Extrait

La poupée
de Daphne Du Maurier

Le 18/10/2013 à 16:45 - 0 commentaire

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Daphne Du Maurier

Albin Michel

littÉrature anglo-saxonne

02/05/2013

9782226248343

280

18.50 €

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ISBN : 9782226248343

Editeur : Albin Michel

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ISBN : 9782226289049

Editeur : Albin Michel

Prix grand format : 12.99 €

 

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Résumé du livre
La découverte en 2010 par une libraire anglaise de 5 nouvelles inédites de Daphné du Maurier, dont la sulfureuse Poupée.
Ecrite en 1928 par une Daphné du Maurier de 20 ans, La Poupée raconte l'histoire d'un homme qui découvre que Rebecca (déjà !), la jeune femme qu'il aime, lui préfère un automate, un sex toy grandeur nature. Aucun éditeur de l'époque n'avait voulu publier cette nouvelle " so shocking " !
Ont été rassemblées autour de ce texte-événement douze autres nouvelles de jeunesse (pour la plupart publiées dans des magazines) inédites en France. Celle qui n'était pas encore devenue la reine du suspense psychologique parvient déjà à divertir et troubler son lecteur.
La jeune Daphné du Maurier possède une maîtrise stupéfiante de la narration, un talent pour créer des atmosphères troubles et poétiques, tout en décrivant les tortures psychologiques de ses personnages. Des qualités qui feront d'elle la grande romancière que l'on connait.

 

