Extrait

Petites scènes capitales
de Sylvie Germain

Le 30/09/2013 à 18:42 - 0 commentaire

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ISBN : 9782226249791

Editeur : Albin Michel

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ISBN : 9782226295040

Editeur : Albin Michel

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Résumé du livre
La première des " petites scènes capitales " pour Lili, c'est celle d'une photo que lui montre sa grand-mère, il y a une mère et son bébé, le bébé c'est elle, la mère a disparu. Quand son père se remarie elle se trouve à 5 ans avec trois soeurs et un frère par alliance, avec ce décalage de fille unique qui peine à comprendre les relations familiales et que l'adolescence rend plus opaques.
L'aînée devient rebelle, le garçon veut devenir moine, la cadette meurt et chacun part loin du foyer. Seule Lili reste en témoin muet de la tragédie familiale qui n'en a pas fini de révéler ses secrets, puis s'en va elle aussi étudier à Paris, change de cap en mai 68 pour l'expérience communautaire, poursuivant une quête de soi tâtonnante, traversée de rencontres, d'éblouissements solitaires, de révélations dont elle ne sait que faire.
Plus qu'un roman familial c'est la recréation de scènes qui ont marqué les personnages, de l'enfance à l'âge adulte, de manière indélébile et souvent sous forme d'évocations très visuelles que Sylvie Germain explore. Elle en déroule le questionnement intime : secret des origines, terreur enfantine de l'abandon, constitution toujours incertaine de soi, effarement devant le mal et aussi, ce que l'amour veut dire, comment vivre avec ses morts, comment répondre à un appel plus grand que soi.

 

Premier chapitre

« C'est qui, là ? »
Cette question, elle l'a entendue des dizaines de fois. Une fausse devinette au goût de ritournelle posée par sa grand-mère devant une photographie en noir et blanc exposée dans un cadre en bois noir laqué, présentant une jeune accouchée assise dans un lit, son nouveau-né au creux d'un coude. La question ne vise pas la femme, mais le nourrisson couché contre elle. De la mère, on ne parle pas, on ne badine pas autour de son portrait, elle est une figure intouchable. Une évidence et une énigme, en bloc.
« C'est moi ! » s'exclame la petite. - « Moi quiii ? » poursuit la grand-mère en faisant monter à l'aigu le « i » du dernier mot. - « Moi Liliii ! »
Tel est le rituel, deux questions brèves, légèrement stridulées, sûres des réponses qui fusent sur la même note, mais les attendant comme s'il s'agissait à chaque fois d'une surprise, voire d'une révélation.
Et c'est en effet toujours une surprise pour l'enfant : se voir là, pareille à un poupon de celluloïd lové dans la saignée du bras maternel. Se voir sans se reconnaître, sans pouvoir établir un lien réel entre elle et cette figu­rine. Elle rit, frappe des mains, mais derrière ce rire tremble parfois, ténu, un malaise : Est-ce vraiment moi ? Peut-on changer si radicalement de taille et d'aspect ?
Ce jeu simplet, elle le rejoue de temps en temps devant un miroir avec sa poupée nommée Rosa, assu­mant d'une traite les questions et les réponses, et son rire, alors, est dénué de trouble, le reflet lui renvoyant une image sans ambiguïté d'elles deux, chacune se tenant bien à sa place : la poupée dans l'inerte et le silence, la vivante dans le mouvement et la parole.
« C'est qui, là ? »
Un jour, elle fait faux bond, elle casse la ritournelle en remplaçant subitement la réplique habituelle par une interrogation qui déconcerte sa partenaire de jeu : «Mais avant, j'étais où ? - Avant ?... Avant quoi ?! - Ben, avant là ! précise la petite en écrasant un doigt sur la photo. - Tu veux dire... avant de naître ? Eh bien, tu étais dans le ventre de ta maman. - Non, avant ! Avant le ventre ! » Là, Nati, la grand-mère, déclare forfait. Cette question lui est peut-être venue à l'esprit autrefois, mais il y a de cela si longtemps qu'elle l'a totalement perdue de vue, et elle reste démunie devant elle. Elle ne va tout de même pas parler à une gamine des mystères de la sexualité, lui expliquer le processus de la fécondation de l'ovule par le spermatozoïde ; d'ailleurs, elle en serait bien incapable. Et la fillette, partie comme elle l'est ce jour-là avec son visage soucieux, un peu buté, n'y com­prendrait rien ; en prime, elle risquerait de continuer à demander : « Non, avant, encore avant ! »
Jusqu'où veut-elle donc remonter ? Jusqu'à la nuit des temps, jusqu'à la création du monde ? Nati élude le sujet et fait vite diversion en parlant d'autre chose. La ruse fonctionne, mais la curiosité de Moi-qui ? - Lili ! ne s'éteint pas pour autant, elle se met juste en suspens et se chagrine de rester ainsi sans la moindre piste où pou­voir avancer.
Des pistes où guider sa curiosité, les adultes n'en ouvrent guère en général, ils se hâtent même d'en fer­mer certaines, sitôt entrouvertes, de peur que l'enfant ne s'égare dans des espaces trop vastes et trop acci­dentés pour elle. Ils ont surtout la paresse de chercher les mots, à la fois simples et justes, qui pourraient l'éclai­rer, et du coup elle s'attarde dans l'ignorance et la cré­dulité, et aussi dans de confuses inquiétudes.
Avant, j'étais où ? Et comment j'étais, je ressemblais à quoi ? J'étais quoi ? J'étais qui ? ... Ce grelot de ques­tions s'agite par moments dans ses pensées, sonnaillant dans le vide. Puis le grelot finit par se taire, fatigué de tintinnabuler en rond, en vain. Et le présent immédiat, qui se révèle de plus en plus prodigue en étonnements, menus et grands, vifs ou obscurs, supplante le tourment des origines. Mais la photographie renouvelle sa source d'intérêt, et de trouble, en la déplaçant. Un jour, Lili l'extirpe de son cadre et l'inspecte à la loupe. Sa mère se tient le dos très droit contre les oreillers. Elle porte une liseuse en coton imprimée de fleurs, au col et aux poignets froncés. Un bandeau noué autour de sa tête maintient ses cheveux en arrière, dégageant son front et mettant en valeur l'ovale de son visage. Ses yeux sont ombrés de cernes ; son regard n'est pas tourné vers son nouveau-né, il semble braqué dans le vide. Elle paraît calme, elle sourit.
Une large flaque de lumière éclabousse un pan du mur derrière le lit. L'enfant a cru longtemps que cette coulée de lumière jaillissait du sourire de sa mère. C'est simplement le soleil de ce matin d'été, où elle vient d'arriver au monde, qui pénètre par la fenêtre aux rideaux mal tirés. Elle est réduite à un paquet blanc un peu informe, on ne discerne que son profil, minuscule et crispé, et une touffe de cheveux dressés au sommet du crâne comme une huppe.
C'est l'unique image qu'elle connaît de sa mère. Son père a jeté toutes les photographies où elle figurait, à commencer par celles de leur mariage, quand elle les a abandonnés, lui et leur fille alors âgée de onze mois. On ne lui a jamais dit où ni pourquoi sa mère était partie, faute de le savoir, peut-être, et on ne lui a pas davantage raconté les conditions exactes de sa mort, survenue trois ans après sa désertion. Elle se serait noyée en mer, deve­nue son tombeau, son corps n'ayant pas été retrouvé. Le jour où son père lui annonce la mort de cette inconnue qui lui est d'une intimité lancinante et dont elle attend le retour avec une patience inébranlable, elle ne dit rien, ne demande rien, elle court faire de la balançoire à en perdre le souffle.

