Extrait

Anatomie d'un scandale
de Sarah Vaughan

Le 23/02/2019 à 16:00

Auteur : Sarah Vaughan
Editeur : Preludes
Genre :
Date de parution : 09/01/2019
ISBN : 9782253107941
Total pages : 448
Prix : 16,90 €
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ISBN : 9782253905028

Editeur : Préludes

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Résumé du livre
ate vient de se voir confier l’affaire de sa vie, celle qui accuse l’un des hommes les plus proches du pouvoir d’un terrible crime. Kate doit faire condamner James Whitehouse. Sophie adore son mari, James. Elle est prête à tout pour l’aider et préserver sa famille. Sophie doit trouver la force de continuer comme avant.

Comme avant, vraiment ? Quels sombres secrets dissimule le scandale, et à quel jeu se livrent réellement ces deux femmes et cet homme ?

ELLE VEUT LE DÉTRUIRE. ELLE VEUT LE SAUVER. LA VÉRITÉ EST UNE CHOSE DANGEREUSE.

Best-seller international, Anatomie d’un scandale est un thriller psychologique et domestique sulfureux qui mêle radiographie d’un mariage et décryptage des arcanes du monde politique. Un roman ténébreux et puissant.



traduction Alice Delarbre (anglais)

 

Premier chapitre

À mon père, Chris,

affectueusement.

 

 

Il a besoin de coupables. Alors il a trouvé des coupables.

Même s’ils ne le sont peut-être pas

de ce dont on les accuse.

Hilary MANTEL. Le Conseiller, trad. F. Pointeau, Sonatine, 2014.

 

 

Kate


2 décembre 2016


1

 

 

Ma perruque gît sur mon bureau, à l’endroit où je l’ai lancée. Une méduse échouée. Dès que j’ai quitté le tribunal, je néglige cet élément crucial de mon costume, lui manifestant l’exact inverse de ce qu’elle est censée inspirer : le respect. Faite main, en crin de cheval, elle vaut près de six cents livres, et je compte sur elle pour accroître le sérieux dont je crains parfois de manquer. La transpiration fera jaunir les racines, et les belles boucles, d’un blanc cassé, se détendront. Il y a dix-neuf ans que j’ai été admise au barreau, et ma perruque ressemble toujours à celle d’une débutante consciencieuse – et non à celle d’une avocate qui l’aurait héritée de son père (même si la transmission se fait plus souvent entre hommes). Voilà le genre de postiche dont je rêve : terni par la patine de la tradition, du droit et du temps.

Je retire mes chaussures : des escarpins en cuir verni avec une boucle dorée sur le dessus, que l’on imaginerait aux pieds d’un bellâtre de la Régence anglaise, de l’assistant de la reine au Parlement ou d’une avocate passionnée d’histoire et qui se délecte de tout ce cirque ridicule. Des chaussures hors de prix, ça a son importance. Lors des échanges avec un confrère, une consœur ou des clients, avec les huissiers ou les policiers, il nous arrive à tous, afin d’éviter de créer une situation trop frontale, de baisser les yeux, de temps à autre. Et donc d’apercevoir les chaussures de nos interlocuteurs. Les miennes parlent d’une femme qui saisit l’excentricité de la psychologie humaine et qui se prend au sérieux. Elles parlent d’une femme convaincue de gagner et qui s’habille en conséquence.

J’aime me mettre dans la peau de mon personnage, voyez-vous. Faire les choses convenablement. Les avocates peuvent porter un rabat : un bout de coton et de dentelle qui évoque un bavoir – un artifice amovible qui se fixe autour du cou et coûte une trentaine de livres. Elles peuvent aussi s’habiller comme moi : une chemise blanche dont le col se fixe au moyen de boutons, à l’avant et à l’arrière, des boutons de manchette, une veste en laine noire avec une jupe ou un pantalon ; ainsi que, en fonction de l’ancienneté et des succès, une robe d’avocat en laine (ou en laine et soie) noire.

Je ne porte rien de tout cela dans l’immédiat. Je me suis débarrassée d’une partie de mon déguisement dans le vestiaire d’Old Bailey, une des Hautes Cours criminelles. La robe, retirée. Les boutons de col et de manchette défaits. Mes cheveux blonds, mi-longs, que j’attache en queue-de-cheval au tribunal, libérés de leur élastique et vaguement ébouriffés.

Je suis plus féminine, une fois débarrassée de cet attirail. Avec ma perruque et mes lunettes à épaisse monture, j’ai, je le sais, quelque chose d’asexué. Et je suis tout sauf séduisante, même si on pourrait remarquer mes pommettes saillantes, apparues à la vingtaine et qui se sont endurcies et affûtées, comme je me suis, moi aussi, endurcie et affûtée avec les années.

Je suis davantage moi-même sans la perruque. Je retrouve mon véritable moi, pas celui que je montre à la cour, ni aucun de ceux attachés à mes précédentes personnalités. Voici qui je suis : Kate Woodcroft, avocate pénaliste, conseillère de la reine 1 , membre de l’un des quatre collèges d’avocats de Londres, l’Inner Temple, spécialisée dans les crimes à caractère sexuel. Quarante-deux ans, divorcée, seule, sans enfants. La tête entre les mains, je laisse échapper un long soupir, m’accordant un léger répit d’une minute. Ça ne sert à rien. Je ne peux pas me détendre. J’ai une petite plaque d’eczéma sur le poignet ; j’y étale de la crème et résiste à la tentation de me gratter. De gratter mon insatisfaction face à la vie.

Je lève plutôt les yeux vers le haut plafond de mon cabinet. Une succession de pièces dans une oasis de tranquillité en plein cœur de Londres. Un bâtiment du XVIII e avec moulures, rosaces de plafond entourées de feuilles d’or et vue – par les immenses fenêtres à guillotine – sur la cour de l’Inner Temple, et l’église du Temple du XII e siècle, avec son plan circulaire.