Premier chapitre

À presque cent soixante kilomètres à l'ouest des îles Scilly, loin des routes maritimes principales, se trouve la petite île rocheuse de St Hilda. De quelques kilo­mètres carrés seulement, c'est un endroit stérile, sauvage, avec de grandes falaises déchiquetées qui se jettent à pic dans une eau profonde. Le port n'est guère plus qu'une crique, et son entrée un trou noir taillé dans le rocher. L'île s'élève hors de la mer, récif étrange et déformé, splendide dans sa désolation, opposant sa face grise aux quatre vents. Comme recrachée des profondeurs de l'Atlantique dans un moment de grande agitation et ins­tallée là, bande de terre étroite et insolente, afin de résis­ter pour toujours à la colère de la mer. Il y a plus d'un siècle, rares étaient ceux qui en connaissaient l'existence, et les nombreux marins qui voyaient à l'horizon se des­siner sa silhouette noire n'imaginaient pas plus qu'un rocher solitaire dressé comme une sentinelle au milieu de l'océan.
La population de St Hilda n'a jamais dépassé soixante-dix âmes, descendants des premiers habitants venus des îles Scilly et d'Irlande de l'Ouest. Leurs seuls moyens de subsistance étaient jadis la pêche du poisson et la culture des sols. Aujourd'hui, les choses ont bien changé, en partie à cause de la visite mensuelle d'un ferry côtier et de l'installation de la TSF. Mais, au milieu du siècle dernier, il se passait parfois des années sans que l'île communique avec le continent, et les habitants étaient devenus un peuple inerte, apathique, consé­quence inévitable des mariages consanguins. Il n'y avait alors ni livres ni journaux, et même la petite chapelle construite par les premiers habitants n'était plus utilisée. Bon an, mal an, la vie restait la même, sans que jamais un nouveau visage ou une pensée inédite vienne rompre la monotonie des jours. Parfois, à l'horizon, on aperce­vait la faible lueur d'une voile, et les gens la fixaient du regard avec émerveillement, mais lentement elle se trans­formait en un point lointain et le bateau inconnu glissait dans l'oubli.
C'était un peuple paisible, ces gens de St Hilda, nés pour une existence calme et sans souci, une existence aussi monotone que le ressac des vagues sur le rivage. Ils ne savaient rien du monde au-delà de l'île, et pour eux il n'y avait pas d'événements plus considérables que la naissance, la mort et le passage des saisons. Leurs vies étaient exemptes de grandes émotions et de grands cha­grins ; leurs désirs ne s'étaient jamais réveillés, ils demeu­raient prisonniers de leur âme. Ils vivaient aveugles, heureux, comme des enfants, contents de marcher à tâtons dans le noir sans jamais chercher à connaître ce qu'il y avait par-delà les ténèbres. Quelque intuition secrète leur soufflait que cette ignorance abritait une sécurité, un bonheur qui n'était jamais sauvage ni triomphant, mais paisible et silencieux. Ils marchaient le regard rivé au sol ; lassés d'observer une mer toujours vide de navires, ou de lever la tête vers un ciel presque immuable.
L'été et l'hiver passaient, les enfants devenaient des hommes et des femmes - la vie n'était rien d'autre que cela. Très loin existaient d'autres terres qu'habitaient des gens étranges, où l'on disait que la vie était dure, que les hommes devaient lutter pour leur survie. Parfois un îlien mettait les voiles, cap sur le continent, et promettait de revenir avec des nouvelles du reste du monde. Il se noyait, peut-être, ou était sauvé par un bateau qui se trouvait là ; comment aurait-on pu le savoir, puisqu'il ne revenait jamais. Ceux qui quittaient l'île ne réappa­raissaient jamais. Même les quelques navires qui ren­daient visite si rarement à l'île ne repassaient pas.
On aurait presque dit que l'endroit n'existait pas, que l'île était un rêve, un fantasme issu de l'esprit d'un marin, surgissant de la mer à minuit comme un défi à la réalité avant de disparaître dans l'écume et la brume de l'oubli, souvenir à demi conscient qui referait briè­vement surface des années plus tard pendant quelques secondes d'étonnement comme une pensée morte dans un cerveau poussiéreux. Mais pour les gens de St Hilda, l'île était réelle, et c'étaient les navires qui allaient et venaient tels des fantômes.
