Extrait

Règne animal
de Del Amo, Jean-Baptiste

Le 02/09/2016 à 10:06 - 0 commentaire

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ISBN : 9782070179695

Editeur : Gallimard

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ISBN : 9782072671487

Editeur : Editions Gallimard

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Résumé du livre
Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l'histoire d'une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l'omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d'une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d'une violence ancestrale. Seuls territoires d'enchantement, l'enfance - celle d'Eléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée - et l'incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes?
Règne animal est un grand roman sur la dérive d'une humanité acharnée à dominer la nature, et qui dans ce combat sans pitié révèle toute sa sauvagerie - et toute sa misère.

 

Premier chapitre

À Sébastien,
À mes parents et à ma sœur.

 

 

Cette sale terre


(1898-1914)

 


Des premiers soirs du printemps aux dernières veillées de l’automne, il s’assied sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, à l’assise ployée, sous la fenêtre dont le cadre détache dans la nuit et sur la façade de pierre un petit théâtre d’ombres. À l’intérieur, sur la table en chêne massif, une lampe à huile halète et l’éternel feu de cheminée projette sur les murs couverts de salpêtre la silhouette affairée de l’épouse, l’élance brusquement vers les solives ou la brise sur un angle, et cette lumière jaune, hésitante, gonfle la grande pièce puis crève l’obscurité de la cour, laissant le père contourné, immobile et sombre dans un semblant de contre-jour. Quelle que soit la saison, il attend la nuit sur le banc de bois, ce même banc de bois sur lequel il a vu son père prendre place avant lui, et dont les pieds moussus et rompus par les ans sont à présent affaissés. Lorsqu’il y est assis, ses genoux remontent au quart de son ventre et il peine à s’en relever, mais il n’a pourtant jamais envisagé de le remplacer, quand bien même n’en subsisterait qu’une planche sur le sol. Il estime que les choses doivent rester telles qu’il les a connues, le plus longtemps possible, telles que d’autres avant lui ont estimé bon qu’elles soient, ou telles que l’usage en a fait ce qu’elles sont.