Voici mon univers. Archaïque, anachronique, privilégié, fermé. Tout ce que je devrais, normalement, haïr. Et pourtant je l’aime. Je l’aime parce que tout ceci – ce petit ensemble de bâtisses nichées à la lisière de la City, juste à l’écart du Strand, et qui dévalent vers le fleuve, le faste et la hiérarchie, le prestige, le poids de l’histoire et des traditions – est un monde qui m’était totalement inconnu avant. Et je n’imaginais pas pouvoir un jour y aspirer. Ce lieu illustre tout le chemin que j’ai parcouru.

Et pour cette raison, dès que je suis seule, je ne vais jamais me chercher un cappuccino sans apporter un chocolat chaud avec plusieurs sachets de sucre à la fille roulée en boule dans son sac de couchage kaki sous un porche du Strand. La plupart des gens n’ont pas remarqué sa présence. Les sans-abri sont doués pour se rendre invisibles, à moins que ce ne soit nous qui ayons un don pour ne pas voir leurs visages gris et leurs cheveux emmêlés, leurs corps emmaillotés dans des pulls trop grands et leurs bergers allemands tout aussi efflanqués quand nous les dépassons, pressés de rejoindre le faste séduisant de Covent Garden ou les attraits culturels de la rive sud de la Tamise.

Il suffit de traîner un peu dans les allées d’un tribunal pour constater à quel point une existence peut être précaire. N’importe qui peut voir son monde s’effondrer pour un faux pas : il suffit pour cela, l’espace d’un quart de seconde fatal, d’enfreindre la loi. Surtout lorsqu’on est pauvre. Car les tribunaux, comme les hôpitaux, aimantent ceux qui ont reçu les mauvaises cartes dès le début de leur vie, qui ont choisi les mauvaises personnes, qui se sont tellement embourbés dans le malheur qu’ils ont perdu tout sens moral. Les riches sont moins atteints. Pensez évasion fiscale – qui serait sans doute qualifiée de fraude si elle était pratiquée par un citoyen privé de l’aide d’un comptable habile. La malchance – ou le manque de sagacité – ne semble pas poursuivre les riches avec autant d’assiduité que les pauvres.

Je suis de mauvaise humeur, moi. Ça se voit, je commence à raisonner en apprentie politicienne. La plupart du temps, je garde mes opinions de lectrice du Guardian pour moi. Elles peuvent faire mauvais ménage avec les membres les plus conservateurs de mon cabinet, et déclencher des conversations animées lors des dîners officiels, où l’on mange le genre de plats servis dans les mariages – poulet ou saumon en croûte –, arrosés d’un vin tout aussi médiocre. Il est beaucoup plus adroit de s’en tenir aux cancans judiciaires : tel avocat en manque de clients postule pour être juge à la Cour de la Couronne ; quel sera le prochain conseiller de la reine ; qui a perdu son calme avec un huissier au tribunal. Je suis tout à fait capable de suivre des discussions de cet ordre tout en songeant à mes dossiers en cours, en m’inquiétant pour ma vie personnelle, voire en réfléchissant au menu de mon dîner du lendemain. Après dix-neuf années de barreau, je sais m’intégrer. J’ai même un don pour ça.

Mais dans le sanctuaire de mon bureau, il m’arrive parfois de me laisser aller, rien qu’un peu. Ainsi, l’espace d’une minute, je me prends la tête entre les mains, sur mon bureau à caissons en acajou ; je presse mes paupières de toutes mes forces et y enfonce mes poings. Je vois des étoiles, des petits points blancs qui ponctuent l’obscurité et sont aussi brillants que les diamants de la bague que je me suis achetée – car personne d’autre ne l’aurait fait pour moi. Mieux vaut ça que de céder aux larmes.

Je viens de perdre une affaire. Et j’ai beau savoir que j’aurai surmonté ce sentiment d’échec d’ici lundi, que je serai passée à autre chose, car il y a d’autres dossiers à instruire, d’autres clients à représenter, ma défaite me reste en travers de la gorge pour le moment. Je ne suis pas habituée aux revers, et j’ai d’ailleurs du mal à les accepter : j’aime trop gagner. Enfin, comme tout le monde. C’est naturel. Nous avons besoin de succès pour que nos carrières continuent à briller. Et notre système judiciaire, accusatoire, repose entièrement là-dessus.

Je me souviens du choc terrible que ça a été pour moi lorsqu’on me l’a expliqué au tout début de ma formation. J’avais embrassé une carrière juridique poussée par de grands idéaux – et j’en ai conservé certains, je ne suis pas totalement désabusée… Je ne m’étais pas préparée à ce qu’on m’en expose les rouages en termes si brutaux.

— La vérité est une notion épineuse. À tort ou à raison, une procédure accusatoire n’est pas une recherche de la vérité, a asséné Justin Carew, avocat conseiller de la reine, devant une assemblée de jeunes recrues, fraîches émoulues d’Oxford, Cambridge, Durham et Bristol. Plaider consiste uniquement à se montrer plus convaincant que la partie adverse, a-t-il poursuivi. Vous pouvez gagner, même si la plupart des preuves jouent contre vous, du moment que votre argumentation est meilleure. Et la victoire est le seul objectif, bien sûr.

Mais, parfois, on a beau déployer des trésors de persuasion, on perd. Et, dans mon cas, cela se produit systématiquement quand une victime se révèle fragile, quand son témoignage peine à apporter la preuve espérée ou quand, lors du contre-interrogatoire, celui-ci se dévide comme une pelote de laine entre les pattes d’un chaton – un enchevêtrement de contradictions qui forment d’autant plus de nœuds qu’on tire dessus.

C’est arrivé aujourd’hui dans le dossier Butler. Une affaire de viol aggravé de violences conjugales : Ted Butler et Stacey Gibbons avaient vécu ensemble pendant quatre années, et pendant l’essentiel de cette période il l’avait maltraitée.

