qui abandonnaient leurs champs après la destruction de leur récolte. Il m’avait appris à mentir, afin que personne ne s’intéresse à nous de trop près.

Il ne se rendait pas compte que j’avais trop bien retenu ses leçons.

Je pousse un profond soupir, avant de déclarer :

– Amma part pour Everless… Si ça se trouve, le boucher m’engagera pour la remplacer.

Le regard de papa s’adoucit.

C’est possible, acquiesce-t-il en posant la main sur la mienne. Ça me déplaît que tu sois obligée de travailler. Mais si c’est au marché, au moins, nous restons ensemble.

Je lui souris. J’aimerais pouvoir lui avouer la vérité – lui expliquer que la perspective de retourner à Everless me donne la nausée et m’effraie, mais que je ne reculerai pas. Il me rend mon sourire, soulagé, et je sais qu’il ne m’a pas percée à jour. Je me lève, lui dépose un baiser sur le front, et vais dans la cuisine préparer ce que je peux pour le dîner.

Je profite de ce que papa ne me regarde pas pour prendre la statuette de l’Envoûteuse – celle qui appartenait à ma mère –, que je glisse dans la poche de ma robe. L’Envoûteuse me portera peut-être chance. Et penser à elle me donnera peut-être de la force.

À l’aube, j’aurai besoin des deux.

 

 

 

 

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