Extrait

Le camp des autres
de Thomas Vinau

Le 05/04/2018 à 16:40 - 0 commentaire

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ISBN :

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Prix :

Thomas Vinau

Alma Editeur

24/08/2017

9782362792175

194

17 €

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ISBN : 9782362792175

Editeur : Alma Editeur

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ISBN : 9782362792182

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Résumé du livre
Gaspard fuit dans la forêt. Il est accompagné d'un chien. Il a peur, il a froid, il a faim, il court, trébuche, se cache, il est blessé. Un homme le recueille. L'enfant s'en méfie : ce Jean-le-blanc est-ce un sorcier, un contrebandier, un timbré ? Une bande de saltimbanques surgit un beau matin. Ils apportent douze vipères pour que Jean-le-blanc en fasse des potions. L'enfant décidera, plus tard, de s'enfuir avec eux.

Cette aventure s'inspire d'un fait historique. En 1907, Georges Clémenceau crée les Brigades du Tigre pour en finir avec " ces hordes de pillards, de voleurs et même d'assassins, qui sont la terreur de nos campagnes ". Au mois de juin, la toute nouvelle police arrête une soixantaine de voleurs, bohémiens, trimardeurs et déserteurs réunis sous la bannière d'un certain Capello qui terrorisait et pillait la population en se faisant appeler la Caravane à Pépère. La démonstration de force de Clémenceau aboutira au final deux mois plus tard à de petites condamnations pour les menus larcins de cette confrérie errante de bras cassés.
" Je l'ai gardée au chaud cette histoire qui poussait, qui grimpait en noeuds de ronces dans mon ventre en reliant, sans que j'y pense, mes rêves les plus sauvages venus de l'enfance et le muscle de mon indignation. Alors j'ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours aux forêts ", explique Thomas Vinau à propos ce quatrième roman puissant, urgent, minéral, mûri trois ans durant.

 

Premier chapitre

Je dédie ce livre à mes enfants Gaspard et Joseph.

Aux écrivains des forêts.

Aux vole-bisous et aux traîne-savates.

Aux réfugiés et aux refuges.

 

 

I


« La flamme est un monde pour l’homme seul. »

Gaston Bachelard

 

 

Le givre fait gueuler la lumière. Lorsqu’il a voulu ouvrir les yeux, sa paupière gauche était encore collée par le sang. Il passe plusieurs minutes, mains en coupe autour du visage, à tenter de réchauffer lentement par son haleine la peau tuméfiée de ses joues, les croûtes sur ses arcades fendues, l’arc-en-ciel de coups sur sa petite tronche d’ange écrasée. Blotti sous un buisson d’acacias, la buée s’échappait de son corps recroquevillé. Il reprend ses esprits lentement après le jeu de massacre de cette nuit et la longue course effrénée dans les nœuds noirs de la forêt. On avait dû retrouver le corps à présent, bleu et glacé, à se taire enfin la bouche pleine de fumier, immergée dans l’auge des porcs. Cette fois il était bon pour vraiment prendre la route et puis tant mieux ce serait toujours mieux et puis merde à la merde qui lui servait de nid. Le froid réveille la douleur. Il s’extirpe de son cocon d’épines, renfroque ses loques et crache un bon coup l’île de glaires, de fer et de sang qui flottait au fond de sa gorge. Petit à petit, du plat de la main, il explore laborieusement son corps endolori. Sous l’épaule, contre la côte, la douleur lui coupe le souffle. Il frotte sa tête dans les plaques gelées de feuilles mortes et serre les dents en pleurant jusqu’à ce que la souffrance se calme. C’est à ce moment-là qu’il entend le gémissement. Alors il retourne en rampant dans son refuge de ronces.

 

 

Le chien est couché sur le flanc. Il ne s’agite pas. Il respire doucement. Les feuilles, la mousse et la boue qui font son lit de bête ont pris la forme de son corps et sa chaleur s’échappant comme l’air tiède d’un ballon percé. Il a les yeux ouverts. Le regard encore pointu avec quelque chose de bleu au fond du noir de ses pupilles qui flotte comme une question. Le sang a séché mais il lèche sans répit la béance rouge de la plaie comme si sa langue pouvait recoudre, panser, réparer, rebâtir sa viande arrachée par la fourche. Trois points rouges à partir desquels le muscle s’est déchiré à l’intérieur de la patte arrière. Mon petit cœur de nuit, mon bâtard, ma rivière, mon sauvage. Tu m’as sauvé hier. Ha cette enflure de père barrique de merde qui m’a soulevé comme un fagot pour écraser ma gueule contre les murs, je vois encore sa bouche tordue toute dégueulasse quand tu as fourré tes crocs dans son cul ! Ha ça tu lui en as mis une belle. Il a gueulé comme la truie de septembre. T’inquiète pas mon petit bâtard chéri, je te laisserai pas tomber. On va se serrer les coudes. Et puis j’ai mon idée. Mais d’abord il faut qu’on avance, qu’on étale la route entre ces salauds et nous. Au fond de la forêt, personne viendra nous prendre. Il se lève, nettoie avec le soin d’une mère l’amas de terre noire et de givre, d’humus, de salive et de sang, sur la fourrure du chien. Des larmes de colère et de joie se mêlent à la sueur refroidie, à la bave et à la morve, aux coulures sales de la guerre de cette nuit qui ont recouvert sa peau trop blanche et trop rouge d’enfant. Il n’a plus froid. Il n’a plus mal. Il n’a plus peur. Entre les arbres une brume de printemps trempe le jour qui se lève. Il crache dans ses mains. Soulève puis porte de ses deux bras le corps blessé de la bête. Pas à pas il avance.

 

 

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