Il n'y avait que l'île. Au-delà régnaient le spectral et l'intangible ; seuls la roche usée, la sensation du sol, le bruit des vagues qui se fracassaient contre les falaises étaient vrais. C'était le credo de cet humble peuple de pêcheurs ; ils disposaient leurs filets le jour, et ils jasaient le soir sans jamais une pensée pour ces terres de l'autre côté de la mer. À l'aube, les hommes partaient pour la pêche, et quand leurs filets étaient pleins ils s'en retour­naient sur l'île et gravissaient le sentier raide qui menait aux champs pour travailler le sol avec une patience stoïque.
Les maisonnettes étaient regroupées au bord de l'eau, et une famille entière disposait rarement de plus de deux pièces. C'était là que les femmes courbées sur l'âtre cui­sinaient et reprisaient les vêtements de leur mari, bavar­dant paisiblement de l'aube au crépuscule.
Une maison se tenait à l'écart des autres, construite en haut de la colline et donnant sur le ruisseau. Son empla­cement seul subsiste, où s'élève aujourd'hui la laide station de TSF ; mais il y a soixante ans c'était le foyer du pêcheur en chef de St Hilda. C'est là que Guthrie et sa femme Jane résidaient, vivant comme des enfants, contents l'un de l'autre, étrangers au désir et ignorant la détresse.
Guthrie, debout sur la falaise au coucher du soleil, scrutait la mer. En contrebas dans le port les bateaux de pêche s'entrechoquaient, amarrés pour la nuit. Le long du mur du port, les hommes échangeaient des com­mérages, et le son de leurs voix s'élevait jusqu'à lui, mêlé aux cris fragiles des enfants. Les embruns, le sang et les écailles des poissons morts avaient rendu glissant le quai étroit. La fumée s'échappait des cheminées, mince colonne bleue qui tourbillonnait dans l'air. Sa femme Jane apparut à la porte de la maison, les mains en visière au-dessus des yeux, le cherchant du regard. « Descends ! appela-t-elle. V'là une bonne heure que le dîner est prêt.
Ça va être froid, c'est sûr ! » Il agita la main et se retourna, prenant le temps de jeter un dernier coup d'œil à l'horizon. Des nuages blancs clairsemés tachetaient le ciel et la mer d'huile étale de la journée enflait lentement devant le port. Elle léchait déjà les rochers de l'entrée est. Une faible rumeur lui parvint, alors que la mer montait en puissance, et un vent frais se glissa dans ses cheveux. Il dévala la colline jusqu'au village, et se mit à crier en direction des pêcheurs debout près du mur.
«C'est le vent d'est qui se lève..., leur dit-il. Voyez pas que le ciel est comme une queue de poisson, et que la mer est grosse et se jette sur les rochers ? D'ici minuit, un vent à décorner les bœufs va souffler, et la mer sera plus en colère que le diable en personne. Occupez-vous des bateaux. »
Le port était à l'abri du vent, et pourtant on amarra bien les navires à l'avant et à l'arrière pour empêcher qu'ils partent à la dérive.
Après s'être assuré que tout était en sécurité pour la nuit, Guthrie gravit le sentier qui menait à sa maison sur la falaise. Il dîna en silence. Il se sentait nerveux et excité ; comme oppressé par l'atmosphère calme du foyer. Il essayait de s'occuper à ravauder un de ses filets, mais il n'arrivait pas à se concentrer sur sa tâche. Le filet lui glissa des mains ; il tourna la tête et écouta. On aurait dit qu'un cri s'élevait dans la nuit. Et pourtant il n'y avait rien, seulement la sourde rumeur du vent et des vagues qui se fracassaient sur les rochers. Il soupira et se perdit dans la contemplation du feu, bizarrement perturbé ; son âme lui pesait.
Dans la chambre, Jane était agenouillée, la tête contre la fenêtre, et écoutait le vent. Les battements de son cœur étaient étranges, ses mains tremblaient, elle voulait s'échap­per dehors et courir sur les falaises pour sentir la vraie force du vent. Le vent lui fouetterait la poitrine et ferait voler ses cheveux en arrière, il lui chantonnerait à l'oreille, elle respirerait le sel des embruns qui lui brûlerait les lèvres et les yeux. Elle avait le désir intense de rire avec le vent, de pleurer avec la mer, d'ouvrir grands ses bras et d'être possédée par quelque chose qui l'envelopperait comme un grand manteau et qui la retiendrait d'aller se perdre loin sur les collines solitaires, dans l'herbe haute. Elle pria pour que la naissance du jour ne soit pas paisible, comme l'était l'aube d'habitude, mais sauvage ; pour que le soleil brûle les champs et que le vent balaye la mer aux franges d'écume, semant la destruction. Elle attendrait debout sur le rivage, le sable mouillé sous ses pieds nus.