De retour des champs, il se déchausse, prenant appui contre l’encadrement de la porte, décrotte avec soin ses souliers, puis s’arrête sur le pas de la pièce où il hume l’air moite, l’haleine des bêtes, les senteurs rébarbatives de ragoût et de soupe qui embuent les fenêtres, comme il s’est tenu enfant, attendant que sa mère lui fasse signe de prendre place autour de la table, ou que son père le rejoigne et le presse d’une bourrade dans l’épaule. Son corps long et maigre se courbe et prend à la base de la nuque un angle insolite. Son cou, si tanné qu’il ne pâlit pas même l’hiver, reste gainé d’un cuir boucané, crasseux, et semble brisé. La première vertèbre, pareille à un kyste osseux, saille entre les épaules. Il retire le chapeau informe, découvrant son crâne déjà chauve, tavelé par le soleil, le retient un instant entre ses mains, cherchant peut-être à se ressouvenir du geste qu’il lui faut désormais accomplir, ou espérant encore l’ordre de cette mère depuis longtemps morte, ravalée et digérée par la terre. Devant le silence obstiné de l’épouse, il finit par se résoudre à avancer, traînant avec lui sa puanteur et la puanteur des bêtes, jusqu’au lit clos dont il tire la porte. Assis au bord du matelas, ou prenant de nouveau appui sur le panneau de bois ouvragé, il déboutonne entre deux quintes de toux sa chemise poisseuse. Le jour fini, il ne peut plus supporter, non le poids de son corps dont la maladie a soigneusement rongé les graisses et les chairs, mais sa seule verticalité, et semble risquer à tout instant de s’abattre, de chuter comme une feuille, balayant d’abord l’air confiné de la chambre, de droite à gauche et de gauche à droite, avant de se poser simplement sur le sol ou de glisser sous le lit.
Sur le feu, dans un chaudron en fonte, l’eau a fini de chauffer et la génitrice tend à Éléonore le broc d’eau froide. L’enfant marche à pas lents, craignant de faire déborder le récipient qui dégoutte malgré son attention sur ses mains et le long de ses avant-bras, imbibe les manches retroussées de son chemisier tandis qu’elle avance avec cérémonie vers le père. Elle sent sa nuque frémir sous le regard réprobateur de la génitrice qui la talonne et menace de déverser sur elle la cuvette d’eau bouillie si elle ne se hâte pas. Posé dans la pénombre comme un grand oiseau, les coudes plantés sur les genoux, ses bras et ses mains ballants devant lui, le père s’est abîmé dans la contemplation des nœuds du bois de l’armoire, ou celle de la mèche allumée sur la table de toilette et qui lutte contre les ténèbres. Reflétée dans l’ovale du miroir cloué au mur, elle offre une vision difforme et tout juste perceptible de la pièce. Par une ouverture pratiquée à hauteur de taille dans le mur de torchis, deux vaches passent la tête et ruminent. La chaleur de leurs corps immobiles et des déjections qui s’en déversent réchauffent les hommes. Dans leurs pupilles bleuâtres se reflètent les petites scènes jouées par eux à la lueur de la flamme de l’âtre. À la vue de l’épouse et de l’enfant, le père semble tiré d’une rêverie brumeuse, ramené dans ce corps malingre et veineux. Il trouve malgré lui la force de se mouvoir à nouveau. Il s’extirpe de la mauvaise couche, déploie le dos blafard, redresse le torse parsemé de poils gris, pris dans les sillons des côtes et des clavicules comme l’ivraie dans les emblavures. Son ventre se creuse, jauni par la lumière de la bougie. Il détend les bras aux coudes calleux et esquisse parfois un sourire.
La génitrice verse l’eau chaude dans la bassine posée sur le meuble de toilette. Elle retire le broc des mains d’Éléonore, le dépose sur la tablette avant de s’en retourner à sa cuisine, sans un regard pour le père, empressée de soustraire à ses yeux la vision de l’homme au torse nu et efflanqué, aussi étique que le Christ cloué à même la paroi du pied de lit. Du haut de la croix, Il veille sur son sommeil et lui apparaît dans ses prières tardives et somnolentes, tout juste dessiné par un rayon de lune ou le reste toussotant d’une chandelle dont la lueur se glisse par l’interstice de la porte du lit clos, effigie cloutée et mortuaire du père assoupi près d’elle et dont elle prend désormais soin de se tenir à distance, ne supportant plus ses suées nocturnes, ses os pointus, son souffle quinteux. Mais il lui arrive de penser qu’en se détournant de cet homme qui l’a épousée et engrossée elle trahirait sa foi et se détournerait du Fils et de Dieu Lui-même. Poussée par la culpabilité, elle esquisse alors vers lui, l’époux, un regard, un geste de compassion brusque et rancuneux, se relève pour vider la bassine des glaviots sanguinolents qu’il expectore à longueur de nuit, préparer un cataplasme de grains de moutarde ou une infusion de thym, de miel et de gnôle qu’il sirote adossé à la tête de lit, calé dans ses oreillers, presque ému par cette sollicitude et prenant soin de ne pas boire trop vite, pour lui témoigner sa reconnaissance, comme s’il se délectait de ces décoctions amères et inefficaces tandis qu’elle piétine auprès de lui. Car, déjà, l’image du père sur la croix s’est atténuée, emportant avec elle la culpabilité, et elle désire maintenant regagner au plus vite le lit et disparaître dans le sommeil. Elle s’en retourne, tasse ou bassine à la main, maugréant à voix si basse qu’il prend ses mots pour des lamentations, contre sa nature maladive, contre cette affection chronique qui lui dévore les poumons depuis près de dix ans, faisant d’un homme autrefois solide cet être dégingandé et las, tout juste bon pour le sanatorium ; puis contre sa propre malchance ou l’acharnement d’un sort contre lequel elle lutte, elle qui a déjà soigné une mère infirme et mené deux parents au tombeau.
Lorsque le père se penche au-dessus de la bassine fumante, puise l’eau entre ses mains et la porte à son visage, Éléonore se tient en retrait, attentive à chacun des gestes de cette toilette, exécutés chaque soir selon le même ordre, à la même cadence, dans le cercle de lumière de la lampe. Si la génitrice lui commande de s’asseoir, elle observe du coin de l’œil la courbe de ce dos, le chapelet de la colonne vertébrale, le gant savonneux passé sur l’épiderme, les muscles endoloris, les mouvements avec lesquels il revêt une chemise propre. Habités par une grâce fragile, ses doigts courent le long de la boutonnière comme les pattes tremblotantes des papillons de nuit, des sphinx à tête de mort dont les chrysalides éclosent dans les champs de pommes de terre. Puis, il se relève, s’attable, et lorsque la génitrice s’assied à son tour, il ramène devant son visage ses mains jointes, phalanges proximales intercalées, le regard disparaissant derrière la tranche des doigts aux articulations saillantes, aux ongles noirs. Il récite un bénédicité d’une voix engravée par la toux et ils mangent enfin, dans le seul bruit de leurs mastications, des couverts griffant le fond de leurs assiettes, et du bourdonnement des mouches qu’ils ne chassent plus des commissures de leurs lèvres, la génitrice ravalant à force de déglutitions ce caillou logé contre sa glotte, l’irritation que lui infligent les râles saliveux et les roulements de molaires échappés des lèvres de l’époux.
De toutes les fonctions du corps, l’ingestion est celle que la génitrice exècre, elle qui retrousse jupe et jupons pour se soulager jambes écartées où qu’elle se trouve, au beau milieu d’un champ, dans la rigole d’une rue du village ou à même le tas de fumier qui trône au beau milieu de la cour, son pissat ruisselant sur la terre, mélangé à celui des bêtes et, lorsque le besoin est autre, s’écarte à peine derrière un fourré pour s’y accroupir et déféquer. Elle n’ingurgite que de maigres rations, des bouchées avares, avalées à contrecœur avec une moue de dégoût ou d’immédiate satiété. L’appétit des autres l’écœure plus encore. Elle fustige l’enfant et l’homme qui ont appris à manger le regard bas et – lorgnant la fille d’un œil soupçonneux – rappelle au père, lorsqu’il réclame piteusement un nouveau verre de vin, comment Noé ivre se dénuda devant ses fils ou comment Loth commit l’inceste. Elle s’impose des jeûnes qui durent des jours, des semaines. Elle ne s’autorise que quelques gorgées d’eau lorsque la soif la tenaille. L’été, elle décrète faire des économies et ne plus se nourrir que de mûres ou de fruits du verger. Quand elle tombe sur un ver, logé au cœur de la prune, de la pomme, elle le contemple, elle le montre, puis elle le mange. Elle lui trouve le goût du sacrifice. Elle s’est asséchée jusqu’à n’être qu’une enveloppe de peau exsangue, attachée sur des muscles noueux, des os perçants. Ce n’est qu’à l’issue de l’Eucharistie, à la messe du dimanche, lorsqu’elle reçoit la communion au pied de l’autel, qu’Éléonore la voit se délecter. Elle suçote alors avec extase le corps du Christ, puis elle regagne son banc d’un air rogue, reluquant avec envie la pyxide où le père Antoine garde farouchement l’hostie. À la sortie de l’église, elle marque l’arrêt sur le parvis, impériale, tandis que les gens bavardent autour d’elle, comme s’il lui fallait s’extirper d’un rêve éveillé ou que la communion, reçue par tous mais véritablement par elle seule, lui conférait une importance singulière et la distinguait de la foule des villageois. Elle détache de son palais à petits coups de langue les dernières miettes de pain azyme, puis elle reprend le chemin des collines sans avoir adressé un mot à personne, traînant sa fille par le bras, tandis que le père, recouvrant les rares heures de liberté qu’elle lui autorise, s’en va écumer les cafés en compagnie des autres hommes. Une fois l’an, elle ressent le besoin d’un pèlerinage à Cahuzac, dans le Gimoès, où elle va prier Notre-Dame des Sept Douleurs, Beata Maria Virgo Perdolens, dont la statue, découverte par un fermier au Moyen Âge, accomplit, dit-on, des miracles, et à laquelle elle se sent liée par quelques arcanes. Mais lorsque, pour l’Avent, de jeunes hommes frappent à sa porte pour chanter l’Aguillonné qui promet bonheur et santé, elle rechigne à leur ouvrir et se plaint de devoir gaspiller, en échange, l’eau-de-vie ou quelques œufs. Elle seule sait ce qui différencie la foi de la superstition. Au marché, elle rencontre quelquefois les diseuses de bonne aventure : ici encore, elle emporte l’enfant par la main, prompte à lui déboîter l’épaule, tout en jetant par-dessus la sienne, en direction de la pythonisse, un regard plein d’envie, de colère et de regret.
Une fois le repas terminé, le père repousse sa chaise et se lève dans un grand soupir, revêt le manteau en laine et s’installe enfin sur le banc de bois où il fourre et allume son brûle-gueule dont les braises ne tardent pas à rougeoyer sur l’arête aiguë du nez et le renfoncement sombre des orbites. Éléonore lui porte alors un vin chaud embaumant le clou de girofle, un verre d’eau-de-vie ou de vin d’Armagnac, puis elle s’installe près de lui sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, inspirant les effluves âcres de tabac qui s’élèvent dans le crépuscule ou la nuit noire, se mélangent aux parfums des terres détrempées par les pluies ou exsudant, au soir des journées torrides, l’odeur des crevasses et des bosquets adustes. Au loin, un troupeau de moutons marche dans le crépuscule, et leurs cloches tintinnabulent. La génitrice reste auprès de son feu et file le lin sur une quenouille. Le père ne parle pas, mais il accepte la présence menue et délicate d’Éléonore, le bras qui frôle le sien. Elle s’applique à partager son recueillement, à scruter elle aussi la nuit et le calme de la cour, la coulisse pourpre du ciel, céruléenne, par-derrière la ligne déjà noire de la faîtière du toit des dépendances, la cime des grands chênes et des marronniers, puis le son étouffé des bêtes, le menu bétail s’assoupissant derrière les portes du poulailler ou des enclos, le grouinement du cochon dans la soue et le gloussement des volailles. Lors des nuits fraîches de la fin de l’été, quand le ciel dégagé forme un dôme majestueux et constellé, elle frissonne et glisse ses pieds sous le flanc palpitant du chien étendu devant eux, se blottit contre le père, et il soulève parfois le bras afin qu’elle puisse enfouir sa tête dans le creux de son aisselle.
Ce corps lui est étranger, tout comme l’être qui l’incarne, ce père taiseux et souffreteux avec lequel elle n’a pas échangé plus de cent mots depuis sa venue en ce monde, ce paysan minable qui se tue à la tâche ou y hâte sa fin, comme pressé d’en finir, mais après la moisson, après les semailles, après les labours, après… La génitrice hausse les épaules, soupire. Elle dit : « nous verrons bien », « si Dieu le veut », « que le Seigneur t’entende et qu’Il prenne pitié de nous ». Elle redoute qu’il ne tienne pas une énième échéance car que fera-t-elle, orpheline de père et de mère qu’elle est, avec un enfant à nourrir ? Elle dit aussi la peine qu’elle a eue à enfanter et le malheur d’y être parvenue trop tard, déjà vieille à vingt-huit ans. Et pas même d’un fils qui, dès l’adolescence, aurait prêté main-forte au père, cet homme vaillant et opiniâtre mais sans ambition aucune et qui ne laissera derrière lui qu’une terre revêche, l’une de ces fermes familiales aux rendements médiocres. Autrefois, la famille de l’époux possédait de la vigne, mais les ravages du phylloxéra sur le vignoble n’ont pas épargné leurs quelques arpents de terre morcelés et caillouteux, et l’ancêtre, le père du père, s’est alors éteint, du jour au lendemain et sans dire un mot. Il est simplement tombé au pied de sa vache, que l’on a retrouvée occupée à paître dans le fossé où elle avait entraîné la charrue, tandis qu’il reposait au milieu des bourrelets de terre, sec et ratatiné comme un cep de vigne morte. Rien ou presque ne semble avoir survécu à la crise agricole et à la dévaluation du blé. Les friches progressent, les jeunes désertent, les filles ambitionnent des emplois de nourrices ou de domestiques au service des familles bourgeoises de la ville. Les gars louent à meilleur coût aux carrières ou dans le bâtiment leurs bras élargis par les travaux des champs. Elle dit parfois qu’il ne restera bientôt qu’eux dans cette campagne hostile, irréductibles piochant une terre rétive qui finira bien par avoir leur peau.