Je savais, dès le début, que tout jouait contre nous. Si les jurés sont enclins à condamner le violeur type, le prédateur qui sévit dans les ruelles sombres, dès qu’il s’agit d’un viol conjugal, en revanche, ils préfèrent ne rien savoir, merci beaucoup.

De façon générale, je pense que les jurés se révèlent justes mais dans cette affaire, ça n’a pas été le cas. Il m’arrive de me demander s’ils ne sont pas restés bloqués à l’époque victorienne : la victime est l’épouse de l’accusé, ou sa concubine, et ce qui se passe sous leur toit ne regarde qu’eux. Pour être honnête, il y a quelque chose d’assez obscène à fouiller dans l’intimité d’un couple, à se renseigner sur ce qu’elle porte la nuit – un tee-shirt XXL d’une enseigne de supermarché –, à découvrir qu’il aime toujours fumer après un rapport sexuel, alors même qu’elle est asthmatique et qu’il sait que cela lui procure une sensation d’étouffement. Je m’interroge sur ceux qui sont présents à l’audience en simples spectateurs : pour quelles raisons viennent-ils assister à ce pauvre drame sordide ? Plus captivant qu’un feuilleton télévisé en ce qu’il est interprété par des personnes en chair et en os et que la victime verse de véritables larmes… Celle-ci n’était pas, Dieu merci, visible du public, protégée par un écran pour ne pas avoir à affronter son agresseur présumé. Le cou épais et les yeux porcins, il portait un costume bon marché, une chemise noire et une cravate – sa version, agressive, de la respectabilité –, et semblait furieux derrière la vitre blindée.

Oui, on se sent sale et impudique. Indiscret. Et malgré tout j’ai posé les questions – des questions qui ont ravivé les instants les plus humiliants et terrifiants que Stacey avait été amenée à vivre. Parce que, au fond de moi, en dépit de ce que cet éminent avocat m’a enseigné toutes ces années auparavant, je continue à vouloir faire éclater la vérité.

Par la suite, l’avocat de la défense a mis le sujet de la pornographie sur le tapis. Sujet qui n’a pu être abordé que parce que la partie adverse a réussi à faire verser au dossier un DVD qui se trouvait sur la table de nuit et qui contenait une scène présentant des similitudes avec les faits reprochés à l’accusé.

— Ne serait-il pas envisageable, a habilement demandé mon estimé confrère Rupert Fletcher, de sa voix de baryton grave et terrifiante, qu’il se soit agi d’un jeu sexuel qui gênerait un peu la plaignante a posteriori ? La réalisation d’un fantasme qui serait, d’après elle, allé un peu trop loin ? Le film nous montre une femme attachée, exactement comme Mlle Gibbons. Il est donc permis de penser qu’au moment de la pénétration, Ted Butler était convaincu que Stacey Gibbons acceptait de s’adonner à ce fantasme dont ils avaient discuté ensemble. Qu’elle ne faisait que se plier à un jeu dont elle avait accepté au préalable les conditions, en toute connaissance de cause.

Il a exposé d’autres détails du film avant de se reporter à un texto dans lequel la victime confessait : « Ça m’a excitée. » Et le frisson de dégoût sur le visage de quelques jurés ne m’a pas échappé – les femmes d’âge mûr qui s’étaient mises sur leur trente-et-un pour l’occasion, qui s’attendaient peut-être à assister à un procès pour cambriolage ou meurtre, mais pas à ce genre d’affaire. J’ai aussitôt su que la compassion qu’elles éprouvaient jusque-là pour Stacey était en train de disparaître aussi vite qu’une vague se retirant de la plage.

— Vous aviez le fantasme d’être attachée, n’est-ce pas ? l’a apostrophée Rupert. Vous avez d’ailleurs envoyé un texto à votre amant pour lui faire savoir que vous souhaitiez essayer de telles pratiques.

Il a marqué une pause pour permettre aux sanglots de Stacey de résonner dans la salle d’audience aveugle. Puis est venu l’aveu murmuré :

— Oui.

À compter de cet instant, cela n’a plus eu aucune importance que Ted l’ait à moitié étranglée en la violant, ou qu’elle ait eu des marques sur les poignets parce qu’elle s’était débattue pour se libérer – des brûlures causées par les cordes et qu’elle avait eu la présence d’esprit de prendre en photo avec son iPhone. À compter de ce moment, tout a déraillé.

Je prends la carafe sur le buffet et me sers un fond de whisky. Ça ne m’arrive pas souvent de boire au travail, mais la journée a été longue et il est 17 heures passées. Le crépuscule est tombé – tons pastel, pêche et or, qui illuminent les nuages et rendent la cour derrière ma fenêtre encore plus ravissante –, et j’ai toujours été d’avis que l’alcool était autorisé une fois qu’il faisait nuit. Le single malt me brûle le fond de la gorge. Je me demande si Rupert est en train de célébrer sa victoire dans le bar à vin en face du tribunal. Il doit forcément savoir, entre les traces aux poignets, la strangulation et l’air narquois de son client à l’annonce du verdict, que ce dernier était coupable. Cependant, une victoire reste une victoire. D’un autre côté, si j’avais défendu un dossier pareil, j’aurais la décence de ne pas exulter, et encore moins de fêter ça avec une bouteille de Veuve Clicquot. Enfin, encore une fois, j’essaie de ne pas plaider ce genre d’affaires. Être capable de passer de l’accusation à la défense est sans doute la preuve d’un plus grand talent ; et pourtant, je n’ai aucune envie de souiller ma conscience en défendant ceux que je soupçonne d’être coupables. Voilà pourquoi je préfère représenter les plaignants.