Un pas se fit entendre en dehors de la pièce et elle se détourna de la fenêtre avec un léger frisson. C'était Guthrie. Il l'observa d'un air solennel et lui intima de fermer la fenêtre pour qu'on n'entendît plus le vent. Ils se dévê­tirent en silence et s'étendirent côte à côte dans le lit étroit sans un mot. Il percevait la chaleur du corps de sa femme, mais son cœur n'était pas avec elle. Ses pensées quittèrent son enveloppe matérielle, emprisonnée auprès d'elle, pour s'envoler dans la nuit. Elle sentit qu'il s'en allait, mais peu lui importait. Elle écarta d'elle ses mains froides, et se plon­gea dans ses propres rêves, auxquels il n'avait pas accès.
Ils dormirent longtemps ainsi dans les bras l'un de l'autre, mais séparés ; comme des corps sans vie dans une tombe, à l'âme enfuie et oubliée depuis longtemps.
Quand ils se réveillèrent l'aube avait point dans le ciel. Un soleil aveuglant se détachait sur le bleu, brûlant la terre. Des flots gigantesques, crénelés de mousse, se fra­cassaient contre la falaise et recouvraient les rochers à l'extérieur du port ; et le vent d'est continuait de souf­fler, courbant les herbes, dispersant le sable blanc et chaud, se frayant triomphalement un chemin à travers la brume blanchâtre et les vagues vertes comme un démon lâché sur l'île.
Guthrie alla à la fenêtre et regarda le jour au-dehors. Un cri lui échappa et il quitta la maison en courant, n'en croyant pas ses yeux. Jane le suivit. Les habitants des autres maisons s'étaient levés aussi et se tenaient debout, le regard fixé sur le port, les mains levées en signe de surprise, l'excitation perceptible dans leurs voix retentissantes qui s'éteignaient pourtant, noyées par le vent. Dans le port, ravalant les petits bateaux de pêche et leurs grands espars au rang de nains, un brick était à l'ancre, faisant sécher ses voiles étendues sur le pont, se balançant au gré du vent et de la marée.
Guthrie était debout sur le quai au milieu de la foule des pêcheurs. Tout St Hilda était rassemblé là pour accueillir les étrangers du brick. Des hommes grands, basanés, que ces marins venus de l'autre côté de la mer, les yeux étroits et en amande, découvrant l'éclat de leurs dents blanches quand ils riaient. Ils parlaient une autre langue. Guthrie et ses compagnons leur posaient des questions, et les femmes et les enfants les encerclaient, bouche bée, scrutant leurs visages, touchant leurs vête­ments de leurs gestes timides et perplexes.
« Comment vous avez trouvé l'entrée du port, avec la mer et le vent ligués contre vous ? C'est pt'être bien le diable qui vous a poussés jusqu'ici », s'écria Guthrie.
Les marins riaient et secouaient la tête. Ils ne compre­naient pas ce qu'il disait. Leur regard allait se perdre der­rière lui et les autres marins, vers les femmes. Ils souriaient et parlaient entre eux, contents de leur découverte.
Et pendant ce temps le soleil leur tapait sur le crâne et le vent d'est soufflait, déchirant l'air comme une respiration venue de l'enfer. Aucun homme ne se rendit à la pêche ce jour-là. Une mer mouvementée grondait à l'entrée du port et les bateaux de pêche restaient à l'ancre, minuscules et insignifiants en comparaison de l'étrange brick.
Une sorte de folie sembla saisir les gens de St Hilda. Leurs filets gisaient, négligés et défaits, à la porte de leur maison, les champs et les fleurs étaient laissés à l'aban­don dans les collines qui surplombaient le village. Plus rien d'autre ne les intéressait que les marins. Ils se his­sèrent sur le bateau, en visitèrent les coins et les recoins, touchèrent les vêtements des étrangers avec des gestes excités, inquisiteurs. Ils firent rire les marins, qui fouillè­rent dans leurs malles et donnèrent aux hommes des cigarettes, aux femmes des écharpes chatoyantes et des mouchoirs colorés. Guthrie les fit sortir du bateau et les guida sur la falaise, bombant le torse un peu comme un jeune garçon, une cigarette aux lèvres.
Les pêcheurs ouvrirent en grand la porte de leurs mai­sons, rivalisant d'hospitalité, c'était à qui serait le plus accueillant. Les marins se mirent bientôt à explorer l'île ; ils trouvèrent l'endroit pauvre, stérile, sans intérêt. Ils descendirent sur le rivage et se rassemblèrent par petits groupes sur le quai, bâillant, oisifs, espérant que le temps changerait. L'attente leur pesait lourdement.
Et le vent d'est soufflait toujours, dispersant le sable, transformant la terre en poussière. Le soleil dardait ses rayons dans un ciel sans nuages, la mer, grosse, se déchaî­nait, verte, mousseuse, se tordant et se retournant comme une chose vivante. Le crépuscule fut venteux et veiné d'orange, comme si le soleil montrait le ciel du doigt. La nuit arriva, calme et vivante. Même l'air était agité. Les marins trouvèrent la chapelle désaffectée et y dressèrent le camp, après avoir rapporté du brick du tabac et du brandy.