Éléonore reste là, immobile, lovée dans l’odeur du père, sa respiration, son haleine empuantie par le tabac, le camphre et les médecines qu’il inhale et verse sur un mouchoir glissé tout le jour dans sa manche. Elle éprouve le renflement dur de ses côtes sous le tissu de la chemise lorsqu’il inspire profondément ou qu’une quinte de toux le secoue et qu’il crache au sol ses graillons. L’enfant s’affaisse un peu, somnole. Les bâtiments de pierre du corps de ferme s’abattent un à un, puis le sol au-dessous d’eux, et il ne reste qu’elle, le père et le braque invisible à leurs pieds dans la nuit maintenant épaisse, aqueuse, qui pénètre par son nez et gonfle ses poumons. Eux seuls, suspendus dans un espace-temps hiératique où les chants des insectes et des oiseaux de proie semblent provenir d’époques anciennes et révolues, comme la lueur des astres déjà morts au-dessus d’eux. Enfin, une fois la pipe éteinte, le père puise dans ses dernières forces pour soulever son poids et celui d’Éléonore dont les jambes lui enserrent aussitôt la taille et les bras le cou, le menton reposé à l’arrière de son épaule. Il la dépose sur le petit lit pareil à un coffre, jouxtant celui des parents. Il la borde avec tant de précautions qu’elle ne se souvient jamais d’avoir rejoint la maison et s’éveille au jour suivant incertaine d’avoir partagé avec lui ces instants.

La génitrice, femme sèche à la nuque rouge et aux mains laborieuses, n’a pour sa fille pas d’attention superflue. Elle se contente de l’éduquer, de lui transmettre le savoir des tâches quotidiennes qui incombent à leur sexe et l’enfant a tôt appris à la suivre dans chacune de ses besognes, à reproduire gestes et postures. À l’âge de cinq ans, elle se tient droite et sévère comme une paysanne, farouchement plantée sur la terre et les poings serrés contre ses hanches étroites. Elle bat le linge, baratte le beurre et puise l’eau du puits ou des fontaines sans espérer en retour ni reconnaissance, ni affection. Avant la naissance d’Éléonore, le père a enceinté la génitrice à deux reprises, mais ses menstrues sont chiches, irrégulières, et ont continué de couler durant ces mois où, rétrospectivement, elle comprend avoir été grosse bien que son ventre ait tout juste bedonné. Même maigre, elle a été une enfant pansue, ses organes tendus et dilatés par les parasitoses contractées à force de jouer dans la terre et les fumiers, ou de consommer de la viande ladre, et que sa mère cherchait en vain à traiter à force de décoctions d’ail.

Un matin d’octobre, alors qu’elle se trouve seule dans la soue et prodigue des soins à leur truie gestante, une douleur la fauche au milieu de l’enclos et elle tombe à genoux, sans même pousser un cri, sur le foin qu’elle vient de disperser au sol et dont la poussière pâle et parfumée s’élève encore en spirales. Les eaux inondent ses cuisses et ses bas. L’animal travaillé par sa propre gésine tourne et retourne autour d’elle en poussant de longues plaintes, son ventre énorme ballotté par la course, ses mamelles déjà gonflées de lait, les lèvres de sa vulve turgescente entrouvertes ; et c’est à genoux puis sur le flanc que la génitrice met bas, comme une chienne, comme une truie, pantelante, rubiconde, le front perlé de sueur. D’une main glissée entre ses cuisses, elle tâte la masse poisseuse qui la déchire. Elle enfonce ses doigts dans la fontanelle, extirpe l’avorton et le jette loin d’elle. Elle saisit d’une main le cordon bleuâtre qui l’attache et extrait de son ventre la poche placentaire qui tombe au sol avec un bruit d’éponge. Elle fixe le petit corps couvert de vernis caséeux, semblable à un ver jaunâtre, à la larve grise et mordorée d’un doryphore arrachée à la terre grasse et aux racines dont elle se repaît. Le jour glisse entre les planches disjointes, strie l’atmosphère aigre et poussiéreuse, la morne pénombre baignée par une odeur d’équarrissoir, puis touche la forme immobile dans le foin. La génitrice se relève, sciée en deux, une main sous ses jupes, sur les chairs révulsées de son sexe. Elle recule, épouvantée, et quitte l’enclos en prenant soin d’en rabattre la clenche, abandonnant à la truie le délivre et son fruit. Elle reste longtemps immobile, suffocante, adossée à un mur de la soue. Des formes floues et lumineuses coulent dans sa vision. Puis elle quitte la ferme et remonte la route en direction de Puy-Larroque, claudiquant sous un crachin dense qui rince ses tempes et ses jupes brunies par les lochies. Elle traverse la place sans accorder de regard à personne. Ceux qui la voient passer remarquent la jupe sale qu’elle tient dans le poing, le visage très pâle et la bouche si serrée que les lèvres sont blanches comme une ancienne suture. Ses cheveux bruns, échappés du foulard, sont collés sur ses joues et dans son cou. Elle pousse la porte de l’église et tombe à genoux au pied de la croix.
Elle regagne la ferme sous une pluie battante et chemine le long des fossés, sous le regard stoïque des vaches immobiles sous l’averse, son gilet retenu par ses mains serrées sur le méplat de sa poitrine. La tête rentrée dans les épaules, elle traîne ses galoches boueuses sur la route, psalmodiant un Ave Maria scandé par le heurt de son souffle et des semelles de bois sur la terre amollie. Lorsqu’elle traverse la cour de la ferme, elle voit au loin la silhouette de deux hommes à l’entrée de la porcherie. Elle s’arrête, figée par une peur primitive. Son cœur, d’abord suspendu, cogne maintenant jusque dans sa gorge. La pluie battante strie un ciel d’ardoise ; l’air semble lardé de millions d’aiguilles. Les silhouettes, comme dissoutes, fusent sur la masse brune du mur de la soue, si bien qu’elle ne sait d’abord dire si les hommes lui font face ou lui tournent le dos. Enfin, elle devine les gestes des mains, les bouffées de buée des haleines, l’éclat lui aussi haché des voix. Elle hasarde un pas, un mouvement de la jambe, mais anesthésié, ou commandé par une volonté sous-jacente, avant de se précipiter vers la ferme où elle se déshabille à toute hâte, jette au feu ses bas et son jupon qui sifflent sur les braises comme un nœud de vipères, avant de s’enflammer sous le regard indolent des deux vaches. Elle se rince avec de l’eau de vaisselle, puis s’essuie avec un chiffon qu’elle glisse entre ses cuisses avant d’enfiler des vêtements secs et propres.
Elle s’assied à la table, sur le banc. Elle observe la fenêtre derrière laquelle la pluie tombe à verse, pulvérisée sur le sol boueux de la cour. Elle voit la silhouette des hommes apparaître dans l’encadrement et reconnaît la démarche bancale d’Albert Brisard, un gars du pays au pied bot qui loue ses services de ferme en ferme. Elle n’esquisse pas un geste lorsqu’ils approchent. Elle serre un chapelet sur ses cuisses, tenu entre ses mains aux articulations blanchies, et ânonne en latin :
« …Toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous, Toi qui enlèves le péché du monde, reçois ma prière, Toi qui es assis à la droite du Père, prends pitié de nous… »
Quand ils poussent la porte, elle se lève brusquement et se tient raide et silencieuse au bord de la table. Une bourrasque balaie la cour et entre dans la pièce, portant à son visage une bruine et l’odeur des hommes quand ils retirent leurs gabardines, soufflent et essuient leurs visages. L’époux dit :
« T’es donc là. »
Ils restent immobiles un instant dans la pénombre moite et enfumée, puis l’époux fait signe à Brisard de prendre place et ils s’asseyent à la table. Elle marche vers le buffet sur lequel elle dépose le chapelet et dont elle tire la bouteille d’eau-de-vie d’Armagnac et deux verres qu’elle pose face aux hommes et remplit à ras bord. Le goulot tinte si fort sur le rebord des verres qu’elle doit soutenir son avant-bras d’une main.
« Où t’étais passée ? demande l’époux.
— Je me suis rendue au village, répond-elle.
— Avec la truie qu’allait mettre bas ?
— J’y ai mis le foin, mais ça ne semblait pas près de venir.
— Elle les a bouffés, y a plus rien à sauver, ajoute-t-il.
— Eh oui », dit Brisard en plongeant sa grosse moustache dans l’alcool.
Les hommes vident leurs verres et elle les ressert et ils les vident à nouveau et elle les sert encore, puis rebouche la bouteille et la range dans le buffet. Elle s’assied en retrait sur la maie.
« Pas même ta bête, dit Albert Brisard, les joues gonflées par un rot. Tu peux être assuré qu’elle recommencera… Aussi longtemps qu’elle mettra bas… Elle y a pris goût, comme qui dirait… Elle a ça dans le sang désormais. Si tu l’épargnes et la fais monter de nouveau, même que tu l’entraves pour qu’elle puisse pas toucher ses petits, eux-mêmes y seront atteints par ce mal et les femelles dévoreront leur portée de la même manière. C’est comme une tare, un vice… Il m’a été donné de voir ça de mes propres yeux. Y a plus qu’à l’abattre. »
Il acquiesce et renifle, s’essuie le nez sur le dos de sa main, y laissant une trace luisante de morve, et porte le verre vide à ses lèvres, le lève haut, renversant la tête en arrière dans l’espoir de siroter une dernière goutte d’alcool. Il dit :
« Eh oui.
— On nourrit pourtant bien nos bêtes », répond l’époux.
Brisard hausse les épaules :
« C’est peut-être bien pour compenser le sang perdu. Ou alors c’est la souffrance que ça leur cause… Mieux vaut ramasser l’arrière-faix et changer le foin dès qu’il est souillé. Une fois que les petits ont soulagé la mère du premier lait, y a plus grand-chose à craindre. »
Puis, il jette un regard par-dessus son épaule et se lève :
« On dirait que la pluie a cessé. J’en reparlerons. »
L’époux acquiesce, se lève à son tour et le raccompagne sur le pas-de-porte. Ils le regardent revêtir son manteau, essorer son béret qui crache un jus brun sur le pavé luisant et gris de la cour, puis s’en coiffer et s’éloigner après leur avoir adressé un simple hochement de la tête. Maussade, l’époux enfile une chasuble en peau, des souliers cloutés, et marche en direction de la soue. La génitrice referme la porte. Elle observe le dos encore solide de cet homme qu’il lui faut considérer comme sien, sa démarche ample et lente sous le ciel maintenant traversé de nuages noirs et défaits, puis elle s’en détourne, gagne le lit, s’y allonge en tremblant de tous ses membres et sombre aussitôt dans le sommeil.
Le soir même, l’événement lui semble lointain. Il n’en subsiste simplement qu’une réminiscence, une impression semblable à celle que peut laisser un rêve et qui rejaillit à l’état de veille, mais de manière plus confuse encore ; un sentiment diffus, ravivé par un détail quelconque, contenant en lui-même la totalité du rêve ou le souvenir du rêve, un fil qui se délite sitôt qu’elle cherche à le tirer à la surface de sa conscience et, si elle se rappelle quelque temps un état physique particulier, un vide sans fond, cette sensation s’amenuise néanmoins de jour en jour jusqu’à effacer tout ou presque de cette parturition sur le sol d’un enclos à cochons. La truie infanticide est mise à l’engraissage et l’on fait venir d’une ferme voisine un verrat pour saillir l’autre femelle, qui met bas trois mois, trois semaines et trois jours plus tard. Sur le conseil d’Albert Brisard et par mesure de précaution, on enduit les porcelets d’une amère décoction de coloquinte et de genièvre. L’incident est oublié.