Car je suis du côté de la vérité, voyez-vous, pas seulement du côté des gagnants. Voici mon sentiment sur la question : si je crois une victime, alors je dispose d’assez de preuves pour monter un dossier. Et c’est pour cela que je veux gagner. Pas seulement pour le plaisir de la victoire, mais parce que je suis du côté des Stacey Gibbons de ce monde, et des victimes de crimes moins ambigus et plus brutaux : la fillette de six ans violée par son grand-père, le garçon de onze ans régulièrement sodomisé par son chef scout, l’étudiante forcée de prodiguer une fellation parce qu’elle a commis l’erreur de rentrer seule chez elle à une heure tardive. Oui, je suis tout particulièrement de son côté à elle. Au pénal, l’accusation doit apporter des preuves particulièrement solides : il faut établir la culpabilité de l’accusé non pas seulement de façon plausible, mais en ne laissant aucune place au doute. Et c’est pour cette raison que Ted Butler est ressorti du tribunal en homme libre, aujourd’hui. La défense a introduit le ver dans le fruit : cette hypothèse invoquée par Rupert, de sa voix de velours, selon laquelle Stacey, une femme que les jurés jugeaient sans doute un peu rustre, avait consenti à des rapports sexuels violents avant de décider, deux semaines plus tard seulement – s’étant rendu compte que Ted la trompait –, d’aller voir la police. La possibilité qu’elle ait pu être traumatisée, honteuse, qu’elle ait pu craindre d’être malmenée par une cour qui ne la croirait pas – ce qui s’est précisément produit –, ne semble pas les avoir effleurés.

Je me ressers du whisky, ajoute une goutte d’eau dans le lourd verre en cristal. C’est ma limite, si je veux être raisonnable, et je m’y tiens. Je suis disciplinée. Je dois l’être : je sais que je perds de ma vivacité d’esprit si je bois plus. Il est peut-être temps de rentrer, mais la perspective de retrouver mon trois-pièces manque d’attrait. En temps normal, j’aime être seule. Je ne suis pas assez conciliante pour partager ma vie avec quelqu’un, je suis trop attachée à mon espace, trop égoïste, trop ergoteuse. Je m’abandonne avec délices à ma solitude, ou plutôt au fait de ne pas avoir à prendre en compte les besoins d’un autre, lorsque je travaille sur un dossier, l’esprit en ébullition, ou lorsque je sors éreintée d’un procès. Et pourtant, dès que je perds, je ne supporte plus le silence qui m’enveloppe. Je n’ai plus envie d’être seule, de m’appesantir sur mes insuffisances professionnelles et personnelles. Ainsi, j’ai tendance à rester tard au bureau, n’éteignant ma lampe que plusieurs heures après le départ de mes confrères et consœurs qui ont une famille, continuant à traquer la vérité dans la liasse de documents en ma possession et à mettre au point la meilleure stratégie pour gagner.

Ce soir, j’entends le claquement des talons de mes collaborateurs dans l’escalier en bois du XVIII e, puis des éclats de rire montent jusqu’à moi. Début décembre : la course aux préparatifs de Noël a été lancée. Et on est vendredi soir, on le perçoit au soulagement ambiant. Je ne retrouverai pas les autres avocats au pub. Je fais ma tête des mauvais jours, comme dirait ma mère, et j’ai assez joué la comédie pour aujourd’hui. Je n’ai aucune envie que mes collaborateurs se sentent obligés de me consoler, de me dire qu’il y a d’autres victimes à défendre, que dans les cas de violence conjugale on part perdant de toute façon. Je n’ai pas envie de me forcer à sourire alors qu’intérieurement j’enrage, je n’ai pas envie que ma colère gâte l’ambiance. Richard sera là : il a été mon maître de stage à une époque, mon amant occasionnel – de moins en moins souvent, dernièrement, car son épouse, Felicity, a découvert notre relation et je n’ai aucune envie d’ébranler, encore moins de détruire, leur mariage. Je refuse qu’il ait pitié de moi.

Un coup sec à la porte : un toc, toc, toc, autoritaire et caractéristique ; il émane de la seule personne que je suis en état de voir. Brian Taylor, mon clerc depuis dix-neuf ans que je travaille au 1, Swift Court. Quarante années d’ancienneté, doté de davantage de bon sens et d’une meilleure connaissance de la psychologie humaine que la plupart des avocats pour lesquels il travaille. Sous ses cheveux poivre et sel gominés, son costume soigneusement boutonné, ses « mademoiselle » guillerets – car il insiste pour respecter la hiérarchie, au moins au cabinet –, il cache une compréhension aiguë de la nature humaine, ainsi qu’un profond sens moral. Il est aussi incroyablement secret. Il m’a fallu quatre années pour découvrir que sa femme l’avait quitté, et quatre autres pour apprendre qu’elle était partie avec une femme.

— Je pensais bien que vous seriez toujours là, dit-il en passant la tête par la porte. J’ai appris pour l’affaire Butler.

Son regard volette de mon verre vide à la carafe de whisky, aller et retour. Il ne dit rien. Il observe, c’est tout. Je pousse un murmure évasif qui ressemble plutôt à un grognement guttural.

Il vient se poster devant mon bureau, les mains dans le dos, détendu. Il attend le bon moment pour partager avec moi un de ses trésors de sagesse. Je me surprends à jouer le jeu, à me carrer dans mon fauteuil, délaissant provisoirement mon humeur sombre malgré moi.

— Ce qu’il vous faut, maintenant, c’est un cas croustillant. Médiatique.

— Je vous écoute.

Je sens mon souffle se libérer d’un coup : c’est un soulagement d’être face à quelqu’un qui me connaît si bien et pour qui mon ambition est un fait établi.

— Ce dont vous avez besoin, poursuit-il en posant sur moi ses malicieux yeux noirs éclairés par la perspective d’une affaire lucrative, c’est d’un dossier qui vous fera passer au niveau supérieur. Qui fera définitivement votre carrière.