Il ne semblait pas y avoir d'ordre entre eux. Ils n'avaient pas de discipline, n'obéissaient à aucune règle. Seuls deux hommes restèrent pour surveiller le bateau. Les pêcheurs ne s'étonnèrent pas de leur attitude ; leur présence sur l'île était un fait si rare et si merveilleux que rien d'autre ne comptait. Ils se joignirent à eux dans la chapelle, goûtèrent au brandy pour la première fois. La nuit retentit de cris et de chants. L'île n'était plus la même, sa paix rompue, elle oscillait sous les possibles, pleine d'étranges désirs. Guthrie se tenait parmi ses compagnons, les joues en feu, ses yeux froids brillants et fous. Un verre en main, il buvait de longues gorgées satisfaites. Il riait avec les marins, sauvagement, sans rai­son ; qu'importait s'il ne comprenait pas leur langage ? La lumière dansait devant ses yeux, le sol devenait mou­vant sous ses pieds, il lui semblait qu'il n'avait jamais vraiment vécu avant. Le vent pouvait bien hurler et la mer gronder, le monde l'appelait maintenant. Au-delà de l'île, il y avait d'autres terres, les foyers de ces marins. Il y trouverait la vie, la beauté ; et d'étranges, d'incroyables aventures. Il ne passerait plus son temps le dos courbé à travailler un sol qui ne valait rien. Les chants des marins résonnaient dans ses oreilles, la fumée du tabac l'aveu­glait, et c'était comme si le brandy se mêlait à son sang.
Les femmes dansaient avec les marins. Quelqu'un avait déniché un concertina et un violon à trois cordes. De folles chansons déchiraient le silence. Les femmes n'avaient jamais dansé auparavant. Elles tourbillonnaient, leur jupon virevoltant. Les marins riaient et chantaient, battant la mesure du pied sur le sol. Les pêcheurs étaient avachis contre le mur, dans la stupeur de l'alcool, heu­reux, sans souci de l'heure. Un marin s'approcha de Jane et lui sourit, la main tendue. Elle dansa avec lui, rougis­sante, excitée, soucieuse de plaire. La musique allait vite, plus vite, et leurs pieds volaient plus vite dans la pièce. L'étreinte de l'homme se resserrait autour de sa taille, et elle prit conscience de la chaleur de son corps contre le sien. Elle sentait son souffle sur sa joue. Elle leva la tête et rencontra son regard. Il la regarda dans les yeux, la vit nue, et se passa la langue sur les lèvres. Ils se mirent à sourire, chacun lisant dans la pensée de l'autre. Un fris­son exquis la traversa, comme le contact d'une main froide. Ses jambes faiblissaient. Elle baissa les yeux, consciente du désir, et se retourna pour voir si Guthrie avait remarqué, coupable pour la première fois.
Et le vent d'est soufflait sur l'église, secouant le toit, et les vagues se fracassaient en grondant sur le rivage.
Le jour suivant se leva, identique, chaud et impitoyable.
Le vent n'était pas moins fort, ni la mer moins furieuse. Le brick tanguait, amarré au milieu des bateaux de pêche. Adossés au mur du port avec les marins, les pêcheurs buvaient et fumaient, sans pensée, sans énergie, maudissant le vent. Les femmes cuisinaient, la tête ailleurs, négligeaient leur raccommodage. Elles se tenaient à la porte de leur maison, des écharpes neuves autour des épaules, des mouchoirs écarlates sur la tête, impatientes avec les enfants, nerveuses, dans l'attente d'un sourire.
La journée passa ainsi, puis une autre nuit, et encore un autre jour. Le soleil brillait, la mer frémissait et retombait avec fracas, le vent soufflait. Nul ne quittait le port pour pêcher, nul ne travaillait la terre. On aurait dit qu'il n'y avait pas d'ombre sur l'île, l'herbe était brune et flétrie, desséchées et tristes les feuilles pen­daient des quelques arbres existants.
La nuit tomba à nouveau et le vent n'avait pas cessé. Guthrie était assis dans la maison, la tête entre les mains, l'esprit vide. Il se sentait malade et fatigué, comme un très vieil homme. Une seule chose pouvait empêcher le vent de lui hurler aux oreilles et le soleil de lui brûler les yeux. Il avait les poumons secs et sa gorge lui faisait mal. Il sortit en titubant et descendit la colline jusqu'à l'église, où les marins et les pêcheurs étaient par terre, les uns sur les autres, un filet de brandy s'écoulant de leur bouche. Il se précipita parmi eux et se mit à boire, avidement, comme un fou, s'abandonnant à la boisson, oubliant le vent et la mer.