Chaque fin de semaine, après avoir fumé sa pipe et bu son verre d’eau-de-vie ou de vin chaud sur le petit banc de bois clouté et vermoulu en observant le jour décliner par-dessus les toits moussus du corps de ferme où somnolent des paires de palombes, l’époux regagne le lit conjugal. Il se dévêt à la lueur de la lampe, enfile une chemise de nuit puis se glisse sous le drap, rabat la porte et cherche à étreindre le corps de sa femme allongée sur le ventre ou sur le côté, feignant le sommeil ou une inconscience hostile. Rien ne peut le laisser croire qu’elle se prête à l’accouplement sinon qu’elle subit bon gré mal gré les gestes heurtés avec lesquels il froisse fébrilement leurs chemises, empoigne ses petits seins ou enserre ses épaules, fourrage sans ménagement entre ses cuisses, y guide un sexe long, dur et noueux comme un os ou l’un de ces tendons de bœufs séchés au plein soleil et destinés à faire des badines. Les yeux clos, muette, elle écoute le grincement grotesque du lit clos dont les parois semblent prêtes à se disloquer. Elle observe le poids de ce corps, le contact de cette peau, son odeur acide de sueur rance, de terre et de crottin, l’intrusion en elle, répétée et hargneuse, de cette excroissance, le relent éventé lorsqu’il soulève le drap, crache dans sa main pour humecter ce sexe annelé, l’haleine de bouche cariée qu’il râle à son oreille, frottant sa moustache douce contre sa joue avant d’enfouir dans le traversin une plainte gutturale pareille à celle d’un gibier se traînant dans le sous-bois après avoir reçu une cartouche, en un dernier spasme qui pourrait être celui d’une agonie, puis de rouler sur le flanc. Elle attend qu’il s’endorme pour se lever et rincer, accroupie sur une bassine d’eau, son entrecuisse empoicré de foutre froid, puis elle s’agenouille au pied du lit, ses genoux calleux sur la terre tassée, les mains jointes sur le haut du front, et chuchote une prière.

Lorsqu’elle surprend deux chiens qui s’accouplent, elle se précipite sur eux, armée d’un balai, d’une fourche, d’une trique. Elle frappe furieusement le dos du mâle à coups de manche jusqu’à lui faire lâcher prise, et l’animal, d’abord incapable de se détacher, encaisse les coups en hurlant tandis que la femelle cherche à prendre la fuite, fracturant parfois l’os pénien. Puis, elle reste là, pantelante, écumante et s’essuie le front d’un revers de bras. Elle méprise toutes les bêtes ou presque, et quand, par hasard, on la voit s’attendrir devant un enfant, c’est parce qu’il traîne derrière lui, au bout d’une corde, un chiot malingre demi-mort et couvert de boue, attaché par la patte, ou qu’il jette dans les airs un pigeon retenu par le même lien. Alphonse, à qui elle a brisé les reins, la fuit comme la peste. Les vaches ont cependant sa préférence car elle en tire le lait, malaxant les mamelles de ses mains sèches et enduites de beurre. La fin justifie les moyens, et elle ne fait pas grand cas de la luxure des bêtes vouées à l’engraissage et à la reproduction. Lorsque l’on mène à la saillie la truie, la vache, la pouliche, elle jauge la couleur, l’évasement et la tuméfaction des vulves, stimule le reproducteur quand il le faut, empoigne les fourreaux, branle et guide vers leur réceptacle les verges tirebouchonnées, lancéolées ou sigmoïdes, accable la femelle qui s’y refuse et le mâle qui renâcle, puis essuie sur la croupe, dans ses jupes ou une poignée de foin les semences épaisses qui lui engluent la main. Partout alentour, les bêtes foutent et copulent : les canards aux pénis sinueux saillent frénétiquement les canes aux vagins complexes, les jars éjaculent dans les replis de sexes concentriques, le paon fait la roue puis couvre la femelle effarée sous son poids, les spermes perlent, gouttent, suintent, éclatent et giclent entre plumes et poils, arrachant les cris ou les gloussements d’une jouissance brève ou enviable. Tandis que quelques hommes regardent un verrat prendre une truie, Albert Brisard, qui connaît son sujet, commente en gascon :
« Le spasme de ces salauds peut durer une demi-heure. »
Puis il répète pour lui-même d’une voix plus basse :
« Une demi-heure… », et les hommes plongés dans leurs pensées secouent lentement la tête sans quitter des yeux la bête écumante.