Il tient quelque chose à la main, bien sûr. Depuis octobre 2015, toutes les affaires nous parviennent par voie électronique, elles ne sont plus enrobées d’un ruban rose sombre comme une longue lettre d’amour. Brian sait pourtant que je préfère me plonger dans les documents physiques, parcourir une liasse de papiers sur lesquels je peux prendre des notes, que je peux surligner, recouvrir de Post-it fluo afin de tracer, dans ses grands traits, mon plan d’attaque pour le procès.

Il imprime toujours mes dossiers et aucune lettre d’amour ne pourrait me rendre plus heureuse que les documents qu’il me tend soudain avec un ample geste de magicien.

— J’ai l’affaire qu’il vous faut.

 

 

1. Statut honorifique, décerné en général au bout de quinze années d’exercice au moins. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

 

 

Sophie


21 octobre 2016


2

 

 

Sophie n’a jamais considéré son mari comme un menteur.

Un dissimulateur, oui. C’est une composante de son métier : une propension à se montrer parcimonieux avec la vérité. Une condition préalable, pourrait-on dire, pour un membre du gouvernement.

Pourtant, pas une seule fois elle n’a imaginé qu’il pouvait lui mentir. Ou plutôt qu’il pouvait avoir une deuxième vie dont elle ne saurait rien, détenir un secret qui ferait exploser l’univers sur lequel elle veillait avec amour pour le désintégrer à tout jamais.

Ce vendredi-là, tandis qu’il se prépare à aller déposer leurs deux enfants à l’école, elle éprouve un élan d’amour si violent pour lui qu’elle s’arrête dans l’escalier et savoure le tableau qu’ils forment tous les trois, dans l’encadrement de la porte. James se retourne pour lui dire au revoir, le bras gauche levé dans ce geste de politicien dont elle se moquait et qui semble être devenu une seconde nature chez lui maintenant, la main droite posée tendrement sur la tête de Finn. Leur fils, avec sa frange qui lui tombe dans les yeux, ses chaussettes qui tire-bouchonnent autour des chevilles, ses pantoufles… à son habitude, il rechigne à partir. Sa sœur aînée, Emily, les contourne pour sortir : bien décidée, du haut de ses neuf ans, à ne pas être en retard.

— Bon, eh bien, au revoir, alors ! lui lance son mari.

Le soleil automnal joue avec sa tignasse juvénile, crée un halo qui vient couronner son mètre quatre-vingt-dix.

— Au revoir, maman ! lui crie sa fille en dévalant les marches du perron.

— Au revoir, maman chérie.

Finn, déstabilisé par ce changement dans son train- train – leur père les accompagne rarement à l’école –, fait la moue et rougit.

— Allez viens, mon petit gars…

James le pousse dehors d’un geste habile, quasiment autoritaire ; Sophie se reproche presque de trouver cette attitude séduisante, imposante. Puis James sourit et l’ensemble de ses traits se radoucissent, car il a un faible pour Finn.

— Tu sais bien que tu seras content une fois là-bas.

Il prend son fils par les épaules et l’entraîne dans leur jardin soigné de l’Ouest londonien, avec ses lauriers de formes géométriques qui donnent l’impression de monter la garde, son allée bordée de lavande. Il l’entraîne loin de Sophie, vers la rue.

Ma famille, songe-t-elle, en regardant le trio parfait : sa fille, qui fait la course en tête, impatiente de saisir cette journée à bras-le corps, tout en jambes maigrelettes et queue-de-cheval bondissante ; son fils, qui glisse sa main dans celle de son père et lève vers lui des yeux empreints de cette vénération impudique qui lui est venue depuis son sixième anniversaire. La ressemblance entre l’homme et le petit garçon – Finn est une version miniature de son père – ne fait qu’amplifier l’amour de Sophie. J’ai un magnifique garçon et un magnifique mari, pense-t-elle, en observant les larges épaules de James – des épaules d’ancien rameur. Elle attend, elle espère plutôt qu’il va se retourner pour lui sourire. Elle n’est toujours pas immunisée contre son charisme.

Bien sûr, il n’en fait rien, et elle les voit disparaître. Les êtres les plus précieux de son univers.

 

Cet univers s’effondre à 20 h 43. James est en retard. Elle aurait dû s’en douter. C’est un vendredi de permanence, comme tous les quinze jours, et il s’est rendu dans sa circonscription, un village au fin fond du Surrey, dans une salle des fêtes généreusement éclairée.

Au début de son mandat, ils y passaient tous leurs week-ends : ils prenaient leurs quartiers dans une maison froide et humide où ils ne se sont jamais vraiment sentis chez eux en dépit d’importants travaux de rénovation. À la réélection de James, ils ont pu se dispenser, non sans soulagement, de faire croire que Thurlsdon était l’endroit où ils aspiraient à passer la moitié de la semaine. Charmant les mois d’été, certes, mais sinistre en hiver, quand Sophie se retrouvait face aux arbres dénudés qui bordaient leur petit jardin clos, tandis que James vaquait à ses occupations d’élu ; elle avait bien du mal à canaliser ses enfants citadins, qui regrettaient l’agitation frénétique de leur vraie maison, dans le quartier de North Kensington.

Ils ne s’y risquent plus qu’une fois par mois dorénavant, et James s’y rend seul pour son autre réunion bimensuelle. Deux heures de présence sur place, l’après-midi ; ce matin il lui a promis de lever le camp à 18 heures.

Il a un chauffeur maintenant qu’il est sous-secrétaire d’État, et aurait dû être là à 19 h 30 – à moins d’un bouchon. Ils sont attendus pour dîner chez des amis. Enfin, quand elle dit « amis »… Matt Frisk est aussi sous-secrétaire d’État : il a les dents qui rayent le plancher, ce qui fait tache dans leur petit cercle où, si la réussite est vécue comme inéluctable, l’ambition revendiquée passe pour vulgaire. Toutefois, Ellie et lui habitent le même quartier qu’eux, et Sophie peut difficilement reporter encore une fois.