Jane ferma la porte derrière elle et courut sur la falaise. L'herbe haute baignait ses chevilles, le vent jouait dans ses cheveux. Il lui chantonnait à l'oreille un appel triomphal. La mer se jetait contre les rochers en contre-bas et des particules d'écume en jaillissaient, parvenant en désordre jusqu'à elle. Elle le savait, si elle l'attendait, il viendrait à elle de l'église. Toute la journée elle avait senti son regard sur elle alors qu'elle marchait parmi les marins le long du mur du port. Rien d'autre ne comptait. Guthrie était ivre, endormi, oublié, mais sur la falaise, il y avait la lumière des étoiles et le sifflement du vent d'est. Une silhouette sombre surgit d'un bosquet. Un instant, elle eut peur. Un seul instant.
« Qui êtes-vous ? » s'écria-t-elle, mais sa voix se perdit dans le vent.
Le marin s'avança vers elle. Ses doigts habiles, rompus à l'exercice, la débarrassèrent en hâte de ses vêtements ; elle se voila le visage de ses mains. Il rit, et enfouit les lèvres dans ses cheveux. Elle attendit alors les bras grands ouverts, nue et sans honte, comme un fantôme blanc, brisé et emporté par le vent. En bas dans la cha­pelle, les hommes criaient et chantaient. Ils se battaient, rendus fous par l'alcool. L'un des pêcheurs lança un couteau qui cloua son frère au mur. Il se tordit comme un serpent, hurlant de douleur.
Guthrie se mit debout. « Silence, chiens ! hurla-t-il. Vous pouvez pas boire en paix et laisser les hommes à leurs rêves ? C'est comme ça que vous attendez que le vent change ? »
Sa voix fut noyée sous les quolibets et les rires. Un homme le désigna d'un doigt tremblant :
« Ah, ça te va bien de parler de paix, espèce de chiffe molle imbécile ! Et ta femme qui en ce moment même jette la honte sur ta couche avec un étranger. Il va y avoir du sang neuf sur l'île, je parie. » Un chœur de voix se joignit à lui, hilare, et ils le montrèrent du doigt : « Eh, Guthrie, tu ferais mieux de surveiller ta femme ! »
Avec un cri de rage, il leur sauta dessus, les frappa au visage. Mais ils étaient trop nombreux pour lui et le jetèrent hors de la chapelle sur le quai rugueux. Il resta là abasourdi quelques instants, puis se secoua comme un chien et se mit debout. Alors, Jane était une déver­gondée. Jane l'avait trompé. Il se souvint du corps de sa femme, blanc et svelte. Un voile de folie tomba sur lui, mêlé de haine et de désir. Dans les ténèbres, en tré­buchant, il monta la colline jusqu'à la maison. Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres ; les pièces étaient vides.
« Jane, appela-t-il, Jane, où c'est que tu t'caches avec ton amant, ce fils de putain ? » Personne ne lui répondit. Sanglotant de rage, il arracha du mur une hache - un grand outil peu commode, utilisé pour couper le bois de chauffage. « Jane, l'appela-t-il encore, sors de là, veux-tu ? »
Sa voix ne pouvait pas rivaliser avec le vent qui secouait les murs du cottage. Il s'accroupit près de la porte et attendit, la hache à la main. Les heures passaient, dans un état de grande stupeur, il attendait son retour. Avant l'aube elle arriva, pâle et tremblante, comme une pauvre petite chose. Il entendit ses pas sur le chemin. Une brindille se brisa sous ses pieds. Il leva la hache.
« Guthrie, hurla-t-elle, Guthrie, laisse-moi, laisse-moi ! » Elle le supplia de ses mains tendues, mais il les écarta et lui abattit la hache sur la tête. Elle s'effondra, le crâne broyé. Elle tomba à terre, tordue, méconnais­sable, effrayante. Il se pencha sur elle, observant son corps, respirant bruyamment. Le sang coulait devant ses yeux. Il s'assit à côté d'elle, en pleine confusion, et son esprit était vide. Il fut pris d'un sommeil ivre, la tête posée sur la poitrine de sa femme comme sur un coussin.
Quand il se réveilla, dessoûlé, redevenu lui-même, il découvrit le corps mort à ses pieds. Il le regarda avec horreur, sans comprendre. La hache était toujours sur le sol. Il resta étendu, stupéfait, malade et épouvanté, incapable de bouger. Puis il tendit l'oreille, comme s'il guettait un bruit familier. Tout était calme. Quelque chose avait changé. Le vent. Il n'entendait plus le vent.
Il réussit tant bien que mal à se mettre debout et regarda l'île dehors. L'air était froid. La pluie était tom­bée pendant qu'il dormait. Du sud-ouest soufflait une brise fraîche et régulière. La mer était grise et calme. Au loin à l'horizon, un point noir avec des voiles blanches qui se détachaient sur le ciel.
Le brick était parti avec la marée du matin.

 

 

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