L’année qui suit l’épisode de la soue, dans la chaleur écrasante d’une nuit d’été, lourde de l’odeur des genêts et de la laine grasse des moutons, l’épouse est éveillée par un sentiment funeste. Elle s’assied au bord du lit, pose une main sur son ventre, le regard fébrile mais aveugle, sondant l’étrangeté de sa chair, les courants souterrains dont ce corps distancié semble sourdre et s’épancher sur le matelas, couler le long de ses mollets et goutter sur le sol. Elle se lève, traverse la pièce en vacillant, passe dans la souillarde, referme la porte derrière elle et enfante dans cette même bassine où elle rince chaque semaine la semence translucide de l’époux, tandis qu’il ronfle dans la pièce attenante, derrière les parois du lit clos. La chose se fait vite, presque sans douleur, ou dans un unique élancement, comme elle – son corps – se délesterait d’un poids, se déferait de ce fardeau immobile et silencieux qu’elle contemple, maintenant saisie par cet effroi qui annihile toute pensée, avant de se draper d’un châle, d’empoigner la bassine, de sortir dans la cour et de disparaître dans la nuit vers la soue où les porcs assoupis dorment sous les amoncellements de fourrage et de branches de noyers dont ils aménagent leur bauge.

Le lendemain, à l’heure où l’aube ouvre au loin des terres une déchirure d’un bleu outremer dessinant la ligne noire et lointaine des Pyrénées, elle prend la bicyclette, roule jusqu’au village et traverse la place tranquille sur laquelle les marronniers aux cimes indistinctes forment des ombres immenses. Elle ouvre grand les portes de l’église qui exhalent une haleine de pierre froide, d’encens de myrrhe et d’oliban. Elle déplace bancs et prie-Dieu, balaie et lessive à genoux, au savon noir, le sol de la nef. Elle cire le confessionnal, le retable et les boiseries, époussette les cierges et le corps opalescent du Christ. Elle frotte la blessure écarlate à son flanc droit. Lorsqu’elle s’assied enfin, en nage, sur les marches du perron, le jour perce au-dessus des marronniers et cisèle le contour crénelé des feuilles. Trois charolaises traînent à leurs pis des veaux chancelants, aux pattes arrière disproportionnées, et paissent sur la place, leur robe perlée par la rosée, rythmant le pépiement des moineaux par le roulement de leurs mâchoires et le doux tintement des clarines. Leur souffle se condense et porte jusqu’à la génitrice l’odeur de rumen et du méthane qu’elles éructent et pètent à intervalles réguliers dans l’air pâle et se mélange au parfum du levain et du pain qui cuit à la boulangerie. Elle se relève, ignorant le craquement de ses articulations, et traverse la place jusqu’au lavoir au bord duquel elle rince son visage suant. Elle s’essuie à son chemisier et boit dans le creux de ses mains l’eau trouble à laquelle vient s’abreuver d’un pas nonchalant l’une des vaches dont fument le dos et la croupe osseuse. Un veau tremble entre ses pattes. Il exhale un parfum de petit-lait et observe la paysanne d’un œil glauque et fiévreux dans la pupille duquel elle contemple son reflet convexe et celui de la place derrière elle, où continue de paître le reste imperturbable du troupeau.
Quand l’époux tombe malade pour la première fois, elle espère d’abord un répit. Mais, comme ces insectes éphémères dont l’unique but, sitôt métamorphosés, est de procréer puis d’enfouir leurs œufs dans les eaux douces et les marécages, ses ardeurs redoublent d’assiduité et de fureur. Peut-être pressent-il la gravité de son mal et cherche-t-il instinctivement à perpétuer les tares de sa race et celles de son sang. Lorsqu’il l’engrosse à nouveau, au printemps de l’année suivante, elle songe que son ascétisme et ses multiples actes de contrition ont trouvé quelque grâce supérieure puisque ses menstrues cessent. Son ventre s’arrondit, même pauvrement ; elle est réveillée par de violentes nausées : ce qu’elle porte en elle doit donc être un enfant de l’homme et non l’une de ces créatures exorcisées de sa chair, un de ces rejets du Diable dont elle peine aujourd’hui à croire qu’ils aient été réels. Pourtant, c’est tenue à distance d’elle-même, avec ce sentiment d’aliénation désormais familier, qu’elle assiste à sa propre transformation en une créature gravide et dolente, traînant sa gestation comme elle aurait porté le poids du monde.
Quand Éléonore voit le jour, les terres noires ont durci, il gèle à pierre fendre et les bêtes errent, âmes en peine, sur ces landes hostiles, à la recherche de touffes d’herbes figées par les frimas. Un feu brûle dans l’âtre, mais le père attend dans le froid, assis sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, enseveli sous les couvertures. Il reste à distance farouche des sages-femmes qui se pressent de la souillarde au lit et du lit à la souillarde, infusant des clous de girofle et des feuilles de framboisier qui parfument les pièces, rinçant les linges, versant de l’eau chaude dans des bassines en cuivre et haussant la voix pour encourager la parturiente à pousser plus fort ou à mordre un morceau de cuir glissé entre ses dents. De leurs mains expertes, elles malaxent le ventre plein et poussent les chairs lorsqu’un spasme vrille la matrice. Éléonore naît la corde au cou, bleue et aphone, et les femmes tranchent le cordon au couteau, la secouent par les pieds jusqu’à lui soutirer un hurlement de noyée, puis la rincent avant de la déposer sur le ventre de la génitrice immobile comme un gibet de potence, et qui la regarde ramper jusqu’à son sein. L’une des accoucheuses sort dans la cour et parle avec le père qui se redresse gravement et se tient à la porte sans oser en passer le seuil. D’infimes morceaux de givre se liquéfient sur ses épaules, aussitôt bus par la laine pelucheuse des couvertures. Il pose son regard sur l’épouse et l’enfant congestionnée.
« C’est une fille », dit-elle.
Il acquiesce et répond :
« Je m’en vas nourrir les bêtes », puis sort pisser dans la nuit.
Les accoucheuses étendent les draps qui sèchent devant le feu. Elles ajustent leurs châles sur leurs visages et, une main serrant le tissu noué sous leurs mentons, regagnent Puy-Larroque. La parturiente reste seule avec l’enfant, si chétif qu’il tient dans le creux d’une main, mais animé par une forme de prescience, luttant à poings fermés contre le sein dont il cherche à extraire le colostrum, soudain avide d’exister. Il végète dans les langes des semaines durant, parvenant par instants à s’extraire d’une torpeur anémique pour poser des yeux gris et comme aveugles sur le visage interdit de la génitrice qui glisse en vain un mamelon brun entre les petites lèvres blêmes.