Elle vole, oiseau saugrenu qui utilise ses pattes en guise d'ailes. Elle vole à coups de reins, jambes tendues, repliées, à un rythme saccadé. Elle vole d'avant en arrière, oiseau irrésolu et cependant hardi ; les deux mouvements l'enchantent, l'enivrent. Elle vole sous une voûte constellée de trous jaune acide, au-dessus d'un large cercle couleur de mâchefer criblé de tachetures blondes. Ce cercle est irrégulier, et il tremble légère­ment. Elle vole tantôt en renversant la tête en arrière, les yeux piqués de scintillements, tantôt en la penchant vers le sol, le cœur affolé de vide. Et si ce disque noir cen­dreux qui frémit sous son corps en apesanteur était en fait la bouche d'un abîme prête à l'engloutir ?
Elle défie cette menace, elle s'élance droit devant, droit derrière, oscille à toute allure dans un globe de brume et de lumière, elle bat la démesure. Jambes ten­dues, pieds levés, jambes repliées, pieds baissés, vite, toujours plus vite. Et la vitesse siffle à ses tempes. La vitesse, la peur, la jubilation.
Elle se balance à la volée sous la frondaison d'un marronnier. Elle vole, elle vogue au creux d'un énorme sein végétal, elle se berce avec une allègre brutalité dans sa tiédeur et son odeur douceâtre. Les feuilles sont des milliers de mains à sept doigts inégaux, de forme ovale, elles trémulent dans le vide, et parmi elles se dressent des fleurs pyramidales assaillies d'insectes. Ces grappes blanches sont d'énormes gouttes de lait qui pointent bizarrement vers le ciel au lieu de tomber. Elle vole, elle vogue, elle vague dans un sein d'ombre odorante écla­boussé de macules de soleil, d'abeilles et de thyrses lai­teux. Mais le lait est partout, il gicle par les trouées du feuillage en jets aveuglants. Du lait igné.
Son visage est en feu, ses paumes s'écorchent aux cordes de la balançoire, sa jupe se soulève, s'ouvre en corolle, la gifle, retombe sur ses cuisses, les cordes grincent, mais la branche est solide, et elle, de peu de poids. Elle vogue, elle nage, elle bondit dans un lait de grisaille, de fleurs et de soleil. Sa tête bourdonne d'exul­tation et du vrombissement des insectes. Et l'espoir croît en elle, toujours plus fort, toujours plus fou - que son corps se dissolve dans cet orbe lacté, dans ce pou­droiement d'or et de pollen, et qu'il soit projeté hors de cette nébuleuse pour jaillir en plein ciel et y filer au large, filer sans fin comme un oiseau qui jamais ne se pose. Lumière, lumière, espace ! Et elle rit, étourdie de désir, de frayeur et de joie mêlés dans une obscure jouis­sance.
Cette jouissance est trop forte, la beauté lui fait vio­lence, les rais de soleil qui fusent à travers le feuillage se condensent en un faisceau d'angoisse qui lui cingle le front, la nuque. Son rire se tord, se vrille, il casse, son désir se déchire. Elle crie. Son corps s'affaisse sur la planchette de bois, s'y ratatine, hoquette. Elle n'est plus qu'un poids inerte, la balançoire perd son élan, son branle ralentit peu à peu au fil de zigzags et de tressautements qui lui barbouillent l'estomac. Elle se laisse tom­ber sur le sol, se couche en boule sur l'herbe rase et grise mitée de taches de soleil, l'ombre qui fait la roue au pied de l'arbre sent l'humus, la poussière et le sang. Elle sai­gne du nez. C'est la première fois qu'elle voit couler du sang, et la première fois que lui vient à l'esprit la pensée de la mort. Son sang, sa mère, sa mort. Elle est un petit animal humain surpris par un goût fade et visqueux, saisi par une pensée bien trop vaste pour lui.

 

 

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