Ils se sont annoncés pour 20 h 15. Il est 20 h 10 passées, à présent… Où est-il ? La nuit d’octobre grimpe le long des fenêtres à guillotine : l’obscurité est adoucie par la lueur des lampadaires, l’automne s’installe mine de rien. Sophie adore cette période de l’année, synonyme pour elle de nouveaux départs – elle se revoit courir dans les feuilles qui jonchaient les immenses pelouses de Christ Church, à Oxford, cette première année, alors qu’elle était grisée par la perspective de tous ces nouveaux mondes s’ouvrant à elle. Depuis qu’elle a des enfants, cette saison est devenue le temps du cocooning, celle où l’on se prélasse au coin de la cheminée avec des marrons grillés, où l’on se réchauffe avec un ragoût de gibier après une brève promenade vivifiante. Mais aujourd’hui, l’incertitude place cette soirée d’automne sous le signe de la tension. Des bruits de pas sur le trottoir, un rire de femme aguicheur, puis le murmure d’une voix grave. Pas celle de James. Les pas se rapprochent avant de s’éloigner, de disparaître.

Sophie presse la touche RAPPEL. Après une sonnerie, elle bascule sur la messagerie de James. D’un index rageur, elle tape la surface lisse de son portable, ébranlée d’avoir perdu son habituel sang-froid. L’appréhension lui serre le ventre et, l’espace d’un instant, elle se retrouve dans le hall glacial de sa résidence à Oxford à la fin de sa première année universitaire : le vent souffle dans la cour, elle attend que le téléphone public sonne. Le regard compatissant d’un portier. La peur pétrifiante – si forte durant l’ultime semaine du troisième trimestre – que quelque chose d’encore plus terrible ne survienne. À dix-neuf ans, elle guettait déjà l’appel de James.

20 h 14. Elle essaie à nouveau, tout en se haïssant. Elle tombe directement sur le répondeur. Elle tire sur une peluche imaginaire, joue avec ses bracelets brésiliens et scrute ses ongles d’un œil critique : soigneusement limés et naturels, à l’inverse de ceux d’Ellie, synthétiques et aux couleurs éclatantes.

Du bruit dans l’escalier. Une voix d’enfant.

— Papa est rentré ?

— Non… Retourne te coucher.

Sophie est plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu. Emily la dévisage, un sourcil haussé.

— Va dans ton lit, trésor, reprend-elle d’un ton radouci en suivant sa fille au premier.

Les battements de son cœur se précipitent lorsqu’elle entre dans sa chambre pour la border.

— Il faut que tu te calmes, maintenant. Il ne va pas tarder.

— Est-ce qu’il pourra venir me dire bonne nuit quand il arrivera ? demande Emily avec une moue absolument délicieuse.

— Eh bien, on sort, tu sais, mais si tu ne dors pas encore…

— Je ne dormirai pas.

La détermination d’Emily – la mâchoire serrée, l’assurance inébranlable – en fait bien la fille de son père.

— Alors il viendra, oui.

Sophie dépose un rapide baiser sur le front de l’enfant pour mettre un terme au débat et lui remonte la couette sous le menton.

— Je ne veux plus que tu te relèves, maintenant. C’est compris ? Cristina reste avec vous, comme d’habitude. Je t’enverrai ton père à son retour.

 

20 h 17. Elle n’appellera plus. Elle n’a jamais été le genre d’épouse à harceler son mari, même si ce silence complet la glace. Surtout venant de James, si doué en communication… Ça ne lui ressemble vraiment pas. Sophie l’imagine bloqué sur l’autoroute, plongé dans des dossiers à l’arrière de sa voiture. Dans ce cas, il téléphonerait, enverrait un texto, un e-mail… Il ne la laisserait pas ainsi en suspens – sans parler de la jeune fille au pair qui traîne dans la cuisine, impatiente de les voir s’éclipser pour avoir la maison pour elle toute seule et pouvoir se blottir sur le canapé. Le visage soigneusement retouché de Sophie perd un peu de sa perfection ; les fleurs achetées pour les Frisk commencent à se faner dans leur emballage sur la petite table de l’entrée.

20 h 21. Elle appellera les Frisk à 20 h 30. Lorsque l’heure arrive, néanmoins, elle attend encore. 20 h 35, 20 h 36, 20 h 37. À 20 h 40, consciente qu’il est de mauvais ton d’utiliser ce biais, elle envoie un bref texto d’excuse à Ellie Frisk pour lui expliquer que James a eu un problème dans sa circonscription et que, ils en sont terriblement navrés, ils ne pourront pas honorer leur invitation à dîner.

Dans le Times, il y a un article de Will Stanhope sur l’État islamique, mais les mots de cet ancien camarade d’Oxford glissent sur Sophie. Il pourrait aussi bien s’agir, vu l’intérêt qu’elle y porte, d’une histoire de dinosaures dans l’espace qu’elle lirait à Finn. Car la moindre parcelle de son corps ne guette qu’une seule chose.

Et la voici. La clé de James dans la porte. Un grattement suivi du chuintement de la lourde porte en chêne. Des bruits de pas, plus lents que de coutume, privés de leur vivacité et de leur assurance habituelles. Puis le choc de la fameuse « boîte rouge » sur le sol, la valise confidentielle de tous les hommes d’État : James abandonne un temps le poids de ses responsabilités – un son aussi délicieux que le chant du vin blanc sec qui coule dans un verre. Le cliquetis des clés sur la table de l’entrée. Et enfin le silence qui revient.

— James ?

Elle va à sa rencontre.

Son beau visage est gris, son sourire crispé, et il ne croise pas son regard – ses pattes-d’oie semblent plus prononcées que de coutume.

— Tu ferais mieux d’annuler les Frisk.

— Je l’ai déjà fait.

Il retire son manteau et le suspend avec soin, se détournant de Sophie. Elle hésite avant de l’enlacer par la taille – sa taille fine qui supporte son tronc robuste, comme un jeune arbuste s’étoffant en hauteur –, mais il lui prend les mains et les écarte délicatement.