On s’empresse de baptiser l’enfant dont on dit les jours comptés. Souillée par la naissance, la génitrice refuse de quitter la maison et met un point d’honneur à ne plus préparer la soupe et à ne plus tirer l’eau du puits. Elle se tient assise, interdite et grave, Éléonore posée sur ses genoux ou dans le couffin près d’elle tandis que le père remue un pot-au-feu ou un gruau de maïs préparés selon ses instructions. Lorsque les habitants des fermes voisines lui rendent visite, elle désapprouve les présents qu’ils apportent pour célébrer la naissance de l’enfant. Sous le regard du Christ au flanc rutilant, emmaillotée dans une robe de coton blanc crocheté, ornée de dentelles, Éléonore est présentée à Dieu en la seule présence réticente du père revêtu de ses habits de fête. Il méprise le sentiment religieux et désavoue en silence la bigoterie de la génitrice. Comme les marins, les paysans sont superstitieux et vont aux églises par politesse. Il trouve cependant une beauté mystérieuse au culte, à la répétition des gestes depuis les âges oubliés. Il se tient près de la cuve baptismale et répond aux exhortations du père Antoine, prêtre catarrheux qui se mouche dans son aube et prêche en gascon pour être entendu de ses ouailles :
« Rejetez-vous le péché ?
— Je le rejette.
— Rejetez-vous ce qui a conduit au mal ?
— Je le rejette.
— Rejetez-vous Satan qui est l’auteur du péché ?
— Je le rejette.
— Croyez-vous en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ?
— Oui, je crois. »
Les villageois assis en rang d’oignons, engoncés dans des costumes élimés et ravaudés, des robes ternes aux poches gonflées par les boules de naphtaline dont l’odeur couvre celle des cierges et de l’encens, reprennent en chœur :
« Telle est notre foi. Telle est la foi de l’Église que nous sommes fiers de proclamer dans le Christ Jésus Notre-Seigneur. »

Les soins aux animaux reviennent à la génitrice comme reviennent aux hommes depuis des temps immémoriaux la culture des terres et la mise à mort du bétail. Elle traverse la cour quand les pavés bleuissent à peine, un couffin d’osier dans lequel repose Éléonore tenu par l’anse au pli du coude, un seau de grain et de pain dur dans l’autre main. L’enfant finit sa nuit dans l’odeur de fiente de volatiles, de poussière de foin, la chaleur poudrée éventée par les ailes des poules, et la génitrice dépose à ses pieds, dans les replis de couverture, les œufs tièdes et parfumés, puis elle parcourt l’enclos aux cochons, patauge dans la terre meuble, soulève sa jupe d’une main et retient du bout de ses orteils les sabots en bois fendu. Dans la soue, une truie, allongée de tout son long sur la paille, allaite paisiblement une nuée de petits qui s’entassent le long de ses tétines velues, le privilège de chacune d’elles acquis au terme d’un premier combat, et qui couinent de satisfaction, les yeux clos. Leurs groins avides dégorgent d’une écume blanche. La génitrice les observe longuement, puis elle se souvient d’une fable que l’on raconte encore au coin du feu. Elle déloge l’un des porcelets qui se débat dans sa main en poussant de petits cris stridents, le dépose dans le couffin, entre les couvertures chauffées par le corps d’Éléonore où il fouille un instant avant de s’assoupir. Elle allonge sa fille dans le foin, contre le ventre de la truie et porte avec deux doigts la mamelle de la bête à la bouche de l’enfant qui aussitôt tète avec ferveur. Ses mains pressent la poche de lait gonflant le pis auquel il s’accroche et les porcelets réchauffent son petit corps rouge et glabre. La génitrice glisse les mains dans le couffin. Elle enserre le cou du porcelet endormi et le tord vivement jusqu’à entendre un bref claquement. Lorsqu’elle traverse à nouveau la cour, elle s’arrête au pied du tas de fumier, y creuse un trou du bout du pied puis y enfonce la dépouille avant de la recouvrir.

Ils n’élèvent qu’un ou deux porcs car ils ne pourraient en nourrir plus. Le premier leur revient ; ils destinent le second à la vente. Chaque année, pour le marché au gras, ils chargent dans une cage de bois la bête qu’ils ont pris soin de gaver plus encore les jours précédents, puis ils la mènent en charrette. Assise près d’elle, sur le plateau à claire-voie, la génitrice lui distribue des patates bouillies entre les planches qui font office de barreaux afin que le porc se tienne tranquille et ne perde pas de poids en déféquant sur le chemin qui le malmène. Si la bête est de bonne constitution et qu’ils la soignent bien, elle pèse deux cents kilos, parfois plus, et ils en tirent mille à mille cent francs avec lesquels ils rachètent deux jeunes porcs par l’intermédiaire du porcatier, un type rubicond, coiffé d’un béret de feutre rouge et élégamment vêtu d’un paletot, d’une culotte de velours et d’une paire de bottes en cuir. L’homme fait fortune du commerce des cochons qu’il achète ailleurs, en Ariège souvent, puis qu’il transporte, et revend. Lorsque l’année est mauvaise et que la ferme ne produit pas assez de céréales et de tubercules, ils n’engraissent qu’un porc et paient le porcatier en jambons l’année suivante. Ils choisissent alors un porcelet parmi ceux qu’offre le marchand et qu’il frictionne au vinaigre et à la poudre d’ocre rouge pour les rendre plus beaux et comme gorgés de sang. Ainsi, sitôt disparu, le cochon, phénix vulgaire, renaît indéfiniment de ses cendres ; il se passe quelques jours à peine sans que la soue soit occupée. Les années fastes, ils possèdent une truie qu’ils parviennent à faire saillir. Ils revendent alors les porcelets sitôt sevrés pour ne pas avoir à les nourrir. Le porcatier s’en vient et les emporte.

Vient le temps des relevailles. Ce jour-là, la génitrice se lève avant l’aube et accomplit cérémonieusement ses ablutions à la lumière d’une bougie. Elle brosse et attache ses cheveux à l’arrière de son crâne. Elle verse dans sa paume quelques gouttes d’huile et les lisse avec soin. Elle pose sur le haut de son front un foulard de coton blanc qu’elle noue contre sa gorge. Elle revêt un chemisier, une robe de laine, puis contemple dans le miroir le reflet de son visage tiré par le foulard. Au fil des ans, la bouche s’est réduite à un trait de lèvres, les joues se sont creusées contre les zygomatiques, la peau s’est épaissie et recouverte d’un velours translucide. Il semble qu’elle porte le masque mortuaire de sa pauvre mère dont les os reposent dans le cimetière d’un village voisin, mélangés à d’autres qui ne sont pas les siens, à des débris de planches et de taffetas putréfiés. Elle détourne le regard. Elle choisit dans la maie la plus grosse des miches de pain et la roule dans un torchon, puis elle se penche sur le couffin, saisit l’enfant dans ses langes et le dépose contre la miche, dans le panier d’osier. Lorsque la génitrice passe le petit pont de bois, en direction de Puy-Larroque, Vénus palpite encore, la lame du jour perce le ciel puis découpe les limites du monde. Des ragondins prennent la fuite entre les touffes de joncs et les feuilles tranchantes des laîches. L’humidité de la nuit, déposée par les herbes, grise ses jupons et son cœur s’allège à mesure qu’elle s’éloigne de la ferme. Dans le panier, Éléonore s’est éveillée mais ne dit rien, ses yeux troubles sont ouverts sur le visage oblong et flou, perçu en contre-plongée, et les branches feuillues qui émergent au-delà en nervures sombres. Lorsque, tenaillée par la faim, elle se met à pleurer, la génitrice marche jusqu’au pied du calvaire au socle recouvert de lichens argentés. Elle dépose le panier d’osier, défait la boutonnière de son chemisier et offre son sein maigre à l’enfant qui parvient désormais à en tirer le lait. Elle reste assise dans l’aube humide et fraîche, l’odeur des mousses, des fossés et des platanes qui bordent le calvaire. Les silhouettes de chevreuils glissent dans le brouillard qui repose sur les champs et elle pourrait bien être seule en ce monde. Un chien efflanqué passe, quelque chose de noir et d’informe dans la gueule – peut-être la dépouille d’un corbeau – et s’en va trottinant, laissant derrière lui une odeur de charogne, puis, plus tard, alors que le soleil sourd entre deux vallons de terre chaude, une carriole tirée par une mule et menée par un enfant surgit au bout de la route et remonte dans sa direction. Lorsqu’il la dépasse, l’enfant tourne son visage simiesque, son nez obstrué par des caillots de morve verte, sa mâchoire prognathe, et elle reconnaît le rejeton consanguin des Bernard. Il s’éloigne, puis disparaît, fouettant à tout-va avec une tige de noisetier la croupe de la mule qui relève la tête, souffle et roule des yeux en traînant dans les cailloux la carriole chargée de betteraves ou de pommes de terre.

