Extrait

Comme les amours
de Javier Marías

Le 07/02/2015 à 09:08

Auteur : Javier Marías
Editeur : Gallimard
Genre : litterature hispano-portugaise
Date de parution :
ISBN : 9782070138739
Total pages :
Prix : 22.50 €
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Résumé du livre
Chaque matin, dans le café où elle prend son petit déjeuner, l’éditrice madrilène María Dolz observe un couple qui, par sa complicité et sa gaieté, irradie d’un tel bonheur qu’elle attend avec impatience, jour après jour, le moment d’assister en secret à ce spectacle rare et réconfortant. Or, l’été passe et, à la rentrée suivante, le couple n’est plus là. María apprend alors qu’un malheur est arrivé. Le mari, Miguel Desvern, riche héritier d’une compagnie de production cinématographique, a été sauvagement assassiné dans la rue par un déséquilibré. Très émue, elle décide de sortir de son anonymat et d’entrer en contact avec sa femme, Luisa, qui est devenue un être fragile, comme anesthésié par la tragédie. Dans l’entourage de Luisa, María rencontre Javier Díaz-Varela, le meilleur ami de Miguel, et elle comprend vite que les liens que cet homme tisse avec la jeune veuve ne sont pas sans ambiguïté. Bien au contraire: cette relation jette une ombre troublante sur le passé du couple, sur la disparition de Miguel, sur l’avenir de Luisa et même sur celui de María. Servie par une prose magistrale, habile à sonder les profondeurs de l’âme humaine mais aussi à tenir son lecteur en haleine, cette fable morale sur l’amour et la mort ne peut que nous rappeler, par son intensité, les meilleures pages d’Un cœur si blanc ou de Demain dans la bataille pense à moi. Comme par le passé, Javier Marías y dialogue avec les tragédies de Shakespeare mais également avec Le Colonel Chabert de Balzac dont il nous offre ici une lecture brillante, complètement inattendue et strictement contemporaine.

 

Premier chapitre

 

 

 

 

 

 

I

 

 

La dernière fois que je vis Miguel Desvern ou Deverne fut aussi la dernière fois que sa femme Luisa le vit, ce qui n’en est pas moins étrange, peut-être même injuste, puisque c’était elle sa femme, et moi en revanche une inconnue qui n’avait jamais échangé avec lui le moindre mot. Je ne savais même pas son nom, je ne le sus que trop tard, quand sa photo parut dans le journal, poignardé, dépoitraillé, et sur le point d’être un mort, s’il ne l’était déjà à sa propre conscience absente qui jamais plus ne lui revint : la dernière chose qu’il dut comprendre fut qu’on le poignardait par erreur, sans raison, c’est-à-dire bêtement, un coup après l’autre, encore et encore, sans lui laisser une chance, avec la volonté de le rayer du monde et de l’expulser sans délai de la surface de la terre, là-bas et à ce moment-là. Je ne le sus que trop tard, mais trop tard pour quoi, je me le demande. À vrai dire, je l’ignore. Seulement quand quelqu’un meurt, on pense que désormais il est trop tard pour tout et pour n’importe quoi — plus encore pour l’attendre —, et on se contente de le porter manquant. Ainsi en va-t-il de nos proches, même s’il nous en coûte bien davantage et que nous les pleurons, que leur image nous accompagne chez nous et lorsque nous marchons dans la rue, et que nous croyons très longtemps que nous ne parviendrons pas à nous y faire. Cependant nous savons dès le début — dès l’instant où ils meurent — que nous ne devons plus compter sur eux, même pour les choses les plus insignifiantes, un banal coup de fil ou une question stupide (« Les clés de la voiture ne seraient-elles pas restées là-bas ? », « À quelle heure sortent les enfants, aujourd’hui ? »), pour rien. Rien, c’est rien. En fait, c’est incompréhensible, parce que cela suppose d’avoir des certitudes, ce qui est en désaccord avec notre nature : la certitude que quelqu’un ne va plus revenir, plus rien dire, plus jamais faire un pas — pour s’approcher ou s’écarter —, ni nous regarder, ni détourner le regard. Je ne sais comment nous y résistons, ni comment nous nous en tirons. Je ne sais comment nous oublions parfois, quand le temps s’est écoulé et nous a éloignés d’eux qui sont restés figés.

Cependant je l’avais vu de nombreux matins où je l’avais entendu rire et parler, presque chaque fois au cours de ces quelques années, de bonne heure, mais pas tant, car j’arrivais au travail avec un léger retard pour avoir l’occasion de me trouver un instant avec ce couple, pas avec l’homme seul — que l’on ne se méprenne pas — mais avec eux deux, c’étaient eux deux qui me faisaient du bien et me réjouissaient, avant d’entamer la journée. Ils étaient presque devenus comme une obligation. Toutefois, ce n’est pas le mot juste pour ce qui donne plaisir et quiétude. Peut-être alors comme une superstition, bien que pas cela non plus : je ne croyais pas davantage que ma journée se passerait mal si je ne partageais pas avec eux mon petit déjeuner, à distance cela va sans dire ; c’est seulement que je l’aurais commencée avec un moral plus bas ou moins d’optimisme sans la vision quotidienne qu’ils m’offraient, et qui était celle d’un monde en ordre, ou si l’on préfère en harmonie. En fait, celle d’un minuscule fragment du monde, que nous étions très peu à contempler, comme c’est le cas pour tout fragment ou toute vie, jusqu’à la plus exposée ou livrée au public. Je n’aimais pas m’enfermer des heures durant sans les avoir vus et observés, pas en cachette mais avec discrétion, pour rien au monde je n’aurais voulu les mettre mal à l’aise ou les déranger. Et il aurait été impardonnable de les faire fuir, outre que préjudiciable pour moi. J’étais réconfortée de respirer le même air, ou de faire partie de leur paysage matinal — une part inaperçue —, avant qu’ils ne se séparent jusqu’au repas suivant, probablement, sans doute le dîner, le plus souvent. Ce dernier jour où sa femme et moi le vîmes, ils ne purent dîner ensemble. Pas même déjeuner. Elle l’attendit vingt minutes assise à une table de restaurant, étonnée mais sans crainte, jusqu’à ce que le téléphone sonne et que son monde s’achève, et plus jamais elle ne l’attendit.

 

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