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Remise de peine
de Patrick Modiano

Le 10/10/2014 à 08:48 - 0 commentaire

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Résumé du livre
Dans ce récit aux contours autobiographiques, le narrateur, Patoche, évoque son enfance chez des amies de ses parents, pendant que sa mère court les scènes de théâtre dans toute l'Europe et que son père s'est fait chercheur d'or en Amérique du Sud. Le regard enfantin et naïf du narrateur dessine des existences adultes troubles, faites de mystères et de clandestinité. Remise de peine est imprégné des thèmes chers à Patrick Modiano : la quête paternelle et la mélancolie des errances parisiennes.

 

Premier chapitre

Je n’avais pas vingt ans quand j’ai lu Remise de peine pour la première fois. Et cette lecture a coïncidé, peu ou prou, avec le début de l’histoire qui me lie aux livres de Patrick Modiano. Je ne sais plus quel fut le premier. Voyage de noces peut-être. Quartier perduFleurs de ruineLes Boulevards de ceinture. Je ne sais plus. Mais je me souviens qu’il fut l’un de ceux-là. Et aussi de mon frère achetant un livre de poche presque au hasard, un matin au relais Hachette de la gare de Juvisy, parce qu’il avait laissé chez nous celui qu’il projetait de lire durant le trajet qui le menait à l’université parisienne où il étudiait le droit. De lui faisant irruption dans ma chambre, murs jaune pâle où s’affichait un poster étonnamment modianesque quand j’y repense, façade mystérieuse griffée de ronces et mangée de lierre d’une villa qu’on imaginait francilienne et où s’allumait une fenêtre, haut portail et jardin esquissé, silhouettes entraperçues, traces, lambeaux de vies à imaginer, une image comme tout droit sortie de ce livre précisément, dont la géographie est moins celle de ce Paris enfui si propre à l’auteur que celle de ces banlieues éloignées, « qui n’en étaient pas encore », petites villes calmes et cossues perdues aux lisières des campagnes, qu’il m’arrivait d’entrevoir à l’occasion de tel ou tel examen de piano qui m’exigeait aux bordures de l’Essonne. Je me souviens de lui me tendant le livre et me disant « tiens tu devrais lire ça, ça devrait te plaire », de moi lui obéissant et m’y plongeant sans délai, et de l’éblouissement qui s’ensuivit. Bien sûr tout était là, déjà : les noms de rue, les annuaires, les strates temporelles superposées, les silhouettes troubles, les disparitions, le passé inavouable, l’ombre de la collaboration et de la rue Lauriston, les enquêtes en forme d’errance, les fréquentations louches, la solitude, l’abandon, le père intermittent aux activités et déplacements douteux, la mère actrice entre deux tournées, l’absence de pedigree, la pudeur et l’élégance, la peur et la douleur retenues, les zones vagues et les trous noirs, enfin toute cette mythologie précieuse et unique, portée par le mystère d’une phrase au son incomparable, mélancolique et légère, et pourtant si simple, sans caractéristique apparente, sans effet, sans signe extérieur de richesse. Les jours qui ont suivi, je me suis rendu à la bibliothèque et j’ai dévoré tout ce qu’elle proposait de l’auteur. Puis les solderies parisiennes du quartier Saint-Michel et l’argent que j’économisais sur les repas que je ne prenais plus depuis plusieurs mois déjà m’ont permis de compléter et d’ainsi me mettre à jour : me restait à guetter les prochaines parutions, quasi annuelles, rendez-vous que je n’ai jamais manqués depuis, qui jamais ne m’ont déçu, bien au contraire, à tel point qu’il me semble qu’à chaque livre l’impatience grandit encore en attendant le prochain, comme brûlant d’encore soulever ce voile qu’on croit soulever à chaque livre, qui finalement dévoilera d’autres voiles, qu’on aura hâte de soulever à leur tour, sans qu’on sache bien si au fond les choses s’éclaircissent ou ne cessent d’épaissir le mystère… Je me souviens de ces mois de lecture comme d’une période émerveillée, enchantée en quelque sorte. C’étaient mes premiers mois à Paris, j’étudiais non loin du Bois de Boulogne, fréquentais les librairies et les cinémas d’art et d’essai des quartiers Latin et Saint-Germain-des-Prés, rejoignais parfois des amis dans les rues calmes de villes pavillonnaires plus bourgeoises que celles dont j’étais issu, et où me ramenaient chaque week-end les rames du RER D. J’évoluais dans un de ces romans, je marchais dans leurs décors, j’étais un de leurs personnages, ou du moins un de leurs frères, un de leurs descendants. Tout communiquait, s’interpénétrait, ma propre vie et les livres qui la teintaient, la recomposaient, la tordaient, dans une sorte de confusion entre fiction et réalité. Tout concordait : les lieux, l’impression de mener une double vie, les longues marches au pied des immeubles aux fenêtres allumées, les noms lus dans les halls d’immeubles, tout se tenait dans une lumière très particulière, d’un présent saturé de passé et projeté dans le futur, d’une présence incertaine et vague. Ma géographie intime évoluait, mutait, superposant les territoires des origines, résolument périphériques, banlieusards, et ceux où j’évoluais désormais, et que redessinaient, précisaient, réinventaient les romans de Patrick Modiano. Partout je guettais sa haute silhouette, moi qui portais tant d’attention aux livres et si peu aux auteurs, moi qui me désintéressais tant de ceux qui se tenaient derrière, ou dans, les livres que j’aimais, partout je m’imaginais le voir surgir, aux abords du Luxembourg, avenue Victor-Hugo, le long des étangs du Bois de Boulogne, mais cela ne s’est jamais produit, ou seulement il y a quelques jours, tandis que j’amorçais l’écriture de ces lignes, le croisant parmi les rayons de la librairie du Bon Marché, à la fois précis et égaré, vêtu d’un long imperméable beige, comme un clin d’œil, un signe, une coïncidence étrange, « bizarre », dirait-il sans doute. Bien sûr je ne l’ai pas abordé, n’ai pas osé. Mais que j’aie pu en avoir le fantasme me renseigne assez sur l’importance qu’il revêt à mes yeux, et l’admiration que je lui porte et le hisse au rang des mythes personnels. Avec le recul, je mesure d’ailleurs combien aux souvenirs réels de ces premières années à Paris se sont en partie substitués les romans que je dévorais alors, combien ces deux « récits », l’un enfui mais m’appartenant en propre, l’autre lové dans des pages dont je ne suis pas l’auteur et qui ne disent rien de moi en vérité, sont désormais inextricables. Voilà bien la force des œuvres qui vous pénètrent au plus profond. Elles se mêlent à la texture de votre propre vie jusqu’à l’indémêlable. Et relisant ces jours-ci Remise de peine, m’apparaît combien tout cela a forgé mon paysage mental, et par conséquence les décors, le contenu, la texture de mes textes, même si cela n’a d’évidence que pour moi, même si les traces apparentes de cette influence sont à peu près invisibles, ou si souterraines qu’elles le deviennent aux regards extérieurs. Pour autant elle demeure fondamentale et place, aux côtés d’Annie Ernaux, de Raymond Carver ou d’Henri Calet, pour d’autres motifs et sous d’autres manifestations, les livres de Patrick Modiano à un étage très particulier parmi les œuvres qui m’importent : celui où se pressent les auteurs qui m’ont fondamentalement bouleversé, transformé, altéré, à la fois en tant qu’individu et en tant qu’auteur.

 

 

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