Éléonore s’assoupit et la génitrice la replace dans le panier d’osier, essuie avec son châle la salive sur son sein, le menton de l’enfant et le cou parsemé de croûtes de lait, puis reboutonne son chemisier, se relève et reprend la route de Puy-Larroque. Parvenue à l’église, elle s’agenouille devant la porte, dans l’ombre du porche, indifférente à l’immuable va-et-vient des femmes, leurs brocs d’eau à la main, puisant à la fontaine, aux hommes qui partent aux champs à pied ou à vélo et crachent au sol le jus brun d’une première chique. Lorsqu’on la remarque et la salue, elle se garde bien de répondre et semble s’enfoncer avec plus de ferveur dans la prière, décourageant toute approche. Elle attend longtemps, usant sur la pierre ses genoux maigres, jusqu’à ce que la porte s’ouvre enfin sur le père Antoine qui la regarde, puis balaie le porche des yeux.
« T’y es venue seule ? »
Son haleine pue le vin de messe et le mauvais sommeil. Elle relève et hoche la tête et le curé dit :
« Où elle est, l’autre, celle qui devrait t’accompagner ?
— Y a personne qui m’accompagne », répond la génitrice en se redressant douloureusement.
Le père Antoine siffle d’exaspération entre ses dents, puis, avisant une jeune femme blanche et grasse qui passe non loin de là, l’interpelle :
« La Suzanne, viens donc par là. »
La fille s’approche et monte les trois marches du porche. Elle regarde la génitrice, l’enfant endormi dans le panier, puis le prêtre.
« Entre, dit l’homme de foi, et apporte-lui l’Eau. »
La jeune femme entre dans l’église à la suite du père Antoine qui se détourne et remonte la nef à grands pas et froissements d’aube, puis elle resurgit et tend à la génitrice ses mains réunies en cuvette, où l’eau bénite stagne dans des replis de corne, des lignes de vie courtes et profondes comme des crevasses. La génitrice pose au sol son panier, trempe l’index et le majeur dans ce bénitier de cuir, se signe par deux fois, puis la jeune femme ouvre les mains et le restant d’eau s’écoule sur la pointe de ses sabots et la pierre dépolie du porche. Elle se signe à son tour, essuie ses paumes sur le tissu de ses jupes et entre dans l’église. Son front luit et l’eau consacrée glisse sur la courbe de son nez retroussé. Le père Antoine attend devant la petite chapelle, les épaules drapées d’une étole brodée de fil d’or. Un enfant de chœur maigre, blafard et solennel comme un cierge d’église, se tient près de lui. Le prêtre tend l’extrémité de l’étole à la génitrice :
« Entre dans le temple de Dieu et adore le Fils de la Vierge Marie qui t’a donné ton enfant. »
Elle se précipite alors, s’agenouille au pied de l’autel, les mains jointes à son front et récite son action de grâces, ses exhortations mêlées à celles du curé qui déclame :
« Seigneur, ayez pitié, Christ, ayez pitié, Seigneur, ayez pitié… Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal… Protégez, Seigneur, Votre servante qui espère en Vous, envoyez-lui de Votre sanctuaire, Seigneur, Votre secours… »
Ils prient ensemble, la Suzanne marmonnant à son tour, et il bénit la génitrice qui tressaille sous l’eau bénite dont il l’asperge :
« Pax et benedictio Dei omnipotentis, Patris, et Filii, et Spiritus sancti, descendat super te, et maneat semper. Amen. »
Puis il bénit le pain et la génitrice se relève, dolente, exaltée. Elle souffle le cierge qu’elle tenait entre les mains. Elle déchire la miche dont elle tend un morceau à l’enfant de chœur. Gagnée par une bouffée de reconnaissance, elle esquisse le geste de passer une main dans ses cheveux, mais l’enfant s’y dérobe.

Une tige de noyer à la main, suivie par Alphonse, Éléonore mène les deux cochons le long du chemin de terre jusqu’au bois de chênes pubescents. Elle s’assied entre les racines moussues ou les branches dépouillées d’un arbre tombé tandis que les porcs se repaissent de glands, de châtaignes qu’ils extraient de leurs bogues et d’escargots. Des bousiers aux reflets bleus grimpent sur ses bas de laine et des choucas déploient leurs ailes irisées pour tenir en équilibre à la cime des arbres. Ils lancent un cri et reprennent leur envol dans le ciel gris d’acier. Éléonore s’allonge sur la couche de feuilles d’où s’élève une odeur de pourriture végétale, de vesses-de-loup crevées et de turricules. Elle trouve un instant de répit, loin de la ferme et de la présence de la génitrice. Lorsqu’une pluie fine commence à tomber, elle reste immobile, observant les branches d’où chutent en spirales les feuilles rousses. Elle laisse les gouttes minuscules perler sur son visage et le tissu de sa robe et elle imagine disparaître peu à peu, recouverte par les lichens, les insectes et les invertébrés qui foreraient jusqu’à elle des galeries par lesquelles elle continuerait de respirer, de s’abreuver et de percevoir le monde depuis son immobilité minérale. Le vieux braque veille pour elle, encercle les cochons et les rabat au besoin en jappant. Son pas irrégulier et arthritique froisse les feuilles d’où jaillissent comme d’un ossuaire des troncs écuissés ou calcinés par le temps et les perce-neige de janvier. Les jours les plus froids, elle sent l’engourdissement de ses doigts, de son nez, une douleur tisonne le cartilage de ses oreilles, mais elle s’interdit de bouger et pour rien au monde ne rentrerait en avance. Elle aime le calme de la chênaie, le sentiment de sa profonde solitude, la présence des porcs, leurs grognements de satisfaction, les cris et les froissements d’ailes des oiseaux invisibles, la silhouette de la chapelle dont elle aperçoit à travers les fougères et les arbres un mur orné par les lianes épaisses et frangées d’un lierre. Lorsque la pluie tombe dru, elle remonte l’ancien chemin désormais recouvert par les ronces, au travers desquelles elle a forcé un passage. Devancée par les bêtes, elle entre par le porche en ogive, les portes de bois putréfié dont un pan tombé de ses gongs repose sur les dalles en pierre entre lesquelles germent au printemps des pousses de graminées portées jusque-là par les bourrasques qui entassent des monceaux de feuilles mortes au fond du chœur et où nichent des farandoles de musaraignes. Les cochons fouillent à la recherche de larves dans les décombres et les déblais sur lesquels ont déféqué des générations de pigeons et d’oiseaux de proie, recouvrant de guano les planches disjointes ou défoncées d’antiques bancs de messe, et qui s’envolent dans un bruit d’ailes et de roucoulements du haut des poutres poreuses rongées par les charançons, laissant tomber une pluie de sciure qui virevolte dans la lumière projetée à travers les derniers vitraux embués de poussière, d’éclats de sève et de pollen. L’odeur de l’ancienne chapelle semble éventée d’une plaie dans la terre : un relent de grotte, de quartz, d’argile et de limons. Des éclats versicolores glissent sur les déblais lorsque le jour parvient à percer le lacis des branches. Éléonore ramasse au sol les pelotes de réjection des chats-huants qu’elle trempera plus tard dans de l’eau tiède pour en extraire les os de rongeurs, blancs et fragiles, et les glisse dans les poches de sa robe, puis elle regagne enfin la ferme, les porcs au ventre plein renâclant à la suivre. Aux beaux jours, équipée d’une lame, elle cueille pour eux des orties au bord des chemins, des chardons et des pousses d’épinards sauvages dans les friches, des tiges et des bulbes d’oignons, des pissenlits et de l’oseille, des sommités d’armoise et des fleurs de coquelicots qui fluidifient et vivifient le sang des bêtes. Éléonore les transporte dans le tissu relevé de sa robe et la génitrice les hache sur la table de la cuisine avant de les faire cuire avec la bouillie destinée aux porcs.

