Extrait

Compartiment n° 6
de Rosa Liksom

Le 16/09/2013 à 15:12 - 0 commentaire

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Rosa Liksom

Gallimard

litterature nordique

03/09/2013

9782070140367

224

19.50 €

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ISBN : 9782070140367

Editeur : Gallimard

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Résumé du livre
En gare de Moscou, une jeune Finlandaise s’installe dans le train qui la mènera à travers la Sibérie, puis la Mongolie, jusqu’à la ville mythique d’Oulan-Bator. C’est avec Mitka qu’elle aurait dû réaliser son rêve, mais la voici seule dans ce compartiment n° 6, prête à traverser l’Union soviétique pour rallier les portes de l’Asie. Quelques instants avant le départ, un homme la rejoint et s’installe finalement face à elle. Vadim Nikolaïevitch Ivanov est une véritable brute qui s’épanche sur les pires détails de sa vie, sans jamais cesser de boire. La jeune femme regarde défiler les paysages enneigés qui se répètent et se déclinent à l’infini. Alors que les villes ouvrières se succèdent, l’atmosphère du compartiment n° 6 s’alourdit à mesure que l’intimité disparaît. Les repas se partagent, de même que les angoisses et les violentes pulsions du grand Russe. Si la jeune femme se réfugie dans ses souvenirs pour ne pas céder à la peur, ces deux êtres que tout oppose rentreront à jamais changés de ce long voyage.

 

Premier chapitre

Merci, gospodine / grajdanine X. X.

Moscou se recroquevillait dans le froid sec d’un soir de mars, se protégeant du contact du soleil couchant, rouge et glacé. La jeune femme monta dans le dernier wagon, en queue du train, chercha son compartiment, le no 6, et respira profondément. Il y avait quatre couchettes, dont les deux du haut étaient repliées, avec entre elles une petite table ornée d’une nappe blanche et d’un vase en plastique contenant un œillet en papier rose décoloré par le temps ; le porte-bagages, à la tête des lits, débordait de gros ballots noués à la va-vite. Elle fourra la vieille valise sans prétention que lui avait donnée Zakhar dans le coffre en métal situé sous l’étroite et dure couchette, et jeta sur cette dernière son petit sac à dos. Au premier coup de la cloche de gare, elle alla s’accouder à la fenêtre du couloir. Elle respira le parfum du train, l’odeur laissée par le fer, la poussière de charbon, les dizaines de villes et les milliers de gens. Les voyageurs et leurs accompagnateurs se frayaient un passage derrière elle, la bousculant de leurs colis. Elle toucha la vitre froide de la main et regarda le quai. Ce train l’emmènerait à travers les villages peuplés de proscrits et les villes ouvertes ou fermées de Sibérie jusqu’à la capitale de la Mongolie, Oulan-Bator.

Au deuxième coup de cloche, elle vit arriver un homme vigoureux, aux oreilles en feuille de chou, vêtu d’une veste matelassée noire comme en portaient les ouvriers et d’une chapka blanche en hermine, ainsi qu’une belle femme brune et un adolescent qui ne la quittait pas d’une semelle. La mère et le fils, après lui avoir dit au revoir, partirent bras dessus, bras dessous vers le bâtiment de la gare. Le regard rivé au sol, l’homme tourna le dos au vent glacé, pinça une Belomorkanal, la porta à ses lèvres, l’alluma et la téta un moment avec avidité, écrasa son mégot sous sa semelle et resta là, debout, à grelotter. Au troisième coup de cloche, il sauta dans le train. La jeune femme le regarda s’éloigner dans le couloir d’un pas chaloupé, priant pour qu’il n’aille pas dans son compartiment. Vain espoir.

Après avoir hésité un instant, elle regagna sa place et s’assit sur sa couchette, face à l’homme qu’entourait un halo de froid. Ils restèrent silencieux, lui la dévisageant d’un air renfrogné, elle fixant, indécise, l’œillet en papier. Quand le train s’ébranla, le Quatuor à cordes no 8 de Chostakovitch jaillit des haut-parleurs en plastique du compartiment et du couloir.

Et ainsi s’éloigne la Moscou hivernale, ville bleu acier réchauffée par le soleil du soir. S’éloignent Moscou, ses lumières et son trafic assourdissant, la ronde des églises, l’adolescent et la belle femme brune qui avait un côté du visage tuméfié. S’éloignent les rares néons publicitaires se détachant sur l’irascible ciel noir de poix, les étoiles de rubis des tours du Kremlin, les corps de cire du bon Lénine et du mauvais Staline, ainsi que Mitka, s’éloignent la place Rouge et son mausolée, les balustrades en fer forgé des escaliers du grand magasin Goum, l’hôtel international Intourist avec ses bars en devises et ses sinistres préposées d’étage, intéressées par les produits de beauté occidentaux, les parfums et les rasoirs électriques, qui s’approprient en secret l’espace habitable des placards à balais. S’éloignent Moscou, Irina, la statue de Pouchkine, les boulevards périphériques et les lignes circulaires, les avenues de Staline, la chaussée multiple, à l’occidentale, de la Novy Arbat, la route de Iaroslav et les rangées de datchas aux décors de bois découpé ; une terre fatiguée, malmenée, fuyante. Derrière la fenêtre passe en trombe un train de marchandises vide, long de cent mètres. C’est encore Moscou : dans une carrière de limon, un conglomérat d’immeubles préfabriqués de dix-neuf étages aux fenêtres glacées desquels palpite timidement une faible lumière, des chantiers, des constructions inachevées, des murs aux ouvertures béantes. Ils ne sont bientôt plus, eux aussi, que des silhouettes dans le lointain. Ce n’est plus Moscou : une maison écroulée sous la neige, une pinède gelée sauvagement agitée par le vent, une clairière sous un manteau ouaté, de la vapeur tiède piégée sous des congères, des ténèbres, une petite isba perdue au milieu d’un désert blanc, dans son jardin un pommier délaissé, une forêt engoncée dans le givre, des villas entourées de palissades, une vieille remise en bois. Devant s’ouvre une Russie inconnue, figée par la glace, le train file sous un firmament éreinté où se détachent de scintillantes étoiles, il fonce dans la nature vers une obscurité pesante qu’éclaire un ciel bouché. Tout est en mouvement : la neige, l’eau, l’air, les arbres, les nuages, le vent, les villes, les villages, les gens et les pensées. Le train gronde à travers le pays enneigé.

 

 

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