— James ?

Le froid au creux du ventre de Sophie se diffuse.

— Cristina est là ?

— Oui.

— Envoie-la dans sa chambre, tu veux bien ? Je dois te parler en privé.

— D’accord.

Le cœur de Sophie se met à papillonner quand elle entend son propre ton, si sec.

— Peux-tu le faire tout de suite, s’il te plaît, Sophie ?

Il lui adresse un autre sourire tendu et une note d’impatience transparaît dans sa voix, à croire qu’elle est une enfant désobéissante ou une fonctionnaire un peu lente. Elle l’observe, surprise par son humeur, si différente de celle à laquelle elle s’attendait. Il se masse le front avec ses doigts fins et puissants, ferme brièvement ses yeux verts – ses cils, d’une longueur désarmante, effleurent ses joues. Puis il les rouvre brusquement et le regard qu’il pose sur elle ressemble à celui de Finn lorsqu’il implore sa clémence, prêt à tout pour éviter qu’on le gronde. C’est ce même regard que James lui a adressé il y a vingt-trois ans, avant de lui avouer le drame qui menaçait de causer sa perte, celui qui a provoqué leur séparation et qui continue, parfois, de lui donner des frissons… Oui, à cet instant, elle redoute que cette sombre histoire fasse à nouveau surface.

— Je suis désolé, Soph. Sincèrement désolé.

Et on dirait qu’il ne porte pas seulement le poids de son poste – sous-secrétaire d’État en charge de la lutte contre l’extrémisme –, mais la responsabilité du gouvernement tout entier.

— J’ai merdé dans les grandes largeurs.

 

Elle s’appelle Olivia Lytton – même si Sophie l’a toujours, dans sa tête, considérée comme une anonyme, l’« assistante parlementaire de James ». Un mètre soixante-dix-huit, vingt-huit ans, blonde, des relations bien placées, sûre d’elle, ambitieuse.

— J’imagine qu’ils vont la surnommer la « blonde atomique ».

Elle se veut acerbe et ne réussit qu’à parler d’une voix suraiguë. Leur aventure a duré cinq mois et James y a mis un terme une semaine auparavant, juste après le congrès du parti.

— Ça ne représentait rien à mes yeux, dit-il en se prenant la tête à deux mains, cherchant à jouer la contrition.

Il se redresse et fronce le nez avant de lâcher un autre cliché :

— C’était purement sexuel… Elle a flatté mon orgueil.

Sophie déglutit : elle peine à contenir la rage qui palpite dans sa poitrine.

— Alors ce n’est pas grave dans ce cas.

Le regard de James s’adoucit tandis qu’il prend la mesure de la souffrance de son épouse.

— Il n’y avait aucun problème entre nous dans ce domaine, Soph. Tu le sais.

Il est si doué, d’habitude, pour lire en elle : un talent perfectionné durant plus de vingt ans et qui constitue l’un des liens les plus forts entre eux.

— J’ai juste commis une erreur stupide.

Elle attend, très digne sur le canapé face à lui, que sa colère reflue suffisamment pour pouvoir s’exprimer posément. À moins que ce ne soit plutôt lui qui prenne l’initiative d’un rapprochement. Qui tende une main hésitante vers elle, ou au moins lui sourie.

Il semble pourtant prendre racine sur son fauteuil : tête baissée, les coudes sur les genoux, les doigts joints comme pour prier. Au début, cette posture hypocrite lui inspire du mépris – celle de l’homme politique repentant, que Blair a si bien su incarner –, puis elle se radoucit en apercevant le tremblement, unique, qui agite ses épaules : pas un sanglot mais un soupir. L’espace d’un instant, elle revoit sa mère face à son père, aussi désinvolte qu’infidèle, confessant une autre de ses « incartades ». La résignation froide de Ginny, l’éclair de douleur si rapidement réprimé dans ses yeux bleu marine.

Peut-être que tous les maris sont pareils ? La tristesse enfle, suivie par la colère. Il ne devrait pas en être ainsi. Leur mariage est différent. Fondé sur l’amour, la confiance et une vie sexuelle qu’elle entretient de son mieux.

Elle a fait des compromis dans sa vie, et Dieu sait quel acte de foi elle a dû accomplir lorsqu’ils se sont remis ensemble, James et elle. Toutefois, s’ils devraient avoir une certitude, une seule certitude, c’est que leur couple est solide. La vision de Sophie se brouille, ses yeux s’embuent de larmes. Il redresse la tête et croise son regard – elle aurait préféré que ça n’arrive pas.

— Il y a autre chose, lâche-t-il.

 

Évidemment, il n’aurait pas confessé une liaison sans raison.

— Elle est enceinte ?

Le mot, laid mais indispensable, ternit la lumière de la pièce.

— Non. Bien sûr que non.

Sophie se détend un peu : pas de demi-frère ou de demi-sœur pour Emily et Finn. Pas de trace de cette passade. Et nulle nécessité de partager James de ce côté-là aussi.

Puis il relève la tête en grimaçant. Sophie enfonce ses ongles dans sa paume, où ils laissent des petits croissants bien nets ; elle constate que ses articulations sont des perles ivoire qui menacent de percer à travers le rouge de sa peau.

Que pourrait-il y avoir de pire qu’un enfant né d’une autre femme – même si celle-ci aurait pu décider d’avorter ? Que cette aventure devienne un fait connu : un ragot particulièrement savoureux qui tomberait dans les oreilles de quelques élus dans un des salons du Parlement avant d’être connu de tous. Qui est au courant ? Les collègues de James ? Le Premier ministre ? Les épouses d’autres députés ? Et Ellie ? Sophie voit d’ici la pitié à peine contenue sur son visage d’idiote joufflue. Peut-être a-t-elle su lire entre les lignes de son texto de désistement, peut-être sait-elle déjà.