Les premières années passent entre les soins dispensés aux animaux et les journées d’ennui dans une salle de classe communale attenante à la mairie, chauffée par un poêle à bois, et dont les fenêtres donnent sur une cour en terre battue qui devient une bauge aux premières pluies. Lorsque le bouilleur de cru installe son alambic sur la place du village, les vapeurs d’alcool embaument la cour de l’école et enivrent la récréation des écoliers. À six ans à peine, la peau de ses mains comme celle de ses pieds est grise et fendue de crevasses dont il lui faut extraire, avec une aiguille, à la lueur d’une flamme, les cailloux et les herbes qui s’y logent et la font parfois saigner. Ses pouces sont eux aussi fendus et ses ongles noirs. Rien ne lui semble préférable au flanc suant de la jument qu’elle étrille puis frotte avec une poignée de paille à son retour du champ, dans la stalle calme de l’étable où courent, le long des poutres, des rats des blés. Rien ne lui semble non plus préférable à la pénombre de l’arrière-cuisine, à l’odeur aigrelette dans laquelle cuisent les marmites de pommes de terre, de fanes de légumes et de lait suri, pas même les jeux des enfants, les osselets jetés sur le sol dur et soulevé par les racines des noyers plantés en bordure de la cour d’école, ni les jeux de marelle sur lesquels les fillettes vêtues de leurs uniformes usent leurs sabots.
Par un jour venteux, elle marche au travers d’un champ en direction du père et des deux vaches dont les cornes sont enserrées par un joug frontal. Le père guide l’araire par le mancheron et bat les croupes anguleuses avec un bâton de houx en poussant des cris qui lui parviennent par bribes. Les pieds d’Éléonore se prennent dans les sillons creusés ; le vent rabat sur son visage ses cheveux alourdis de nœuds. Elle voit le père arrêter l’attelage, se baisser et ramasser une glèbe luisante, la porter à son nez et en respirer longtemps le parfum, puis faire tourner la motte dans sa main large et l’effriter doucement entre ses doigts bruns. Des éclats de terre secs et ocre sont pris dans les poils du dos de sa main. La fillette perçoit l’intimité de cet instant entre l’homme et la terre, son obscure sensualité, et elle se fige à distance dans le sillage du père. Plus tard, au bord du même champ, après la pluie et en l’absence du paysan, elle saisit à son tour cette terre froide, noire et malléable, qu’elle façonne en un semblant de phalle, puis elle remonte sa jupe, s’accroupit, et la porte aux lèvres ourlées et nues de son sexe.
La génitrice lie les pattes arrière d’un lapin qu’elle vient d’assommer d’un coup assené sur la nuque et dont le pouls bat encore. Elle l’attache à un piton sur le mur au-dessus d’une bassine de cuivre martelé. L’œil brun à la pupille dilatée du lapin, que les derniers spasmes font tourner sur lui-même, reflète tour à tour la cour dans laquelle de larges flaques d’eau de pluie miroitent, puis le ciel bas de l’automne et le visage de la génitrice affairée à aiguiser contre un fusil la lame d’un couteau avec la pointe duquel elle énuclée le lapin d’une brève rotation du poignet, pour ne pas endommager la fourrure de la bête encore tremblante, avant de jeter dans la poussière le petit globe oculaire, et le lapin se vide de son hémorragie cérébrale par le trou de l’orbite, un sang noir et grumeleux goutte dans le fond de la bassine en cuivre avec un ploc-ploc-ploc régulier, et lorsqu’elle retire le récipient dans lequel oscille la flaque noire, le sang continue de dégoutter sur un bloc de granit bruni comme un autel à sacrifice. La génitrice incise les pattes et dépouille l’animal d’un mouvement sec, comme elle le déshabillerait. Elle fait sécher au soleil les fourrures retournées et les queues porte-bonheur dont la vertèbre cartilagineuse luit sous un ourlet de poils blancs et que parfois les chats dérobent, emportent puis mastiquent dans quelque coin sombre abrité du regard des hommes. Elle a aussi ses propres croyances : lorsqu’elle tombe nez à nez avec l’épeire au dos marqué du sceau de la croix, elle se signe. Elle suspend des vessies de porc séchées aux poutres de la cuisine pour protéger la famille du mauvais œil. Certaines feront office de gourdes. Les jours d’orage, et par crainte de l’onde de la foudre que l’on dit propre à décimer les couvées, elle glisse sous les poules pondeuses de vieux fers à cheval. Les volailles s’abritent alors sous une cabane de branches entrecroisées et recouvertes de genêts, et les éclairs figent la campagne dans un éclat blanc. Sous la chaleur d’un mois d’août, les bêtes se tiennent à l’ombre des arbres et chassent avec lassitude des nuées de mouches et de taons. Le père a construit un petit enclos, en extension de la soue. Un jeune cochon se presse au pied de l’auge fraîche, à laquelle il s’abreuve. Une truie s’apprête à mettre bas à l’ombre d’un mur. Lors d’une glandée, elle a frayé avec un sanglier, et ses petits naissent couverts d’un pelage rayé et velouté. Lorsqu’une truie est allaitante, Éléonore trouve encore un plaisir secret à s’allonger dans la paille, contre son flanc, et à sucer un peu de ce lait, le front pressé contre la peau molle et chaude, doucement parfumée de la mamelle. Quand ils vendent les petits, c’est au langueyeur qu’il revient de déceler s’ils ne sont pas atteints de ladrerie, ce mal étrange qui frappe le porc, mais dont peu de gens sauraient dire ce qu’il est exactement. Au milieu d’un cercle de gosses et de badauds, sous le regard de l’éleveur et de l’acheteur, dans un parc où se pressent une bande de porcelets, l’officiant pioche un à un les gorets par une patte arrière et les immobilise sous son genou. La bête hurle, se débat, rend les armes. Alors le langueyeur lui ouvre la gueule à force de cris, de jurons et de commentaires bien sentis. À l’aide d’une pince, il déloge des gencives les dents de loup, puis tire la langue, la tord pour y chercher les mucosités et les points blancs révélateurs de la vermine. Parfois, il s’attarde un peu, l’air contrarié, hésitant. Il racle la langue, fait du zèle, mais toujours se relève et dit :
« Il est pas ladre. »
Alors la bête, vierge et ressuscitée, bondit sur ses quatre pattes, et rejoint sa fratrie. L’affaire est conclue.

Auprès du feu, aux soirs d’hiver, quand les flaques de boue ont gelé dans la cour qu’ils traversent à pas mesurés, jetant du gros sel devant eux, Éléonore s’assied auprès du père au visage émacié, qui fait rouler et crépiter les bûches à l’aide d’un tisonnier en fer forgé. Il plonge la main dans les braises, en saisit une d’un air distrait, la fait sauter dans sa paume et la replace dans l’âtre. Il épluche pour elle les châtaignes brûlantes qui cuisent dans une poêle trouée et dont la chair plissée exhale un parfum suave. La génitrice prépare pour le père des fumigations et il disparaît sous un linge, dans des vapeurs de plantes et de racines qui parfument la pièce entière. Le médecin vient et dépose sur la table sa mallette en cuir, de laquelle s’évente une odeur d’éther ; alors le père déboutonne sa chemise et se tient assis, ployé comme un roseau, le dos tendu au stéthoscope que le docteur promène sur sa peau laiteuse et il inspire péniblement à sa demande. Un sifflement s’élève de sa trachée comme si quelque animal parasite était logé entre ses côtes et respirait à sa place. Puis, le médecin pioche dans sa mallette un marteau à réflexes avec lequel il tapote les articulations noueuses dont il tire parfois un sursaut, et glisse ensuite un abaisse-langue dans la bouche du père. La génitrice, assise à la table, le visage cerclé d’un foulard, la chevelure séparée en son milieu par une raie et plaquée sur le haut du front, observe, mains jointes sur

 

 

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