Sophie se force à respirer profondément. Ils sont capables de faire face, de surmonter cette crise. Ils ont connu bien pire, non ? Une brève liaison n’est pas un crime : ils pourront la balayer, l’oublier rapidement, l’effacer. Mais alors James ajoute quelques mots qui font basculer la situation dans quelque chose de bien plus préjudiciable, de bien plus destructeur ; frappée en plein plexus solaire, Sophie voit se dérouler un scénario catastrophe qu’elle n’avait pas anticipé.

— Ça va paraître dans la presse.

 

 

NOTE DE L’AUTEUR


Anatomie d’un scandale doit beaucoup à mon expérience de journaliste, de correspondante politique et d’étudiante en lettres à Oxford dans les années 1990. Mais ce roman est néanmoins une œuvre de fiction, située dans un monde où l’on ne parle ni du Brexit, ni des élections américaines, où le Premier ministre et les hommes politiques sont fictifs.

L’Oxford que je décris est, lui aussi, romancé. Il n’y a ni Shrewsbury College ni Walsingham College, même si ce dernier offre certaines ressemblances géographiques avec mon ancien college. Holly n’est pas sans points communs avec l’étudiante simple et provinciale que j’étais à l’époque ; et pour autant, son histoire n’est pas, fort heureusement, la mienne.

 

 

REMERCIEMENTS


Parfois, lorsqu’on se documente pour un roman, on a un immense coup de chance. Le mien a été de voir Eloise Marshall à l’œuvre, à Old Bailey, puis de la suivre dans une affaire de viol jugée dans un autre tribunal de la cour. Elle a lu des passages de mon roman et répondu à de nombreuses questions. Je lui en suis infiniment reconnaissante.

La chance m’a souri une seconde fois à travers la lecture du livre de Iain Morley, conseiller de la reine, ancien membre du cabinet d’Eloise, au 23, Essex Street : The Devil’s Advocate : a spry polemic on how to be seriously good in Court 1 . Une phrase en particulier (« La vérité est une notion épineuse. À tort ou à raison, une procédure accusatoire n’est pas une recherche de la vérité ») m’a tellement obsédée que je la lui ai empruntée et me la suis appropriée. J’ai une dette envers lui. Et envers Hannah Evans, du 23, Essex Street, qui m’a recommandé cet ouvrage. Je remercie aussi le service de presse de l’ordre du barreau, ainsi que Simon Christie, pour son aide au début de mes recherches.

Je dois aussi adresser un immense merci à mon incomparable agent littéraire, Lizzy Kremer, qui a défendu ce roman avec une passion incroyable, et ce, dès le départ. Ma gratitude va également à l’équipe des droits chez David Higham Associates (Alice Howe, Emma Jamison, Emily Randle, Camilla Dubini et Margaux Vialleron), dont l’enthousiasme et l’énergie ont permis à Anatomie d’un scandale d’être traduit en quatorze langues.

Mes éditrices, Jo Dickinson chez Simon & Schuster UK et Emily Bestler chez Emily Bestler Books, ont été des interlocutrices délicieuses. Je leur suis reconnaissante de leur travail collaboratif et perspicace, de leurs idées lumineuses et de leur délicatesse. Ian Allen a été un relecteur affûté et pertinent. Quant à Martin Soames, chez Simons, Muirhead & Burton LLP, il a apaisé beaucoup de mes angoisses. Je n’aurais pas pu connaître expérience éditoriale plus heureuse.

J’ai la chance de faire partie du Prime Writers, un groupe d’auteurs qui ont tous été publiés pour la première fois après quarante ans (j’en avais quarante et un). Que ce soit en me challengeant dans mon écriture ou en me racontant leurs expériences d’étudiants, ils m’ont apporté une aide incommensurable. Je remercie surtout Terry Stiastny, avec qui j’ai discuté de points précis de l’intrigue et qui, en résumant mon roman à quelqu’un, m’a fourni le titre. Parce que nous écrivions en même temps, Karin Salvaggio, Sarah Louise Jasmon, Claire Fuller et Peggy Riley m’ont tout particulièrement stimulée. Dominic Utton, Rachael Lucas, James Hannah et Jon Teckman ont vérifié la justesse des termes que j’ai employés et m’ont fourni des éléments de recherche.

Avant de devenir romancière, j’étais journaliste politique pour le Guardian. Et c’est une discussion avec mon ancien patron à la tête de cette rubrique, Mike White, qui m’a donné le point de départ de ce roman. Mon ancien collègue, Andy Sparrow, s’est chargé de vérifier des informations avec assiduité et générosité, à l’instar de Ben Wright, à la BBC.

Merci aussi à Shelley Spratt, du service de presse de la police du Cambridgeshire, et au service de presse d’Addaction, organisme qui aide les victimes d’addictions et de maladies mentales. Comme pour tous les experts qui m’ont apporté leur aide, si des erreurs se sont glissées dans ce roman, elles sont entièrement de mon fait.

Enfin, je tiens à remercier ma famille. Diplômée en lettres, j’ai brièvement envisagé de suivre les traces de mon père et de faire une carrière juridique. J’aurais été catastrophique, néanmoins l’enthousiasme de Chris Hall pour le droit a éveillé mon intérêt et aiguisé mon appétit pour le genre du drame judiciaire.

Ma mère, Bobby Hall, et ma sœur, Laura Tennant, m’apportent continuellement un soutien sans failles. Mais le trio auquel je suis le plus reconnaissante est constitué par mon mari, Phil, et mes enfants, Ella et Jack. Anatomie d’un scandale m’a conduite à m’aventurer dans des zones obscures de l’humanité auxquelles beaucoup d’entre nous préféreraient ne pas penser. La vie de famille, avec tout son amour, son vacarme et son énergie, était un antidote bienvenu.

 

 

1. Ce livre n’a pas été traduit en français. Son titre pourrait être : L’Avocat du diable. Une polémique fructueuse sur l’art d’exceller en audience.

 

 

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